Les Furtifs d’Alain Damasio : un combat littéraire et alternatif

Avec Les Furtifs, Alain Damasio continue son exode littéraire dans les contrées dystopiques d’une société aliénée et viciée par sa technocratie insidieuse et liberticide. 

Comme lors de La Horde du Contrevent, Les Furtifs parle d’une société en quête de repaires, proche de la nôtre, une France de 2040 aliénée par la technologie et le marketing (les forfaits qui régulent nos vies et nos loisirs), la hiérarchie capitaliste où l’égalité et l’équité n’existent plus et où l’existence étatique se fait de plus en plus nébuleuse et privatisée pour voir des villes devenir la propriété de grandes industries libérales. Un monde entrecoupé par des rebellions politiques ou armées qui font par exemple écho aux bagues que portent beaucoup de citoyens, une sorte de traceur high-tech, chose qui permet d’effacer notre semblant de liberté pour nous calfeutrer dans un confort utilitariste et numérique. 

C’est alors que nous suivons Lorca, qui entre dans un groupe militaire qui a pour but d’étudier et de chasser les Furtifs : des sortes d’animaux invisibles et indomptables, aux pouvoirs sensoriels incroyables. Animaux qui, selon Lorca, ont un rapprochement avec la disparition de sa petite fille… Durant plus de 700 pages, l’auteur nous fait voyager d’un paysage à un autre, d’un langage à un autre, d’un genre à un autre et surtout d’une pensée à une autre. Le souffle épique de l’action se mélange avec l’ambition du discours politique tout comme il rentre en phase avec la poésie émotionnelle qui circule dans les veines du livre. Le lecteur, lui, parfois dérouté par quelques longueurs, plonge à corps perdu dans cette fresque qui mêle toujours la petite histoire à la grande.

On pourrait déceler bien des influences philosophiques ou des ramifications littéraires dans Les Furtifs, mais bizarrement, et pour n’en citer qu’une, l’oeuvre se rapproche énormément d’un film tel que Le Congrès d’Ari Folman, notamment grâce à cette juxtaposition de l’intimité parentale, de la peur de la mort et du deuil, et de la description presque morbide d’une société holographique. Là où beaucoup de récits utopiques ou dystopiques, que cela soit dans la littérature ou dans le cinéma, font souvent cohabiter l’idée de dématérialisation de l’humain et la montée en puissance l’intelligence artificielle, Les Furtifs voit plus la technologie comme un effacement plutôt qu’une prolongation de la pensée humaine : une vision utilitariste de la politique de demain, vue comme un instrument de contrôle. Alain Damasio souhaite combattre cette surveillance consciente et presque consentante du peuple assagi par son assujettissement à l’ordre. 

Sous sa forme alarmiste, Alain Damasio joue avec les mots et les ruptures linguistiques, comme pour donner à cette dystopie/utopie une visage pluriel, où malgré la différence de langage, il se cache une osmose qui dépasse les frontières autant culturelles que technologiques. Car derrière ce visage sombre, Alain Damasio semble enclin à vouloir trouver des solutions ou même des alternatives de vie (ZAG). On passe d’un narrateur à un autre, d’une vision du monde à une autre. Le style de l’écrivain plaît ou ne plaît pas, prône une caractérisation parfois globalisante et sociétale des différentes couches sociales et culturelles mais ne joue jamais la carte de l’essentialisation. Au contraire, Alain Damasio, au travers de cette diversité de cultures et de points de vue, tend à rassembler autour de ce que nous sommes : l’humain qui est en nous, notre libre arbitre à se révolter ou non, ou à se conformer ou non. Alain Damasio, notamment au travers de ses êtres invisibles que sont les Furtifs, cherche à trouver un point de fuite face à un « réseau trop intrusif ». 

Bizarrement, consciemment ou inconsciemment, Alain Damasio ne combat pas uniquement le monde qu’il décrit par les thématiques, ses personnages ou l’acheminement de son récit, aussi foisonnant que sentimental, mais aussi grâce à sa plume et sa capacité à voir en l’écriture un univers qui jouit lui-même de sa liberté de tonalité.  Comme si le livre en lui-même, dans sa forme existante et matérielle était déjà un objet de lutte. Comme si Alain Damasio était lui-même un personnage de l’histoire, un combattant qui, par ses écrits, voulait rendre hommage à l’humain, ses imperfections, son intraçabilité et son émotion débordante. 

Certains trouveront qu’il est un poète, un humaniste assez rare, un doux rêveur un brin naïf pour qui la liberté de l’humain et son insaisissabilité deviennent la pierre philosophale de notre existence. Pendant que d’autres verront en lui un technophobe, un écrivain et penseur qui parfois manque de distance et de nuance dans sa description du monde et qui n’arrive pas à s’affranchir de sa peur de la technologie pour en voir les bienfaits. Mais c’est aussi dans cette plongée littéraire jusqu’au-boutiste, qui parfois vire à l’emphase, qu’Alain Damasio donne du panache et de la profondeur à ses écrits science-fictionnels, comme peu de personnes savent le faire. 

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