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« Pandémies » : une réflexion transversale et dans le temps long

L’ouvrage collectif Pandémies, placé sous la direction de Claudia Senik, prend place dans la collection « Recherches » des éditions La Découverte. Les auteurs y problématisent certains des grands enjeux, tant sanitaires que politiques ou médiatiques, révélés par la crise de la Covid-19, tout en établissant, à certaines occasions, des ponts avec les expériences passées.

La pandémie de la Covid-19 marquera durablement les mémoires : incurie politique, dysfonctionnements d’hôpitaux mis sous tension extrême, arrêt de l’économie, révision des protocoles funéraires, agit-prop médiatique, réserves exprimées envers la vaccination, bulles filtrantes des réseaux sociaux, redéfinition du périmètre de l’expert… Dans une très large mesure, ces faits demeurent à la fois évidents et impensés. La recherche y apporte pourtant un éclairage bienvenu, que l’ouvrage Pandémies, qui réunit les travaux de la promotion 2021 de la Fondation pour les sciences sociales, se propose de restituer.

Rien de nouveau ?

Faut-il rappeler que la quarantaine date (au moins) du XIVe siècle, quand elle fut mise en place dans le port de Dubrovnik et s’est imposée aux voyageurs en provenance des régions où sévissait une épidémie de peste noire ? Qu’elle s’est ensuite répandue dans toute l’Europe, et notamment en Italie, où des villes telles que Venise, Milan, Florence ou Pise isolaient les arrivants dans des lazarets ou des établissements aménagés pour leur accueil ? Les cités commerçantes italiennes ont ouvert la voie à un dispositif de précaution qui a de tout temps été interrogé, remis en cause, et dont la durée semble, au-delà de son chiffre symbolique, répondre aux connaissances médicales de l’époque, selon lesquelles une maladie aiguë cessait d’être contagieuse au bout de 40 jours. Elle permettait aussi aux individus sains de vivre librement et de vaquer à leurs activités, surtout économiques. Ce petit rappel nous plonge aux racines d’une pratique qui a soulevé les passions durant la pandémie de la Covid-19.

Ce n’est toutefois pas la seule question permettant une mise en miroir des expériences passées et récentes, puisqu’en revenant sur les enjeux diplomatiques du sida – Haïti, désigné par les États-Unis comme un berceau de la maladie, craignait la stigmatisation et la discrimination, au point de porter l’affaire devant l’OMS après plusieurs visites ministérielles courroucées –, les auteurs font écho à la manière dont la Chine a pu être considérée à l’aune d’une pandémie dont les premiers effets touchaient son territoire. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer les déclarations à l’emporte-pièce du président Trump accusant Pékin d’avoir sciemment propagé le virus. L’affaire du sida permet cependant un certain optimisme, puisqu’une réponse internationale coordonnée fit suite à ces événements à la fin des années 1980, avec notamment la création d’un Programme mondial au sein de l’OMS. Ce qui n’a pas empêché, entretemps, l’URSS de désigner la maladie comme un symbole de la perversion occidentale, voire d’accuser les Américains de l’avoir mise au point dans des laboratoires secrets en tant qu’arme bactériologique. Cette dernière accusation paraîtra sans doute familière aux observateurs les plus attentifs de la crise sanitaire actuelle…

Et pourtant…

Peste noire de 1347, grippe espagnole de 1918, Ébola, dengue… Les épidémies ont un caractère universel, intemporel, qui permet d’opérer des comparaisons et d’identifier des spécificités. Pandémies rappelle ainsi que la crise de la Covid-19 n’est pas sans précédent, bien qu’elle ait conduit à des phénomènes nouveaux, puisque la saturation des hôpitaux a, par exemple, conditionné les durcissements et relâchements successifs. Quitte à renoncer temporairement à la liberté de circulation dans l’Espace Schengen ou aux dispositions réglementaires du droit d’asile. Les réseaux sociaux font précisément partie des variables inédites. Si la complosphère et les bulles cognitives ont largement été commentées, les auteurs reviennent ici sur les publics ciblés par les publications sanitaires. Il en ressort que les femmes âgées de plus de 45 ans et les habitants des régions les plus touchées par la Covid-19 ont été davantage soumis à ces contenus.

Les réseaux sociaux ont aussi été le théâtre de partages d’expériences, d’un encouragement mutuel et envers les soignants ou de la dénonciation de ceux qui n’observaient pas les règles en vigueur. La nécessité y a parfois été transformée en vertu. Par le biais des théories du sociologue James Coleman, Pandémies revient sur le lien existant entre la structure sociale, l’effectivité des normes et le volume de capital social d’une communauté, les trois variables interagissant entre elles selon des voies dépendantes et complexes.

Concernant les « chroniqueurs de l’épidémie », c’est-à-dire les médecins, experts, infectiologues qui ont couru les plateaux télévisés et les rédactions de presse, les auteurs constatent une distribution des rôles, notamment entre le témoignage, le travail d’éducation et le pamphlet, tout en précisant que ceux qui ont écrit des ouvrages spécifiquement dédiés à la Covid-19, souvent sur un ton critique ou militaire, étaient majoritairement des hommes, professeurs, éloignés de la pratique clinique directe, et en fin de carrière. La sociologie de ces auteurs nous apprend beaucoup, même si la pratique est ancienne – Giovanni Villani dans la Florence du XIVe siècle y allait déjà de ses commentaires épidémiologiques.

La crise de la Covid-19 a souvent été scrutée avec des lunettes dystopiques. Techno-cocon, capitalisme de surveillance, récit apocalyptique ou d’anticipation, repli sur soi : les grandes lignes directrices de la contre-utopie lui ont servi d’étalon. Certaines œuvres de fiction, telles que Contagion de Steven Soderberg, La Peste d’Albert Camus ou Le Fléau de Stephen King, ont vu leur intérêt croître soudainement aux yeux du public, probablement parce qu’elles semblaient apporter des réponses – certes romanesques et fictives – dans des périodes d’incertitude. Des auteurs tels que Jean-Pierre Andrevon ou Alain Damasio ont vu une nouvelle tribune s’offrir à eux, dans une étrange mise en abîme par laquelle leurs écrits faisaient écho à la réorganisation sociale et sanitaire opérée pour des raisons épidémiologiques.

Du vaccin au deuil

Le sociologue Jeremy Ward démontre que l’attitude vis-à-vis des vaccins est indexée à la confiance exprimée envers les institutions et les acteurs politiques, notamment parce qu’ils sont certifiés par des agences officielles. Déjà mise à mal par la grippe H1N1, l’adhésion à la vaccination a été l’un des grands sujets de la Covid-19, sur lequel Pandémies apporte un éclairage inédit. On mentionnera par exemple une opinion fluctuante en fonction du temps et différenciée selon les vaccins, ou le fait que même les adversaires les plus acharnés et radicaux de la vaccination contre le coronavirus – mais pas que – tendent à se présenter en tant que défenseurs de la science pure et objective. Sans surprise, les réseaux sociaux figurent parmi les principales sources d’information des personnes opposées à la vaccination.

Deux chapitres de Pandémies sont consacrés à notre rapport aux morts, notamment à travers le traitement des cadavres en période de pandémie. Les mesures juridiques additionnelles peuvent en effet affecter le traitement des dépouilles pendant un « état d’urgence sanitaire », par grade de contamination, ou au moment des cérémonies funéraires, lesquelles ont été restreintes au plus fort de la crise, dans différents pays européens. Les auteurs rappellent par ailleurs la nécessité de trouver un juste équilibre entre la dignité humaine liée au corps et le besoin collectif de sécurité sanitaire. Pour ne pas sombrer dans un état de deuil pathologique.

Pandémies, ouvrage collectif sous la direction de Claudia Senik
La Découverte, novembre 2022, 230 pages

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Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray