Avec un parti pris graphique peu conventionnel, se jouant des formes tout en mettant en exergue les traits de crayon, l’auteur et illustrateur britannique James Albon raconte, dans Recette de famille, l’épopée culinaire et agricole de deux frères ayant quitté leur petite île écossaise pour la vie londonienne. Pour le meilleur et pour le pire.
C’est nanti d’un héritage inattendu que Tulip et Rowan arrivent dans la périphérie londonienne, pour découvrir la maison que leur a léguée leur défunte tante. Derrière eux, ils laissent une vie champêtre, autarcique, étrangère au tumulte urbain et rythmée par les conseils obsessionnels de leur mère, qui a en horreur la modernité, la société de consommation, la médecine occidentale et tous leurs avatars. Rowan rêve alors de cultiver la terre de manière éthique, pour y faire pousser les aliments les plus sains. Tulip envisage d’ouvrir son propre restaurant, avec l’ambition de faire goûter aux Londoniens empoisonnés par la malbouffe des plats raffinés confectionnés avec des produits bio et locaux.
Les planches colorées de James Albon semblent dans un premier temps épouser ce mouvement : Rowan s’épanouit à tel point que, passant ses journées dans les champs, il met du temps à réellement découvrir une maison portant les stigmates d’un couple en état de rupture consommée ; Tulip forme une équipe capable de l’assister, s’attache les services d’une cuisinière hors pair et attire, les bons soirs, une foule conséquente. Un élément va toutefois venir impulser une nouvelle dynamique : les étranges – et succulents – champignons que Rowan découvre sur ses plantations.
Cet ingrédient va faire la renommée du restaurant de Tulip et peu à peu contaminer toute la carte du chef. Ce dernier prend de la distance avec ses objectifs initiaux, premier signe de perdition, et s’appuie sur son nouveau maître d’hôtel pour promouvoir son établissement – en attirant une clientèle huppée, en usant des réseaux sociaux, en changeant entièrement la décoration pour quelque chose de plus clinquant… Bientôt, aidé par des investisseurs ayant flairé le bon coup, il ouvre des restaurants aux quatre coins de Londres et réfléchit même à une stratégie de développement international passant par New York, Los Angeles ou Paris.
Partant, Recette de famille va creuser le sillon de la rupture. Elle est d’abord familiale et fraternelle, puisque la communication devient impossible entre les différents personnages. Tulip est accaparé par ses projets professionnels au point d’en oublier des rendez-vous avec son frère. Rowan décide un moment de couper les ponts, retourne sur son île écossaise, mais prend soudainement conscience de l’aigreur et du sentiment de supériorité qui animent sa mère. De retour à Londres, il ne peut que constater, las, une autre forme de rupture, qui touche cette fois à la personnalité même de Tulip : les frontières entre l’acceptable et l’inacceptable se sont brouillées dans son esprit, tant et si bien que, constatant que ses champignons poussent en réalité sur des cadavres humains, il accueille la nouvelle comme un soulagement – les macchabées ne manquent pas et la formule garantissant la production régulière de cette denrée si précieuse est désormais (enfin !) connue.
En s’engonçant dans la haute société londonienne, le personnage principal de James Albon va se corrompre. Recette de famille y gagne en aspérités et prend alors la forme d’une satire sur la nature humaine, sur la soif de pouvoir, de richesse et de reconnaissance. Celui qui se lamentait volontiers au kebab du coin refuse désormais de venir en aide à cet ami restaurateur qui le soutenait. Celui qui voulait initier les Londoniens à la qualité et l’éthique culinaire projette des assassinats ou des détournements de cadavres pour faire pousser les champignons qui lui assurent un train de vie confortable. James Albon met ainsi en vignettes un personnage phagocyté par la réussite, non pas pour le plaisir qu’elle occasionne (qui apparaît bien chiche), mais à travers toutes les mécaniques adjacentes qu’elle implique (de la renommée aux responsabilités en passant par le besoin d’aller toujours plus loin).
Recette de famille, James Albon
Glénat, août 2022, 320 pages
Orage. Après avoir représenté et verbalisé avec poésie la neige, l’autrice et illustratrice Anaïs Brunet se penche cette fois sur l’orage, un phénomène naturel troublant, souvent perçu avec angoisse par les plus jeunes. Conté en rimes, peint à la gouache, fondu dans un livre-carton aux sophistications appréciables – des éléments brillants, d’autres mis en relief –, l’orage fait l’objet d’une triple exploration : textuelle, graphique et sensorielle. Le vent se lève, les premières gouttes tombent du ciel, un éclair déchire le ciel, qui se met aussitôt à gronder. C’est dans un cadre à la végétation luxuriante, sublimé par des couleurs chatoyantes, et dans lequel apparaissent des animaux sauvages, que les étapes inhérentes à la foudre se voient une à une explicitées, à hauteur d’enfant et dans une sorte d’émerveillement sans cesse renouvelé. C’est une feuille utilisée comme un parapluie, un éclair surplombant avec majestuosité une petite maison, des pétales qui tourbillonnent et s’envolent, balayées par les vents. Une mécanique se met peu à peu en branle, narrée avec sensibilité, de manière à en dédramatiser les effets les plus saisissants. Et bien que la nature s’exprime bientôt avec force et grandeur, tout se termine de manière idoine, « sous le ciel lavé », dans une matinée tapissée de vert et de rose, où « on se sent léger ». Orage est un livre aux représentations inspirées, adapté aux enfants de moins de cinq ans, et prenant place dans une très belle collection, que l’on vous recommande chaudement.
Herbarium. Passé par Fluide Glacial, le Belge Sylvain Lauwers publie aux éditions Lapin un projet plein d’humour et de poésie, baptisé Herbarium. Il y prend le parti de donner un caractère anthropomorphique aux plantes, dont on découvre les pensées et modes de vie à travers des strips colorés et amusés. Dans un format large donnant aux dessins leur pleine mesure, le bédéiste évoque l’écologie, s’amuse de la forme ambiguë de la flore, se penche sur les interactions entre fleurs, arbres et animaux/insectes, le tout avec gaieté et esprit. Sous ses traits, une plante carnivore est forcément retorse, un arbre sur une piste de ski se délecte ouvertement des dégâts qu’il cause, un autre poussant au bord d’une falaise n’est autre qu’une tête brûlée. Et quand les végétaux ne se taquinent pas ou ne s’accommodent pas, tant bien que mal, de la présence des humains dans leur environnement immédiat, ils s’adonnent à des parties de pierre-papier-ciseaux pour le moins stériles… Herbarium se lit d’une traite ou par par poignée de strips. Léger, décalé, il vaut surtout pour son point de vue original. Une entreprise qui permet à Sylvain Lauwers de faire valoir l’étendue de son inventivité.
Adan. Adèle et Anis traversent une crise silencieuse. Presque imperceptible. Tandis que bon nombre de trentenaires aspireraient à leur stabilité, eux apparaissent minés par une routine qui anesthésie toute ardeur. Scénariste, il court après l’inspiration. Active dans le marketing bancaire, elle se désole de profiter de la faiblesse de ses clients. Et ce n’est pas leur vie sexuelle qui aura de quoi les consoler : comme en témoigne le voyeurisme auquel s’astreint volontiers Adèle, le couple a besoin d’expériences nouvelles, voire d’un désir stimulé par procuration. C’est précisément cela que les scénaristes Alban Sapin et Clara Néville ainsi que le dessinateur Lorenzo Nuti mettent en vignettes, de manière très démonstrative (nous sommes dans la collection « Porn’Pop ») et avec un certain talent. Par le biais d’un jeu érotique aux contours longtemps indéterminés, qui rappellera aux cinéphiles, en un certain sens du moins, le The Game de David Fincher, Adèle et Anis se redécouvrent, bravent les interdits et flirtent avec le danger. L’idéal d’un horizon sans nuages est ici violemment battu en brèche ; il contribue à engoncer les deux protagonistes dans une léthargie néfaste à leur bonheur. Ce que les auteurs mettent en exergue, c’est le piment nécessaire à la vie, au désir et, in fine, à l’épanouissement sexuel de leurs personnages. Loin des carcans conformistes et bien-pensants. Ivres de liberté et, on aimerait le croire, de spontanéité.
Le Manoir Sheridan : Retour aux enfers !. Trêve de bavardages, place à l’action ! Toujours caractérisé par son imagerie burtonienne et son recours aux univers et créatures fantastiques, Le Manoir Sheridan livre un second épisode au rythme haletant, qui voit Daniel, rétabli, pourchasser le maléfique Angus Mac Mahon, prêt à sacrifier sa nièce Edana pour bénéficier d’une seconde jeunesse. Ma Yi excelle dans l’instigation d’un monde parallèle hostile, tandis que Jacques Lamontagne revient sur le passé (inattendu) de Mickhaï, le protecteur de Daniel face aux menaces se trouvant de l’autre côté de la porte de Géhenne, passage entre les deux mondes. Sombre, traversé de thèmes universels – l’amour, la trahison, la soif d’immortalité, autant de choses que l’on retrouve par exemple dans le