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Oskar Ed, une jeunesse

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Méconnu chez nous, le tchèque Branko Jelinek (dessinateur et scénariste) livre avec cet album monumental (342 pages) une sorte de somme, fruit de huit années de travail, probablement pour agencer et compléter ce qu’il avait commencé avec trois albums déjà intitulés Oskar Ed et publiés en Slovaquie entre 2003 et 2006.

Ici, le dessinateur s’intéresse à la jeunesse de son personnage, sous la forme d’un roman graphique en noir et blanc – découpé en 23 chapitres – qui présente la vie d’Oskar, jeune garçon mal dans sa peau. Dans un premier temps, on comprend que son malaise provient du fait qu’il est et se sent quelque peu différent comme on dit pudiquement, mais sans qu’on puisse identifier clairement la nature de sa différence. Intelligemment, le dessinateur maintient le suspense et l’attention de son lectorat en se contentant d’indiquer cette différence par la façon simplifiée de représenter son visage (surtout par rapport à ceux des autres personnages) : un simple ovale (comme un ballon de baudruche), ce qui ne l’empêche pas de le rendre expressif, y compris dans les gestes et les attitudes.

Une famille en voyage

À vrai dire, le mal-être d’Oskar tient aussi à ce qu’il supporte dans son environnement familial, puisque ses parents se déchirent régulièrement. En fait, ils ont tendance à passer d’un extrême à l’autre, ce qui explique qu’ils restent ensemble. Concrètement, hormis quelques flashbacks, la trame de l’album est centrée sur un voyage en voiture où le père emmène sa femme (longtemps hospitalisée suite à un accident dont on réalise tardivement les séquelles lourdes de conséquences sur la situation familiale) et Oskar pour une destination qu’il garde secrète pour leur faire la surprise. L’inconvénient est que le voyage se révèle assez long (trop), et ce d’autant plus qu’avec diverses péripéties, les retards ne font que s’accumuler, au point que régulièrement on se demande s’il aboutira un jour (fausse impression probablement voulue par Jelinek, car le but du voyage se révélera finalement d’une signification particulièrement puissante). Ce voyage, c’est l’idée du père pour recoller les morceaux de son couple et de sa famille. Il faut dire qu’il a disparu du foyer conjugal pendant un certain temps, pour fréquenter une autre femme. Pendant cette période Oskar et sa mère se sont rapprochés, ce que le père sent constamment (il lutte contre à sa façon, très maladroite). Le père a un caractère particulier qui n‘arrange pas les choses, puisqu’il se montre assez provocateur, sûrement trop pour un garçon comme Oskar, particulièrement sensible et dont il ne semble pas mesurer le degré de vulnérabilité (nous y reviendrons). Régulièrement, la mère intervient pour protéger Oskar contre ses sarcasmes, ce qui n’arrange rien. Il faut dire que le père s’agace certainement de voir que son fils ne prend pas la voie pour devenir un homme sûr de lui et à la virilité assumée.

Le monde d’Oskar

Ce qui se passe aussi, c’est que la succession des événements et donc des incidents finit toujours par retomber sur le dos d’Oskar qui ne peut que culpabiliser, en particulier à cause des remarques de son père. Il est à la fois trop jeune (et donc naïf) pour comprendre des points qui ne concernent que des adultes et trop frêle physiquement pour faire le poids vis-à-vis de son père. De plus, dans la voiture, il est toujours derrière, sa taille relativement petite vis-à-vis de celle de ses parents qui ont l’avantage du nombre. Ainsi, de façon symbolique, on sent d’emblée Oskar condamné à subir. Alors, pour respirer, Oskar s’évade en quelque sorte de ces situations intenables, par la force de son mental. C’est là que la BD trouve tout son sens, en mettant en images et en scène tout ce qui passe par la tête d’Oskar. Autant dire que Branko Jelinek se montre particulièrement inspiré. Brimé du fait de sa différence depuis toujours, Oskar a pris l’habitude de se méfier de ses semblables. Pour cela, il s’isole dès qu’il le peut. Bien évidemment cela ne suffit pas, car il vit en famille et va à l’école. Dès le premier chapitre, on a une idée de l’étendue de son monde imaginaire, avec une ouverture en trompe-l’œil assez bluffante. Oskar est capable d’inventer des situations délirantes, avec personnages et créatures imaginaires, souvent inquiétants (à l’image de ce qu’il ressent régulièrement) et surtout il mêle ses fantasmes avec la réalité d’une manière qui, par moments, nous fait douter nous lecteurs, de ce qu’il faut considérer comme réel ou imaginaire. Les peurs d’Oskar se matérialisent aussi par des variations de tailles qui apportent des situations franchement étranges. Branko Jelinek souligne le malaise en se montrant très habile pour distordre la réalité et obtenir les effets qu’il souhaite (avec aussi quelques dessins pleine page qui mettent en valeur certaines situations). Il se montre également d’une inspiration machiavélique pour mettre en scène des situations cauchemardesques (le point culminant nous fait toucher du doigt la différence d’Oskar, tout en maintenant le doute, puisque Jelinek apporte une touche de fantastique), avec des créatures et accessoires créant une ambiance où les influences de l’auteur ressortent nettement (tout en faisant sentir sa propre personnalité, très forte). La palette est large, puisqu’elle va de Franz Kafka (avec une touche d’Alice au pays des merveilles) à David Lynch, en passant par David Cronenberg, Dave McKean et Katsuhoro Otomo notamment.

Un auteur, une œuvre

Avec son goût pour les détails et les zones hachurées, Branko Jelinek se montre aussi bon dessinateur (sans pour autant rechercher la belle image au trait léché qui ne correspondrait pas à l’univers qu’il explore), que metteur en scène et il a l’art de mener tout son monde en bateau, en réservant quelques pirouettes pour justifier les errements de ses personnages. Ici, son effort est centré avant tout sur les rapports familiaux et on peut dire qu’il impressionne en fouillant littéralement les multiples détails qui font la complexité d’une cellule familiale, avec tout ce qui la cimente, mais aussi tout ce qui menace son fragile équilibre. Sa maîtrise apparaît aussi avec le fait que le chapitre central forme la clé de voûte de l’œuvre. De plus, sa conclusion a de quoi donner à penser. Alors, même si ce gros roman graphique crée le malaise en nous introduisant dans l’univers d’Oskar, il mérite très largement la découverte et l’exploration, car il se révèle d’une grande richesse narrative et symbolique.

Oskar Ed – Mon plus grand rêve, Branko Jelinek
Presque Lune : sorti le 24 septembre 2021

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4.5

La Maison : sexe sans passion

La malédiction des adaptations frappe une nouvelle fois… D’un roman riche et personnel, la réalisatrice Anissa Bonnefront livre avec La Maison un film ô combien édulcoré. Préférant s’attarder sur des scènes très crues plutôt qu’aux divers personnages que le film est censé mettre en avant.

Synopsis de La Maison À Berlin suite à une déception amoureuse et en panne d’inspiration, Emma décide de se faire engager comme prostituée dans une maison close. Si le but est a priori d’entrer dans le milieu pour en faire le sujet de son troisième livre, la jeune auteure va très vite se prêter au jeu et laisser court à ses envies, au grand dam de ses proches…

Ce n’est plus un secret pour personne : adapter en film un livre n’est pas chose des plus aisées. La majeure partie du temps, le résultat obtenu est principalement une œuvre reprise en surface au détriment de la profondeur. Sans compter les différents codes propres à la littérature qui ne sont pas forcément simples à reprendre via le langage cinématographique. Une généralité pour commencer cette critique qui annonce d’emblée la couleur : La Maison fait partie de ses longs-métrages qui tentent de se réapproprier le titre originel sans parvenir à retranscrire l’essence même de celui-ci. Ce qui lui donnait tout son charme. Pour ceux qui l’ignorent, nous parlons d’un ouvrage de 2019 qui avait eu un franc succès critique auprès des médias et des lecteurs. Sans compter quelques récompenses à son palmarès lors de divers concours et prix attribués. Son passage sur grand écran était donc inévitable, et le résultat également…

Pour bien comprendre ce propos, il faut d’abord savoir de quoi il est exactement question. La Maison est une autofiction de l’auteure Emma Becker, qui y racontait son parcours en tant que travailleuse du sexe indépendante à Berlin – une activité légale en Allemagne depuis 2002. Une période durant laquelle la romancière a pu dresser bien des portraits. Que ce soit des collègues qu’elle fréquentait ou bien des clients qu’elle devait « prendre en charge ». Et puis, nous parlons d’une œuvre quasi autobiographique, induisant le fait que Becker a imposé à l’écrit son ressenti sur son vécu. Sa vision des choses qu’elles voulaient absolument partager. Son envie de nous faire découvrir divers personnages et situations tout en abordant diverses thématiques (les fantasmes masculins, le rapport au sexe de l’héroïne, les conditions de vie de certaines femmes…). Le tout en y instaurant une touche bien à elle, qui se traduisait par l’ajout d’une pincée d’humour et de légèreté pour sortir du cadre « enquête » de son récit. Vous l’aurez compris, La Maison se présentait telle une œuvre ô combien riche et personnelle. Que le film, malheureusement, n’aura pas su transcender.

Certes, le long-métrage d’Anissa Bonnefont se veut respectueux du récit, notamment dans sa démarche de s’éloigner des clichés sur la prostitution. En évitant le côté malsain voire dangereux de ce milieu, sans toutefois en faire l’apologie – à aucun moment l’histoire n’écarte les « dérives », comme ce client violent et aux fantasmes pédophiles. Car ici, il n’est pas question de femmes désespérées faisant le trottoir pour survivre mais de volontaire assumant leurs choix, quitte à y trouver des avantages quant à leur existence respective. Cela, le film reprend le témoignage de l’auteure à la lettre, n’ayant pas peur de choquer les spectateurs avec cette vision peu habituelle. Il se permet même quelques petites envolées méta, faisant dire à son héroïne les propos mêmes de l’auteure lors de la promotion du livre – comme « un super compromis puisque j’étais payée pour écrire mon prochain livre » (propos recueilli lors de son interview pour La Presse). Mais le travail d’adaptation semble s’arrêter là, tant le scénario de La Maison édulcore son modèle littéraire.

Car, même si le titre raconte à travers les yeux de son héroïne, à aucun moment nous ne retrouvons la personnalité de celle-ci. Nous suivons ses pérégrinations sexuelles sans réellement entrer dans sa tête, ce qui peine à captiver. Et ce malgré l’interprétation impliquée d’Ana Girardot dans le rôle principal. Mais surtout, nous assistons à un enchaînement d’ébats et de situations qui donne l’impression d’avoir un long-métrage bien plus intéressé par ces scènes assurément crues que par son propos. Ainsi, les portraits de femmes décrits plus haut dans cette critique se retrouvent au second plan, le temps de quelques répliques pour tenter de tisser des relations entre les personnages paraissant pour le coup bien artificielles. Ce qui, au passage, atténue sévèrement le jeu d’excellentes actrices qu’il n’est pourtant plus question de présenter (Rossy de Palma, Aure Atika). Non, très loin de la fascination d’ordre sociologique esquissée par l’auteure, La Maison version cinéma n’est qu’un catalogue de clients bien fadasse qui n’apporte rien à l’ensemble, si ce n’est des scènes de sexe n’ayant pas peur de montrer les choses.

Et c’est bien dommage d’arriver à un tel constat, la réalisatrice montrant par moment qu’elle avait le talent nécessaire pour retranscrire le livre à l’écran. Que ce soit en reprenant le côté malicieux de l’héroïne en montrant ses premières fois via un montage en split screen, ou bien en instaurant une ambiance hypnotique lors de la séquence de la boîte de nuit – bien qu’étant inutilement trop longue –, Anissa Bonnefont arrive à tirer son épingle du jeu et à livrer des passages réussis question sensations. Comme cette scène d’amour véritablement sensuelle, s’éloignant du manque d’amour et de passion des instants passés avec les clients. Ou encore ce viol, qui dérange fortement par son aspect frontal et brutal, cassant avec l’atmosphère convivial engendrée par l’œuvre. Rien qu’avec ces petites envolées de mise en scène, La Maison parvient à capter notre attention et de nous faire ressentir de véritables émotions lors du visionnage. Mais ce n’est clairement pas suffisant pour faire honneur au livre et à sa richesse d’écriture.

Non, comme la majorité des adaptations, La Maison est une tentative bien vaine qui risque fort de tomber dans l’oubli. Et qui pousse fortement le public à se tourner vers l’œuvre originelle afin d’en apprécier toute la subtilité et le propos. Certes, le titre mérite le coup d’œil pour y voir le potentiel non négligeable de sa réalisatrice pour de futurs projets. D’autant plus que pour les réfractaires aux blockbusters super-héroïques qui continuent de pulluler (avec actuellement Black Adam et Black Panther : Wakanda Forever), il s’agit-là d’une nouvelle occasion pour découvrir encore un peu de ce cinéma français tant décrié par l’inconscient collectif. Encore aurait-il fallu un film qui sache montrer ce qu’il avait dans le ventre.

La Maison – Bande annonce

La Maison – Fiche technique

Réalisation : Anissa Bonnefont
Scénario : Anissa Bonnefont et Diastème, d’après le livre d’Emma Becker
Interprétation : Ana Girardot (Emma / Justine), Aure Atika (Delilah), Rossy de Palma (Brigida), Gina Jimenez (Madeleine), Yannick Renier (Stéphane), Lucas Englander (Ian), Philippe Rebbot (Hermann), Nikita Bellucci (Hildie)…
Photographie : Yann Maritaud
Décors : Clarisse d’Hoffschmitd et Milosz Martyniak
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Montage : Maxime Pozzi-Garcia
Musique : Herman Dune
Producteurs : Clément Miserez et Matthieu Warter
Maisons de Production : Radar Films, Rézo Productions, Umedia, Carl Hirschmann, Stella Maris Pictures, uFund, Canal+ et OCS
Distribution (France) : Rezo Films
Durée : 90 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  16 novembre 2022
France – 2022

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Freud, passions secrètes, de John Huston, en mediabook chez Rimini

Les éditions Rimini proposent une belle édition mediabook d’un film trop méconnu de John Huston, Freud, passions secrètes, avec Montgomery Clift dans le rôle du célèbre neurologue. Un film qui revient, avec intelligence, sur la naissance des théories freudiennes.

Réaliser un film sur la naissance des théories freudiennes est un projet particulièrement ambitieux. D’abord parce que cela nécessite de faire vivre à l’écran la vie cachée de l’esprit, des éléments qui sont, par nature, invisibles, non représentables, voire même jugés honteux, scandaleux. D’autant plus que Freud a toujours accordé une place importante à la sexualité, aux désirs sexuels inavoués et inavouables ; or, en cette année 1962 où sort le film de John Huston, le Code Hays est encore officiellement en vigueur (même s’il est contourné, voire piétiné allègrement depuis des années désormais). En bref, cela posait des problèmes importants par rapport à ce qui est montrable ou non à l’écran dans un film de studio.
Cependant, Freud, passions secrètes surmonte ces difficultés avec brio, et la réalisation du grand John Huston y est pour beaucoup.

Un point est important : Freud, passions secrètes n’est pas, à proprement parler, une biographie de Sigmund Freud (ce que l’on appellerait de nos jours un biopic). Le film de Huston ne s’intéresse qu’à dix années de la vie du célèbre neurologue viennois, de 1885 à 1895. Dix années pendant lesquelles Freud va élaborer ses théories principales : l’inconscient, le refoulement, l’importance de la sexualité et en particulier de l’existence de la sexualité infantile ; le tout aboutit à une scène finale où Freud présente à un corps médical vitupérant sa théorie scandaleuse du Complexe d’Oedipe. C’est l’élaboration de toute ce système de pensée qui va être montré à l’écran, dans un film qui prend souvent l’allure d’une succession de cas se présentant comme des étapes clés.
Certains de ces cas médicaux donnent des scènes vraiment marquantes, comme l’affaire du jeune von Schlosser (incarné par David McCallum) ou, bien entendu, le dossier de Cecily, qui occupera quasiment toute la fin du film.
Pour ces séquences, Huston met souvent en images les rêves des personnages, ou leurs souvenirs déformés. Le réalisateur produit tout un travail très important sur la mise en images, transposant à l’écran ce qui se passe dans l’esprit tourmenté des patients. Il sait mettre en place une atmosphère onirique, jouant sur l’étrange, l’incongru, la déformation des images ou les jeux d’ombres anormaux. Il en va souvent de même des souvenirs, déformés par l’esprit du patient, comme dans cette scène magnifique où Cecily évoque la mort de son père.
Ce qui est impressionnant, c’est que, progressivement, la frontière entre le monde de l’esprit et celui de la réalité s’efface. Certaines scènes se déroulant dans la réalité sont filmées comme des rêves, montrant ainsi comment les problèmes liés à l’inconscient influent sur la vie quotidienne. D’autre part, certaines scènes oniriques sont filmées comme la réalité, suggérant que l’inconscient s’inspire de la réalité pour construire ses rêves. Les deux mondes ne sont pas hermétiquement séparés, et plus Freud va explorer l’esprit humain, plus la frontière entre rêves et réalité va s’effriter.
Visuellement, Huston va aussi beaucoup jouer sur les ombres, qui envahissent les décors et les personnages, masquant des moitiés de visages, plongeant des protagonistes dans les ténèbres, etc. De nombreux jeux d’ombres et de lumières figurent à l’écran les divisions de l’esprit, le décor plongé dans l’ombre représentant cet inconscient si énigmatique et effrayant. C’est encore plus flagrant avec les scènes oniriques, comme celle où von Schlosser traîne Freud dans un grotte, ou le visage du père de Cecily qui est entièrement plongé dans l’ombre.
Ce jeu sur les ombres et les lumières rapproche beaucoup ce film des films noirs, dont Huston est considéré comme le père. D’ailleurs, Freud, passions secrètes se présente souvent comme une enquête dont le terrain serait la psyché des patients. Freud élabore une théorie, qui sera mise à mal par la pratique, obligeant le neurologue à aller plus loin, à changer de direction, à chercher ailleurs, etc. La voix off de Freud intervient régulièrement pour représenter les questionnements du protagoniste. Huston reprend plusieurs éléments caractéristiques du film noir dans le déroulement de son film.

La vie privée de Freud ne sera évoquée que lorsque cela entrera en jeu avec l’élaboration de ces théories. Nous voyons ses relations avec son père ou sa femme, mais ce que nous suivons en priorité, c’est son parcours professionnel. Nous voyons ainsi Freud passer sous plusieurs « mentors » qu’il va lâcher les uns à la suite des autres : le professeur Meynert, qui refuse de considérer les hystériques comme des malades, mais les classe parmi les imposteurs manipulateurs ; tout au long du film, ce médecin sera le représentant du conservatisme médical qui permet de se rendre compte du caractère novateur, voire scandaleux, des théories freudiennes. Il y a aussi le docteur Charcot (interprété par l’excellent Fernand Ledoux), qui met Freud sur la voie de l’inconscient via l’emploi de l’hypnose, mais qui avoue lui-même : il peut diagnostiquer un trouble mental, mais pas le soigner. Puis il y a Breuer, qui va accompagner Freud pendant une bonne partie des recherches montrées dans le film, mais qui l’abandonnera, refusant d’entendre parler de sexualité infantile.
Ainsi, chaque personnage va apporter quelque chose au neurologue viennois, mais il devra aussi s’affranchir de leur influence pour oser aller jusqu’au bout de ses recherches. Mais l’élaboration des théories sexuelles va aussi se faire face à sa famille, et même face à lui-même. Ainsi, après l’épisode avec von Schlosser, Freud va lui-même être effrayé par la portée des théories qui se mettent en place. Et dans toute la seconde moitié du film, on le verra bouleversé par l’application à son propre esprit des théories qu’il construit.
Ce qui se dessine tout au long du film, c’est donc un Freud tiraillé entre le doute, les craintes, et la nécessité de tenir ferme face aux huées des tenants d’une médecine conservatrice. Pour montrer cela, Montgomery Clift, dans son avant-dernier rôle au cinéma et pour sa seconde collaboration avec John Huston après Les Misfits, s’impose comme l’acteur idéal, tout en fragilité. L’ensemble, complété par la superbe musique de Jerry Goldsmith, constitue un grand film.

Compléments de programme
Freud, passions secrètes étant un film injustement méconnu de John Huston, cette édition est la bienvenue. D’autant plus que le film s’accompagne de plusieurs compléments de programme qui permettent de mieux appréhender la qualité du travail de Huston, de bien cerner la collaboration entre le cinéaste et le philosophe Jean-Paul Sartre, qui est à l’origine du scénario, et de mieux apprécier l’intelligence de cette œuvre.
L’édition mediabook de Rimini est ainsi constituée du Blu-ray, de deux DVD et d’un livret de 80 pages intitulé Histoire d’un film sous influence(s). Marc Godin, critique et historien du cinéma, y revient sur la genèse du film, l’écriture de son scénario, le travail commun de Huston et Sartre (même si le nom du philosophe n’apparaît pas au générique), le choix de Montgomery Clift, etc.
Sur le DVD consacré aux bonus, on peut trouver quatre compléments de programme.
Le premier, qui est aussi le plus long (36 minutes), intitulé Masterclass de John Huston, est en fait un long extrait d’une interview donnée par le réalisateur au British Film Institute en 1981. Le dispositif est pour le moins sobre, puisque la bande son défile sur un fond noir, mais le propos est des plus intéressants . Que l’on soit clair : cette interview n’est pas consacrée uniquement au film Freud, passions secrètes : ici, Huston raconte sa carrière, comment il est venu au cinéma, pourquoi il est passé à la réalisation, etc. Il s’attarde longuement sur Le Faucon Maltais, bien évidemment, mais il évoque aussi les raisons de son éloignement de Hollywood, entre autres. Ce n’est que dans les dix dernières minutes du document qu’il parle de Freud, passions secrètes : le réalisateur évoque son travail avec Sartre, les difficultés rencontrées avec un Monty Clift fortement diminué par la maladie, etc.
Le second complément de programme, intitulé Freud, les yeux grand ouverts, consiste en l’analyse d’une séquence du film, analyse opérée par Bernard Benoliel, critique de cinéma travaillant à la Cinémathèque française.
Les deux derniers compléments sont deux larges extraits d’un entretien avec la psychanalyste Marie-Laure Susini, entretien qui figurait déjà dans une précédente édition DVD du film. La psychanalyste y revient sur l’audace et l’intelligence d’un cinéaste qui avait tout compris à la psychanalyse, mais aussi sur l’angoisse qui surgit dans certaines scènes, sur la qualité de reconstitution des rêves, etc.
En bref, les bonus montrent tous à quel point le film fut compliqué à faire, mais que le résultat est une grande réussite. Un grand film à redécouvrir.

Caractéristiques du Blu-ray
Durée du film : 140 minutes
Images : 1920×1080 1.85 : 1
Format 16/9
Son Anglais dual mono DTS
Sous-titres français

Caractéristiques du DVD
Durée du film : 135 minutes
Images 1.85 : 1
Format 16/9 compatible 4/3
Son Anglais dual mono Dolby
Sous-titres français

Compléments de programme :
_ Masterclass de John Huston, 36 minutes
_ Freud, les yeux grand ouverts, 16 minutes
_ Freud, le film oublié, 17 minutes
_ Secrets d’adaptation, 11 minutes
_ Histoire d’un film sous influence(s), livret de 80 pages

Freud, passions secrètes : bande annonce

 

Balle Perdue 2 : spectaculaire mais inconsistant

Forts du succès surprise du premier opus, Guillaume Pierret et Netflix remettent le couvert avec Balle Perdue 2. Une suite qui fonce à toute blinde dans les traces de Michael Bay, mais en sacrifiant malheureusement tout le reste à l’instar d’une production de Luc Besson.

Synopsis de Balle Perdue 2 : Après la mort de Charras, Lino et Julia ont pris la relève et forment la nouvelle équipe de choc de la brigade des stups. Bien déterminé à retrouver les assassins de son frère et de son mentor, Lino continue sa traque et ne laissera personne se mettre en travers de sa route…

Si le confinement en 2020 s’est montré pour le moins néfaste envers les salles de cinéma, certains titres ont su tirer leur épingle du jeu grâce à leur diffusion sur les plateformes de streaming tel que Netflix. Ce fut d’ailleurs cette dernière qui diffusa Balle Perdue, un film d’action français tout ce qu’il y a de plus banal – hormis une appréciable générosité dans la forme, digne des séries B américaines – ayant connu un franc succès auprès des abonnés. Un succès non négligeable, qui permit au titre de se hisser très vite dans les recommandations de la plateforme. Pour dire, Balle Perdue se hissa à la seconde place du top 10 des films en langue non anglaise les plus vus aux États-Unis ! À la suite de cela et Netflix étant plus que jamais enivré par une politique de rentabilité assez discutable, il n’est donc pas étonnant de voir débarquer sur nos écrans une suite. Sobrement intitulée Balle Perdue 2, celle-ci assume pleinement nous embarquer dans une nouvelle course-poursuite haletante et réitérer l’exploit du premier opus. Si le pari semble déjà gagné – le film a atteint en seulement quelques jours la première place du Top 10 de Netflix –, faut-il encore voir à quel prix la victoire est atteinte.

« Je suis un gros fan de Michael Bay, c’est le patron. » déclarait dans la semaine le réalisateur Guillaume Pierret pour le site Écran Large. Nous voulons bien le croire, tant son Balle Perdue 2 révèle son envie de rouler dans les traces de son homologue hollywoodien. Partant du principe qu’une suite doit aller plus loin que l’opus précédent, Pierret livre ici un véritable festival de tôles froissées, d’explosions spectaculaires et de gnons qui font bien mal. Pas de demi-mesure, la trame met rapidement en place son intrigue pour nous entraîner dans une course-poursuite pour le moins généreuse et, surtout, réalisée avec beaucoup de moyens et de technicité. Se vantant d’avoir un budget plus confortable, le réalisateur lâche totalement prise et nous sert sur un plateau d’argent des séquences d’action à la fluidité exemplaire. Bien loin des cuts hystériques à la Olivier Megaton (Le Transporteur 3, Taken 2 et 3, The Last Days of American Crime), Pierret prend le temps de poser sa caméra et de collaborer avec ses techniciens pour faire de son Balle Perdue 2 une série B diablement fun et plus impressionnante que son prédécesseur. Quitte à ne pas avoir peur du ridicule, comme de donner au véhicule principal le moyen de faire valdinguer dans les airs les autres voitures qu’il prend en chasse. Sur ce point, cette suite est une réussite !

Malheureusement, à trop vouloir se concentrer sur une action digne de Michael Bay, Guillaume Pierret en a oublié tout ce qui aurait permis à Balle Perdue 2 d’être un film d’action notable et non une simili production Besson. Car dans l’état actuel des choses, cette suite est d’une platitude exécrable à tous les niveaux. À commencer par un scénario inexistant au possible. Certes, ce dernier va à l’essentiel pour nous offrir le spectacle tant promis par le cinéaste et son équipe. Mais plutôt que de nous servir une véritable histoire comme l’avait fait le premier volet, Balle Perdue 2 reprend bêtement celle-ci comme d’un simple prétexte pour lancer une trop longue et incohérente course-poursuite durant laquelle les personnages ne font que tourner en rond – les héros et antagonistes ne font que de se « partager » un témoin à charge – sans que cela ait le moindre sens. Les corps-à-corps, fusillades et autres séquences d’action s’enchaînent certes sans temps mort, mais l’ensemble ne prend jamais le temps de souffler ne serait-ce que quelques minutes, que ce soit pour étoffer ses protagonistes ou bien créer la moindre intrigue qui puisse titiller l’intérêt du spectateur. Ajoutez à cela un casting en roue libre qui marmonne plus qu’autre chose et un sérieux manque de finition sur la post-production – bande originale soporifique et notamment pendant les scènes d’action -, et vous obtenez un film diablement fade. Sacrifié sur l’autel du grand spectacle pour pas grand-chose.

Pire, plutôt que d’être un long-métrage à part entière, Balle Perdue 2 se présente comme une banale transition. Une sorte de bande-annonce version longue à un inévitable Balle Perdue 3 – ce que confirment les dernières minutes, avec le retour de Nicolas Duvauchelle. Oui, ce second opus met la barre bien haute pour ce qui est de l’action cinématographique à la française. Mais le tout manque cruellement d’aboutissement et d’intérêt pour captiver pleinement l’attention, comparé à un premier volet bien plus sympathique. Ne reste plus qu’à espérer que le troisième corrige cette sortie de route tout en préservant la générosité du réalisateur qui, pour le coup, ne manque pas d’âme ni de passion.

Balle Perdue 2 – Bande annonce

Balle Perdue 2 – Fiche technique

Réalisation : Guillaume Pierret
Scénario : Guillaume Pierret et Alban Lenoir
Interprétation : Alban Lenoir (Lino), Stéfi Celma (Julia), Sébastien Lalanne (Marco), Pascale Arbillot (Moss), Diego Martín (Alvaro), Jérôme Niel (Yann), Khalissa Houicha (Stella), Quentin D’Hainaut (Yuri), …
Photographie : Morgan S. Dalibert
Décors : Delphine Richon
Costumes : Matthieu Camblor et Marion Moulès
Montage : Sophie Fourdrinoy
Musique : Romain Trouillet
Producteur : Rémi Leautier
Maisons de Production : Netflix France, Inoxy Films, Nolita TV et Versus Production
Distribution (France) : Netflix
Durée : 98 min
Genre : Action
Date de sortie :  10 novembre 2022
France – 2022

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To Kill the Beast, d’Agustina San Martin : tuer la bête qui est en soi

Sorti cet été dans les salles, To Kill the Beast est le premier long-métrage de la réalisatrice argentine Agustina San Martin. L’histoire d’une jeune femme à la recherche de son frère disparu. Un conte sensuel, entre quête de soi et plongée dans la jungle tropicale. Un film à découvrir chez Jour2Fête (DVD).

Un film sensitif

To Kill the Beast est d’abord une expérience sensitive. En premier lieu celle que nous impose le décor. La jungle sud-américaine et son lot de bruissements, de nuances de verts, d’entrelacements impénétrables. Cet univers opaque qui vient nourrir chez les habitants des peurs ancestrales. Ainsi, lorsqu’Emilia débarque dans l’hôtel tenu par sa tante, à la frontière de l’Argentine et du Brésil, elle découvre que les locaux craignent une bête monstrueuse ; un animal mystérieux qui hante les nuits de ses hurlements. Nous voici plongés dans l’Amazonie mystique, celle du « réalisme magique » déjà présente dans d’autres films tel Clara Sola cette année. Mais le décor ne serait rien sans le travail d’Agustina San Martin sur la photo. Chaque plan est un véritable tableau, chaque scène une sorte d’énigme visuelle qui questionne le regard.

Un entre-deux indéchiffrable

L’écriture cinématographique de la réalisatrice est à l’image de cette jungle indéchiffrable. La narration est morcelée, souvent elliptique -un peu à la manière d’Apichatpong Weerasethakul – laissant hors-champ l’explicitation des personnages. Emilia est à la recherche de son frère mais on ne saura rien d’elle, ni de lui d’ailleurs. Pas plus que de la raison pour laquelle ils s’étaient perdus de vue, ni du pourquoi de sa disparition à lui. Ainsi, le film joue avec les frontières du sensible et de l’inintelligible. On entend les hurlements de la bête, la nuit, mais on ignore ce que c’est. Emilia tait quelque chose de son passé, mais quoi ?  On reste dans cet entre-deux, à la lisière de l’indicible et tout près d’une frontière qu’Emilia n’ose franchir. Parce qu’elle craint de découvrir que son frère est mort ? Autre chose ? Le film navigue ainsi entre mensonge et vérité, entre désirs réprimés ou assumés.

Quête sensuelle : s’affirmer en dépit du regard des autres

L’histoire de la bête comme celle du frère disparu n’escamotent jamais le véritable sujet du film : l’affirmation d’un désir. Lorsque la belle Julieth arrive à son tour dans l’hôtel, Emilia est vite troublée puis attirée par la sensualité de cette femme à la peau d’ébène. On comprend également qu’elle devra passer par une phase de dépassement du regard désapprobateur de la société argentine pour laisser ce désir s’épanouir. En acceptant de regarder la vérité en face. La bête traquée par les villageois s’avère être un animal inoffensif, alors que le frère, a priori regretté, était vraisemblablement une brute. Ce n’est qu’après cette prise de conscience qu’Emilia s’autorise à vivre pleinement sa sexualité. Un beau portrait.

Bande annonce : To Kill the Beast

Fiche technique : To Kill the Beast

Pays : Brésil, Argentine, Chili
Distributeur : Jour2fête
Année de production : 2021
Sortie en salle : 13/07/2022
Date de sortie DVD : 22/11/2022
Date de sortie VOD 17/11/2022
Type de film : Long-métrage
Langues Portugais, Espagnol
Sous-titre : français/anglais
Couleur

Contenu :

– 1 DVD (digipack)
– Durée du film : 76 min
– Supplément : 1 livret de 8 pages avec note d’intention de la réalisatrice
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Le Silence : S’échapper du traumatisme

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À l’occasion du cycle sur l’enfermement au MagduCiné, Le Silence était tout désigné. Ce film essentiel est un prélude parfait à la carrière d’Ingmar Bergman. En pleine maitrise de son cinéma, le réalisateur nous livre une œuvre autobiographique sur les traumatismes, causés par une cellule familiale destructrice, auxquels il a échappé. L’obsession, la névrose et l’aliénation, tant de représentations mentales que Bergman dilue dans un récit mêlant onirisme, désirs et pulsions.

L’ancêtre de l’Overlook

Dans un hôtel chimérique et isolé, dont Stanley Kubrick s’inspirera pour son Shining, le Suédois offre un cinéma audacieux et indiscipliné, vivement censuré en 1963 pour sa dimension sexuelle. Des yeux d’un enfant, se livrant à travers lui, Bergman nous emmène dans un voyage initiatique à la jonction du réel et de l’abstraction. Une ambiance morbide et minimaliste où deux sœurs, s’enfermant dans un environnement étrange et obscur, se font la guerre. L’une fiévreuse et désirante, qui pèse et domine sa sœur entre jalousie et désir incestueux. L’autre, mère d’un jeune garçon ici intermédiaire, affirmant une sexualité désinvolte à l’envie intarissable.

Un cinéma d’avant-garde

Enfermant les corps dans un noir et blanc d’exception à la technique sans précédent, Sven Nykvist opère la quintessence de son travail photographique seulement trois années avant la postérité de Persona. Sculptant les visages avec une aisance rare, le chef-opérateur travaille l’imperfection de la pellicule et ouvre la porte aux non-dits et aux performances sensuelles d’Ingrid Thulin et Gunnel Lindblom. Dans Le Silence, Bergman se plie aux désirs et aux manques de ses protagonistes laissant apparaitre narrativement et visuellement les réalités psychiques, une proposition prodigieuse à l’époque.

L’itinérance

Chaque personnage, errant dans un huis-clos malsain, puise dans cette réalité alternative et déformable, celle-ci s’équilibrant dans un circuit fantasmagorique qui reste tangible et abrupt. C’est le cas du jeune Johan se confrontant et laissant se manifester ses peurs et ses besoins. Il trace aussi son propre chemin et trouve son équilibre dans cet hôtel mystérieux. L’innocence de l’enfance lui permettant de s’exiler et d’expérimenter sa propre solitude, celui-ci étant livré à lui-même. Une itinérance émancipatrice et créatrice, cela ne l’empêchant pas de conserver un lien fort avec les deux femmes claustrées par leur solitude respective.

L’émancipation

La mère, d’abord, celle-ci assumant une relation charnelle et torride avec un inconnu, et la tante et sœur diminuée, ne trouvant qu’un maigre salut dans la masturbation et l’alcool. Le Silence frappe par son pessimisme, ses absences et l’autodestruction auxquels s’adonnent les deux femmes. Il n’en reste pas moins un sommet de volupté et de sensualité. C’est aussi et in fine un récit d’émancipation. Le jeune garçon se libérant d’un monde toxique et incestueux, laissant derrière lui une halte où les pulsions et la névrose étaient reines. L’imaginaire et le fantastique y auront convoqué les limites de cette cellule familiale mortifère.

Bande Annonce — Le Silence

Synopsis : Deux soeurs, Anna et Ester, voyagent dans un pays dont elles ne comprennent pas la langue et qui est en guerre. La fragilité nerveuse d’Ester les oblige à s’arrêter pour quelques jours dans un hôtel géré par un personnage fantomatique.

Fiche Technique — Le Silence

Titre original : Tystnaden

Réalisation : Ingmar Bergman

Scénario : Ingmar Bergman

Directeur de la photographie : Sven Nykvist

Suède – 1963 – 1h36
Avec Ingrid Thulin, Gunnel Lindblom, Jörgen Lindström

Sortie le 23 septembre 1963

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4.5

Retour en BD sur le vol spatial Apollo 11

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Jonathan Fetter-Vorm publie aux éditions Les Humanoïdes associés Apollo 11, une bande dessinée bicéphale, revenant tant sur la mission et l’alunissage de Neil Armstrong, Michael Collins et Buzz Aldrin que sur le long cheminement militaire et scientifique ayant rendu possible ce grand exploit du XXe siècle, sur fond de guerre froide.

Apollo 11 est une fusée à deux étages. Le premier d’entre eux, classiquement mis en couleurs, se penche sur la mission Apollo 11 et l’expédition menée par Neil Armstrong, Michael Collins et Buzz Aldrin pour le compte de la NASA, au plus fort des tensions américano-soviétiques. Le second étage, doté de codes chromatiques spécifiques, explore le temps long, revient sur les origines de notre fascination pour la lune (des mythes aux Inuits en passant par la Cité interdite), raconte le cheminement scientifique ayant conditionné les voyages spatiaux et présente quelques grandes figures d’une aventure aux nombreuses ramifications. Ces deux fuselages narratifs s’entremêlent d’un bout à l’autre de l’album, le lecteur alternant sans cesse entre le temps présent, aux côtés des astronautes, et le passé, annonciateur de l’exploration de l’espace.

Après un entraînement intensif – duquel étaient sciemment écartées les femmes –, Neil Armstrong, Michael Collins et Buzz Aldrin ont embarqué dans un vaisseau spatial caractérisé par ses logiciels et son ordinateur de bord avant-gardistes. En communication constante avec Houston, ses commandants, ses ingénieurs et ses calculateurs (souvent des femmes invisibilisées), les trois astronautes américains, considérés comme des héros de la nation, ont pénétré l’espace lunaire, conduit une opération délicate d’alunissage et exploré la surface d’un astre jamais foulé par l’homme. Leurs premiers pas sur la lune sont retransmis en direct à la radio et à la télévision. Après quelques photographies, des prélèvements d’échantillons rocheux et un drapeau états-unien planté dans le sol, les trois hommes rebroussaient chemin, avec le sentiment du devoir accompli et le vertige de la vacance. Ainsi, ils seront dûment acclamés une fois de retour sur Terre, mais peineront cependant à retrouver leur place après une aventure cosmique hors de toute proportion humaine…

Galilée, Johannes Kepler, Isaac Newton, Wernher von Braun, Jules Verne, Sergueï Korolev, Katherine Johnson : Apollo 11 se veut particulièrement loquace sur ces personnalités ayant, d’une manière ou d’une autre, contribué à rendre possibles les expéditions spatiales, que cela soit pour les Américains ou pour les Russes, dans le cadre des programmes Mercury ou Luna. L’histoire de Wernher von Braun aurait probablement mérité un album à elle seule : ancien ingénieur allemand à la solde des nazis, passé dans le camp américain à l’occasion de l’opération Paperclip, il aura œuvré aux fusées teutonnes montées par des prisonniers réduits à l’état d’esclaves avant d’allouer ses connaissances et ses talents à la bonne marche du programme spatial états-unien. Ambivalent, l’homme fera alors régulièrement la une des magazines, où des journalistes empressés dressent volontiers de lui des portraits flatteurs expurgés de toute référence à son sulfureux passé.

Télescopes, calculs de trajectoires orbitales, ingénierie logicielle, tests physiques, mécanismes de validation des missions spatiales, tensions diplomatiques, soft power et questions de genre : Apollo 11 a pour lui une transversalité et une densité qui dépassent de loin les seuls premiers pas de l’homme sur la lune. Passionnant, très documenté, nanti de portraits généreux, l’album de Jonathan Fetter-Vorm vaut autant pour ses représentations spatiales et lunaires que pour sa capacité à recontextualiser la course à l’espace et ses grandes avancées. Accessible aux néophytes, il est à mettre entre toutes les mains.

Apollo 11, Jonathan Fetter-Vorm
Les Humanoïdes associés, octobre 2022, 216 pages

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4.5

« Les Fleurs du mal » : quand Yslaire rend homme à Baudelaire

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Le bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire sera fêté comme il se doit aux éditions Dupuis. La collection « Aire libre » accueille en effet un album sobrement intitulé Les Fleurs du mal, à travers lequel Bernard Yslaire rend hommage au célèbre poète, dont il a déjà publié une biographie par le passé. Ces Fleurs, censurées jusqu’en 1949, ont longtemps été amputées de six pétales jugées immorales. C’est ici dans leur toute première version, datant de 1857, qu’elles reparaissent, ornées des dessins somptueux de l’illustrateur belge.

Récemment encore, les éditions Dupuis faisaient place nette à Mademoiselle Baudelaire, plus qu’un album, une proposition artistique à travers laquelle Bernard Yslaire immergeait le lecteur dans la matrice des Fleurs du mal, par le truchement de la maîtresse du poète, Jeanne Duval. La fascination qu’exerce Charles Baudelaire sur le scénariste et illustrateur bruxellois ne date en effet pas d’hier. Chacune de leur rencontre donne lieu à un réexamen, tout en sensibilité, d’une existence hors du temps et d’une œuvre n’ayant d’autre rivage que celui de la liberté. La parution de ces Fleurs du mal n’a pas pour seul mérite de réactualiser un recueil controversé, ayant jadis froissé une partie de la société française, jusqu’à sa censure partielle, ordonnée par les tribunaux. Elle juxtapose un regard graphique personnel à une verve poétique hardie, que chacun s’est réappropriée au fil des années.

Sur les mots de Baudelaire, tout a été dit : la beauté froide, parfois sépulcrale, la liberté, irrévérencieuse, la capacité à se saisir de toute chose en y insufflant ce qu’il faut de style et de sophistication. L’abîme, la mort, la mélancolie, le temps qui passe y côtoient, dans Les Fleurs du mal, la foi, la femme, l’exotisme, l’enchantement. Vif, audacieux, sans fard, le poète parvenait à imposer aux esprits des images puissantes avec une rare économie de moyens. Des beautés forgées par l’Enfer aux songes des fous en passant par les parfums nous guidant vers des climats imaginaires, Baudelaire a verbalisé une nuée de sentiments qui, sans lui, seraient restés ineffables. D’une certaine façon, Bernard Yslaire ne propose rien de moins que la restitution de résonances personnelles, suscitées en lui par les écrits du poète français. Le dessin cohabite avec le texte, le nouveau avec l’ancien, le subjectif avec le collectif.

Ce qu’Yslaire révèle de l’art baudelairien lui appartient. Ces Fleurs du mal fixent avant tout la rencontre entre deux sensibilités issues de disciplines différentes. Deux artistes qui se font écho dans le temps long. On retrouve ainsi sous les traits fins et hachurés du dessinateur belge la noirceur, l’ambivalence, le mystère, la liberté de Charles Baudelaire. Couleurs surannées, silhouettes sculpturales, créatures vénéneuses, dessins entremêlés, jeux sur les plans (avant, arrière) et les teintes, Yslaire s’en donne à cœur joie et insèrent dans les pièces, ou entre elles, des représentations somptueuses, toujours empreintes de justesse, parfois dérangeantes (à l’image de la double-page 168-169 et ses normes inversées). Mais ce qui surprend le plus, c’est peut-être le naturel presque insolent avec lequel les dessins viennent se fondre dans les écrits baudelairiens, comme s’ils en constituaient l’excroissance tardive, mais atavique.

Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire et Bernard Yslaire
Dupuis, novembre 2022, 256 pages

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5

En bref : Super Pixel Boy, Dracula et Lobbytomie

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Retour sur Super Pixel Boy, Dracula et Lobbytomie.

Super-Pixel-Boy-critique-bdSuper Pixel Boy. Les trentenaires et jeunes quadragénaires devraient se montrer particulièrement sensibles à Super Pixel Boy. Et pour cause : le scénariste Loïc Clément et le dessinateur Boris Mirroir façonnent, avec un humour parfois décapant, une odyssée rétrospective à l’heure où les jeux vidéo s’implantaient en masse dans les foyers européens, fin des années 1980. À ce petit jeu, l’emblématique NES de Nintendo tire sans surprise son épingle du jeu, puisque des titres tels que Life Force Salamander, Teenage Mutant Hero Turtles ou Super Mario Bros. font l’objet d’évocations empreintes de passion et de nostalgie. Et Loïc Clément de rappeler que le dernier cité a révolutionné le genre en imposant le level design et en consacrant le défilement horizontal, les passages secrets ou encore les boss de fin de niveau. Au milieu des jeux Batman ou Tetris, entre les bornes d’arcade et la Game Boy, certaines déceptions demeurent cependant éminemment douloureuses. Il en va ainsi des Chevaliers du Zodiaque, animé ayant passionné des générations entières de jeunes téléspectateurs, mais dont la déclinaison vidéoludique manquait de tout : d’inspiration, d’animation, d’allant… Le jeune Pixel, personnage principal de cet album, est un gamin auquel tout un chacun peut s’identifier : amoureux transi, secret et maladroit, opportuniste sélectionnant volontiers ses amis en fonction de leur collection de jeux, fils d’un père distant et d’une mère l’ayant initié à la culture, joueur tellement absorbé par l’écran que les personnages pixelisés en viennent à assaillir ses rêves… Le retour en enfance permis par son entremise n’aurait pas été complet sans ces allusions, plus discrètes, à Dragon Ball Z, Goldorak ou Star Wars. Il aurait aussi perdu en immersion sans le recours, ponctuel mais très pertinent, au Pixel Art. L’ensemble forme un ouvrage à consommer sans modération.

Super Pixel Boy, Loïc Clément et Boris Mirroir
Delcourt, novembre 2022, 104 pages

Dracula-critique-bdDracula. Reprenant les canons dramatiques du roman épistolaire de Bram Stoker, Bruno Enna et Fabio Celoni transposent l’histoire du comte Dracula dans l’univers – a priori antinomique – de Mickey. Habilement ficelé, l’album, qui paraît aux éditions Glénat, détourne des figures telles que Jonathan Harker, jeune clerc de notaire, ou le Docteur Abraham Van Helsing, ici réduit à l’état de savant fou bégayant du « Ja ! » à la moindre occasion. Expurgé de ses dimensions érotiques ou épidémiologiques, le récit est adapté au jeune public : les crocs portés au cou des victimes du vampire deviennent par exemple des morsures appliquées sur des lobes d’oreille, tandis que la noirceur inexpiable qui tapissait l’œuvre de l’écrivain irlandais se voit lyophilisée et traversée par un humour bon enfant. Ce dernier apparaît clairement quand Minnie (Minnina) exprime sa jalousie envers le « succès » de son amie Clara-Lucilla ou au regard des betteraves qui contaminent, au sens propre comme au figuré, les proies de Dracula. Ce Dracula reconfiguré se caractérise finalement par une ronde de personnages grotesques, des traits ronds et joyeusement colorés, mais aussi – notons-le – un schéma narratif fidèle à son modèle. De quoi divertir les plus jeunes tout en les initiant à une littérature plus classique.

Dracula, Bram Stoker, Bruno Enna et Fabio Celoni
Glénat, octobre 2022, 80 pages

Lobbytomie-Comment-les-lobbies-empoisonnent-nos-vies-et-la-democratie-avisLobbytomie. Journaliste au Monde, Stéphane Horel est reconnue comme étant l’une des plus meilleures spécialistes françaises des conflits d’intérêts et du lobbying. Les éditions La Découverte ont la bonne idée de publier aujourd’hui en format poche son essai, passionnant, dûment intitulé Lobbytomie, et augmenté d’une postface inédite. Dans ce dernier, elle se penche notamment sur les industries du tabac, de la chimie, du sucre ou du pétrole et décrypte la manière dont elles se servent de leur pouvoir d’influence pour instaurer une « manufacture du doute ». Les questions scientifiques s’avérant complexes, de nombreux intermédiaires se signalent auprès des élus pour transmettre des informations biaisées, lesquelles constituent autant de faits alternatifs permettant à leurs commanditaires de bénéficier de positions avantageuses et de décisions politiques favorables. Plus insidieuses encore sont les controverses créées de toutes pièces, le plus souvent par publications scientifiques interposées, ainsi que ces entreprises, plurielles, visant à tirer profit de la passivité des régulateurs publics. Au bout d’une enquête à la fois fleuve et haletante, Stéphane Horel revient à Edward Bernays et John Hill, les lie à Monsanto, Philip Morris ou Exxon, et énonce tout ce qui peut présider à la novlangue des lobbyistes, leur fabrique de l’incertitude et leur exploitation des collusions entre le public et le privé. Pour finalement parvenir à cette interrogation : et si, finalement, c’était la démocratie tout entière qui se voyait ainsi confisquée ?

Lobbytomie, Stéphane Horel
La Découverte, octobre 2022, 430 pages

« Le Sphincter de Moscou » et la campagne présidentielle française

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Les éditions Dupuis publient le troisième tome du Ministère secret, intitulé « Le Sphincter de Moscou ». Le trio composé de Nicolas Sarkozy, François Hollande et Mathieu Sapin se complète cette fois d’Alexandre Benalla et se met sur les traces d’un complot russe sur fond d’abstentionnisme électoral.

Au début de ce troisième tome du Ministère secret, on retrouve Nicolas Sarkozy sous bracelet électronique à la suite de l’affaire Bygmalion. On apprend cependant que cette dernière, sous ses dehors politico-financiers, cache en réalité une nouvelle technologie permettant de prendre le pouls, en temps réel, de l’opinion publique française. Joann Sfar ne se fait pas prier pour indiquer qu’« après deux ans de pandémie et de drame divers, ils se foutent de tout » ou que les élus de la République servent avant tout à faire croire à ce peuple divisé mais désintéressé qu’il est possible de créer du collectif à partir d’intérêts particuliers le plus souvent irréconciliables. Volontiers cynique, très dialogué, « Le Sphincter de Moscou » invite Alexandre Benalla à rejoindre son triumvirat habituel (Nicolas Sarkozy, François Hollande et Mathieu Sapin). Et non content de citer Star Wars ou Tolkien, il prend langue avec l’actualité politique récente : les réformes pénales de Christiane Taubira, les rumeurs sur les flatulences de Xavier Bertrand, la propension de la police macronienne à recourir au taser…

Il n’est à cet égard guère surprenant de voir Éric Zemmour investir le récit. Son équipe de campagne, bien consciente des ressentiments qui animent une partie de l’électorat français, cherche à créer du grabuge pour récolter un maximum de suffrages. « Vous prenez la colline du crack, vous la déplacez dans le quartier latin et vous y organisez des prières de rue, le tout entouré d’une sorte de jungle de Calais, mais de Paris. » Cette requête pathétique adressée à un parrain des rues intervient en présence de Mathieu Sapin, missionné par le Ministère secret, mais distrait au point de ne pas l’enregistrer. Et ce n’est pas la seule fois où ce dernier pèchera… Comme toujours dans cette série, les tirades fusent. Ainsi, François Hollande déclare au sujet de son propre parti, comme pour se dédouaner : « En ce qui concerne le parti socialiste, s’il y a eu meurtre, les coupables sont nombreux. » On lit aussi ailleurs que « depuis le décès de Michael Jackson, personne n’a un ego aussi volumineux que Laure Adler ». Les auteurs n’épargnent pas non plus Élise Lucet, qui fait pression sur Léa Salamé pour obtenir du temps d’antenne, et entend se présenter aux élections présidentielles pour ensuite se substituer, une fois élue, aux juges. Sa radicalité se voit en effet volontiers tournée en dérision.

Inventif, irrévérencieux et parfois hilarant, « Le Sphincter de Moscou » met en scène un complot russe aussi absurde qu’efficace. Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy apparaît obnubilé par ses activités littéraires. Et quand il annonce vouloir purger le monde de l’édition de tous ceux qui s’en sont pris à lui, on lui rétorque opportunément que ça représente pas mal de monde… Marine Le Pen, entre deux allusions amusées au fameux scooter de François Hollande, semble quant à elle ravie d’avoir échoué dans la dernière ligne droite des élections – elle n’aurait pas su quoi faire du mandat des Français. L’album, qui se termine par un jeu de rôle, jette ainsi un regard satirique (mais pas dénué de fondement) sur la vie politique française. Avec sa ronde de personnages plus pathétiques les uns que les autres, et à la faveur de rebondissements improbables, il parvient à faire mouche et ne manquera pas de dessiner un sourire sur les lèvres de ses lecteurs.

Le Ministère secret : Le Sphincter de Moscou, Joann Sfar et Mathieu Sapin
Dupuis, novembre 2022, 80 pages

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4

Ces « Incroyables sciences » racontées à hauteur d’enfant

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La collection « Les Yeux de la découverte » des éditions Gallimard publient l’encyclopédie grand format Incroyables sciences, qui revient sur pas moins de 80 phénomènes scientifiques. Richement illustrés, ces derniers font l’objet d’explications didactiques, accessibles à partir de neuf ou dix ans, et portant sur des sujets aussi divers que la météorologie, les traitements médicaux ou les nouvelles technologies.

On le sait, on le devine, la science est partout et en toute chose. Les appareils domestiques, les produits pharmaceutiques, la démystification des phénomènes naturels, les principaux outils de notre mobilité ont été rendus possibles grâce aux connaissances accumulées, par l’observation, l’hypothèse, l’expérience, l’analyse et enfin la théorie. Trois grandes branches – la biologie, la physique, la chimie –, auxquelles on peut mêler le génie ingénieurial et les technologies, reposent sur une même méthode scientifique, laquelle a produit ses effets dans nos maisons – de l’isolation aux énergies renouvelables –, dans nos entreprises – des robots aux intelligences artificielles – et dans nos Institutions – l’ADN pour la police, la peau artificielle ou l’IRM pour les hôpitaux, les fusées pour les Agences spatiales…

Incroyables sciences est un outil d’éducation doublement intéressant. De par son format et son iconographie particulièrement riche, il attire l’œil, capte l’attention et organise au mieux l’information. Ses textes, vulgarisés, rendent limpides des concepts parfois abstraits, et souvent complexes. Des jeux en ligne aux antibiotiques en passant par les biocarburants ou la glace sèche, cet ouvrage collectif a le mérite de scruter la science dans toute sa transversalité. Il présente dans un premier temps l’arborescence des sciences et leurs applications concrètes. Il en reprend ensuite, souvent sur une double page, les thèmes incontournables, sans faire l’économie de faits édifiants. Parmi eux, citons : le robot cueilleur autonome récoltant jusqu’à 360 kilos de fraises par jour, les câbles optiques sous-marins capables de véhiculer 30 millions d’appels téléphoniques simultanément, le TGV à sustentation magnétique qui flotte au-dessus des rails ou la tour Bosco verticale, écoconstruction dotée de 100 arbres, 5000 arbustes et 150000 autres plantes jouant le rôle de régulateurs énergétiques.

La science dans tous ses états

Et si, demain, les OGM permettaient d’améliorer les rendements agricoles et d’adapter les propriétés nutritives des aliments de telle sorte que la faim dans le monde ne serait plus qu’un vieux souvenir ? Et si des trains tels que le Transrapid de Shanghai, qui peut monter jusqu’à 430 km/h, devenaient la norme et réduisaient considérablement nos temps de déplacement ? Et si le rover Perseverance récoltait des échantillons révolutionnant nos connaissances sur Mars ? Si le solutionnisme technologique est parfois présenté comme un argument en faveur du statu quo et de la fixation de comportements écocides, il serait fâcheux de tomber dans le piège inverse et d’omettre de porter à son crédit des progrès considérables dans des domaines aussi variés que les énergies (le nucléaire) ou la médecine (pacemaker, exosquelette, implant cochléaire, prothèse…).

Incroyables sciences se montre particulièrement prolixe en la matière. Aérodynamisme, extraction du sel par évaporation d’eau, polymères, matériaux rétro-réfléchissants, valorisation des déchets, dioxyde de carbone, biométrie, crash test : la science ne cesse d’évoluer et de modifier nos modes de vie, parfois de manière incrémentale, tantôt avec une évidence stupéfiante. Non seulement cette encyclopédie permet d’en prendre la mesure, mais elle offre aussi, grâce à des textes succincts, les principaux éléments d’information dont ont besoin les plus jeunes lecteurs pour s’initier à ces matières.

Incroyables sciences, ouvrage collectif
Gallimard, novembre 2022, 208 pages

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L’Adieu au roi de John Milius : critique du film

L’association de deux personnalités atypiques du cinéma donne le film de guerre le plus singulier et original. Sur un canevas très proche du scénario d’un classique du cinéma, John Milius brosse le portrait d’une guerre et d’un chef soucieux de son indépendance à la fois grandiose et touchant tout en donnant sa vision de la guerre et de l’Histoire. A la fois film de guerre et d’aventure, drame humain et réflexion sur le rapport entre nature et civilisation.

Un film personnel et à personnalité

S’il est deux personnalités qui ne pouvaient manquer de se rapprocher dans le monde du cinéma, ce sont bien Pierre Schoendoerffer et John Milius. Entre le français, ancien photographe de guerre prisonnier en Indochine et auteur d’une poignée de films historiques sobres et élégants, et l’américain, cinéaste aventureux, grande gueule et politiquement inclassable, il y a beaucoup de points communs : passion pour l’Histoire et notamment l’Histoire militaire, admiration pour les personnalités individualistes en butte aux collectivités, activité à la marge des industries cinématographiques de leurs pays respectifs. Il était donc logique que tous deux se rejoignent sur un film, inspiré par le français et réalisé apr l’américain.
Schoendoerffer avait d’abord écrit son histoire sous la forme d’un script de film avant d’en faire un roman, publié en 1969 et tiré à 300000 exemplaires. Le récit s’inspire largement du séjour de l’explorateur et ethnologue Tom Harrisson parmi les Dayaks de Bornéo durant la Guerre du Pacifique. Un premier projet de film avait vu le jour en 1972.

L’auteur, qui avait déjà adapté un de ses propres romans, La 317e section, devait réaliser lui-même le film, produit par Robert Dorfman et interprété par Donald Sutherland. Mais le projet fut annulé. John Milius découvrit le roman en 1976 et l’adora instantanément, passionné par ses récits d’homme solitaire exilé dans des contrées lointaines dont ils deviennent des légendes tel Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Ce sera justement cette nouvelle que le cinéaste va adapter en scénario de film qu’il écrira pour Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Lancé par le succès de ce dernier (ainsi que de Conan le barbare qu’il réalise, également une adaptation), Milius annonce en 1984 qu’il souhaite adapter l’œuvre de Schoendoerffer, décrivant le film comme son projet le plus ambitieux qu’il souhaitait réaliser depuis 15 ans. Le cinéaste, original et individualiste, admirait sincèrement le personnage principal qui ressemblait beaucoup à ceux qu’il avait traité dans le passé. Il décrivit l’histoire comme un « merveilleux conte d’aventure kiplingesque », une histoire qui explore « la loyauté, les concepts de liberté et de justice ». Le film met en vedette Nick Nolte, bien loin de ses habituels rôles de flic coriace, et le britannique Nigel Havers habitué des films historiques (Les chariots de feu, L’empire du soleil) dans un duo de combattants mi-antagonistes, mi-alliés. Le personnage de Learoyd, outre Harrisson, sera également inspiré par James Brook, le rajah blanc de Sarawak qu’il fonda en 1841 à Bornéo. Parmi les seconds rôles, on retrouve également Franc McRae, acolyte régulier de Sylvester Stallone, James Fox et surtout Gerry Lopez, surfeur californien et acteur fétiche de Milius, déjà vu dans Grafiti Party et Conan le barbare.

Le tournage se déroulera entre août et novembre 1987 à Bornéo, Hawaï et en Malaisie pour un budget de seize millions de dollars. La musique, très prenante, sera assurée par Basil Polidouris, déjà responsable de celles de Conan le barbare et L’aube rouge de Milius, ainsi que de Robocop et A la poursuite d’Octobre rouge. Sorti en mars 1989, le film sera un échec commercial, engrangeant moins de trois millions de dollars. Il recevra des critiques correctes mais non dithyrambiques et sera assez oublié par la suite au profit de Conan le barbare et L’aube rouge, les précédentes réalisations de Milius. Mike Medavoy, distributeur du film et ancien agent de Milius, expliquera ce manque de succès par les multiples désaccords entre Milius, le producteur Al Ruddy et lui-même sur le montage final du film ainsi que par le manque d’intérêt du public pour le sujet à l’époque où les blockbusters d’action régnaient en maître au box-office. Un échec bien regrettable car ce film, même s’il n’est pas le plus mémorable de son auteur, demeure une œuvre très sincère et intense qui restitue fidèlement les thèmes chers au cinéaste : la fascination pour l’histoire (ainsi qu’une certaine tentation de la réécrire) ainsi que pour l’état de nature, l’apologie des valeurs guerrières et de l’individualisme, la méfiance envers les institutions et les autorités politico-militaires. Un véritable film d’auteur, très personnel, difficilement classable mais qui est avant tout le récit d’une double tragédie.

Tragédie humaine et de l’Histoire

Le récit suit l’expédition du soldat américain Learoyd qui, suite à son crash forcé sur une île du Pacifique et au massacre de son unité par les japonais, est adopté par une tribu de Dayaks qui le considèrent comme une divinité à cause de ses yeux bleus. Désabusé et désirant se retirer du théâtre de la Seconde Guerre mondiale, il est dès lors considéré comme déserteur. Le capitaine Fairbourne et le sergent Tenga sont alors envoyés pour tenter de le relancer en mission. S’ils parviennent à le convaincre de diriger des opérations contre les japonais, ils ne pourront en revanche le faire revenir à la société civilisée.

Un récit qui n’est pas sans rappeler Au cœur des ténèbres donc, mais aussi L’homme qui voulut être roi de Rudyard Kipling expliquant la comparaison a priori audacieuse de Milius. Cette nouvelle de 1888 relatait les aventures de deux hommes qui atteignaient un royaume lointain et inaccessible, l’un d’eux en devenant le roi grâce à ses prouesses avant de se faire exterminer par son peuple. Les deux histoires se terminent donc de manière dramatique tout comme le film bien que de manière relative. Le cinéaste a déclaré s’être également inspiré de Retour au paradis de Mark Robson avec Gary Cooper. C’est dire s’il est intéressé en priorité par les destins individuels, éminemment tragiques. Tel est bien le propos du film qui suit un militaire américain dégoûté de la guerre et de la société moderne se réfugier dans cette peuplade traditionnelle où il estime avoir vraiment sa place mais contraint par les représentants de l’Etat-majors de reprendre les armes, comme une illustration d’un destin tragique et implacable. Malgré ses efforts, il ne pourra garder son indépendance. Un destin parallèle à celui du petit peuple des Dayaks, mêlé malgré lui à ce conflit qui le dépasse et y prend part courageusement malgré les pertes subies et les risques encourus. Une double tragédie donc qui n’est certes pas totale puisque les deux protagonistes suscités survivent finalement aux épreuves mais non sans avoir été rudement éprouvé, subi des pertes et perdu une partie de soi-même (une autre constante du cinéma de Milius). On pourrait en fait dire du cinéaste qu’il est un pessimiste modéré.

Le film nous délivre également une vision ambiguë et assez rare de la guerre : vue comme inévitable et menée avec résolution quand on y est acculé mais sans enthousiasme ni illusion. On est loin ici autant du pacifisme simplificateur de nombre de films et de la glorification primaire. La guerre est ici surtout montrée comme un passage obligé douloureux de l’Histoire et de l’humanité en général, tout comme la violence en général. Une situation intense où se distinguent avant tout les individus ou du moins les petits groupes unis d’avantage que les grandes armées organisées avec des Etats-Majors et des gouvernements. Également une constante dans les thématiques du réalisateur que l’on retrouve également dans Le lion et le vent, Conan le barbare et L’Aube rouge. Milius est un individualiste acharné, à la limite de l’anarchisme, et ne fait guère confiance aux institutions ni aux collectivités. Contrairement à ce qui est souvent dit à son sujet, Milius n’est pas plus fasciné par la guerre que les régimes totalitaires (en fait, c’est même l’inverse). Ce qui l’intéresse surtout, c’est le point de vue de l’individu remis dans le contexte de l’Histoire. La meilleure illustration en est la scène où l’on voit le héros déclarer suite à une bataille très sanglante qu’il ne lèvera plus la main sur un autre homme. Or, la date indiquée de la scène est le 6 août 1945 à huit heures du matin, soit l’instant approximatif de l’explosion atomique d’Hiroshima qui allait précipiter la capitulation du Japon et la fin de la guerre. Un symbole fort et une belle illustration de la cruelle ironie de l’histoire humaine.

Une dernière thématique importante du film est l’opposition entre l’état de société civilisée et celui de nature. Fervent nietzschéen, Milius a toujours imprimé ce thème dans sa filmographie : un guerrier solitaire se confronte à la plus extrême sauvagerie pour gagner sa liberté et son indépendance (Conan le barbare), un groupe de jeune vivent en forêt pour organiser une guérilla indépendantiste (L’Aube rouge), un militaire doit quitter toute notion de civilisation et retrouver ses instincts primitifs pour accomplir sa mission (Apocalypse Now). L’Adieu au roi résonne comme une synthèse parfaite de cette opposition/complémentarité entre société industrialisée moderne et société traditionnelle indigène au travers du prisme du plus grand conflit mondial. La première semble largement triomphante avec son écrasante supériorité technologique mais s’avère finalement dépendre de la seconde pour remporter ce front de guerre et s’avère incapable de maîtriser pleinement cet environnement isolé. Ce n’est pas pour rien que l’on voit Learoyd, le protagoniste, préféré le petit peuple des Dayaks et y trouver une force et une indépendance qu’il n’avait pas eu dans l’armée américaine où il officiait. Une sorte de passage obligé pour tout aventurier authentique mais aussi une possibilité d’émancipation et de renouveau qui tente souvent une part non négligeable de l’humanité, cependant rendue illusoire par l’emprise galopante de la société moderne omniprésente.

Milius n’hésitera pas à dire qu’il s’agissait du meilleur film qu’il ait fait. L’appréciation peut se discuter mais il est sûr que le métrage retranscrit parfaitement les thèmes chers à l’auteur et sa vision du cinéma. L’histoire est prenante et émouvante, bien servi par la BO magnifique et nous présente des personnages profonds et authentiques. Un film personnel et poignant qui retranscrit parfaitement cette vision large de l’humanité et de l’Histoire.
Une vision nuancée, originale et assez contemplative de sujets énormément traités au cinéma, vision peu partagée et qui vaudront au cinéaste une forte incompréhension de la part de certains critiques, voire de féroces polémiques, notamment avec l’uchronie L’aube rouge qui montrait l’invasion des Etats-Unis par l’armée soviétique. Des polémiques qu’il affrontera d’ailleurs assez crânement mais auxquelles il échappera avec L’Adieu au roi.
Auteur et réalisateur fier et individualiste, il a souvent travaillé à contre-courant, hors des modes et des franchises, sur des sujets originaux et anticonformistes, d’ailleurs rarement rentables. Cette originalité et sa personnalité atypique ont probablement été la cause principale de son retrait du monde du cinéma à la fin des années 1990, mais quoiqu’il en soit, auront largement contribué à la patte particulière de ses films et scénarios, leur souffle épique, leur ambiance mélancolique, leur aspect intemporel. On peut donc dire que Milius aura vécu comme ses personnages : en décalage par rapport à son époque, se battant jusqu’au bout et en restant fidèle à lui-même.

L’adieu au roi : Bande-annonce

Fiche technique : L’adieu au roi

Titre original : Farewell to the King
Réalisation : John Milius
Scénario : John Milius
Musique : Basil Poledouris
Acteurs principaux : Nick Nolte, Nigel Havers, Frank McRae, Gerry López…
Genre : aventures
Durée : 112 minutes
Sortie : 1989