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Le Masque du démon, de Mario Bava, vous terrifie en Blu-ray chez Sidonis Calysta

Retour sur le premier long métrage officiel de Mario Bava, Le Masque du démon (La Maschera del demonio), sublime œuvre d’horreur gothique à (re)découvrir dans une riche édition médiabook Blu-ray + DVD signée Sidonis Calysta.

Synopsis : Marquée au feu rouge, un masque de bronze hérissé de pointes sur le visage, la sorcière Asa jette, avant de rendre son dernier souffle sur le bûcher, un sort à ses bourreaux. Trois siècles après son exécution, quelques gouttes de sang frais tombent sur ses restes. Il n’en faut pas davantage pour réveiller la servante de Satan qui multiplie les victimes dans la région, pressée de transférer son esprit maléfique dans le corps de la princesse Katia, sa descendante…

Gothic Bava

À la fin des années 50, le directeur de la photographie Mario Bava a sauvé de nombreuses productions en prenant en main leur réalisation suite au départ de leurs cinéastes pour des raisons diverses et variées : un problème contractuel pour Jacques Tourneur sur La Bataille de Marathon (1959) ou encore des problèmes de santé pour Riccardo Freda sur Caltiki, le monstre immortel (1959). On propose alors à Bava, l’un des futurs grands-parents du giallo comme du slasher, de réaliser son premier long métrage officiel, en remerciement de ses services. Un premier long qui va marquer les codes d’une carrière riche en couleurs – au figuré comme au sens littéral du terme.

Le Masque du démon vous plonge dans un récit gothique où les corps nécrosés en pleine résurrection croisent la légende chrétienne d’un mal pas tout à fait entériné et à l’origine d’une malédiction, avec un tableau Wilde-ien derrière lequel se cachent de terribles histoires d’inceste et de rites infernaux. Dans une œuvre au noir et blanc expressionniste – lui permettant d’éviter une certaine censure (que la version américaine tend à embrasser) –, Bava présentait ainsi un premier éventail de thématiques terrifiantes qui allaient dessiner une œuvre gothique baroque, vive, inspirée et inspirante (de Dario Argento à Tim Burton), dont le travail de l’épouvante allait dépoussiérer un genre pourtant en pleine renaissance du côté des Britanniques avec les œuvres à succès de la Hammer, et notamment celles du génial Terrence Fisher, qui fut par ailleurs une source d’inspiration pour Bava.

Comme le note justement le passionné et passionnant Christophe Gans dans son retour sur le film (l’un des riches bonus de l’édition), Mario Bava était plus un réalisateur intéressé par la mise en scène de ses éléments mythologiques que par l’installation claire et cadrée – et notamment dialoguée – de ceux-ci. Il ajoute que Bava, malin, construisait au fur et à mesure sa mythologie par la mise en scène. Complétons qu’au fond, Mario Bava n’était peut-être pas toujours clair sur les pouvoirs et capacités de ses créatures, mais il savait les installer progressivement par le langage du cinéma.

« Ut pictura poesis » (« comme la peinture, la poésie ») et plus encore, Bava n’avait pas besoin de dialogues, il avait mieux, le cinéma. Par un sens du cadrage élaboré, un montage malin (voir la découverte du tableau « vivant » non dans son entièreté mais par un morceau), et un travail sur la perception des matières (mortes comme vivantes), Bava déploie un arsenal d’outils cinématographiques pour dépasser facilement des contraintes budgétaires et nous permettre d’expérimenter un efficace récit du mal implicite et explicite, dont l’origine ancienne n’est pas sans évoquer un autre ponte de la terreur, H.P. Lovecraft.

Séquence d’ouverture du film dont la brutalité en marqua et marquera plus d’un(e) – Le Masque du démon (Mario Bava, 1960)

Le Masque du démon en Blu-ray

Sidonis Calysta a mis les petits plats dans les grands en proposant ce que de nombreux cinéphiles considèrent comme étant l’édition vidéo ultime du Masque du démon, en attendant, qui sait, une redécouverte en UHD 4K dans quelques années (voire décennies).

Le film est ici présenté dans ses deux versions, la version originale grandiose et celle américaine beaucoup plus sage dans son montage avec une bande-son moins en phase cependant signée par Les Baxter à qui l’on doit les sublimes partitions à la fois romantique et terrifiantes des non moins magnifiques adaptations des œuvres d’Edgar Allan Poe signées Roger Corman : La Chute de la Maison Usher, Le Puits et le Pendule, Le Masque de la mort rouge, entre autres. Les différences sont d’ailleurs recontextualisées par l’un de nos grands spécialistes de Mario Bava, Bruno Terrier, notamment gérant de la boutique cinéphile Metaluna Store.

Les deux versions se présentent avec des rendus vidéo qui peuvent sembler équivalents. On note toutefois qu’une scène du film et les plans avec titrages italiens proviennent de sources SD ici upscalées. Aussi la teinte n’est pas tout à fait identique : un noir et blanc avec une tendance magenta du côté de la copie italienne contre une tendance verdâtre pour la version américaine. Avec leur reprise de masters déjà édités chez Arrow il y a déjà quelques années puis chez l’Allemand Koch Media, Sidonis Calysta écrase l’édition DVD dont les Français devaient se contenter.

Le rendu visuel très convaincant est soutenu par des pistes sonores propres et dynamiques, desquelles la version originale italienne sort tout de même gagnante avec un meilleur équilibre. On félicitera toutefois l’éditeur pour la présence de l’excellent doublage français sur le montage original du film.

L’expérience du film est enfin richement complétée par ses bonus : une présentation académique d’Olivier Père qui tend à se répéter tant sur le film que sur le cinéaste ; la passionnante comparaison contextualisée des versions par Bruno Terrier ; la présence des bandes-annonces originale, américaine et britannique ; un entretien avec l’actrice principale Barbara Steele qui évoque ses souvenirs de tournage, sa prestation qu’elle regrette mais qui permet pourtant de sacraliser la sorcière qu’elle incarne. On trouve aussi, comme cité plus haut, un passionnant retour sur le film par Christophe Gans qui revient en profondeur sur le film et notamment sur le caractère déterminant et le travail du cinéaste. Enfin, édition mediabook oblige, on trouve un livret – de près de cinquante pages – signé Marc Toullec, un habitué des éditions vidéo (et notamment d’ESC), qui revient en texte et en images sur le film, de sa genèse à ses effets spéciaux, de la version américaine puritaine à l’expérience de l’actrice Barbara Steele, de son importance dans l’histoire du cinéma à l’admiration qui lui est portée par de nombreux grands cinéastes tels que ceux suscités. Vous imaginez bien que des compléments tendent à se répéter même si chacun des intervenants possède un ton qui lui est propre et chacun y va de son point de vue qui va différer dans les détails.

On ne peut ainsi que vous conseiller d’acquérir une telle édition. En effet, que vous soyez cinéphiles, fans de cinéma d’épouvante ou plus précisément gothique, ou encore néophytes, cette édition du Masque du démon signée Sidonis Calysta devrait vous combler.

Bande-annonce – Le Masque du démon (Mario Bava, 1960)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

BD-50 – MPEG-4 AVC – 1080p HD – Langues : Italien et Français DTS-HD Master Audio (version originale) ; Anglais DTS-HD Master Audio (montage américain) – sous-titres français – 1960 – Italie – Durée : 1h27 (version originale) / 1h23 (montage américain)

COMPLÉMENTS

Présentation d’Olivier Père (29 mn)

Le film vu par Christophe Gans (41 mn)

Les différentes versions du film par Bruno Terrier (14 mn)

Entretien avec Barbara Steele (9 mn)

Bande-annonce originale (3 mn)

Bande-annonce américaine (2 mn)

Bande-annonce britannique ( 3 mn 27 s)

Livret signé Marc Toullec (48 pages)

Sortie le 24/03/2022 – prix de vente conseillé : 29,99 €

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Coupez ! de Michel Hazanavicius ! : Transformer le zombie en or

Le nouveau Hazanavicius – Coupez ! – s’empare du cinéma de genre en proposant le remake du film japonais Ne Coupez Pas ! A la clé : une œuvre délirante et caustique où le nanar devient le terreau symbolique d’une réflexion philosophique bien réelle sur l’origine de l’art (cinématographique).

Synopsis : Rémi Bouillon, réalisateur de commande, se voit confier le soin d’adapter un célèbre court-métrage horrifique nippon. Alors que le tournage débute, les choses dégénèrent bientôt de façon inattendue.

Quand The Artist s’attaque au cinéma nippon

COUPEZZZZZZ ! Chacun a un jour entendu dans sa vie, à la télévision ou au cinéma, cet impératif devenu aujourd’hui l’interjection culte d’un univers fantasmé. Michel Hazanavicius élève la célèbre formule au rang d’œuvre d’art avec Coupez ! Pour la première fois de sa carrière, le réalisateur ose le pari risqué du remake en adaptant le film nippon Ne Coupez pas ! de Shin’ichirō Ueda (2018). Bénéficiant d’un budget de quelques milliers de dollars, cette comédie horrifique japonaise, tournée en seulement huit jours par un groupe d’étudiants, avait cartonné lors de sa sortie en remportant près de 26 millions de dollars au box-office.

Le tournage d’un film de zombie se voit troublé par l’irruption inattendue de vrais zombies sur le plateau. Armé d’un casting nettement moins anonyme, mené par Romain Duris et Bérénice Béjo, le cinéaste reprend le déroulé de l’œuvre originale, non sans lui apporter quelques changements. Dès les premières minutes, Coupez ! déconcerte son public. Entre le sur-jeu des acteurs, les décors rudimentaires et le cadrage indigeste, on se demande si le film n’est pas en train de sombrer, en bon Titanic du nanar. Les connaisseur.se.s de l’œuvre japonaise n’y verront que le commencement logique (et humoristique) d’un film qui se lit à la manière d’un puzzle.

Coupez ! constitue une mise en abyme du cinéma (de série B). Composé de trois parties, à la fois autonomes et interdépendantes, le film retrace la genèse du court-métrage Coupez ! réalisé par le cinéaste Rémi Bouillon (Romain Duris) et son équipe. Nous découvrons, dès les premières minutes, de façon antéchronologique, un court-métrage nanardesque situé entre The Walking dead (2010-2022) et Bienvenue à Zombieland (2011). L’œuvre entame ensuite un virage à 360 degrés, loin du sang qui gicle façon Tarantino et des zombies titubants. On retrouve Rémi Bouillon (Romain Duris), réalisateur de commande, spécialiste du cinéma rapide et pas cher. Ce dernier est poussé par son producteur Fredo (Lyes Salem) à réaliser le remake d’un court-métrage à succès nippon. S’ensuit alors un tournage aussi rocambolesque qu’aventureux qui fonctionne comme une réponse hilarante au court-métrage du début.

Le Nanar, nouvelle métaphore du septième art ?

Coupez ! se plaît à mêler les histoires et autres niveaux de lecture. La métaphore côtoie en permanence la mise en abyme. Michel Hazanavicius n’a pas choisi de faire le remake d’une série B par hasard. En optant pour ce format, le cinéaste rend hommage à un cinéma de genre trop souvent discrédité par la critique académique privilégiant le « cinéma d’auteur ». Coupez ! constitue, en somme, un geste de (dé)construction ironique de la part d’un cinéaste, devenu l’égérie du cinéma d’auteur à la française. Coupez ! s’affirme, de fait, comme un mille-feuille qui, en célébrant les séries B fauchées et le gore, revient aux origines même du septième art.

Faire un film ne s’improvise pas (ou presque). Car, c’est bien sur le « presque » qu’insiste Michel Hazanavicius. Toute œuvre d’art est constituée de hasards (mal)heureux. Dans sa troisième partie, Coupez ! s’attache à montrer que le cinéma (et l’art avec lui) est mélange de préparation et d’improvisation. On ne peut bien souvent improviser que parce qu’on (s’) est préparé. En dépit de sa réputation, le nanar horrifique n’excepte pas la règle. Le cinéaste rappelle à qui mieux mieux que même le kitsch ne saurait être entièrement le fruit du hasard.

Michel Hazanavicius prouve que le nanar est un objet cinématographique capable d’introduire une nouvelle réflexion autour de nos standards en matière d’art. Qu’est-ce qui fait art ? De quoi ce dernier doit-il être le nom ? Les apparences dans l’art sont trompeuses et plus encore dans le cinéma où l’image est le premier véhicule des idées. Le nanar n’est pas un rebut artistique ni une ébauche de cinéma. Le statut officiel de Coupez ! – présenté ce mardi 17 mai en ouverture du 75e Festival de Cannes –suffit à prouver que le septième art ne saurait se passer de sa richesse.

Célébrer le cinéma (de genre) de A à Z

Coupez ! rend également hommage au système D qui constitue l’essence (trop souvent oubliée) du septième art. Utiliser un fauteuil roulant en guise de travelling, souffler dans un tuyau pour mieux faire gicler le sang, faire d’une cuite carabinée le terreau de l’horreur buccale : ce sont toutes ces trouvailles – qui nous font, au passage, hurler de rire – que célèbre le cinéaste. Que serait le septième art sans les trouvailles d’un Chaplin ou les inventions tarabiscotées de la Hammer ? Que serait, de fait, l’art sans celles et ceux qui le font ? Coupez ! met en valeur l’ensemble des personnes, depuis le réalisateur jusqu’à la cadreuse, qui s’investissent corps et âmes dans la création cinématographique.

Coupez ! célèbre l’ensemble des petites mains qui s’affairent dans l’ombre à la réalisation d’une œuvre d’art. Ce sont eux qui inventent des parades pour faire face aux multiples aléas qui frappent le tournage du court-métrage de Rémi Bouillon. L’œuvre emprunte ainsi les chemins de la comédie parodique. Michel Hazanavicius se moque (gentiment) du cinéma : de ses exigences parfois (pseudos) artistiques, de ses comédien.ne.s qui se prennent un peu (trop) au sérieux, de ses producteurs en mal de reconnaissance.

Entre les exigences de diva de l’acteur principal, les diarrhées intempestives du percheur ou le lumbago du cadreur : Coupez ! fout un grand pied (comique) à la machinerie bien huilée du cinéma. Rien ne se passe comme prévu et, pourtant, tout se passe pour le mieux. Telle est la magie du cinéma (de genre). Si l’interjection « Coupez ! » était jusqu’à présent la métaphore du cinéma, le Coupez ! de Michel Hazanavicius se présente comme la nouvelle métonymie (qui manquait au septième art), de celle qui (ré)affirme que le Nanar est au cinéma ce que Victor Hugo est à la littérature.

Coupez ! bande annonce

Coupez ! : fiche technique

Le film est présenté hors-compétition au Festival de Cannes 2022 et en fait l’ouverture.

Scénario et réalisation : Michel Hazanavicius
Interprétation : Romain Duris (Rémi, le réalisateur), Matilda Lutz (Ava), Bérénice Béjo (Nadia)
Photographie : Jonathan Ricquebourg
Montage : Mickael Dumontier
Musique : Alexandre Desplat
Production : Michel Hazanavicius, Brahim Chioua, Vincent Maraval
Sociétés de production : Getaway films, La Classe américaine
Société de distribution : La Pan Européenne
Date de sortie en salles : 17 mai 2022
Durée : 111 minutes
Genre : comédie, horreur

France – 2022

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L’échiquier du vent : à la découverte d’un cinéma iranien dérangeant

En nous plongeant dans l’intimité d’une famille bourgeoise iranienne au début du XXème siècle, Mohammad Reza Aslani fait de L’Échiquier du vent un film étrange et dérangeant qui, après un parcours tourmenté, sort pour la première fois en DVD et Blu-ray 46 ans après sa première projection. Un film à découvrir pour les amateurs de cinéma iranien, ou tout simplement pour les cinéphiles qui aiment être perturbés.

Le destin de L’Échiquier du vent est pour le moins extraordinaire. Réalisé en 1976 par Mohammad Reza Aslani, le film sera projeté trois fois dans le cadre du festival de Téhéran en 1976, mais dans des conditions dignes du sabotage, avant d’être totalement mis de côté puis, en 79, carrément interdit lorsque l’Iran deviendra une République islamique. Réputé totalement perdu, le film fut retrouvé dans un souk en 2015. S’en suit un méticuleux travail de restauration, guidé par le réalisateur lui-même, avant une diffusion dans plusieurs festivals internationaux en 2021.
L’Échiquier du vent a donc le parcours idéal d’un film appelé à devenir culte. Il en a la personnalité également : le film de Mohammad Reza Aslani est pour le moins étrange, dérangeant et inclassable. On y sent de multiples influences : l’esthétique peut renvoyer à Barry Lyndon de Kubrick pour les scènes éclairées uniquement à la lueur de bougies ou à Mario Bava pour l’emploi des couleurs dans un contexte proche de l’horreur, quand le thème peut faire penser au Théorème de Pasolini ou encore aux descriptions cliniques de la chute de l’aristocratie chez Visconti ; sous certains aspects, L’Échiquier du vent peut aussi être considéré comme un précurseur des films de Haneke.

Jeu de massacre dans la bourgeoisie iranienne

L’Échiquier du vent nous plonge au début du XXème siècle, à l’époque de « la révolution constitutionnelle ». L’ensemble du film se déroule dans l’intérieur d’une superbe maison bourgeoise, dans une famille qui a fait fortune dans l’orfèvrerie. Haji Amou, le patriarche, avait épousé La Grande Dame, à qui appartenaient une immense fortune ainsi que cette maison. Elle est morte en laissant sa fille, surnommée La Petite Dame, jeune femme handicapée, seule héritière de la fortune familiale. La Petite Dame vit quasiment enfermée dans sa chambre avec sa servante. Autour de Haji Amou se trouvent également deux neveux, dont l’un veut épouser la Petite Dame.
Commence alors un jeu de domination qui va devenir de plus en plus brutal. Traditionaliste, sévère et misogyne, Haji Amou veut s’accaparer la fortune de son épouse et se débarrasser de La Petite Dame, la seule qui échappe à son contrôle dans la maisonnée. Elle cherche aussi à passer à l’offensive, seul moyen de se protéger. Et petit à petit, la description de la bonne famille bourgeoise iranienne va se transformer en un terrible jeu de massacre.
Parmi les grandes qualités du film, il faut noter sa capacité à générer une ambiance glauque par le seul jeu des couleurs, des lumières et du son. Dès le début, les contrastes créent dans l’image de grandes parts d’ombres et de ténèbres, ce qui se prolongera tout au long du film. Les couleurs d’un rouge glauque vont envahir l’écran dans les scènes les plus tendues ou brutales, créant une atmosphère à la limite de l’horreur. Quant à la musique, que le réalisateur a voulue atonale, elle renforce encore le malaise qui entoure le film.

Tragédie

Mohammad Reza Aslani multiplie donc les procédés pour créer ce malaise et détruire l’image de la famille bourgeoise. Il donne à son film l’allure d’une tragédie grecque avec les lavandières dans le rôle du chœur qui commente l’action. Et en même temps il reconstitue une époque avec une minutie rare. Le film balance sans cesse entre naturalisme et fantastique, dans cette inquiétante étrangeté que l’on peut trouver chez Buñuel.
Dans L’Échiquier du vent la maison tient un rôle décisif. C’est elle qui cristallise les tensions entre les personnages, chacun la revendiquant pour lui. Elle forme aussi un ensemble labyrinthique de couloirs et de pièces, agencés autour d’un escalier central qui est le lieu de rencontre des antagonistes. Enfin, chaque pièce semble avoir son identité, son atmosphère, sa lumière et ses couleurs spécifiques. Le travail visuel est exceptionnel.
Tout cela, et bien d’autres choses encore, font de L’Échiquier du vent une véritable découverte en même temps qu’une expérience sensorielle et perturbante. Un grand film.

Suppléments de programme
L’édition que propose Carlotta est donc, en soi, un événement.
Les suppléments en prolongent agréablement l’expérience.
Mise à part la bande annonce, nous avons trois suppléments de programme.
D’abord un documentaire intitulé Le Majnoun et le vent, et réalisé par la fille de Mohammad Reza Aslani, Gita Aslani Shahrestani. Le film commence en expliquant le sens du mot Majnoun : le terme de Majnoun est péjoratif, il a pour fonction de marginaliser les réalisateurs “philosophiques” du cinéma iranien, les réalisateurs non propagandistes et qui ont une conception toute personnelle du travail sur l’image. Le Majnoun, c’est le fou amoureux, et Mohammad Reza Aslani est qualifié de « Majnoun du son et de l’image ».
Le documentaire est avant tout un hommage à un cinéaste personnel, aux méthodes particulières. Un cinéaste qui s’intéresse aux détails filmés sous un angle particulier. Un cinéaste qui cherche à peaufiner des plans complexes. Un cinéaste qui travaille sur les multiples niveaux de sens de ses films : nous apprenons ainsi que L’Échiquier du vent possède une dimension politique, qui n’est pas forcément immédiatement compréhensible si le spectateur n’est pas un spécialiste de l’histoire iranienne, mais qui ajoute encore de la complexité et de la richesse à l’œuvre.
Le documentaire est constitué d’entretiens avec le réalisateur, mais aussi avec une partie de l’équipe du film : compositrice de la musique, producteur, décoratrice, etc. Cela permet ainsi non seulement de faire l’historique du film depuis l’écriture du scénario en 1968 jusqu’à sa restauration récente, mais aussi de dresser le portrait d’un cinéaste au travail.

Les deux autres suppléments sont deux courts métrages réalisés par Mohammad Reza Aslani à presque 50 ans d’écart et autour du même objet : la coupe Hassanlou, une coupe en or retrouvée dans les années 50 et datée du 2ème millénaire avant notre ère. Cette coupe est ornée de sculptures dont la signification reste encore incertaine.
Le premier de ces courts métrages est également le premier film réalisé par Mohammad Reza Aslani, alors âgé de 23 ans. Il s’intitule La Coupe Hassanlou et l’histoire de celui qui demande et est une commande de la télévision iranienne en 1966. Le réalisateur fait naître des sentiments mystiques en faisant alterner des plans rapprochés de détails de la coupe et de détails d’un corps humain (yeux, doigts, etc.), le tout filmé en noir et blanc. Ce film montre déjà l’importance pour Mohammad Reza Aslani du travail sur la bande son, qui ici contient aussi bien des extraits d’opéra que des bruits du quotidien (cris de bébé, train qui démarre, etc.), ainsi que des textes d’un mystique iranien du IXème siècle. Nous sommes ici pleinement dans un travail expérimental et poétique où le but est de faire naître des émotions.
Le second court métrage se situe à l’autre bout de la carrière de Mohammad Reza Aslani, en 2014. Un texte à l’écran nous indique le contexte : il s’agissait, pour le cinéaste, de refaire le court de 1966, que les autorités iraniennes disaient « disparu ». Nous avons donc à la fois la même chose, et quelque chose de différent.
Le principe est le même, mais cette nouvelle version insiste plus sur la coupe et ses détails ; de surcroît, la coupe est désormais filmée en couleurs et en numérique. On retrouve les décalages avec la bande son, constituée des mêmes bruits qu’auparavant. Le texte semble avoir été un peu remanié. Finalement, on a les mêmes éléments, mais les mouvements de caméra, le jeu des couleurs, la diction du texte, les bruitages changent subtilement l’ambiance du film et en font une œuvre plus mélancolique.

En bref, cette sortie permet non seulement de découvrir un film, mais aussi de se familiariser avec un cinéaste déroutant mais passionnant.

Caractéristiques du DVD :
Nouveau master restauré
PAL
Encodage MPEG-2
Version originale Dolby Digital 1.0
Sous-titres français
Format 1.85 respecté
16/9 compatible 4/3
Couleurs
Durée du film : 96 minutes

Caractéristiques du Blu-ray :
Master haute définition
1080/23.98p
Encodage AVC
Version originale DTS-HD Master audio 1.0
Sous-titres français
Format 1.85 respecté
Couleurs
Durée du film : 100 minutes

Suppléments de programme :
_ Le Majnoun et le vent (2022, couleurs, 51 minutes)
_ La Coupe Hassanlou et l’histoire de celui qui demande (1966, noir et blanc, 20 minutes)
_ La Coupe Hassanlou : j’ai dit de contempler cette coupe divinatoire (2014, couleurs, 26 minutes)
_ bande annonce 2021

L’Etang mis en scène par Gisèle Vienne : entre corps et récits, une expérience intense

L’Etang raconte l’histoire de Fritz, un adolescent maltraité par sa mère qui simule une noyade pour regagner son amour. Voilà tout un programme que Gisèle Vienne transcende par une mise en scène déroutante, plastique et d’une étrangeté sans cesse renouvelée, d’après un texte de Robert Walser. Le corps, sans cesse contredit par le texte et inversement, est maître en ces lieux, comme pour offrir aux spectateurs des voix, des âmes qui sont multiples, jamais figées. Un récit porté par deux grandes actrices : Adèle Haenel et Henrietta Wallberg, et qui s’est joué entre 2019 et le 15 mai 2022 pour une dernière au théâtre Nanterre-Amandiers. La pièce sera de nouveau jouée à Cergy-Pontoise les 2 et 3 juin.

Corps

La scène est blanche, clinique, comme une boîte hermétique. La musique s’élève alors que nos yeux se promènent sur des mannequins, très réalistes, posés sur scène. Ils semblent figés dans un instant, une chambre d’adolescent, une fête mal terminée. Sont-ils vivants? A quel instant du récit sommes-nous ? Nos yeux de suite sont attirés par une tache au sol, rouge, comme du sang. Bientôt, un homme vient précautionneusement récupérer chaque corps-poupée qui quitte alors la scène à peine découvert. Une musique s’élève, de plus en plus forte. Soudain, nos cœurs se figent, un corps vivant entre sur scène, lentement, sans parole. Le corps habite la scène, la traverse, sans empressement. Un autre corps bientôt suit le premier, lui aussi comme ralenti, empêché. La scène prend alors une allure de fantasme comme une recréation d’un récit qui s’est déjà produit, sans nous. Une voix s’élève soudain: « J’aimerais mieux être nulle part plutôt qu’ici », c’est dit. La suite ne sera pas un flot de paroles où le texte est roi, car ici les comédiennes sont reines, leur corps surtout, impressionnant de variations, de danses et de prolongements sans cesse renouvelés entre la musique, la scène et les mots.

Multiples

Ce qui suit est une véritable expérience, deux actrices pour de nombreux rôles. Adèle Haenel est d’abord Fritz, le personnage central, mais aussi Paul et Klara (respectivement frère et sœur de Fritz), ses amis, quand Henrietta Wallberg donne sa voix aux parents (deux mères surtout). Cette idée prend tout son sens et s’avère limpide tant chaque voix se distingue de l’autre tout en gardant la particularité d’être la voix d’Adèle aussi, ou la voix d’Henrietta. Les corps sont présentés pour ce qu’ils sont, mais aussi pour ce qu’ils peuvent devenir sur scène. Les actrices bougent autant qu’elles parlent, plus qu’elles ne parlent même. On pourrait les croire figées, statiques, mais elles ne font que bouger, même imperceptiblement. A l’image des « neuf visages » de Klara évoqués par Fritz à la fin de la pièce. C’est un mouvement permanent, une torsion qui s’offrent à nos yeux. Toute la mise en scène – souffles, lumières, musiques – concourt à nous donner accès à l’intériorité torturée des personnages. Ce ne sont pas mots qui vont ici « signifier » mais tout un ensemble de mouvements du corps, de couleurs, de bruits. On garde ainsi en mémoire le sifflement dans la forêt qui entoure l’étang. Un étang qu’on ne voit jamais mais qui n’a jamais été aussi prégnant pourtant. On le ressent aussi fort que dans la chanson de Noé Prescow :

« D’en-dessous voyez-vous
vous les yeux de l’étang
est-ce que j’irai au bout
de qui je suis vraiment ?
mais pourquoi le ferais-je ?
qui suis-je secrètement
serais-je un adversaire ?
éternellement…
éternellement… »

Pas le temps de se reposer, dans cette chambre d’ado qui n’a rien du refuge tant imaginé ou vécu par les spectateurs.

Performance

La géographie théâtrale est bouleversée, le corps est maître au-delà des mots. Ces derniers sont dits et audibles, on comprend les enjeux, les conflits et nœuds qui se nouent entre les personnages, mais l’essentiel est ailleurs. On est tour à tour chez Pina Bausch (mais encore plus épuré) ou du côté d’une performance théâtrale à la Laurent Poitreneau dans Un mage en été (mis en scène en par Ludovic Lagarde en 2011).  Gisèle Vienne va plus loin, elle donne accès à tous les corps à corps, même les plus gênants, douloureux, parce que violents, érotiques, dangereux. La véritable force de la pièce est qu’elle parle au corps du spectateur autant qu’à son intellect. La vérité des mots est surpassée par la prégnance du corps, bourreaux et victimes parlant par le même corps, par le biais d’une même voix. L’idée est de déranger le spectateur non pas pour faire spectacle, mais pour faire ressentir. Les émotions ne viennent pas de nulle part, mais elles arrivent à nous sans filtre. Le texte convoque une confusion des sentiments, entre la détresse adolescente de Fritz, la sensualité (souvent dangereuse) qui se dégage des corps, de l’humour et surtout une dose d’opposition aux convenances que Fritz dézingue dès les premières secondes du texte: « A quoi sert un tel savoir-vivre ? ».

« Le dominé, apparemment sage, y est réellement subversif. Il connaît toujours si bien les règles, mais les renverse, n’arrive pas à les suivre ou, plus souvent, ne le souhaite pas, les critique en faisant semblant de les suivre [….] la mise en scène se doit d’interroger l’ordre justifié par une norme, celle, formelle, du théâtre et de la famille […] L’Etang à travers ses fissures, s’ouvre au jeu des abîmes et du chaos ». Cette déclaration de Gisèle Vienne (propos recueillis par Vincent Théval pour le festival d’automne à Paris en 2019 et présentés dans le livret d’accompagnement du spectacle), est la lettre d’intention d’un spectacle intense qui renverse les codes tout en faisant théâtre avec corps, texte, lumières et scène.

Cadeau

La pièce est un cadeau, parce qu’elle est un accès à l’intériorité de personnages tour à tour dominés et dominants, qu’elle renverse les rapports de force. Ils ne sont jamais dans l’affrontement direct, mais dans l’image de cet affrontement, on imagine ainsi le corps de Fritz entrer dans l’eau, alors que, d’après Klara, « Il  n’est même pas mouillé ». Un cadeau aussi parce que L’Etang est d’abord un texte de Robert Walser offert à sa sœur, écrit en dialecte à l’inverse de tous ses autres textes, ce qui le rend spécial, précieux. Il s’agit d’un texte découvert posthume (mais un des premiers écrits par l’auteur) déroutant, à la frontière entre réalité et recréation. C’est ainsi que le récit qui se déploie sous nos yeux est autant vécu par les personnages à travers les corps des deux actrices, que déjà terminé. A la fin d’ailleurs, Fritz refait les histoires, mais en choisissant les protagonistes (un couteau, une fourchette, une cuillère, des échos aux repas de famille du début).

On y découvre aussi un renversement des rapports entre les personnages, une étreinte brisée certes, mais une étreinte tout de même entre mère et fils. Dans le texte original de Robert Walser, mère et fils vont chercher du vin à la cave à la fin du récit. Chez Gisèle Vienne, c’est une dernière image dans le décor de la chambre – prêt de la tache devenue étang, puis devenue aussi tache d’encre (pour se raconter) – qui se fige devant nos yeux. Les corps se sont déployés, ont été là, présents, tout autant vivants que presque morts. Les corps sont offerts aux regards, mais se regardent aussi, ce n’est rien de plus que désire Fritz : pouvoir sentir qu’il existe et qu’il n’est pas « nulle part ». A travers le corps et l’immense performance d’Adèle Haenel, autant dire que c’est chose faite et bien plus encore qui traverse le spectateur et le laisse épuisé, mais époustouflé quand la lumière s’éteint et que le noir remplace la blancheur clinique de la chambre.

Teaser : L’Etang

Nb : l’actrice dans l’extrait n’est pas Henrietta Wallberg mais Ruth Vega Fernandez, en revanche il s’agit bien d’Adèle Haenel.

Fiche technique : L’Etang

Un garçon se sent mal aimé par sa mère. Il va simuler un suicide pour tester le degré d’amour maternel. Un geste redoutable. Un geste de provocation ? Ce court texte de jeunesse de l’écrivain suisse Robert Walser évoque le doute, le trouble, le désir, les rapports incestueux. Gisèle Vienne s’en empare pour sculpter les failles des émotions humaines d’où jaillissent les sentiments contraires.

Conception, mise en scène, scénographie, dramaturgie : Gisèle Vienne
D’après l’œuvre de Robert Walser
Adaptation du texte : Adèle Haenel, Julie Shanahan, Henrietta Wallberg en collaboration avec Gisèle Vienne
Interprètes (lors des représentations au théâtre Nanterre-Amandiers en mai 2022) : Adèle Haenel, Henrietta Wallberg
Lumières : Yves Godin
Création sonore : Adrien Michel
Direction musicale : Stephen F. O’Malley
Durée : 1h25
Production : DACM/ Compagnie Gisèle Vienne

Le Festin Chinois, de Tsui Hark, à déguster en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Le Festin Chinois (1995), une action comedy culinaire signée Tsui Hark à (re)découvrir en Blu-ray dans une solide édition signée Spectrum Films.

Synopsis : Chiu (Leslie Cheung) souhaite s’extraire de son milieu mafieux pour devenir un grand cuisinier. Mais il devient simple commis du grand restaurant de la famille Au. Il tombe sous le charme de la fille du patron, la déchaînée et baroque Ka-wai (Anita Yuen), et veut l’aider à maintenir l’entreprise familiale quand celle-ci se voit menacée par un redoutable concurrent mongol. Ensemble, ils doivent trouver le meilleur chef, celui qui leur fera gagner le défi du Festin chinois.

L’Art, le maître et l’élève

On ne présente plus Tsui Hark, cinéaste à qui on doit – entre autres – Zu : Les Guerriers de la Montagne Magique, la saga Il était une fois en Chine, Time and Tide, la trilogie Detective Dee, The Blade, The Lovers ou encore plus récemment, la coréalisation de La Bataille du Lac Changjin l’année dernière. Toutefois, grâce aux éditeurs video ainsi qu’à quelques cinémas, on ne cesse de redécouvrir son œuvre qui se révèle être toujours plus riche, toujours plus exaltante à chaque ciné-plongée.

Feel good movie de fin d’année conçu pour fêter le nouvel an, Le Festin Chinois s’intéresse à l’art culinaire et, Tsui Hark oblige, l’attention portée à celui-ci est tout aussi importante et dynamique que celle portée aux arts martiaux. Chez Hark, toute action se doit d’être considérée comme une séquence d’action. Ainsi les duels de cuisiniers tiennent lieu d’épreuves d’adresse, de gestes guerriers et de self-control propres à figurer dans La 36e Chambre de Shaolin (Liu Chia-liang, 1978), et le retour en grâce de Kit n’est pas sans évoquer l’entrainement de Jackie Chan dans Drunken Master (Yuen Woo-ping, 1978).

Le Festin Chinois tient en effet du récit initiatique mythologique dans lequel de jeunes héros – une nana bariolée et un garçon bandit en quête d’un sens à leur vie – vont devoir faire appel à de vieux maîtres afin de réussir dans leur double quête : celle d’ensemble, qui consiste à sauver le restaurant du père de la fille d’un terrible concurrent ; l’autre plus intime, en trouvant la grâce en duo dans le cosmos culinaire.

Plans inventifs, montage à la chorégraphie dynamique et à l’architecture parfaitement lisible servent une narration purement cinématographique qui va donner faim, amuser et en faire transpirer plus d’un. On peut même penser qu’un tel spectacle – au succès retentissant à sa sortie en salles (le plus grand succès économique de Hark) – a dû inspirer de nombreuses vocations depuis sa sortie, à l’instar d’une autre action comedy culinaire majeure, Ratatouille, réalisé par Brad Bird en 2007.

Même s’il adopte un ton plus léger qu’à l’accoutumée, le cinéaste ne perd jamais son sens du sérieux quand il s’agit de mettre en images de cinéma son récit. Dans le respect et l’inventivité mis au service des arts, Tsui Hark n’en oublie jamais le 7ème, le cinéma.

Extrait – Le Festin Chinois (Tsui Hark, 1995)

Le Festin Chinois en Blu-ray

Le Festin Chinois est à (re)découvrir dans une solide édition signée Spectrum Films. En effet, l’éditeur indépendant propose aussi le visionnage en Blu-ray de Tri-Star, deuxième comédie du nouvel an de Tsui Hark que la mise en scène (manquant toutefois de panache) et le casting ne pourront sauver d’un scénario brinquebalant tant dans son intrigue que dans l’écriture de ses personnages. Toutefois, ce double programme permettra aux amateurs de (re)découvrir une autre facette de Tsui Hark.

Ce double feature se présente sous la forme de deux Blu-ray. Les masters HD sont corrects, oubliez l’édition DVD du Festin Chinois. Toutefois, ils ne doivent pas dater d’hier. Un manque de précision filmique est notable du côté du Festin Chinois avec une image plutôt lisse – à la granularité peu visible – tandis que la problématique du rendu visuel de Tri-Star – au cadrage original 1.85 ici présenté en 1.78 – tient plus dans une colorimétrie qui semble parfois artificiellement saturée, et cela, malgré un rendu plutôt équilibré dans l’ensemble.

Du côté du son, on privilégiera les pistes originales stéréo bien plus dynamiques et mieux équilibrés que les mixages 5.1. Du côté VF, celle du Festin Chinois répond présente et s’avère être assez convaincante.

De nombreux compléments viennent augmenter l’expérience des films : des présentations des films – de leur contexte de conception à leur place dans la carrière du réalisateur – par l’habituelle bonhommie des bonus Spectrum, le formidable Arnaud Lanuque, qui reviendra aussi, lors d’une troisième intervention d’une douzaine de minutes, sur l’acteur Leslie Cheung ; un commentaire audio des scènes culinaire par Tsui Hark qui revient sur leur réalisation (des idées de mise en scène aux trucages ou non de celles-ci) ; un documentaire sur la cuisine chinoise (déjà présent sur l’édition DVD Mad Asia, ici upscalé en 1080i) avec l’intervention d’un chef qui reviendra aussi sur les scènes de cuisine du film ; deux interviews de Tsui Hark (une présentation récente et courte du Festin Chinois à l’occasion d’une séance menée par l’équipe de Capture Mag l’année dernière et une autre – riche – de 50 minutes conçue pour l’ancienne édition DVD). On trouve enfin un podcast Capture Mag réalisé lors de leur séance et disponible sur le net, ainsi qu’un bonus – qui n’en est pas franchement – expliquant qu’une scène de combat a remplacé une scène de chant avec la conception de la version internationale du film.

En effet, Le Festin Chinois est présenté dans une unique version, alors que l’édition DVD présentait les deux versions, l’internationale et la copie director’s cut hongkongaise. Et, étrangeté du bonus précisant qu’il y a cette unique différence de scène, celui-ci ne montre pas la fameuse scène chantée mais réexpose la scène d’action – qui n’en reste pas moins formidable au demeurant.

Cela va sans dire que des bonus se font écho, mais chacun arrive à proposer de nouveaux détails ou un point de vue différent. Malgré quelques réserves, cette double édition du Festin Chinois / Tri-Star ne peut qu’être conseillée aux aficionados comme aux néophytes.

Bande-annonce originale – Tri-Star (Tsui Hark, 1996)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

2 BD-50 – 1080p HD – MPEG-4 AVC – Langues : Chinois DTS-HD Master Audio 5.1 et 2.0 + Français DTS-HD Master Audio 2.0 pour Le Festin Chinois – Sous-titres français – Hong-Kong – 1995 & 1996 – 1h42 & 1h46

COMPLÉMENTS

Présentation du Festin Chinois par Tsui Hark

Nouvelle introduction au Festin Chinois par Tsui Hark

Le Festin passe à la casserole (documentaire)

Présentation du Festin Chinois par Arnaud Lanuque

Podcast Capture Mag dédié au Festin Chinois

Commentaire audio sur le Festin Chinois par Tsui Hark

Présentation de Tri-Star par Arnaud Lanuque

Portrait de Leslie Cheung par Arnaud Lanuque

Date de sortie : 11/03/2021 – Prix indicatif public : 25,00€

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4.5

Dementia, de John Parker en DVD et Blu-Ray chez Potemkine

Réalisé en 1955, et unique film du réalisateur John Parker, Dementia (Daughter of Horror) porte bien son titre car c’est, on peut le dire, un film démentiel. Tant sur la forme, déconcertante, qu’au niveau de l’histoire qu’on aurait bien de la peine à résumer. Ce moyen métrage (54 min) aussi étrange que fascinant vient d’être réédité dans une version magnifiquement restaurée. L’occasion de découvrir cette pépite longtemps censurée qui préfigure, avec quatre décennies d’avance, le cinéma de David Lynch.

Noir c’est noir

Dementia s’inscrit d’emblée dans l’univers du film noir : une petite ville américaine, ses grands boulevards et ses ruelles mal famées plongées dans la nuit. Dès le premier plan, la caméra s’approche de la fenêtre d’une chambre d’hôtel. On y découvre une jeune femme, seule, endormie. Agitée, elle semble en proie à un cauchemar. Mais à son réveil, le cauchemar continue… La suite est difficilement racontable tant le scénario enchaîne les surprises. John Parker embarque son spectateur dans une virée nocturne totalement hallucinée et hallucinatoire où différents degrés de réel vont se mélanger. Comme dans cette scène toute freudienne du cimetière, où les morts rejouent leurs derniers instants. De fait, le fantastique n’est jamais très loin.

Personnages singuliers

La galerie de personnages qui peuple le film vaut à elle seule le détour. Des figures qui semblent tout droit sorties des films d’horreur des années 20. On pense notamment à Freaks de Tod Browning ou M le Maudit de Fritz Lang pour les caractères torturés. Ou encore au Cabinet du Docteur Caligari  pour le traitement expressionniste des espaces. Des personnages que le rythme effréné du récit ne permet pas d’approfondir mais qui ont tous quelque chose de singulier : le souteneur séduisant mais démoniaque, le millionnaire débonnaire et porcin incarné par Bruno Ve Sota, ou encore la troublante Adrienne Barrett dans le rôle de la jeune femme. Anecdote étonnante : cette Adrienne Barrett s’est ‘improvisée actrice pour ce film, elle était en réalité la secrétaire de John Parker. C’est à partir d’un cauchemar qu’elle lui a raconté qu’il a écrit son scénario.

Bande son hallucinatoire

La caractéristique la plus marquante du film est sans aucun doute sa bande son. Principale surprise, le film est sans aucune parole. Il n’est pas muet non plus puisque bruits et rires sont audibles, ayant même été accentués en post-production. Par ailleurs, une partition musicale déroutante signée du compositeur avant-gardiste George Antheil accompagne le film. Une ambiance sonore hallucinatoire qui laisse place par moment à davantage de réalisme comme dans la scène frénétique du Night Club où se produit le groupe Shorty Rogers and His Giants. Plus qu’un film, une expérience sensitive et intellectuelle. A ne pas manquer.

Bande annonce (version originale de 1955) :

Fiche technique :

  • Titre : Dementia
  • Réalisation : John Parker
  • Production : John Parker, Ben Roseman, Bruno VeSota
  • Scénario : John Parker
  • Musique : George Antheil
  • Photographie : William C. Thompson
  • Date de sortie : 22 décembre 1955 (États-Unis)
  • Durée : 58 minutes
  • Genre : Thriller onirique
  • Format : Noir et blanc

Contenu :

Version restaurée 2K
Boîtier avec fourreau

DVD ou Blu-Ray

Suppléments :

Présentation du film par Joe Dante (2’27”)
« Dementia, entre avant-garde et exploitation » (12’)
« Before and After : Restoring Dementia » (3’)
« Daughter of Horror » : version d’exploitation du film avec voix off (1955, 55’, VOST)

Éditeur : Potemkine Films

Distributeur : Arcadès

EAN : 3545020076804

Sortie vidéo : 17 mai 2022

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4.5

Kōji Fukada en 5 films : solitude, finitude et altérité

A l’instar de son contemporain Ryūsuke Hamaguchi dont il est beaucoup question ces derniers mois (Drive My Car, prix du scénario à Cannes et Oscar du meilleur film international), Kōji Fukada fait partie de cette jeune génération de metteurs en scène japonais qui nous permettent d’imaginer une relève à l’hégémonie des « 4 K » (Takeshi Kitano, Hirokazu Kore-eda, Kiyoshi Kurosawa, Naomi Kawase), dont on ne se lasse certes pas mais qui nous semblaient dépourvus de successeurs dignes de ce nom. La compilation de cinq œuvres de Fukada, artiste surprenant quoique inégal, est due à une initiative en tout point remarquable de Hanabi, une association de passionnés de culture nippone en France.

Parmi les activités de Hanabi – dont le nom est à n’en pas douter une référence à l’œuvre de Kitano sortie en 1997 – figurent notamment l’organisation d’événements ou de chroniques sur des films, livres ou expositions. L’association, créée en 2018, s’est également lancée dans l’édition vidéo, en se spécialisant plutôt dans les œuvres et cinéastes récents. C’est le cas de Kōji Fukada, jeune réalisateur et scénariste japonais dont le premier film date de l’orée des années 2000, et dont l’œuvre la plus célèbre à ce jour est sans doute le thriller Harmonium, Prix du jury à Cannes en 2016. Hanabi a judicieusement décidé de ne pas inclure ce film-là dans le coffret qu’il a édité, privilégiant la découverte de longs-métrages moins connus. A cet égard, on peut regretter l’absence du premier d’entre eux, La Comédie humaine de Tokyo, sorti en 2008 et totalement inconnu en Occident. Précisons par ailleurs que parler d’édition est inexact pour qualifier ce coffret, qui compile en réalité cinq DVD publiés par différents éditeurs, ce qui explique notamment les différences dans les suppléments (globalement frugaux) proposés d’un film à l’autre – deux n’en étant pas dotés.

A l’instar de plusieurs de ses aînés, en particulier Kitano, la première caractéristique du cinéma de Fukada est la variété des styles qu’il brasse. Ainsi, au sein de ce coffret, nous trouvons une comédie loufoque au sous-texte sociopolitique, une chronique adolescente rohmérienne, un film de science-fiction poétique, un thriller social et une fable énigmatique et écolo. Malgré cette disparité stylistique et a contrario de Kitano dont on peut considérer chaque film comme un projet à part entière, Fukada porte une attention toute particulière à la cohérence d’une œuvre qu’il est tout à fait possible, voire souhaitable, de considérer comme un ensemble – dont les différents éléments constitutifs sont d’ailleurs étroitement reliés.

L’altérité et sa fonction révélatrice constituent le motif principal de la filmographie du cinéaste nippon, sinon le fil rouge qui la traverse. L’intrusion d’un étranger, dans tous les sens du terme, dans le quotidien d’un groupe de personnages – car ses films sont presque toujours choraux –, va en effet ébranler leur existence et les révéler à eux-mêmes. Cette technique narrative est mise au service de l’évolution de personnages qui sont, dans les cinq œuvres incluses dans ce coffret, toujours des femmes. C’est le cas du superbe Au revoir l’été, où la jeune Sakuko, de retour dans son village natal, découvre les jeux de l’amour et de la séduction au contact du timide Takashi. Dans Le Soupir des vagues, c’est une autre adolescente, Sachiko, elle aussi partie rejoindre sa tante, mais cette fois en Indonésie, qui va renouer avec un passé évanoui au contact d’un homme mystérieux, mutique rescapé du tsunami qui a frappé le pays, une sorte d’esprit de la Nature. Dans Hospitalité, c’est le couple formé du banal et ennuyeux imprimeur Mikio et de sa seconde épouse Natsuki, trop jeune et jolie pour lui, qui va voir son quotidien sans histoire sérieusement bousculé par l’irruption d’un autre type d’étranger. Hanataro est la version positive et absurde du menaçant Yasaka dans Harmonium : parasite sympathique, il va phagocyter la vie du couple avant de libérer leurs secrets et non-dits. Quant à Sayonara et L’Infirmière, ces deux films proposent des variations plus subtiles et complexes sur le même thème. Dans le premier, c’est un phénomène exogène (une catastrophe nucléaire) qui pousse une étrangère restée seule dans un Japon déserté à se confronter à sa propre existence et à sa mort prochaine. Ironiquement, le seul être à ses côtés est un androïde domestique, le premier du genre à jouer un rôle à part entière dans un film de fiction. Dans un retournement dialectique, c’est à L’Infirmière Ichiko qu’échoit, du jour au lendemain, le rôle de l’étranger et de l’élément perturbateur, lorsqu’elle est accusée par une famille, dont elle était très proche, d’avoir joué un rôle dans la disparition de la fille cadette…

Plus qu’un simple dispositif narratif, l’intrus permet à Fukada de sonder l’âme de ses personnages et l’identité de son pays. Hospitalité aborde cette dernière assez frontalement – même s’il le fait sous forme de farce – à travers la confrontation entre des immigrés et un Japon replié sur lui-même. La présence même d’un couple mixte (un Japonais et une caucasienne) est une vision excessivement rare dans le cinéma nippon, dont Fukada renforce le caractère provocateur en faisant de la blonde Annabelle l’objet des fantasmes du terne imprimeur, puis en transformant la demeure sans histoire des Kobayashi en un squat inondé de sans-papiers de tous horizons, au grand dam du comité de quartier dont la xénophobie et l’obsession sécuritaire sont ridiculisés. Deux traumatismes exogènes relient les autres films. La catastrophe nucléaire, tout d’abord, à la fois traumatisme historique pour cette nation martyre qu’est le Japon et sourde menace après l’accident de Fukushima de 2011. Sans qu’il ne soit nécessaire de la montrer à l’écran dans ce film catastrophe anti-spectaculaire et introspectif qu’est Sayonara, c’est bien un monde condamné par la catastrophe atomique et déserté qu’habitent encore deux catégories d’êtres rejetés par le Japon : les étrangers… et les objets (les androïdes domestiques). Au revoir l’été renvoie au drame nucléaire de manière plus subtile et paradoxale : si Takashi est un réfugié de Fukushima, il refuse d’assumer un rôle de victime, s’estimant chanceux d’avoir fui non une région dévastée mais des parents qu’il déteste. Autre traumatisme, le tsunami. Celui-ci constitue en quelque sorte l’intersection entre les deux autres thématiques du cinéma de Fukada : l’accident nucléaire (on se rappelle que la catastrophe de Fukushima fut causée par un tsunami) et la rencontre avec l’étranger (malgré son étymologie japonaise, le tsunami concerne toute l’Asie du Sud-Est). Deux films se répondent sur le sujet du tsunami. Dans Au revoir l’été, Sakuko reproche à Mikie d’avoir été aider des victimes indonésiennes du tsunami de 2004 alors qu’il y a tant de malheureux au Japon, ce qui lui vaut une réponse emplie de sagesse de sa tante. Dans Le Soupir des vagues, la jeune Sachiko se rend elle-même dans une Indonésie encore marquée par le passage de la terrible vague géante afin d’y retrouver sa famille installée dans ce pays, ainsi que la trace d’un père disparu. L’homme mystérieux rejeté par la mer s’apparente à un esprit de la nature, imprévisible et parfois cruel, mais jamais malveillant.

Enfin, ce qui relie la plupart des films de Kôji Fukada est une réflexion, certes plus convenue, sur les travers du Japon contemporain, même si le cinéaste les aborde la plupart du temps à travers un prisme narratif indirect et non une charge politique. Nous avons déjà évoqué la critique du repli identitaire japonais dans Hospitalité et via quelques références indirectes dans d’autres films. L’exemple le plus évident demeure toutefois L’Infirmière, dont la descente aux enfers naît d’un concours de circonstances puis d’un choix malheureux, dont les effets sont ensuite démultipliés par la rigidité morale toute japonaise dont Fukada n’hésite pas à souligner l’hypocrisie et la lâcheté. Quant à Sayonara, son emploi d’un vrai androïde fascine autant qu’il interroge sur l’incommunicabilité et la solitude au Pays du Soleil Levant. Notons que tous ces fils rouges entre les œuvres incluses dans ce coffret (et avec d’autres qui ne s’y trouvent pas) sont parfaitement assumés par le cinéaste dans les entretiens qu’il a accordés, et se retrouvent sous forme de clin d’œil dans le choix de ses comédiens, souvent issus de la troupe de théâtre Seinendan dont il fit lui-même partie, qui assurent un trait d’union entre plusieurs longs-métrages, parfois même sous forme de simples caméos (Au revoir l’été).

Si l’on salue la remarquable cohérence intellectuelle et artistique de Kôji Fukada, et si sa place de choix dans la nouvelle génération de cinéastes nippons est indiscutable, reconnaissons toutefois que la qualité de sa filmographie n’est guère uniforme. Dans le coffret qui nous est présenté ici, Au revoir l’été est à notre avis le meilleur opus ; osons même parler de ravissement absolu. Ce conte rohmérien subtil aborde beaucoup de sujets sans ennuyer une seconde, dans une ambiance estivale et provinciale qui en fait manifestement un conté d’été inspiré du maître français. Chaque personnage possède plusieurs facettes (le cool et permissif Ukishi n’hésite pas à titiller les autres sur un ton humoristique, mais gère lui-même un love hotel en fermant les yeux sur certaines activités repoussantes ; le professeur d’université couche avec une étudiante tout en se déclarant toujours amoureux de Mikie ; Sakuko feint l’indifférence tout en étant attirée par Takashi ; ce dernier est un réfugié de Fukushima mais est bien content d’avoir été placé chez son oncle, quitte à travailler lui aussi dans le love hotel) et, ce qui ne gâche rien, l’image est splendide sans être esthétisante. Hospitalité, qui ressemble encore à maints égards à un film « de jeunesse » (c’est le second long-métrage du metteur en scène), fonctionne parfaitement comme une farce, grâce à des comédiens très convaincants et à la figure du glandeur assumé (jouissive anomalie dans la culture japonaise) dont il use et abuse gaiement, beaucoup moins comme satire politique… même si la farce finit par s’imposer, fort heureusement. Quant à L’Infirmière, si le film évite un peu trop ostensiblement les codes du thriller et si sa protagoniste (jouée par la magnifique Mariko Tsutsui, qu’on retrouve également dans Harmonium) demeure particulièrement opaque, il révèle sa subtilité et son charme vénéneux lors du second visionnage – avis aux spectateurs qui apprécient qu’une œuvre se mérite. Les deux derniers films sont hélas moins réussis. Sayonara possède une prémisse passionnante et la relation entre Tania et Leona, son androïde, crée un malaise sourd, mais le sous-jeu de Bryerly Long, le rythme lent et l’absence de rebondissements notables finissent par susciter un terrible ennui. Enfin, Le Soupir des vagues pèche par un scénario moins abouti et un budget modeste qui rend les quelques effets spéciaux peu crédibles.

Synopsis : 

Hospitalité

Au cœur de Tokyo, la famille Kobayashi vit paisiblement de l’imprimerie. Quand un vieil ami de la famille réapparaît, aucun ne réalise à quel point il est en train de s’immiscer progressivement dans leur vie… Jusqu’à prendre leur place. 

Au revoir l’été

Mikie, accompagnée de sa jeune nièce Sakuko, est de retour dans son village natal. La langueur estivale de la campagne japonaise est l’occasion pour Mikie de renouer avec Ukichi, un ancien amant. Quant à Sakuko, c’est du timide Takashi qu’elle se rapproche. L’adolescent est un réfugié de Fukushima… 

Sayonara

Dans un avenir proche, le Japon est victime d’attaques terroristes sur ses centrales nucléaires. Irradié, le pays est peu à peu évacué vers les états voisins. Tania, atteinte d’une longue maladie et originaire d’Afrique du Sud, attend son ordre d’évacuation dans une petite maison perdue dans les montagnes. Elle est veillée par Leona, son androïde de première génération que lui a offert son père. Toutes deux deviennent les derniers témoins d’un Japon qui s’éteint à petit feu et se vide par ordre de priorité, parfois selon des critères discriminatoires. Mais doucement, l’effroi cède la place à la poésie et la beauté. 

L’Infirmière

Ichiko est infirmière à domicile. Elle travaille au sein d’une famille qui la considère depuis toujours comme un membre à part entière. Mais lorsque la cadette de la famille disparaît, Ichiko est suspectée de complicité d’enlèvement. En retraçant la chaîne des événements, un trouble grandit : est-elle coupable ? Qui est-elle vraiment ? 

Le Soupir des vagues

En quête de ses racines, Sachiko rend visite à sa famille japonaise installée à Sumatra. Tout le monde ici essaye de se reconstruire après le tsunami qui a ravagé l’île il y a dix ans. A son arrivée, Sachiko apprend qu’un homme mystérieux a été retrouvé sur la plage, vivant. Le village est à la fois inquiet et fasciné par le comportement de cet étranger rejeté par les vagues. Sachiko, elle, semble le comprendre… 

SUPPLÉMENTS 

Comme précisé en début d’article, ce coffret Kôji Fukada consiste en une compilation de DVD publiés auparavant par différents éditeurs. Trois des films contiennent un supplément. Ceux de Hospitalité et Le Soupir des vagues sont tirés d’un même entretien du cinéaste japonais, réalisé en juillet 2021. Prolixe, Fukada livre plusieurs clés de son cinéma. Il affirme ainsi que tous ses films « abordent une notion très banale, la solitude consubstantielle à l’Homme », ainsi que la certitude de la mort. Avec beaucoup de lucidité, il décrit son parcours comme celui d’un Japonais né à l’orée de ces années 80 où la péninsule s’appropria massivement la culture occidentale. Lui-même fut baigné par le cinéma européen, surtout Rohmer (c’est évident dans plusieurs de ses œuvres, en particulier Au revoir l’été), mais aussi par les œuvres de Balzac. Il s’attarde également à la figure de l’inconnu comme méthode de confrontation à l’altérité, à ce qui échappe au contrôle des personnages. On sent également chez le metteur en scène une importance toute particulière accordée à la juste représentation, nuancée, des sentiments humains et à la manière dont ils s’expriment. Dans l’extrait d’interview proposée en bonus de Hospitalité, Fukada détaille la genèse du film qui devait initialement s’intituler Rotations, et dont le thème s’inspire d’une lecture de De l’hospitalité (1997) du philosophe français Jacques Derrida. Il revient également sur le casting, et plus particulièrement sur le choix de son ami Kanji Furutachi (membre de la troupe théâtrale Seinendan), qui jouera plus tard dans Harmonium non plus le rôle du perturbateur mais de celui qui en subit l’ingérence. Dans l’interview accompagnant Le Soupir des vagues, Fukada révèle que Le Mystérieux Etranger, d’après un manuscrit de Mark Twain datant de 1916, fut sa source d’inspiration principale, tout comme son voyage personnel effectué en Indonésie en 2011, à Banda Aceh où le film sera tourné. Le cinéaste souligne les nombreux points communs entre le Japon et l’Indonésie, entre catastrophes naturelles et passé historique (l’occupation japonaise). Tournée et montée sans chichi, l’interview est néanmoins très éclairante et révèle un intellectuel passionné par son métier. Seul bémol : plus de la moitié de l’entretien est curieusement identique d’un supplément à l’autre…

Le DVD de Sayonara contient quant à lui comme supplément un entretien d’un quart d’heure avec Carlos Tello, chercheur en Histoire et sémiologie du texte et de l’image. Celui-ci analyse le film à travers le prisme du post-humanisme. Trois de ses manifestations s’y retrouvent : la post-apocalypse (dans Sayonara, l’apocalypse n’est pas montrée, ce que nous voyons est ce qui en reste, c’est-à-dire la création humaine du robot, qui ne peut plus remplir la mission pour laquelle il a été créé), la transgression des frontières (entre le robot et l’humain, mais dans les deux sens, Tania développant une proximité avec l’androïde allant jusqu’au mimétisme dans l’immobilité et le rythme de la parole) et la singularité (l’intelligence artificielle puissante, comprenant la récitation de poèmes et la maîtrise de plusieurs langues, mais toutes ces connaissances sont rendues possibles par une base de données très étendue). Tello conclut en estimant que l’anamorphose, le rapport intime entre l’Homme et la machine, observée dans Sayonara est un cas unique dans l’histoire du cinéma. Une analyse certes académique mais qui a l’avantage de constituer une grille de lecture originale, et les explications de l’invité sont particulièrement claires.

Last but not least, le coffret est accompagné d’un livret de vingt pages formé en réalité par un numéro de « Hanabi Magazine », dans lequel on retrouve plusieurs articles rédigés par des membres de ce collectif. Courtes analyses parfois assez inspirées des films inclus dans le coffret, portrait du cinéaste et sélection de ses mangas préférés (Fukada, décidément très éclectique, a fait ses premières armes dans le cinéma d’animation) : en quelques pages, on apprend à (encore) mieux connaître l’artiste. Une interrogation, toutefois : pourquoi accorder plusieurs pages à Suis-moi, je te fuis, première partie du diptyque The Real Thing du cinéaste, qui n’est pas compris dans le coffret ?

Note concernant les films

3.5

Note concernant l’édition

3

Deux nouveaux Liu Cixin en BD aux éditions Delcourt

La collection « Les Futurs de Liu Cixin » des éditions Delcourt s’enrichit de deux nouveaux titres : « Les Trois Lois du monde », de Xiaoyu Zhang, et « Pour que respire le désert », de Valérie Mangin et Steven Dupré. Moins denses que « La Terre vagabonde », ces deux récits continuent à exploiter la science-fiction et de confronter l’humanité à ses astres morts. Ici : l’écologie et l’éducation.

« Pour que respire le désert » prend pour cadre une métropole condamnée à disparaître par manque d’eau. Dans un futur où les dérèglements climatiques ont eu raison de l’agriculture telle que nous la connaissons aujourd’hui, l’eau courante des villes modernes n’est plus disponible que par intermittence, à raison d’une heure ou deux tous les deux jours. La jeune Yuanyuan, dont le père regrette la « tournure d’esprit » (elle passe ses journées à s’amuser avec des bulles de savon), perd sa maman au début du récit. Cette dernière s’évertuait à faire pousser des arbrisseaux dans le désert en expédiant du matériel biologique depuis les airs. Le temps passant (les ellipses sont nombreuses), Yuanyuan embrasse une carrière scientifique, tandis que son père occupe la mairie d’une ville qu’il a contribué à bâtir et qu’il n’entend quitter sous aucun prétexte. Valérie Mangin et Steven Dupré nappent leurs vignettes de teintes jaunes et sépia faisant écho aux poussières et à l’aridité des lieux. Tandis que les déficits écologiques en ressortent accentués et que la communion semble totale entre la ville et son chef, Yuanyuan, devenue une riche entrepreneuse, voit son obsession pour les bulles de savon persister. Elle en étudie les variables, bat un record du monde et finit par enfermer la métropole dans l’une de ses savantes créations – laquelle résistera même aux feux nourris de l’armée. Mais ce qui ressemblait au départ à une étourderie ou à de la naïveté finit finalement par apporter une solution technique (le fameux solutionnisme technologique) aux problèmes de sécheresse : les applications concrètes des découvertes de Yuanyuan permettront de transporter la pluie et d’instituer un micro-climat en plein hiver en maintenant des conditions d’humidité et de température favorables aux cultures.

L’école est un temple. Cette assertion a rarement été aussi claire que dans « Les Trois Lois du monde ». Xiaoyu Zhang, scénariste et dessinateur, place Bao Zhu sous l’aile du professeur Li. Abandonné par une mère qui s’est enfouie avec leurs économies, battu par un père alcoolique et désargenté, le jeune garçon a trouvé en l’école un refuge abritant des élèves désireux d’apprendre et de s’extirper des problèmes qui minent leur quotidien. Cette première intrigue se fond dans une seconde qui se construit en surplomb : une guerre fait rage entre la Fédération galactique des civilisations carbonées et les envahisseurs de l’Empire de silicium, comme en témoigne notamment une double page digne de George Lucas. Tandis que sur Terre, on discute du prix de l’essence ou du marché des graines tout en déplorant la sécheresse, dans l’espace ont lieu des combats spectaculaires entrecoupés de bonds spatio-temporels. Il est d’ailleurs question, pour les belligérants, de créer une zone d’exclusion, quitte à sacrifier des civilisations ou des formes de vie primitives. Seules les civilisations dites de niveau 3C devront impérativement être épargnées, les autres seront anéanties pour préserver l’essentiel dans une guerre galactique qui les dépasse. Et c’est précisément là que Liu Cixin corrobore cette très poétique assertion : « Les enseignants sont des bougies qui se consument à petit feu pour éclairer les autres. » Car Maître Li continue d’enseigner avec grande peine malgré un piètre état de santé. Et ce sont ses leçons, prodiguées avec patience et bienveillance, qui permettront à ses jeunes lycéens de reclassifier l’humanité en catégorie 3C, grâce à la récitation des lois de Newton. Ainsi, à la lisière du space opera, du récit post-apocalyptique écologique et du témoignage social, « Les Trois Lois du monde » met en résonance les parcours de Li et Bao Zhu (à travers le symbole des lunettes notamment) et réaffirme la primauté de l’éducation sur toute autre considération.

Ensemble, « Les Trois Lois du monde » et « Pour que respire le désert » forment deux récits sensibles aux questions filiales et environnementales, au sein desquels les enjeux s’entremêlent et s’enrichissent mutuellement. Bien ficelés, joliment mis en vignettes, ils se distinguent par des personnages finement caractérisés, par une poésie souvent triste et par leur capacité à s’élever au-delà d’un niveau de lecture primaire. C’est ainsi, par exemple, que les élèves de Maître Li se reverse pour partie dans sa propre trajectoire ou que le père de Yuanyuan a partie liée, presque intimement, avec la ville qu’il dirige. Ces deux albums constituent aussi des odes à l’imagination et à l’éducation, érigées en remparts contre les maux qui affligent le monde.

Les Futurs de Liu Cixin : Les Trois Lois du monde, Xiaoyu Zhang
Delcourt, mai 2022, 106 pages

Les Futurs de Liu Cixin : Pour que respire le désert, Valérie Mangin et Steven Dupré
Delcourt, mai 2022, 66 pages

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3.5

« Mœurs » : années noires ?

Les éditions Lux publient Mœurs, un essai du philosophe québécois Alain Deneault. Critique vis-à-vis du politiquement correct, des tabous politiques et de la rhétorique des extrêmes, il questionne les tournants pris par une société où la parole s’enserre et se libère de manière parfois irrationnelle.

Épinglant avec la même conviction les trois extrêmes (gauche, droite et centre), l’auteur et philosophe québécois Alain Deneault entend avant tout mettre en critique les articulations du débat public à une époque où les tabous et les arguments falsifiés tiennent la dragée haute aux discours factuels et cartésiens. Pour en prendre la pleine mesure, il suffit de se référer à quelques-unes des réflexions qu’il soulève dans Mœurs : à gauche, une mouvance intersectionnelle qui additionne les luttes au point de rompre avec leur objet ; au centre, des principes ultralibéraux et un darwinisme social tellement recroquevillés que le dialogue en devient impossible et que les opposants finissent invariablement boutés hors de la raison ; à droite, un racisme parfois décomplexé, des complotistes qui remplissent un vide programmatique avec des théories farfelues et une propension à réduire des mouvements rivaux à quelques excès ou débordements…

Alain Deneault dissocie pourtant son essai de la seule sphère politique. Il rappelle que le racisme est une option et qu’elle ne peut s’appréhender autrement que sur un mode systémique. Après tout, se défendre d’être raciste, n’est-ce pas déjà admettre que la possibilité de l’être existe et qu’elle peut être activée à tout moment ? Il rappelle d’ailleurs qu’il demeure difficile de se dresser contre le racisme ordinaire, dans lequel il englobe les blagues déplacées, les petits commentaires malveillants ou le favoritisme à la petite semaine. Le philosophe regrette par ailleurs qu’aux rapports de domination bien réels se juxtapose, par confusion, l’implacable privilège blanc, un prisme parfois fallacieux à travers lequel on tend désormais à tout analyser. Un artiste blanc précarisé doit-il ainsi s’estimer chanceux parce qu’il se produit davantage que son homologue noir ? Et l’auteur de rappeler que la normalité ne saurait constituer un privilège, qu’elle demeure souhaitable en tout lieu et qu’on se doit de savoir pourquoi et comment des groupes sociaux entiers en sont impunément exclus. Il revient aussi sur les études de Lawrence Jacobs, qui a montré comment les Blancs déclassés du Midwest américain, à force d’être accusés par une gauche urbaine et cosmopolite de jouir éhontément de privilèges, a fini par succomber à la rhétorique de l’extrême droite.

Écriture inclusive et changement de statut du référent, proximité entre les cadres de gauche et les puissances de l’argent, réflexe spinoziste rendant des mots consubstantiels aux désagréments qu’ils entraînent, procès d’appropriation culturelle (et plus encore), cadrage idéologique et incapacité des médias, en certaines circonstances, à organiser un débat serein en adoptant une attitude agnostique (notamment sur la Covid-19) : en prenant appui sur des chercheurs et des philosophes, en développant une pensée tentaculaire, et à mesure que les chapitres et les sujets s’égrènent, Alain Deneault multiplie des axes de réflexion qui, par effet cumulatif, accentuent la densité et la force démonstrative de Mœurs. Ce dernier se clôture de manière assez pessimiste, en sursignifiant notre incapacité à remettre en question nos modes de vie (le capitalisme prétendument vert en est un exemple édifiant) et en énonçant les principes régisseurs du lean management, de la techno-surveillance ou des échanges 2.0. Aux yeux de l’auteur, « notre entendement reste indifférent aux menaces qui ne sont pas immédiates, spectaculaires, abruptes » et « nous nous faisons collectivement à la mort lente ». On ne peut pas vraiment lui donner tort.

Mœurs, Alain Deneault
Lux, mai 2022, 312 pages

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4

« Face B » : le come-back des Flying Roosters

Second tome de la série Sold out, « Face B » sonne comme un aboutissement. Phil Castaza réunit sa troupe de vieux musicos pour un ultime concert dans une salle bordelaise emblématique, le Krakatoa. Au programme : humour, tendresse et seconde jeunesse.

Vince, John, Lili et Georges ont décidé de revenir sur le devant de la scène. Mais il est loin le temps où ils enregistraient des galettes en studio et se produisaient devant des salles combles. Anciennes gloires locales, ils ont tendance à penser la musique selon des grilles de lecture dépassées. Heureusement, la pulpeuse Cindy, maquée avec Georges, prend les choses en main et leur prodigue des conseils sur la manière de promouvoir leur musique ou de trouver une scène à une époque où tout tend à leur échapper. Exit les flyers anti-écologiques et les bottins téléphoniques aux pages jaunies par le temps, bonjour Twitter, Facebook et Instagram !

Avec Sold out, Phil Castaza a pris un malin plaisir à inscrire ces musiciens vieillissants à contretemps. Ce n’est pas une surprise de découvrir dans « Face B » une scène d’ouverture où Georges et Vince s’époumonent en courant dans les bois. Les Flying Roosters ont retrouvé une seconde jeunesse, mais tout reste relatif. En témoigne cette évocation des jeunes d’aujourd’hui, accusés de « baver devant leurs écrans douze heures par jour, affalés sur le canapé comme des zombies ». D’ailleurs, le grand écart est tellement patent entre les aspirations rock n’ roll des papys musiciens et la réalité de leurs limites physiques que John Clash, légende de la musique, doit être extirpé clandestinement d’un hôpital, porté à bout de bras par ses amis, pour être acclamé une dernière fois par son public.

Toujours dessiné avec soin, associant des couleurs vives aux vignettes musicales, « Face B » se caractérise, comme son prédécesseur, par un savant mélange d’humour, de bons mots et de tendresse nostalgique. L’incompatibilité entre l’ancienne génération et les nouvelles technologies, la jalousie de Cindy à l’endroit des groupies de Georges, la mise en place d’un véritable commando pour sortir John de sa chambre d’hôpital (avec la complicité inattendue d’un fan), la mise en exergue de « la magie de la musique » et un happy-end familial participent tous du succès de cette bande dessinée légère, bon enfant et refermant avec succès un diptyque rafraîchissant.

Sold out : Face B, Phil Castaza
Soleil, mai 2022, 52 pages

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3.5

« Censure & Cinéma : Orient » : tour d’horizon censorial

L’ouvrage collectif Censure & Cinéma : Orient paraît aux éditions LettMotif. De la Tunisie à l’Inde en passant par la Chine ou l’Iran, il présente en détail la manière dont la censure s’est exprimée dans ces pays à travers le temps et les obstacles qu’elle continue à poser à l’heure actuelle à l’endroit de cinéastes en quête de liberté.

Il suffit de consulter les brèves censoriales glissées en fin d’ouvrage pour comprendre que les mailles du filet demeurent épaisses et serrées. Pour qu’Exodus puisse sortir sur les écrans marocains, deux passages sonores durent être supprimés. Kingsman 2 a été interdit au Cambodge parce qu’il portait atteinte, selon le gouvernement, à l’image du pays. Après avoir provoqué un tollé en Chine, la série South Park y a été censurée sur l’ensemble du territoire. Un film indien gay-friendly n’a pas pu être exporté aux Émirats arabes unis. Ces exemples sont tirés d’une multitude d’affaires où la liberté artistique a été battue en brèche au nom de principes moraux, religieux, politiques ou encore militaires. Mais ces polémiques récentes trouvent leurs origines dans des systèmes établis de longue date, redéfinis au cours du temps, sur lesquels Censure & Cinéma : Orient revient abondamment.

Collection dirigée par Christophe Triollet, « Censure & Cinéma » s’enrichit régulièrement d’ouvrages volumineux et particulièrement denses. Orient ne déroge pas à la règle et regroupe une vingtaine de spécialistes pour effeuiller la censure cinématographique sévissant au Maghreb et dans les pays du Proche, Moyen et Extrême-Orient. À cet égard, le Liban pourrait constituer une sorte de laboratoire, puisque ses récriminations d’ordre politique, morale ou confessionnelle, laissées à la discrétion de la Sûreté, recoupent en grande partie les préoccupations exprimées ailleurs dans les régions étudiées. Mais la propagande vient parfois s’ajouter en surcouche, comme c’est le cas en Chine, où chaque cinéma doit programmer et promouvoir au moins deux films de propagande par semaine et où une politique de quotas enserre la diffusion de films étrangers (la Corée du Sud est d’ailleurs caractérisée par une politique similaire).

Tour d’horizon édifiant à défaut d’être exhaustif (ce qui aurait constitué un vœu pieux), Censure & Cinéma : Orient s’intéresse tant à une scène cinématographique tunisienne cherchant à exorciser le passé et à profiter des brèches entrouvertes par la Révolution qu’aux rejaillissements culturels des dissensions géopolitiques et militaires entre l’Inde et le Pakistan ou à la manière dont Netflix soumet le patrimoine culturel américain aux cisailles censoriales orientales. Dans le détail, on découvre à quel point la Commission tunisienne d’aide à la production peut conditionner le contenu des films, la manière dont le cinéma iranien a réagi aux années noires ultraconservatrices (2005-2013) sous Mahmoud Ahmadinejad ou encore les effets d’une censure diffuse en Russie, organisée par des entités dont la pluralité et la dispersion géographique ne permettent qu’un contrôle relativement lâche.

En Ukraine, la représentation positive de la Russie est encadrée et aboutit à des formes de censure. En Inde, nationalisme, hindouisme et propagande militaire s’entremêlent pour dénaturer le cinéma. À Hong Kong, nombre de films ont vu le jour sous catégorie III, en étant frappés d’une interdiction aux moins de 18 ans. Là-bas, limiter le public a longtemps été l’assurance d’une liberté sanctuarisée. Mais le revers de la médaille existe aussi : toute œuvre doit se conformer à un cahier des charges scrupuleux pour pouvoir prétendre à être exploitée en Chine. Patiemment, pays par pays, en greffant aux descriptions historiques des études de cas plus concrètes, Censure & Cinéma : Orient donne à voir la puissance censoriale de régions où la liberté artistique a souvent été sacrifiée sur l’autel du politique, du religieux ou du militaire. Très substantiel, passionnant de bout en bout, ce volume prend rang parmi les meilleurs d’une collection qu’on ne saurait trop recommander.

Censure & Cinéma : Orient, ouvrage collectif
LettMotif, mai 2022, 525 pages

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4.5

Chernobyl, une catastrophe révélatrice d’une situation politique

En cinq épisodes seulement, la mini-série Chernobyl a marqué d’une trace indélébile la conscience des spectateurs, enchaînant les scènes insoutenables d’une reconstitution soignée. Outre son caractère de film catastrophe, Chernobyl est également une série politique importante sur les dernières années de l’URSS.

De la série Chernobyl, créée par Craig Mazin et diffusée par HBO, on retient en priorité les scènes impressionnantes mêlées au danger nucléaire. On revoit les premiers pompiers arriver aux abords de la centrale sans la moindre protection, ni la moindre idée de ce qui se passe. On revoit les mêmes, quelques heures plus tard, profondément irradiés et soignés par des médecins complètement dépassés par les événements. On revoit ces « biorobots » chargés d’ôter du toit de la centrale du matériel hautement radioactif, dans une scène parmi les plus marquantes de l’histoire des séries, ponctuée par le bruit entêtant des compteurs Geiger.
Bien entendu, la grande force de la série Chernobyl se trouve d’abord là, dans cette capacité à rendre palpable le danger invisible du nucléaire. Cela donne des scènes terribles et inoubliables.
Mais Chernobyl ne se limite pas à cela. Avec beaucoup d’intelligence, la série de Craig Mazin parvient aussi à décrire la situation politique si particulière de l’URSS du milieu des années 80.
Pour rappel, la catastrophe a eu lieu en avril 1986. Cela fait un an que Mikhaïl Gorbatchev est à la tête de l’Union Soviétique avec une volonté réformiste qui commence à s’affirmer. Mais le pays est encore régi par les anciennes habitudes soviétiques, et c’est cela que décrit la série.
Tout d’abord, il y a l’aveuglement idéologique. En URSS, l’idéologie est plus importante que la réalité, et si la vérité contredit l’idéologie, alors la vérité a tort. C’est ce qui arrive, dès le premier épisode, au sujet de l’incident lui-même : pour le directeur de la centrale ou l’ingénieur en chef chargé de mener l’expérimentation, il n’a pas pu y avoir d’incident nucléaire dans le réacteur, puisque les autorités ont affirmé que ce type de réacteur est le plus sûr. L’idéologie dominante, dans ce domaine, consiste à dire que le nucléaire soviétique est infaillible. Donc le cœur du réacteur n’a pas pu éclater. Et si un ingénieur affirme avoir vu le contraire de ses propres yeux, alors c’est l’ingénieur qui a tort, étant sans doute animé de mauvaises intentions envers le régime soviétique.

L’autre aspect typique de l’Union Soviétique, c’est le fameux culte du secret. En effet, on apprend qu’un rapport montrant les défauts du réacteur a été enterré. Là encore, mieux vaut se fier à l’idéologie qu’à la réalité.
Mais ce culte du secret se retrouve aussi dans la lenteur à annoncer ouvertement la catastrophe. Il a fallu que des scientifiques scandinaves enregistrent des taux de radiation anormalement élevés pour que les dirigeants soviétiques, acculés, admettent l’incident. La série montre même que Gorbatchev lui-même n’avait pas tous les éléments en sa possession : l’information se verrouille pour que les dirigeants puissent affirmer sans mentir qu’ils ne savent pas, ainsi que pour protéger les responsables locaux.
La série montre bien comment ce culte du secret va retarder l’arrivée des secours et la prise de décisions pouvant sécuriser les lieux et les habitants. Cela va accélérer la mise en place de la Glasnost, une politique de transparence et de liberté de la parole aussi bien dans les œuvres artistiques que dans les médias. Cette volonté de transparence culmine dans le procès, reconstitué au dernier épisode de la série, procès dont le déroulement aurait été impensable à n’importe quelle autre époque de l’histoire soviétique (et même russe).

Finalement, ce que dévoile la catastrophe de Tchernobyl et sa gestion par les autorités locales ou fédérales en URSS, c’est un système à bout de souffle. Pour beaucoup d’observateurs, l’incident d’avril 86 est un des événements qui ont accéléré la chute de l’URSS (avec l’échec du conflit en Afghanistan et la folie de la course aux armements). Et la série montre bien comment le fonctionnement administratif quotidien de l’Union Soviétique a participé à amplifier le déclenchement et le bilan de la catastrophe. C’est en cela que l’on peut affirmer que Chernobyl est, aussi, une série politique : la catastrophe est ici le révélateur des failles d’un système idéologique et bureaucratique coupé de la réalité du terrain.