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FIFAM 2022 : Rencontre avec Charles Tesson, critique de cinéma

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Rédacteur en chef des Cahiers de 1998 à 2003, délégué général de la Semaine de la critique pendant dix ans, Charles Tesson enseigne l’histoire et l’esthétique du cinéma à La Sorbonne Nouvelle, Paris III. Invité à la 42ème édition du FIFAM en soutien à la nouvelle directrice du festival Marie-France Aubert, son ancienne élève, il revient sur la formation et le parcours de critique.

Vous dites souvent que le cinéma est une passion, un « enlèvement ». Comment est-il entré dans votre vie ?

Charles Tesson : Enfant de la campagne dans une petite ville de Vendée au début des années 1960, j’aime dire que j’étais un jeune cinéphile « des champs ». L’expérience du cinéma dans une salle de projection m’a immédiatement séduit. J’étais fasciné par l’idée de voyager dans d’autres vies, de découvrir d’autres univers. J’ai apprécié le cinéma précisément parce qu’il ne ressemblait à aucun autre art, qu’il m’embarquait dans le récit en m’emmenant ailleurs. J’avais l’impression, en tant que spectateur actif, d’approcher des corps et des lieux hors de mon environnement réel. Jeune, j’ai été notamment marqué par Ben-Hur de Wyler et Lawrence d’Arabie de Lean. Mon père, lui, admirait Duvivier. L’envie de faire du cinéma mon métier m’est venue après avoir vu les films de Bresson et Dreyer, lesquels ont accompagné mes études.

Quel a été votre parcours pour devenir critique de cinéma ?

J’ai commencé en tant qu’autodidacte après des études de lettres modernes à Nantes. J’aimais lire sur les films que je voyais. C’était le début des études cinématographiques à l’université, à la Sorbonne Nouvelle à Paris III. On y apprenait le langage cinématographique, la théorie du cinéma, l’analyse de film ainsi que la rigoureuse méthodologie qu’elle requiert. Socle de solides connaissances, cette formation m’a permis d’avoir un pied sur les classiques de l’Histoire du cinéma tout en défrichant le cinéma contemporain. C’est là que j’ai eu le privilège de rencontrer Serge Daney, qui était chargé de cours en parallèle de son activité de critique, mais aussi Pascal Bonitzer et Serge Toubiana.

Comment avez-vous débuté votre carrière ?

Je me suis lancé en 1979, à un moment charnière pour l’histoire des Cahiers du cinéma. Ils sortaient d’une période maoïste très militante. Rédacteur en chef de l’époque, Daney souhaitait restructurer et donner un nouveau souffle à la revue en recrutant à la fois des critiques et des journalistes de cinéma. On peut dire que je suis arrivé au bon moment, à une époque où émergeaient les nouveaux cinéastes américains tels que Carpenter, Dante, Landis…

Quelles sont vos attentes lorsque vous visionnez un film ?

Je n’ai pas d’attente particulière. Au contraire, j’aime être surpris par le film et ne pas savoir où il va m’emmener. Plus on verrouille les attentes et moins on se laisse surprendre. J’aime les films qui font bouger les lignes. Je pars du principe qu’ils doivent répondre à un besoin personnel de raconter une histoire. Il faut rester, non pas naïf, mais ouvert et être dans un état d’éveil, de curiosité et de sensibilité première aux choses. La critique cinématographique est une forme de transmission, de partage. Elle doit éclairer, évaluer l’œuvre par rapport à son ambition, tout en donnant le goût du cinéma par la confrontation des points de vue. Dans le cadre de La Semaine par exemple, le sélectionneur a aussi un rôle important de découvreur puisqu’il peut lancer la carrière d’un jeune réalisateur. Il influe directement sur le succès du film qui va ainsi pouvoir trouver son public, en voyageant de festival en festival.

Durant cinq ans, vous avez été le Président de l’Aide aux Cinémas du monde, où vous vous impliquiez directement dans la création et la production des cinéastes de demain. C’est un geste politique fort. 

Oui, mon ambition de départ était de révéler des continents de cinéma jusque là peu connus ou sous-estimés, notamment l’Asie et l’Afrique. L‘Aide aux Cinémas du monde s’inscrit dans cette tradition car il y a un vrai désir de cinéma, y compris dans des pays qui n’ont pas de politique culturelle. Très sélective, la commission apporte un soutien artistique et économique, tout en encourageant ou en étant à l’écoute de ce qui bouge dans des cinématographies plus fragiles, plus invisibilisées, qu’il nous semble nécessaire d’aider à advenir sur la scène mondiale. Tout cela permet d’enrichir la carte du jeune cinéma mondial, de constater son évolution, avec des centres d’intérêt qui se déplacent, l’Aide aux Cinémas étant un peu le sismographe attentif de ce qui agite et travaille le cinéma à l’échelle du monde. 

Quels sont vos conseils pour rédiger une « bonne » critique ?

Là encore, il n’y a pas de recette. Je dirais qu’il faut éviter la critique « check-up », sorte de bilan descriptif pré-construit qui empêche toute dynamique. La critique doit rester un mouvement, un élan et par conséquent un geste spontané. Elle suppose bien entendu d’avoir un rapport concret à l’expérience esthétique du film : son sujet, sa forme, son rythme, sa « couleur »… Il est important d’apprendre à élaguer le texte pour ne pas le rendre indigeste et accepter de trier ses idées pour ne pas tout dire du film. 

Avec le numérique, le rapport à la critique et à son support a changé. Quelle est votre appréciation ? 

En effet, l’extension de la critique aux blogs de cinéma, spécialisés ou amateurs, a permis une démocratisation de l’exercice qui a de facto fragilisé la revue papier. Je reste pourtant assez optimiste, car aujourd’hui encore, il y a un vrai désir d’écriture sur les films, une forte volonté d’assumer et de partager sa subjectivité. La critique n’est pas morte tant que les jeunes continuent d’écrire sur les films.

FIFAM 2022 : Ashkal de Youssef Chebbi

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Ashkal, en compétition au FIFAM 2022, est un film fascinant et déroutant.  Un récit de feu, de mort, de corruption. Une enquête impossible, telle celle de La Nuit du 12, mais où tout flambe, tout suinte, tout est caché. Un grand film de désespoir collectif porté par une mise en scène d’une grande qualité (métallique, sombre, intense).

Portrait d’une  société en feu

Ashkal est baigné par des décors durs, vides, graphiques, sur une révolution impossible. Les personnages tentent de résister, s’opposent, cherchent, mais se heurtent à des murs et à cette incroyable histoire de corps qui brûlent mais ne ploient pas, de mains qui transmettent le feu et d’une société qui tombe à n’en plus finir. Le décor prend une place fascinante et d’une importance capitale, puisqu’on est au cœur d’un quartier brutalement stoppé au début de la révolution et qui n’en finit pas de ne pas être terminé. Un décor non sans rappeler le chassé-croisé de Geronimo (de Tony Gatlif) ou encore les travaux permanents de Still Life.

Ashkal est surtout un film de doutes, de questionnements permanents et n’apporte pas de réponse préconçue. Fait troublant que ce feu qui dévore des victimes sans visage, sans révolte aussi, comme si tout était couru d’avance. Le film, ancré dans un genre éculé qu’est le film policier, surprend pourtant par son âpreté, son mystère, son entêtement. Il n’est pas aisé de l’appréhender, c’est un objet qui se manipule avec précautions tant ses lectures sont multiples : désespoir, corruption, intervention diabolique, autant de réponses qui ne font que se heurter à l’impossibilité d’en choisir une.

Vertige

Youssef Chebbi dans ce polar sombre décrit le personnage de Fatma, dont le père a combattu la corruption,  en la mettant sans cesse en action, tout en la sachant et la montrant dans toute son impuissance. C’est pourtant un personnage qui ne lâche pas et tente d’éteindre l’incendie bien qu’elle n’ait à sa disposition que son courage et un verre d’eau. Au final, Ashkal raconte un pays qui voudrait poursuivre sa construction mais qui a tout à déconstruire avant tant ses fondations – les institutions – sont impuissantes. Par choix scénaristique, Fatma et Batal travaillent ensemble tels les flics d‘Engrenages, entraînés dans leur travail comme dans un puits sans fond dans lequel le spectateur les suit sans savoir ce qui l’attend… Vertigineux.

Ashkal : Fiche technique

Synopsis : Dans un des bâtiments des Jardins de Carthage, quartier de Tunis créé par l’ancien régime mais dont la construction a été brutalement stoppée au début de la révolution, deux flics, Fatma et Batal, découvrent un corps calciné. Alors que les chantiers reprennent peu à peu, ils commencent à se pencher sur ce cas mystérieux. Quand un incident similaire se produit, l’enquête prend un tour déconcertant.

Réalisation : Youssef Chebbi
Scénario : Youssef Chebbi, François-Michel Allegrini
Interprètes : Fatma Oussaifi, Mohamed Houcine Grayaa, Hichem Riahi, Nabil Trabelsi, Bahri Rahali, Rami Harrabi
Photographie : Hazem Berrabah
Montage : Valentin Feron
Production  : Blast Film, Poetik Film, Supernova Films
Distributeur : Jour2fête
Date de sortie : 25 janvier 2023
Durée : 1h32
Genre : Thriller

« Tueur d’élite », du Peckinpah en mode mineur

Confortablement installé entre les chefs-d’œuvre Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia et Croix de fer, Tueur d’élite apparaît comme un film d’exploitation et de paradoxes. L’éditeur BQHL le présente dans une édition soignée, riche en suppléments.

Une lecture hâtive pourrait laisser croire que Sam Peckinpah, marqué par le désamour qu’ont exprimé Hollywood et les spectateurs à l’endroit d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, a vu Tueur d’élite comme une opportunité de se racheter aux yeux des studios. Qu’il a mis de l’eau dans son vin au point d’édulcorer son art, de répondre aux injonctions de ces compagnies cinématographiques qui, par le passé, ont si souvent défiguré ses films. Cette parenthèse dans la radicalité lui aurait d’ailleurs permis de se refaire la cerise, après plusieurs échecs commerciaux retentissants. Mais c’est aller vite en besogne, et un peu tout mélanger. D’abord parce qu’Alfredo Garcia n’a pas coûté suffisamment d’argent pour constituer un gouffre financier, tandis que le succès de Tueur d’élite demeure somme toute relatif. Ensuite car Peckinpah a bel et bien fait du Peckinpah : des dialogues réécrits à la dernière minute pour accentuer leur caractère corrosif, un plan vertical dans une salle d’intervention pour témoigner des douleurs endurées par son antihéros, des séquences d’action rejouées au ralenti selon différents points de vue, le brassage de thématiques pessimistes telles que la trahison ou la duplicité…

L’incursion de Sam Peckinpah dans « une centrale d’information privée » en cheville avec la CIA, juste après le scandale du Watergate, cette amitié virile en souffrance, ces tirades fusantes, ces faux nez en cascade alimentent un long métrage qui, sous ses dehors de cinéma d’exploitation classique, épargne finalement peu ses personnages et les institutions qu’il met en scène. Passé entre les mains de plusieurs scénaristes, adapté notamment par Stirling Silliphant d’après le roman Monkey in the Middle de Robert Syd Hopkins, Tueur d’élite a été le théâtre d’une lutte farouche entre Sam Peckinpah et son scénariste crédité, qui regrettait non seulement ses interventions incessantes sur le script mais aussi sa propension à y insuffler du grotesque (certains gags en témoignent amplement) et des stéréotypes raciaux pour le moins maladroits (à l’égard des Asiatiques). Finalement, ce Peckinpah mineur vaut surtout pour l’opposition entre James Caan et Robert Duvall, ses séquences d’arts martiaux et le style caractéristique de son auteur, qui en redessine les contours un peu trop lisses.

BONUS ET TECHNIQUE

Réussie sur le plan technique, l’édition se distingue surtout par ses nombreux suppléments. Dans un livret instructif, Marc Toullec retrace la genèse du film, du script apporté par le producteur Martin Baum au changement de lieu de tournage (San Francisco supplantant Londres) en passant par la valse des scénaristes, les bisbilles de plateau ou le comportement erratique de Sam Peckinpah. On comprend que le cinéaste a cherché à apporter sa griffe à un scénario trop timide, et parfois à la dernière minute. Rafik Djoumi évoque quant à lui un film de rachat aux yeux de l’industrie, à travers lequel le réalisateur s’astreint à une forme d’autocensure, caractérisée notamment par un montage moins déstabilisant qu’à l’accoutumée. Il évoque la mise en scène de la violence et des arts martiaux.

Les autres documents donnent la parole à Mike Siegel (il explique sa fascination pour Peckinpah et rapporte quelques anecdotes croustillantes), Bo Hopkins ou encore Isela Vega. La personnalité complexe et outrancière de Peckinpah, la place de Tiana Alexandra dans le film ainsi que ses relations conflictuelles avec l’équipe de tournage, la liberté laissée aux comédiens figurent tous en bonne place dans ces (riches et nombreux) suppléments.

Bande-annonce

Caractéristiques du DVD

DVD Z2
Edité par BQHL
Durée : 2H03m. 17s.
Image : 2.35 16/9
Son : Anglais, Français
Sous-titres : Français

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3.5

Cubisme : Fragmentation et Points de Vue Multiples au Cinéma et Numérique

De Picasso à Braque, le cubisme brise le réel en fragments, offrant des points de vue multiples pour révéler l’essence cachée des choses. « Le cubisme n’est pas différent en essence de toute autre école picturale. Les mêmes principes et les mêmes éléments sont communs à tous », affirmait Picasso. Un siècle plus tard, cette fragmentation résonne dans les écrans : des animations kaléidoscopiques de Spider-Man: Into the Spider-Verse aux réalités hackées de Mr. Robot, des disparitions énigmatiques de The Leftovers aux glitches numériques contemporains. Le cubisme n’est pas mort — il mute en pixels, en interfaces multi-fenêtres, en visions déconstruites qui questionnent notre perception du monde.

I. Le Cubisme : Fragmentation et Points de Vue Multiples

Les Fondations du Mouvement

Né à Paris vers 1907, le cubisme révolutionne l’art sous l’impulsion de Pablo Picasso et Georges Braque. Inspiré par Cézanne, qui conseillait de « traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône », le mouvement déconstruit la réalité en facettes géométriques. Le MoMA le définit comme une rupture avec la perspective unique de la Renaissance, optant pour des vues simultanées qui capturent l’objet sous tous les angles.

Picasso, avec Les Demoiselles d’Avignon (1907), inaugure le cubisme analytique : formes brisées, influences africaines, espace aplati. Braque répond avec des natures mortes fragmentées, où objets se fondent en plans superposés.

« The fact that for a long time Cubism has not been understood and that even today there are people who cannot see anything in it means nothing. I do not read English, an English book is a blank book to me. This does not mean that the English language does not exist. Why should I blame anyone but myself if I cannot understand what I know nothing about? »

— Pablo Picasso

Le cubisme synthétique suit (1912-1914) : collages, papiers collés, intégration d’éléments réels pour questionner illusion et réalité. La Tate Modern souligne cette quête : déconstruire pour reconstruire, multipliant les perspectives pour une vision plus complète, presque temporelle.

« What greatly attracted me – and it was the main line of advance of Cubism – was how to give material expression to this new space of which I had an inkling. »

— Georges Braque

Les Codes Cubistes

La fragmentation : Objets décomposés en plans géométriques, facettes angulaires — adieu à la forme unifiée.

Points de vue multiples : Vues simultanées (devant, dessus, côté) fusionnées en une image, créant un espace non-euclidien.Le collage et l’abstraction : Intégration de textures réelles, couleurs neutres (gris, bruns) pour focaliser sur la structure, pas l’illusion.

II. Le Cinéma Contemporain : Fragmentation Narrative et Visuelle

Spider-Man: Into the Spider-Verse (2018) : Animation Kaléidoscopique

Bob Persichetti, Peter Ramsey et Rodney Rothman transforment le multivers Marvel en hommage cubiste. Miles Morales navigue entre dimensions, avec des styles d’animation superposés : traits fragmentés, couleurs clivées, panneaux comiques collés comme des papiers cubistes. IndieWire analyse : les « glitches » visuels et shifts de perspective multiplient les vues sur l’identité, comme Braque fusionnait objets.

Les sauts dimensionnels : Écrans divisés, formes géométriques brisées — un cubisme animé où le héros se fragmente pour se recomposer.

Mr. Robot (Sam Esmail, 2015-2019) : Hacking et Réalités Multiples

Elliot Alderson (Rami Malek) incarne la fragmentation mentale : hacks visuels, glitches d’écran, perspectives alternées entre réalité et illusion. Esmail utilise des cadrages asymétriques, superpositions numériques, pour déconstruire la société. Vulture note : comme Picasso, la série brise la narration linéaire, offrant des vues multiples sur le trauma.

Les glitches narratifs : Épisodes en boucle, identités dédoublées — cubisme psychologique où le code source fragmente l’humain.

The Leftovers (Damon Lindelof, 2014-2017) : Disparitions et Perspectives Éclatées

Après la « Départ Soudain », le monde se fragmente : réalités alternatives, timelines superposées, points de vue subjectifs. Lindelof multiplie les angles (scientifique, mystique, personnel), comme le cubisme synthétique intègre le réel. Scènes oniriques brisent la continuité, avec des collages visuels d’objets symboliques.

Les mondes parallèles : Vues simultanées sur le deuil, où personnages se décomposent en facettes émotionnelles.

Autres Héritiers : Inception et Everything Everywhere All at Once

Christopher Nolan dans *Inception* (2010) : rêves imbriqués, architectures pliées — perspectives multiples comme Braque explorait l’espace tactile.

Everything Everywhere All at Once (Daniels, 2022) : Multivers fragmenté, sauts entre réalités, collages absurdes — cubisme narratif pur, où Evelyn (Michelle Yeoh) se recompose via vues infinies.

« Cubism is not either a seed or a foetus, but an art dealing primarily with forms, and when a form is realized it is there to live its own life. »

— Pablo Picasso

III. Le Numérique Contemporain : Glitch et Multi-Fenêtres

Glitch Art : Fragmentation Digitale

Le glitch art, popularisé par des artistes comme Rosa Menkman, déconstruit les données numériques en erreurs visuelles : pixels brisés, couleurs décalées. NECSUS lie cela au cubisme : comme Picasso fragmentait la forme, le glitch révèle la structure cachée du code, transformant bugs en esthétique.

Exemples : Installations comme Cyborg Montage (2017) superposent fragments numériques, créant vues multiples sur l’identité digitale.

Interfaces Multi-Fenêtres : Perspectives Superposées

Dans l’UX design, les multi-fenêtres (split-screens, overlays) évoquent le cubisme : apps comme Adobe Photoshop ou Figma superposent vues (zoom, layers), brisant l’interface unique. Medium note : cubisme inspire le design moderne, où utilisateurs naviguent perspectives multiples simultanément.

VR et AR : Mondes fragmentés, comme dans jeux avec HUD superposés — cubisme appliqué au virtuel.

« Nature is a mere pretext for a decorative composition, plus sentiment. It suggests emotion, and I translate that emotion into art. »

— Georges Braque

IV. Convergences : Du Toile au Pixel

Picasso et Braque déconstruisaient pour révéler ; *Spider-Verse* fragmente l’animation pour explorer l’identité ; *Mr. Robot* glitch le réel pour hacker la psyché ; glitches numériques et multi-fenêtres prolongent cette quête d’espaces multiples.

Dans un monde saturé d’images, le cubisme offre un antidote : briser pour mieux voir. De la toile aux écrans, la fragmentation questionne : qui voit quoi, et sous quel angle ?

« When we discovered cubism, we did not have the aim of discovering cubism. We only wanted to express what was in us. »

— Pablo Picasso

Le cubisme contemporain prouve que l’art n’est pas figé : il se recompose en pixels, en hacks, en multivers. Bienvenue dans un monde éclaté, où chaque facette raconte une vérité.

FIFAM 2022 : Rencontre avec la Fémis / Interview Helio Pu pour Every Heaven in Between

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Une sélection des courts métrages de fin d’études des élèves de la Fémis était présentée au FIFAM 2022. L’occasion de découvrir des regards, des singularités et d’échanger avec les artistes qui feront sans nulle doute, en partie, le cinéma de demain. A l’issue de cette rencontre et de la projection de Anansi, Every Heaven in Between, Les Œufs du serpent et  Radiadio; Helio Pu a répondu à nos questions. Un échange passionnant.

Interview Helio Pu pour Every Heaven in Between
Synopsis : Chine, décembre 1999, Ange fête ses dix ans. Cette nuit-là, il devra choisir parmi ses souvenirs pour grandir.
Production : La Fémis / Directrice de la photographie : Chloé Terren

Every Heaven in Between nous plonge dans les souvenirs d’Ange. Des souvenirs tirés d’images d’archive qui exercent une fascination pour le spectateur, notamment pour cette mère qui joue avec son fils. Un fils qui, en parallèle, semble l’attendre. Dans un huis clos aussi tendre que déchirant, Helio Pu raconte comment grandir tout en se détachant d’une partie de ses racines, sans les rejeter pour autant. On le comprend dans une très belle scène de transmission (et aussi de transition !), Ange ne parle plus (ou moins) sa langue d’origine, peut-être a-t-il quitté son pays. En tout cas, il a perdu quelque chose d’un paradis palpable dans les images qu’il visionne. Il a grandi, on le sait, il vit encore, et s’élance sur son skate comme à la conquête du monde.

N’hésitez pas à découvrir l’univers et le travail d’Helio Pu, en suivant ce lien.

Helio Pu et Chloé Terren © Jean-Marie Faucillon

Comment s’est faite la sélection pour ce festival parmi tous les films de fin d’études ?

C’est la Fémis qui envoie tous les films, mais je ne sais comment le festival sélectionne. Une trentaine de films ont été réalisés dans ma promotion John Carpenter, certains se font en commun, donc il n’y a pas un film par élève. Pour Every Heaven in Between par exemple, c’est un film de fin d’études en commun avec Joséphine Rébéna du département décor. Elle a conceptualisé et fabriqué l’épicerie chinoise des années 1990 qui nous a servi de décor ; et de mon côté, j’ai écrit, monté et réalisé le film.

Justement, une question sur le décor, le skate park, lieu étonnant à la fin du film, où se trouve-t-il ? Le film a-t-il été tourné en France, puisqu’on ne sait pas au final… ?

C’est bien qu’il y ait l’ambiguïté, l’enjeu du film se situe précisément là : dans le « in between »,  c’est un passage. Toute la partie qui se déroule en 1999 en Chine a été tournée en studio à la Fémis. Les deux derniers plans, en extérieur, ont été tournés au Lac de Vassivière dans le Limousin. Le skate park « Otro » a été fabriqué dans les années 90 par l’artiste coréenne Koo-Jeong-A, il a la spécialité d’être iridescent, c’est-à-dire quand la nuit tombe, il devient vert. Je l’ai découvert par hasard en tombant sur une photo qui m’a subjuguée, d’où ce choix.

Pourquoi ne pas avoir tourné de nuit ?

On a filmé plusieurs séquences de nuit, avec le personnage du « grand », mais au final j’ai coupé au montage. C’était très douloureux mais il fallait que le film se concentre sur le personnage de Ange à dix ans.

Le film aborde le thème de l’enfance, et le tournage avec un enfant, on sait que ce n’est pas le même rapport au jeu d’acteur. Peux-tu nous en dire plus ?

J’ai la sensation d’avoir toujours voulu faire ce film mais il m’a fallu plus de vingt-cinq ans de vie, et surtout quatre ans d’études derrière moi pour concrétiser ce désir. Ce film parle de mon rapport à ma terre natale, la Chine, là où j’ai grandi et vécu pendant dix ans avant de venir en France. C’est aussi un territoire auquel je n’ai plus eu accès depuis quatre ans. La dernière fois que je suis rentré en Chine, c’était l’été juste avant mon intégration à la Fémis. Entre le covid et le fait que le gouvernement chinois ne délivrent plus de visa pour les ressortissants étrangers – conséquence de la politique très contestée de la « politique zéro covid » – comme j’ai changé de nationalité ; je n’ai plus eu accès à ce territoire ni à ma famille – qui y vivent depuis toujours.  À l’origine, il y avait l’envie de filmer ce territoire, culture, langue, et de construire un récit autour de la figure maternelle ; à distance, c’est-à-dire depuis la France, ma terre d’accueille depuis dix-huit ans. Le postulat de départ était le suivant : comment parler de mon enfance alors que je n’ai aucune image mouvante de cette époque ?  Je suis donc allé sur le site Youku – qui est l’équivalent de YouTube – et j’ai tapé simplement le nom de mon village. C’est là que j’ai découvert cette archive familiale de deux heures sur un petit garçon et sa famille, dans leur quotidien et leur bonheur. Au premier visionnage, j’ai eu la sensation immédiate que ces images trouvées sont venues combler les images manquantes. Je me suis dis qu’il y avait le germe d’un film en devenir. Images que j’ai pu avoir l’autorisation d’exploiter car j’ai reconnu à un moment dans la vidéo un morceau de l’immeuble où j’avais vécu, j’ai compris que les images appartiennent à la voisine de l’immeuble d’en face, que mes parents connaissaient… En parallèle, je co-écrivais – en collaboration avec Nicolas Lincy –  la narration du film sur la question du devenir : comment l’enfant parviendrait-il à dépasser ces obstacles, le manque. Le temps miraculeux de l’enfance qui lui permettrait de s’affranchir de quelque chose. La question de la croyance était centrale dans ce film à hauteur d’enfant. 

C’est ce qui a guidé le choix de la temporalité également ?

Au scénario, le film devait être beaucoup plus long car la narration était censée être une réminiscence depuis le point de vue du « grand ». Au montage, l’inverse s’est décidé ;  j’avais très envie de me concentrer sur le présent de l’enfant ; ce qui m’intéressait le plus était ses gestes quotidiens et la manière dont il se déplaçait dans cette épicerie. L’épicerie que j’ai moi-même connu enfant mais dont on ne peut plus y accéder car la rue a été rasée pour être reconstruite. Je me suis posé cette question : comment retranscrire un souvenir qui m’a été vrai à un moment donné, mais dans le décor du présent ? C’est là que Joséphine Rébéna et moi avons décidé de reconstruire le décor de l’épicerie dans un studio de la Fémis. 

Tu fais donc partie du département montage, mais est-ce que le désir de réaliser était présent dans ton parcours ?

Pour ce film-là, comme pour tous les autres par ailleurs, les deux désirs sont liés, montage et réalisation. De plus, c’était la consigne du département montage, réaliser et monter un film avec la particularité d’inclure des images d’archive. Je me suis demandé pendant longtemps quelles seraient les images d’archive que je pourrais intégrer dans cette histoire. J’avais déjà commencé à co-écrire lorsque je suis tombé sur ces images. Au moment du dérushage, j’ai vite compris que le cœur du film était le présent de l’enfance, sa simplicité, sa limpidité. Je suis passé par plein de montages différents, notamment des versions avec une voix-off d’adulte en français avant de me rendre compte que la voix du film devait sortir de la bouche d’un enfant chinois. C’est mon premier film en mandarin, une occasion de renouer avec ma langue natale, une langue que j’ai perdue en partie. A la fin du film, même si on ne comprend pas où le personnage se trouve, étant donné que c’est la première fois que l’on sort du huis clos, du temps des souvenirs ; je voulais qu’on sente le grand air, que le spectateur puisse percevoir de manière indicible une différence de décor qui se traduit dans le paysage et la lumière naturelle. C’est une nouvelle page qui s’ouvre pour Ange. 

Tes projets futurs ?

Je continue à monter des films qui me passionnent. J’ai soif de rencontre avec des réalisateur·trices que j’admire que ce soit à travers le montage ou l’acting. À côté, j’ai quelques projets de réalisations qui sont actuellement en cours d’écriture et de développement. La Fémis nous destine plutôt à nous spécialiser dans un département puisque nous avons été choisis comme tel lors du concours; c’est au fil de mon apprentissage du cinéma que le désir pour la mise en scène s’est révélé. J’ai la sensation d’avoir pleins d’histoires à raconter, à travers des formes diverses et variées ; et qu’il y a une nécessité pour moi de les raconter aujourd’hui. 

Nous avons également découvert trois autres films

Anansi d’Aude N’Guessan Forget, sur le parcours d’une femme pour se faire entendre du corps médical. Un film au plus près des corps, de leur vibration et surtout de la douleur. Un film de renaissance aussi une fois le diagnostic posé.

Les œufs du serpent de Margot Mancel-Neto sur le parcours de deux sœurs qui, à partir de photographies, tentent de faire revivre la mémoire d’un grand-père avec lequel les relations ont été quasi inexistantes. D’abord un temps déstabilisant, le documentaire instaure un véritable dialogue entre les photographies et les témoins encore vivant de la vie de leur grand-père. Les témoignages sont livrés avec une belle simplicité, parfois une vraie pudeur ou un refus de dire. Le tout avec un engagement réel des deux protagonistes pour aborder frontalement cette histoire familiale qui devient universelle.

Radiadio d’Ondine Novarese né du confinement et d’un « seder » filmé via zoom, le film se poursuit par un autre seder à distance, images foutraques mêlées à celles, d’archive, d’un « seder » de 1959 et qui, au-delà de l’intime racontent une famille, des personnalités et un regard sur ce monde auquel la réalisatrice appartient autant qu’elle s’en détache pour les observer, les raconter.

FIFAM 2022 : Tahara d’Olivia Peace

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Tahara est un film d’adolescence inventif et déstructuré avec deux héroïnes modernes. Présenté en compétition du FIFAM 2022, Tahara est une comédie ciselée sur les faux-semblants et le deuil, filmée le temps d’une journée où tout bascule pour nos deux héroïnes.

13 reasons why

« Tahara », dans le judaïsme, est la toilettes des défunts, celle qui consiste à purifier le corps et à le débarrasser de son statut social. C’est aussi le titre du premier long métrage d’Olivia Peace, entièrement tourné dans une synagogue, qui se déroule sur une journée de deuil, puisque l’une des camarades adolescente de la communauté vient de mourir. Le mot prend aussi un autre sens dans le film, puisque se débarrasser de son statut social, c’est précisément ce qu’aimeraient les deux héroïnes de Tahara, ne pas être caractérisées, ni jugées, par leurs amitiés, leurs réactions, leurs goûts encore en formation et encore moins par leurs choix en matière d’orientation sexuelle. La force pourtant de ce regard porté sur soi, qui entraîne souvent un rejet, compte plus que tout à l’adolescence, c’est en tout cas ce que suggère le suicide de Samantha, que tous pleurent mais qu’en réalité peu appréciaient. Personne par exemple n’était venu à sa bar-mitzvah quand d’autres inventaient un petit ami imaginaire à la jeune fille, pour se moquer. Sans parler du rejet amoureux, partagé par les réseaux sociaux, dont elle a été victime parce qu’elle avait déclaré son attirance à une autre fille. Le sujet est posé, Tahara va plus particulièrement s’intéresser à l’amitié fusionnelle entre Carrie et Hannah et à sa mise à l’épreuve. 

Voir autrement

C’est un baiser qui déclenche tout. Pour s’entraîner, et savoir si « elle embrasse bien », Hannah demande à Carrie de l’embrasser. Or, Carrie, très attirée par les filles, refuse, sans pour autant faire part de ses doutes à son amie. Presque contrainte d’accepter, elle vit ce moment comme une révélation. Pour Hannah, en revanche, c’est la certitude qu’elle va faire tomber Tristan fou amoureux d’elle. Ces deux gamines qui rêvent de balayer l’hypocrisie, mais surtout qui veulent un ailleurs pour se construire sans pression sociale, ressemblent, dans leur énergie, à celles de Fucking Åmål.  Tahara, aux dialogues omniprésents, tient beaucoup à l’originalité de sa forme. Un format carré à la Mommy qui s’ouvre quand l’horizon de Carrie s’étend lui aussi, trop brièvement pour elle cependant, ou encore par des incursions animées, qui doivent beaucoup à la méthode du collage. L’écran prend vie autrement pour mieux adopter le point de vue des deux héroïnes et donner toute sa place aux réseaux sociaux dans leurs vies. Les filles, surtout Hannah, ne cessent d’être obsédées par leur image, tout en cherchant à tout déconstruire, pour mieux se construire. Un parcours difficile au sein d’une société, d’autant plus avec le poids des dogmes religieux, aux nombreuses injonctions. Il n’y a pas plus conformiste qu’un adolescent quand il s’agit d’appartenir au groupe, de ne pas être seul, et pourtant, c’est à ce moment-là que le désir de justifie, la revendication d’une différence est la plus forte. Autant de paradoxes dont Olivia Peace s’empare avec une certaine fantaisie, un goût pour le mélodrame et surtout beaucoup d’humour, même un peu vache. Le tout est d’accepter, pendant une bonne heure, de changer de point de vue.

Tahara : Bande annonce

Tahara : Fiche technique

Synopsis : Carrie Lowstein et Hannah Rosen sont les meilleures amies du monde. Lorsque leur ancienne camarade de classe de l’école hébraïque, Samantha Goldstein, se suicide, les deux filles se rendent à ses funérailles ainsi qu’à une session de « Teen Talk-back » conçue pour leur permettre d’appréhender la notion de la mort à travers la foi.

Réalisation : Olivia Peace
Scénario : Jess Zeidman
Interprètes : Madeline Grey Defreece, Rachel Sennott, David Taveras, Bernadette Quigley
Genre : Comédie
Durée : 1h18

FIFAM 2022 : Les Derniers Jours du disco de Whit Stillman + rencontre

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Ambiance paillettes au FIFAM 2022 avec la projection des Derniers Jours du disco de Whit Stillman, en sa présence. Film bavard, vif, ancré dans son époque, soit un monde qui touche à sa fin, rien n’échappe à l’œil de Whit Stillman.

Dialogues et fêtes

Whit Sitllman, pendant la rencontre, parle des dialogues de son film, tous très écrits : « il y avait même plus de mots dans le scénario ». C’est une des caractéristiques des Derniers Jours du disco, une discussion quasi ininterrompue sur fond de disco. La bande son est juste dingue, même si à l’époque, des aveux de Whit Stillman, il avait pu être reproché au film « un disco très éloigné des habitudes », mais par des gens, toujours selon lui, « qui n’écoutaient pas de disco et n’avaient jamais mis les pieds dans un club ». Il n’empêche que ces soirées au club font la saveur des Derniers Jours du disco. Le rythme aussi, fin d’un monde oblige : les héros semblent sans cesse courir, ne pas retenir leurs mots, se jeter les uns sur les autres à corps perdus, débattre sans discontinuer, comme s’ils étaient pressés de tout vivre. A l’image d’Alice et Charlotte qui doivent se dépêcher de trouver un best seller si elles veulent devenir de vraies éditrices. Même si Charlotte rêve plutôt de bosser pour la télé, mais surtout pas la pub ! Les mecs de la pub, très peu pour elle, ils ne sont pas acceptés dans les clubs de toute façon. C’est une des nombreuses « blagues » du film qui fonctionne grâce à l’énergie ambiante, on peut ainsi voir les personnages débattre des personnages de La Belle et la Bête comme du côté « sexy » de Picsou. Des petits chef-d’œuvres dialogués !

Drôle d’époque

L’autre force du film, c’est sa mise en scène, Whit Stillman a raconté que son film s’insère dans une trilogie avec Metropolian et Barcelona où il s’inspire de sa vie et surtout des périodes traversées. Pourtant, s’il approuve être assez proche du personnage de Jimmy dans le film, il explique qu’autant Metropolian était inspiré de ses proches, mais que Les Derniers Jours du disco est bien plus ancré dans la fiction. C’est cependant une manière très précise et endiablée de raconter une époque, de la faire (re)vivre. La mise en scène du groupe est assez magistrale, puisque même dans la multitude, chaque personnage trouve sa place, se détache et affirme sa personnalité. Ces scènes de groupes sont tout aussi magistralement contrebalancées par des scènes plus intimes, du moins en duo, dont la lecture ne s’offre qu’à la lumière de ce que le groupe a validé, a pu créé d’enjeux dans la rencontre. Il y a par exemple cet appartement-wagon « parce qu’il est aussi petit et étroit qu’un wagon » explique l’agent immobilier, et qui donne lieu à une mise en scène très théâtrale, avec entrées et sorties, quiproquos et autres rencontres non prévues. On sent une énergie très particulière, in medias res, qui a un peu disparu des comédies hollywoodiennes actuelles. Il y a aussi une vraie profondeur dans l’écriture, avec des enjeux ou éléments de scénario que l’on n’avait pas vu venir. Tout cela s’inscrit aussi dans la veine de séries comme The L word (les deux œuvres ont Jennifer Beals en commun), en moins mélo pour Les Derniers Jours du disco tout de même. C’est plutôt une manière de regarder plusieurs personnages qui se percutent, se quittent, se rabibochent… une façon de regarder la société, de la critiquer aussi, voire de renvoyer les personnages un poil trop futiles dans leurs chambrées (comme tout bon moralisateur qui se respecte).

« Je trouve que Picsou a un côté sexy »

Les acteurs sont tous au sommet, particulièrement Chloe Sevigny qui avait été recommandée au réalisateur, puisqu’il y avait un membre de l’équipe en commun avec Kid de Larry Clark (un des premiers films de l’actrice), mais la production voulait Winona Ryder, les choses ont finalement évolué vers le choix de Chloe Sevigny qui joue parfaitement la nuance de ce personnage vampirisant, qu’on voudrait renvoyer à un statut de midinette, mais qui déroule ses choix, comme une battante. Le réalisateur déclarait avoir eu l’idée d’un film « avec deux jolies filles dans un club », mais à l’arrivée son cinéma est plus que ça, il n’y a décidément pas que des belles et des clochards de Disney dans la vie. Quant au disco, un des personnages avait prédit qu’il reviendrait en grâce, alors dansons !

Les deniers jours du disco : Bande annonce

Les derniers jours du disco : Fiche technique

Synopsis : Alice et Charlotte viennent de terminer leurs études universitaires et se rencontrent à l’occasion de leur premier emploi dans une maison d’édition de Manhattan. Si la blonde Alice est fragile et timide, Charlotte, la brune, est ouvertement carrieriste. Malgré une secrète rivalité, les deux jeunes femme se lient d’amitié d’autant plus qu’elles ont une passion commune pour le disco, qu’elles pratiquent au Club, la boîte la pluc chic de New York.

Réalisation : Whit Stillman
Scénario : Whit Stillman
Interprètes : Matt Ross, Chloë Sevigny,  Jennifer Beals, Kate Beckinsale, Chris Eigeman
Photographie : John Thomas
Montage : Andrew Hafitz
Durée : 1h52
Sortie en France : 25 aiût 1999

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3.5

FIFAM 2022 : Delphine Seyrig, créature de la nuit dans « Les Lèvres rouges » de Harry Kümel

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Un couple de jeunes mariés va passer sa lune de miel dans un palace désert sur la plage hivernale d’Ostende. Là, il rencontre la comtesse aux lèvres rouges, une femme vampire magnifiquement incarnée par la beauté glaçante et énigmatique de Delphine Seyrig. Le voyage de noces tourne bientôt au cauchemar. Film culte du cinéaste belge Harry Kümel sorti en 1971, Les Lèvres rouges est projeté au FIFAM dans le cadre de la programmation « robe à paillettes ».

Étonnante relecture du mythe de la comtesse hongroise Bathory, qui, afin de conserver jeunesse et beauté éternelles, vampirisait ses jeunes victimes, Les Lèvres rouges de Harry Kümel distille une atmosphère envoûtante, hypnotique, lorgnant souvent vers le cinéma d’horreur esthétisant d’Argento. Derrière le film de vampire classique dont le cinéaste belge triture les codes avec délice, se cache surtout une déclaration d’amour à la divine Delphine Seyrig, à son aura magnétique, sa bouche écarlate, son murmure sensuel. Créature des ténèbres glamour, vamp hollywoodienne mi-Harlow mi-Dietrich, l’actrice troque ici la vaporeuse robe de la Fée des lilas de Demy contre le manteau funeste d’une chauve-souris manipulatrice assoiffée de sang. Traité comme un personnage à part entière, son timbre de voix spectral se fond dans la partition pop et expérimentale composée par François de Roubaix (Le Vieux Fusil) et fabrique une mélodie effrayante, perverse, qui va peu à peu empoisonner le récit. 

Dangereuses prédatrices de la nuit, la comtesse blonde et sa servante brune Ilona (Andrea Rau) descendent dans un hôtel abandonné au bord de la mer. Elles jettent leur dévolu sur deux jeunes tourtereaux, Stefan (John Karlen) et Valérie (Danielle Ouimet), les seules proies disponibles séjournant par malheur dans la suite nuptiale voisine. Rodé comme du papier à musique, le tendre piège ne tarde pas à se refermer ; film d’ambiance à l’esthétique voluptueuse, Les Lèvres rouges bascule alors dans un érotisme triangulaire trouble et lesbien caractéristique du cinéma bis des seventies.

Doué d’un sens aigu du cadrage, Harry Kümel promène sa caméra dans les halls déserts du palace, traverse d’inquiétantes arcades à la De Chirico, fait de la ville d’Ostende un labyrinthe métaphysique, hostile, glacial, nimbé d’une brume rouge sang et filme avec élégance ces corps engouffrés dans la pénombre, soumis à des pulsions scopiques. La lecture chromatique des nombreux décors et costumes se fait d’ailleurs le reflet de leurs fantasmes les plus obscurs, les plus enfouis. Fasciné par la représentation picturale de la mort — fuyant la lumière du jour, la comtesse terminera sa course dans les flammes, empalée sur une branche —, le metteur en scène se réapproprie également la cultissime séquence de la douche de Psychose dont il propose une variation tout aussi découpée mais plus sanglante. Un classique du cinéma fantastique belge, transcendé par la grâce fantomatique de Delphine Seyrig. 

Sévan Lesaffre

Les Lèvres rouges – Extrait

Synopsis : Valérie et Stefan, immobilisés à Ostende, séjournent dans un vaste hôtel désert en cette morte-saison. Le couple fait alors la connaissance de l’inquiétante comtesse Bathory et de sa protégée Ilona, ténébreuses créatures de la nuit. Elles envoûtent d’abord le jeune homme, fasciné par des meurtres mystérieux perpétrés dans la région, puis Valérie, intriguée par l’étrange relation qui unit les deux femmes…

Les Lèvres rouges – Fiche technique

Réalisation : Harry Kümel
Scénario : Pierre Drouot, Jean Ferry, Manfred R. Köhler, Jo Amiel
Avec : Delphine Seyrig, John Karlen, Danielle Ouimet, Andrea Rau…
Photographie : Eduard van der Enden
Costumes : Bernard Perris
Production : Paul Collet, Henry Lange et Luggi Waldleitner
Musique : François de Roubaix
Distribution : Malavida Films
Durée : 1h36
Genre : Fantastique
Date de sortie initiale : 26 novembre 1971

« Pandémies » : une réflexion transversale et dans le temps long

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L’ouvrage collectif Pandémies, placé sous la direction de Claudia Senik, prend place dans la collection « Recherches » des éditions La Découverte. Les auteurs y problématisent certains des grands enjeux, tant sanitaires que politiques ou médiatiques, révélés par la crise de la Covid-19, tout en établissant, à certaines occasions, des ponts avec les expériences passées.

La pandémie de la Covid-19 marquera durablement les mémoires : incurie politique, dysfonctionnements d’hôpitaux mis sous tension extrême, arrêt de l’économie, révision des protocoles funéraires, agit-prop médiatique, réserves exprimées envers la vaccination, bulles filtrantes des réseaux sociaux, redéfinition du périmètre de l’expert… Dans une très large mesure, ces faits demeurent à la fois évidents et impensés. La recherche y apporte pourtant un éclairage bienvenu, que l’ouvrage Pandémies, qui réunit les travaux de la promotion 2021 de la Fondation pour les sciences sociales, se propose de restituer.

Rien de nouveau ?

Faut-il rappeler que la quarantaine date (au moins) du XIVe siècle, quand elle fut mise en place dans le port de Dubrovnik et s’est imposée aux voyageurs en provenance des régions où sévissait une épidémie de peste noire ? Qu’elle s’est ensuite répandue dans toute l’Europe, et notamment en Italie, où des villes telles que Venise, Milan, Florence ou Pise isolaient les arrivants dans des lazarets ou des établissements aménagés pour leur accueil ? Les cités commerçantes italiennes ont ouvert la voie à un dispositif de précaution qui a de tout temps été interrogé, remis en cause, et dont la durée semble, au-delà de son chiffre symbolique, répondre aux connaissances médicales de l’époque, selon lesquelles une maladie aiguë cessait d’être contagieuse au bout de 40 jours. Elle permettait aussi aux individus sains de vivre librement et de vaquer à leurs activités, surtout économiques. Ce petit rappel nous plonge aux racines d’une pratique qui a soulevé les passions durant la pandémie de la Covid-19.

Ce n’est toutefois pas la seule question permettant une mise en miroir des expériences passées et récentes, puisqu’en revenant sur les enjeux diplomatiques du sida – Haïti, désigné par les États-Unis comme un berceau de la maladie, craignait la stigmatisation et la discrimination, au point de porter l’affaire devant l’OMS après plusieurs visites ministérielles courroucées –, les auteurs font écho à la manière dont la Chine a pu être considérée à l’aune d’une pandémie dont les premiers effets touchaient son territoire. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer les déclarations à l’emporte-pièce du président Trump accusant Pékin d’avoir sciemment propagé le virus. L’affaire du sida permet cependant un certain optimisme, puisqu’une réponse internationale coordonnée fit suite à ces événements à la fin des années 1980, avec notamment la création d’un Programme mondial au sein de l’OMS. Ce qui n’a pas empêché, entretemps, l’URSS de désigner la maladie comme un symbole de la perversion occidentale, voire d’accuser les Américains de l’avoir mise au point dans des laboratoires secrets en tant qu’arme bactériologique. Cette dernière accusation paraîtra sans doute familière aux observateurs les plus attentifs de la crise sanitaire actuelle…

Et pourtant…

Peste noire de 1347, grippe espagnole de 1918, Ébola, dengue… Les épidémies ont un caractère universel, intemporel, qui permet d’opérer des comparaisons et d’identifier des spécificités. Pandémies rappelle ainsi que la crise de la Covid-19 n’est pas sans précédent, bien qu’elle ait conduit à des phénomènes nouveaux, puisque la saturation des hôpitaux a, par exemple, conditionné les durcissements et relâchements successifs. Quitte à renoncer temporairement à la liberté de circulation dans l’Espace Schengen ou aux dispositions réglementaires du droit d’asile. Les réseaux sociaux font précisément partie des variables inédites. Si la complosphère et les bulles cognitives ont largement été commentées, les auteurs reviennent ici sur les publics ciblés par les publications sanitaires. Il en ressort que les femmes âgées de plus de 45 ans et les habitants des régions les plus touchées par la Covid-19 ont été davantage soumis à ces contenus.

Les réseaux sociaux ont aussi été le théâtre de partages d’expériences, d’un encouragement mutuel et envers les soignants ou de la dénonciation de ceux qui n’observaient pas les règles en vigueur. La nécessité y a parfois été transformée en vertu. Par le biais des théories du sociologue James Coleman, Pandémies revient sur le lien existant entre la structure sociale, l’effectivité des normes et le volume de capital social d’une communauté, les trois variables interagissant entre elles selon des voies dépendantes et complexes.

Concernant les « chroniqueurs de l’épidémie », c’est-à-dire les médecins, experts, infectiologues qui ont couru les plateaux télévisés et les rédactions de presse, les auteurs constatent une distribution des rôles, notamment entre le témoignage, le travail d’éducation et le pamphlet, tout en précisant que ceux qui ont écrit des ouvrages spécifiquement dédiés à la Covid-19, souvent sur un ton critique ou militaire, étaient majoritairement des hommes, professeurs, éloignés de la pratique clinique directe, et en fin de carrière. La sociologie de ces auteurs nous apprend beaucoup, même si la pratique est ancienne – Giovanni Villani dans la Florence du XIVe siècle y allait déjà de ses commentaires épidémiologiques.

La crise de la Covid-19 a souvent été scrutée avec des lunettes dystopiques. Techno-cocon, capitalisme de surveillance, récit apocalyptique ou d’anticipation, repli sur soi : les grandes lignes directrices de la contre-utopie lui ont servi d’étalon. Certaines œuvres de fiction, telles que Contagion de Steven Soderberg, La Peste d’Albert Camus ou Le Fléau de Stephen King, ont vu leur intérêt croître soudainement aux yeux du public, probablement parce qu’elles semblaient apporter des réponses – certes romanesques et fictives – dans des périodes d’incertitude. Des auteurs tels que Jean-Pierre Andrevon ou Alain Damasio ont vu une nouvelle tribune s’offrir à eux, dans une étrange mise en abîme par laquelle leurs écrits faisaient écho à la réorganisation sociale et sanitaire opérée pour des raisons épidémiologiques.

Du vaccin au deuil

Le sociologue Jeremy Ward démontre que l’attitude vis-à-vis des vaccins est indexée à la confiance exprimée envers les institutions et les acteurs politiques, notamment parce qu’ils sont certifiés par des agences officielles. Déjà mise à mal par la grippe H1N1, l’adhésion à la vaccination a été l’un des grands sujets de la Covid-19, sur lequel Pandémies apporte un éclairage inédit. On mentionnera par exemple une opinion fluctuante en fonction du temps et différenciée selon les vaccins, ou le fait que même les adversaires les plus acharnés et radicaux de la vaccination contre le coronavirus – mais pas que – tendent à se présenter en tant que défenseurs de la science pure et objective. Sans surprise, les réseaux sociaux figurent parmi les principales sources d’information des personnes opposées à la vaccination.

Deux chapitres de Pandémies sont consacrés à notre rapport aux morts, notamment à travers le traitement des cadavres en période de pandémie. Les mesures juridiques additionnelles peuvent en effet affecter le traitement des dépouilles pendant un « état d’urgence sanitaire », par grade de contamination, ou au moment des cérémonies funéraires, lesquelles ont été restreintes au plus fort de la crise, dans différents pays européens. Les auteurs rappellent par ailleurs la nécessité de trouver un juste équilibre entre la dignité humaine liée au corps et le besoin collectif de sécurité sanitaire. Pour ne pas sombrer dans un état de deuil pathologique.

Pandémies, ouvrage collectif sous la direction de Claudia Senik
La Découverte, novembre 2022, 230 pages

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4

Le « Livre d’or » de Titeuf à l’occasion des 30 ans du personnage

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Pour célébrer les 30 ans de Titeuf, les éditions Glénat publient un magnifique livre d’or avec jaspage sur tranche, retraçant les grandes lignes d’une aventure éditoriale passionnante et à certains égards inespérée. Au menu : aquarelles, sérigraphies, croquis, affiches, couvertures, campagnes de sensibilisation…

Titeuf, le Livre d’or permet de mesurer le chemin accompli par Zep et son jeune personnage facétieux. Au début des années 1990, inspiré par les scènes de la vie ordinaire qui se déroulent sous ses fenêtres – il travaille dans un atelier dont la vue donne sur une cour d’école de Genève –, le dessinateur suisse prend le parti de narrer les aventures d’un écolier espiègle au langage particulièrement fleuri. Il essuie plusieurs refus de la part des éditeurs mais finit, en janvier 1993, par publier un premier tome tiré à 7000 exemplaires. En 1995, le quatrième album voit le jour à raison, déjà, de 25 000 exemplaires. Trois ans plus tard, ce sont pas moins de 160 000 tirages qui seront prévus pour les aventures de Titeuf. Entretemps, le lancement du magazine Tchô! permet à Zep de réaliser un vieux rêve.

Ces premiers temps prometteurs ne laissent pas encore présager le succès à venir. Car comme le rappelle très bien ce livre d’or, Titeuf fera passer des expressions dans le langage courant, écoulera quelque 20 millions d’albums partout dans le monde, sera associé, en tant qu’ambassadeur, à Handicap International, intégrera des campagnes de sensibilisation dans le cadre de la Covid-19 ou du dérèglement climatique. L’ouvrage est aussi l’occasion d’examiner l’évolution graphique du personnage, d’en apprendre davantage sur le projet Tchô! – le magazine, désormais arrêté, a permis à des dizaines d’auteurs d’exprimer leurs talents – ou de se pencher sur une galerie de protagonistes aussi riche qu’improbable (Puduk et son hygiène corporelle désastreuse).

Durant ses pérégrinations, Titeuf a vu son univers croiser celui de Goldorak, Pokémon, Dragon Ball ou Lucky Luke (parmi tant d’autres), il s’est penché sur des questions sensibles (le sida, la mort, le chômage…), il a accompagné les grands bouleversements du monde récent (téléphone portable, jeux vidéo, guerres…). On l’a même vu se mettre dans la peau des migrants syriens, loin de l’insouciance qui préside habituellement à ses aventures. Il a aussi fait œuvre de pédagogie avec Le Guide du zizi sexuel et émaillé quelques grandes villes européennes (les fresques le représentant à Bruxelles, Genève ou Nancy). Il a croisé la route de Jean-Jacques Goldman ou Johnny Hallyday et fut décliné au cinéma (deux années de travail, 780 000 feuilles, 6800 crayons, 1067 décor…).

Dans ce livre d’or, Zep raconte avec tendresse ce qu’il doit à son personnage. Le dessinateur suisse ne sort jamais sans un carnet de notes lui permettant de coucher à tout instant ses idées de dialogues ou de mise en planches. Le succès (une statue au musée Grévin, des festivals durant lesquels Zep est assailli) a toutefois son revers : une polémique télévisuelle, à l’occasion d’un numéro d’Envoyé spécial, questionnera la caractérisation d’un personnage un peu trop espiègle pour les plus conservateurs. Qu’importe, le public est quant à lui au rendez-vous et la mèche blonde la plus célèbre de la bande dessinée (concurrençant à cet égard celle de Tintin) a encore de beaux jours devant elle.

Titeuf, le Livre d’or, Zep
Glénat, novembre 2022, 160 pages

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3.5

« Et Franquin créa la gaffe » réédité aux éditions Glénat

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Les éditions Glénat procèdent à une réédition des plus attendues, puisque l’ouvrage d’entretiens Et Franquin créa la gaffe, réunissant Numa Sadoul et André Franquin, constitue un classique du genre, depuis longtemps introuvable. Dans un style comparable aux célèbres conversations menées par François Truffaut et Alfred Hitchcock (toutes proportions gardées), cette série d’échanges ayant eu lieu en 1985 permet de revenir sur quarante années d’une carrière prolifique, de personnages passés à la postérité, de procédés techniques et narratifs en pagaille, ainsi que de passionnantes réflexions et anecdotes personnelles. André Franquin, d’abord réticent à l’exercice (qu’il qualifie d’ailleurs de « cauchemar »), finit par s’y livrer entièrement, sans faux-semblant.

Plus de 400 pages illustrées à travers lesquelles Numa Sadoul expose en clerc ce qui constitue l’étoffe d’André Franquin. Tandis que l’époque n’est guère à la réjouissance – en 1985, l’auteur et dessinateur belge vient de perdre des amis proches et assiste, impuissant, au démantèlement des éditions Dupuis, chères à son cœur –, l’écrivain et metteur en scène, par ailleurs spécialiste de la bande dessinée, parvient enfin à convaincre (ou plutôt à piéger) Franquin pour qu’il accède à une requête déjà vieille de dix ans (et réitérée à plusieurs reprises) : consentir à s’épancher, le long d’un témoignage précieux, sur son travail et sa vie personnelle. Numa Sadoul n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’il a déjà réalisé pareil exercice avec Hergé. Cette fois-ci, il dispose de pas moins de 34 heures de dialogue réparties sur 26 cassettes audio. De quoi dresser le portrait exhaustif d’un auteur pétri de contradictions, dont la moindre n’était certainement pas ce jumelage désordonné entre une dépression chronique et un humour tapageur, le vague à l’âme et l’âme d’enfant.

À travers André Franquin, le lecteur croise des personnalités aussi diverses que Joseph Gillain, René Goscinny, Marcel Gotlib, Steven Spielberg, Paul Verlaine ou encore Yvan Delporte. Certaines ont fait partie intégrante de sa vie, d’autres relèvent plutôt de l’étalon à l’aune duquel se mesurent ses créations ou ses idées. Parmi les propos les plus saillants rapportés par Numa Sadoul, on citera ceux relatifs à la religion, la liberté éditoriale ou la pornographie dessinée.

Franquin explique ainsi que certains sujets échapperont toujours à l’entendement humain (tels que la taille réelle de l’univers) et que, s’il ne croit pas en un Dieu quelconque, il trouve en revanche intéressante la fabrique scientifique. Évoquant le TROMBONE illustré, qui a vécu l’espace de trente numéros à l’intérieur du journal de Spirou, il rappelle que son objectif consistait avant tout à traiter certains sujets soigneusement évités dans le magazine. Raison pour laquelle, très certainement, le TROMBONE fut battu en brèche par son rédacteur en chef de l’époque. Franquin va plus loin dans la réflexion et décrit Charlie Hebdo comme une sorte d’idéal, sans attache publicitaire, pouvant se permettre de se soustraire à tous les diktats.

Ce qui s’ensuit en ressort d’autant plus évident : alors que Jijé a terminé sa vie en croisade contre la pornographie en bande dessinée (fait plusieurs fois évoqué dans l’ouvrage), Franquin se montre beaucoup plus ouvert. Il y voit la possibilité d’accomplir des choses intéressantes, et même de créer des gags dans le cas des caricatures. Il confesse qu’il lui est arrivé, comme à beaucoup d’autres dessinateurs, de s’adonner secrètement aux dessins érotiques, pour le seul plaisir du graphisme. Il n’a cependant jamais été plus loin, essentiellement par peur du ridicule.

Running gags, élaboration de la voiture Turbot 2, décors façonnés par Jidéhem, dons culinaires de Gaston Lagaffe, histoire facétieusement adaptée de La Fontaine, Fluide glacial et sa réunion incroyable de talents, milieu circassien, mésaventures avec les douaniers, expositions lui étant consacrées, opposition aux parcmètres, jalousie entre auteurs lors des séances de dédicaces : le nombre de sujets, importants ou accessoires, passés en revue dans Et Franquin créa la gaffe a quelque chose de vertigineux.

Sur la personnalité et le style de Franquin, on en apprend évidemment énormément. Celui qui n’avait pas l’habitude d’accorder d’entretiens et préférait de loin la discrétion aux grands déballages impudiques se reproche ici son manque de fantaisie, revient sur certaines règles de l’efficacité graphique, verbalise ses difficultés professionnelles (les creux, les ratés, son incapacité à dessiner le feu ou à se sentir à sa place en certaines circonstances…). Il explicite certains aspects techniques, l’usage des couleurs, la science du cadre (il désapprouvait qu’un dessin s’en émancipe).

Passionnant, sincère, d’une densité remarquable, Et Franquin créa la gaffe permet de prendre la pleine mesure d’une personnalité séminale de la bande dessinée et de se familiariser avec un parcours plus accidenté qu’il n’y paraît.

Et Franquin créa la gaffe, Numa Sadoul et André Franquin
Glénat, novembre 2022, 432 pages

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5

« Atlas stratégique » : la marche du monde

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Les éditions Autrement publient un Atlas stratégique portant sur l’Occident, de son ascension à son déclin. Les relations internationales, les enjeux démographiques et les bouleversements économiques y occupent une place de choix. L’ouvrage est enrichi des nombreuses cartes, édifiantes, de Roc Chaliand.

L’Histoire mondiale est constituée de basculements. Ces derniers interviennent parfois au bout de quelques mois, d’autres fois après des décennies ou des siècles de relative fixation. Entre 1878 et 1914, une demi-douzaine d’États occidentaux se partage le monde. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie ou la Belgique entendent honorer les missions civilisatrices qui, d’après eux, leur reviennent de fait – presque de droit. Au cours du XXe siècle d’ailleurs, seul le Japon apparaît épargné par les rapports de domination faisant des uns des colonisés – l’Administration britannique des Indes constitue à cet égard un exemple édifiant – et des autres, des zones soumises à influence politique – durant la guerre froide – ou considérées comme des territoires tampons. Peu clairvoyant, Francis Fukuyama sonne la fin de l’histoire après la victoire du camp occidental, et surtout américain, face à une URSS qui périclite en autant d’États indépendants. Un basculement a pourtant déjà eu lieu : la guerre de Corée, le Vietnam, les chocs pétroliers, l’Iran étaient les signes avant-coureurs d’une domination en trompe-l’œil, que le terrorisme islamique, les puissances pétro-monarchiques ou l’incapacité des Européens à se fédérer face aux épreuves vont éclairer d’une lumière aveuglante.

L’Atlas stratégique de Gérard Chaliand, Roc Chaliand et Nicolas Rageau donne à voir une perspective historique s’étendant sur les trois siècles derniers. Il permet de prendre le pouls de l’ascension puis du déclin de l’Occident dans un monde en perpétuelle mutation. Les nombreuses cartographies qui en émaillent la lecture font état, mieux que n’importe quel discours, de ces mouvements incessants, de flux et de reflux, ordonnant la marche géopolitique du monde : les données économiques, démographiques, militaires ne cessent de redistribuer des cartes que le croupier occidental pensait à tort faire siennes. Ainsi, les deux guerres mondiales apprennent aux Européens que les frontières demeurent fragiles, y compris sur le vieux continent, le Vietnam et la guerre du Golfe renferment des leçons communes sur l’incurie des Occidentaux et leur méconnaissance des cultures locales, les opinions publiques sont plus souvent qu’à leur tour chauffées à blanc (Vietnam, seconde guerre du Golfe), l’envahissement de l’Ukraine par les forces russes rappelle à tous que la paix reste un état des plus précaires.

La Chine et l’Inde font évidemment l’objet d’une attention particulière. Cette dernière est justifiée par leur poids démographique, par les enjeux environnementaux sous-jacents, par leur croissance économique, parfois insolente, mais aussi, et surtout, par la propension de Pékin à se projeter partout dans le monde, pour faire des affaires et user d’influence diplomatique. Ainsi, les auteurs ne manquent pas de pointer la Chine comme un rival historique, pesant de plus en plus sur le commerce mondial et tissant peu à peu un réseau qui concurrence, voire surpasse, celui des Etats-Unis, y compris dans son propre jardin (l’Amérique latine). Un peu plus loin dans l’ouvrage sont évoqués les cas de la Turquie, grand vendeur d’armes et dual quant à ses rapports envers l’OTAN d’une part et Daech ou la Russie de l’autre, ou du continent africain, pris dans son ensemble et caractérisé par une croissance démographique non maîtrisée ainsi que des interventions étrangères d’une grande pluralité, tant dans le chef des acteurs que des objectifs. La Russie, son rôle énergétique majeur, ses ingérences dans les pays se situant à sa périphérie (Géorgie, Ukraine), son action sous la présidence de Vladimir Poutine font sans surprise l’objet d’un chapitre spécifique, tout comme les États-Unis ou le terrorisme.

Si l’on ne fait que survoler l’état d’un monde changeant, cet Atlas stratégique a néanmoins le mérite de pencher sur le temps long et de recontextualiser certains événements marquants, sans oublier, lorsque cela est possible, d’en préciser les conséquences immédiates et plus lointaines. Didactique, ingénieusement conçu, laissant une grande place aux cartes, l’ouvrage est un précieux outil d’éducation pour qui veut s’initier à la géopolitique.

Atlas stratégique, Gérard Chaliand, Roc Chaliand et Nicolas Rageau
Autrement, novembre 2022, 160 pages

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