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The Last Of Us, l’adaptation d’un chef d’oeuvre

Si vous jouez un peu, ou êtes un tantinet curieux autour du jeu vidéo, vous avez déjà entendu parler de The Last Of Us. A sa sortie, en 2013, le jeu de Naughty Dog a totalement bouleversé l’industrie. Érigé au rang de chef d’œuvre à l’unanimité, souvent imité mais jamais surpassé (excepté par le second opus), ce monument a plongé des millions de joueurs dans une histoire exceptionnelle. Jamais l’industrie vidéoludique ne s’était autant rapprochée du cinéma. Alors, quand HBO, maitresse de séries incroyables se mêle au réalisateur des jeux et à celui de l’extraordinaire série Chernobyl, on est en droit d’attendre une œuvre un minimum correcte. Est-ce le cas ?

Tout arrive pour une bonne raison

Voici une conversation (fictive) entre trois personnes. Elodie a adoré la série. Dimitri est fan des jeux et se montre un petit peu plus mesuré. Thomas, fan également, n’a pas aimé du tout.  

E : Bon, The Last Of Us, c’est terminé. Quelle série incroyable, tout de même.

D : C’était bien, mais les jeux sont quand même d’un niveau bien plus élevé. Enfin, attendez surtout de voir le 2. Personnellement, The Last Of Us Part II est sans conteste l’expérience la plus éprouvante que j’ai eue de ma vie.

R : Abuse pas, non plus. Genre, tu vas me dire que le 2 t’as mis encore plus mal que La liste de Schindler ou La ligne Verte.

D : Oui, sans commune mesure. J’ai pleuré pendant et après avoir fait ce jeu.

E : Mais c’est un jeu, non ? Comment un jeu vidéo peut faire pleurer quelqu’un ?

D : De plusieurs manières. Par exemple, dans un jeu, tu n’es pas seulement spectateur de l’histoire. Tu en est l’acteur. Tu vis les événements, parfois même, tu en choisis la trajectoire. Pas The last Of Us, qui possède une histoire toute tracée, mais tu as des jeux à choix multiples. Émotionnellement, être spectateur ou acteur d’un récit ne font pas du tout les mêmes effets. C’est toi qui côtoies les personnages du jeu, pas comme au cinéma. Dans le jeu, c’est toi qui incarnes le ou les personnages, tu vis les événements, tu souffres en même temps que tes héros. Tu souffres avec eux, pour eux.

E : Je vois. Donc, j’ai adoré la série et j’ai beaucoup aimé Joel et Ellie. Dans le jeu, cette attache est-elle plus forte ?

D : Ah,  tu n’as même pas idée. Dans le le jeu, c’est comme ta propre fille. Il faut que tu comprennes qu’elle et Joel sont considérés comme deux des meilleurs personnages de la fiction, tous supports confondus. Leur histoire, l’alchimie qu’ils ont, les non-dits, l’évolution du lien entre eux, c’est parfait. Et c’est un défaut de la série, leur relation évolue par à-coups, c’est nettement moins fluide.

T : Ah, on est d’accord. La série est bien trop chapitrée. Chaque épisode correspond plus ou moins à un niveau du jeu. Sauf que, bon, on en parle de l’absence quasi totale de danger dans cet univers impitoyable ?

E : Ça ne m’a pas dérangée, personnellement. C’est normal que, 20 ans après la fin du monde, il n’y ait pas d’infectés à tous les coins de rues.

T : Oui, non, mais là, c’est quand même abusé. Les infectés tu ne les vois jamais, les bandits non plus. Dans le jeu, on en prend plein la tronche, tout le temps. Là, c’est plutôt une balade de santé. Les gens que le duo croisent n’ont pas l’air affamés, ils sont même plutôt bien bâtis. La cohérence de l’univers est nettement plus fragile. Et l’énorme problème avec ça, c’est que tout ceci rend la fin nettement moins impactante.

D : Je suis d’accord sur ce point. En revanche, une idée que j’aime beaucoup, c’est que les infectés sont plus dangereux. Tu en croises nettement moins, mais quand ils sont là, ils sont là.

E : D’ailleurs, j’adore la justification de tout ce qu’il se passe ! La façon dont le monde sombre dans le chaos du jour au lendemain, la chute de la civilisation, la rencontre entre Joel et Ellie. Il y a beaucoup de séries ou films où les zombies sont là, et c’est tout. Là, c’est vraiment cohérent.

T : Ouais, c’est très bien. Mais pareil. La série va t’expliquer à un moment donné que tous les infectés sont liés par le champignon qui pousse dans le sol. Je me suis dit  » Ouah, super idée !  » Et tu n’en entends plus jamais parler… Les humains, pareil. Dans le jeu, le plus gros danger, de très très loin, ce sont les autres, pas les infectés. Bill le dit  » Les infectés, on peut les gérer, ce sont les autres qui me font peur. Les hommes  » Et, sérieusement, tout est bien trop expédié, c’est infernal.

E : Ça m’a semblé fluide. Même si j’ai remarqué parfois quelques invraisemblances.

D : Oui, et le jeu n’en a aucune.

E : On va quand même se mettre d’accord sur les acteurs ? Pedro Pascal et Bella Ramsay sont sensationnels ? On est d’accord.

D : Oui, ils sont tous les deux topissimes. Leurs dialogues sont superbes. Après…

E : Oui, je sais, c’est mieux dans le jeu.

T : Ils passent, mais Bella Ramsay est pas assez jolie pour jouer Ellie.

D : Ta gueule.

E : J’ai vu la VF, d’ailleurs. Et, honnêtement, ça passe.

T : J’ai été jeté un œil, aussi. C’est très correct, je l’avoue. Mais la VO reste vachement supérieure. Non, moi, ce que j’ai quand même aimé, ce sont les visuels. HBO a fait un travail remarquable sur les décors. Ça fait vrai, ça a de la gueule. Les infectés aussi, ils tabassent. Un autre souci que j’ai, c’est que la réalisation est très inégale. La série n’a pas été réalisée par une seule et même personne et ça se voit beaucoup trop. La moitié de la série est basique dans sa réalisation, il n’y a que les épisodes 8 et 9 qui proposent de vraies idées et ils sont réalisés par la même personne.

E : Euh, et l’épisode 3, on en parle ? J’ai pleuré comme une madeleine.

T : Oui, l’épisode 3 aussi. Mais voilà, trois épisodes sensationnels sur neuf, c’est peu.

D : Si tu compares à House Of The Dragon, où chaque épisode est un chef d’œuvre, oui. Mais la série reste très bonne dans l’ensemble.

T : C’est une bonne série, oui. Mais on en attendait plus quand on sait de quoi elle est adaptée.

E : C’est un sujet sensible. Je pense qu’à ce jour, il n’y a aucune adaptation qui rivalise réellement avec l’œuvre originale, à part peut-être Le Seigneur des anneaux. Il faut faire avec ce que l’on a. Les gens qui ont vraiment adoré la série et qui veulent savoir la suite vont tenter de jouer au jeu et, en cela, la série a réussi son objectif.

D : Oui, il faut faire The Last Of Us Part II. S’il y a une chose dont je suis certain, c’est que la saison 2 de la série n’arrivera jamais à l’orteil du jeu.

E : D’ailleurs, si je veux y jouer, je fais comment ?

D : Tout dépend. Tu as le jeu de base, sur Playstation 3. Une version améliorée existe sur Playstation 4, ainsi que The Last of Us Part II. Mais, si tu veux la meilleure expérience possible, tourne-toi vers la Playstation 5 . Tu auras les meilleures versions des jeux opus.

Bande-annonce : The Last Of Us

Fiche technique : The Last Of Us

Réalisation : Craig Mazin / Neil Druckman / Peter Hoar / Jeremy Webb / Jasmila Zbanic / Liza Johnson / Ali Abbasi
Scénaristes : Craig Mazin / Neil Druckman
Plateformes : HBO / Prime Vidéo
Durée : 42mn à 90mn
Nombre d’épisodes : 9
Casting : Pedro Pascal / Bella Ramsay
Genre : Post apocalyptique / Thriller / horreur
Musique : Gustavo Santoallala

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3.8

Le Retour des hirondelles : un amour de terre, de paille et de sang, dans la Chine contemporaine

L’œuvre d’un nouveau représentant du cinéma chinois, Li Ruijun, nous parvient en France, et l’on ne peut que s’en réjouir. Sorti le 8 février, Le Retour des hirondelles est toujours en salle, nous offrant un cinéma dépouillé et incroyablement dense.

Synopsis du film Le Retour des hirondelles : Ma, un paysan chinois âgé, cultive la terre avec son âne et sa charrue. Comme il est le dernier de sa famille à ne pas être marié, on lui fait épouser Guiying, une femme à la santé fragile. Tous deux vont se lier d’amour…

Li Ruijun est né en 1983 à Gaotai, dans la province de Gansu, aux confins du Désert de Gobi, là même où il a inscrit le tournage de son nouveau long-métrage, Le Retour des hirondelles. Le cinéaste n’en est pas à son coup d’essai, avec déjà plusieurs longs-métrages à son actif, mais c’est là le premier qui nous parvient en France.

Explorant volontiers les désordres causés dans la sphère domestique par les décisions étatiques, Li Riujun quitte, pour la circonstance, les villes, et centre son scénario sur deux êtres dédaignés par leur propre famille : Guiying, nom signifiant « fantôme », (Hai Qing), contrefaite et stérile, devenue incontinente à force d’avoir été frappée dans son jeune âge, et Ma, nom signifiant « cheval », (Wu Renlin), « le Cadet », ainsi que le désignent ses proches, encore célibataire malgré son âge avancé. Les deux familles voient dans le mariage qu’elles projettent d’arranger l’opportunité de ne plus avoir à leur charge ces deux êtres qui leur pèsent.

Contre toute attente, de l’union de ces deux malheurs, naîtra du bonheur. Le bonheur de deux êtres jusqu’alors honnis et méprisés, émerveillés chacun de se découvrir soudainement précieux pour l’un de leurs semblables. Un lien timide, prudent, dont l’image, patiente, de Wang Weihua, suit la lente construction, au fil des travaux agrestes, et au rythme des animaux qui constituent leurs principaux témoins : un âne, présent avec une constance et une fidélité troublantes, une portée de poussins, éclos dans un carton magique dont on ne comprendra que tardivement la finalité, des cochons, et enfin les hirondelles éponymes, aux nids desquelles Ma apporte une si grande attention.

Cette construction du lien sera redoublée par celle d’une maison, puisque le couple se verra délogé de son premier nid par des mandataires dénués du moindre état d’âme. Ce premier choc de l’intime et du politique confèrera au long-métrage, également monté par le réalisateur-scénariste, une dimension presque ethnographique, qui nous permettra d’assister non sans curiosité et admiration à l’édification, à la fois artisanale et savante, d’une maison rurale dans la Chine profonde.

Mais ce premier choc, au bout du compte presque heureux, puisque occasionnant une démarche doublement constructive, en rencontrera un second, plus inquiétant, et qui fera remonter les souvenirs fascinés et médusés de Black Blood (2011), film magistral, inoubliable, de Zhang Miao-Yan. Les deux démarches ont en effet pour point commun de dévoiler au spectateur européen de quelle façon les paysans pauvres de la Chine peuvent être utilisés par les puissants ou par des réseaux trafiquants non comme vaches à lait, mais comme bêtes à sang. Toutefois, là où le chef d’œuvre de l’aîné chinois prenait cet acte de vampirisme moderne et légal pour objet même de son film, la thématique n’est ici que latérale, mais non moins impressionnante ; et scandaleuse.

Le chromatisme de la Chine a longtemps été associé, pour l’Occident, au rouge et au noir denses et lumineux de ses laques, ou encore aux teintes délicates et pastels de ses porcelaines. Avec le cinéma, et des maîtres tels que Wang Bing, ou bien ici Li Riujun, elle prend de façon infiniment émouvante, infiniment humaine, les couleurs de la terre et de la poussière.

Bande-annonce : Le Retour des hirondelles

Fiche technique : Le Retour des hirondelles

Réalisateur : Li Ruijun
Casting (acteurs principaux) : Renlin Wu, Hai-Qing, Guangrui Yang, Dengping Zhao, Cailan Wang, Jiangui Zeng, Yunzhi Wu, Zhanhong Ma
Titre original : Yin Ru Chen Yan
Distributeur : ARP Sélection
Date de sortie : 8 février 2023
Durée : 2h13mn
Festival : Festival de Berlin 2022
Genres : Drame, Romance
Pays d’origine : Chine

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4

« Premier rendez-vous » : surprises et quiproquos

La collection « Pataquès » des éditions Delcourt accueille l’album Premier rendez-vous, de Nena et Gilles Aris. De courts récits, essentiellement d’une planche, permettent de prendre le pouls de ces nouvelles rencontres où surprises, malentendus et désillusions vont bon train. Avec humour et acuité.

Ah, les premiers rendez-vous ! À l’heure où les applications de rencontres sont devenues nos Cupidon 2.0, ces moments tant redoutés – et attendus – sont devenus incontournables. Rires, malaises et surprises sont convoqués, souvent de manière non exclusive. Les applications de rencontres nous promettent l’amour au bout du swipe, mais qu’en est-il réellement ?

Entre attentes contradictoires et malentendus, il n’est pas rare que ces rendez-vous se transforment en véritables chemins de croix. Combien d’entre nous ont vécu ce moment gênant où la personne en face ne ressemble pas tout à fait à sa photo de profil ? Ou pire, lorsque l’on découvre que sa prétendante est en réalité un fervente adepte du culturisme qui envisage de… nous faire faire l’avion ?

Les malentendus sont monnaie courante. Les propos déplacés ont souvent la fâcheuse tendance de s’inviter à la table, rendant l’atmosphère encore plus lourde. Un coup, la conversation est sabotée par une comparaison malheureuse avec une chèvre ou par des répliques sur la défensive. Une autre fois, notre interlocuteur consigne tout de manière inopportune dans un carnet ou confesse un peu vite son impuissance sexuelle.

Et que dire de l’épineuse question de l’addition ? Ce moment délicat où deux âmes en quête d’amour se retrouvent à débattre sur qui doit payer quoi, transformant la fin du repas en une partie de poker menteur où chacun tente de deviner ou devancer les intentions de l’autre.

L’anxiété, cette fidèle compagne des premiers rendez-vous, est bien évidemment de la partie. La peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas plaire ou de commettre un impair est omniprésente. Certains essaient désespérément de se mettre en avant, quitte à se prétendre astronaute. D’autres, a contrario, cherchent par tous les moyens à se dérober après une première impression désastreuse.

Dans Premier rendez-vous, tout y passe : les conversations sur les poils pubiens, les visages qui se colorent de manière excessive, les fantasmes sexuels, les techniques de séduction allant à vau-l’eau, les accents ou les styles vestimentaires déplaisants, les flirts qui nous posent un lapin…

Dans un style léger et amusé, Nena et Gilles Aris narrent ces premiers rendez-vous à l’ère des applications de rencontres, entraînant parfois un véritable tourbillon d’émotions, de quiproquos et de surprises. Décevants, exaltants, inattendus, ils sont le reflet de notre époque, où l’amour se cherche et se trouve au gré des swipes et des rencontres éphémères. Pour le meilleur et, souvent, pour le pire.

Premier rendez-vous, Nena et Gilles Aris
Delcourt, avril 2023, 64 pages

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3.5

« Clear » : le voile des apparences

Les éditions Delcourt publient Clear, de Scott Snyder et Francis Manapul. Les auteurs nous immergent dans un futur dystopique où les gens n’ont plus aucune prise avec la réalité, devenue insupportable à leurs yeux. Les paradis artificiels prennent la forme d’un voile personnalisé synonyme d’œillères addictives.

Clear se démarque par sa capacité à interpeller le lecteur sur les questions de réalité et de virtualité. Les auteurs développent un univers noir et captivant, une dystopie où l’homme a compromis son rapport au monde en recourant à de nouvelles technologies conditionnant son expérience de vie. Les individus de ce futur proche habitent en effet une société où la réalité est constamment altérée par les filtres numériques. Ancien policier devenu détective privé, Sam Dune vit à l’ancienne, en mode « clear », et se confronte chaque jour à un monde qui va à vau-l’eau. Son enquête sur le prétendu suicide de son ex-femme ne va pas tarder à chambouler toutes ses certitudes…

Le style visuel de Manapul figure sans conteste parmi les aspects les plus marquants de Clear. Au cordeau, affirmé, il implique une utilisation ingénieuse des couleurs et des contrastes, ainsi qu’une vraie science du cadre et du mouvement. Les illustrations sont d’une grande expressivité, rendant les personnages et les situations particulièrement vivants. Certains des moments définitoires de l’album passent sans conteste par la mise en ostension des rapports complexes et douloureux qui existent entre les personnages et les technologies qu’ils utilisent. Snyder et Manapul portraiturent une humanité incapable de faire face aux conséquences de ses actes et se voilant (littéralement) la face.

« Nous avons des robots, des automs qui s’occupent des boulots que l’on refuse. Et des voiles pour cacher ce que l’on ne veut pas voir. » Alors que le monde occidental peine à se relever du mardi rouge qui a vu la Russie envahir la Pologne, la Chine s’emparer de Taïwan et la Corée du Nord faire des siennes, les hommes ont choisi de se retrancher, de façon pathétique et définitive, dans des paradis artificiels d’intermédiation algorithmique. Clear établit un parallèle évident entre la drogue et les voiles. Après tout, quoi de plus proche du soma du Meilleur des mondes (Aldous Huxley, 1931) que ces filtres anesthésiants ? Tous deux ont la capacité de s’affranchir des réalités pour plonger leurs utilisateurs dans des sommeils paradisiaques.

Les dilemmes moraux pleuvent comme des pièces dans une machine à sous. Sam Dune et son ex-femme ont perdu un enfant dans des circonstances tragiques, ce qui amène à une réflexion sur les usages de ces voiles. Mais Scott Snyder et Francis Manapul ont l’habileté de tromper nos attentes en faisant d’une fausse piste la voie royale vers une révélation finale venant ajouter de l’horreur au désespoir. Car si elle se rend délibérément aveugle, l’humanité n’a pas oublié de perpétuer certains des crimes les plus abjects de son histoire…

Graphiquement superbe, thématiquement inventif, fort d’un personnage torturé et finement caractérisé, Clear aboutit à un bel équilibre entre les scènes d’action et les moments d’introspection. S’il fait penser par moments à Tokyo Ghost, il se rapproche aussi des dystopies classiques. N’y a-t-il pas d’ailleurs un Miniver (1984, George Orwell) réécrivant l’Histoire derrière chaque filtre ? Et un état d’ignorance permanent proche de celui aperçu dans le Fahrenheit 451 de Ray Bradbury ? S’il lui manque l’épaisseur de ces illustres aînés, l’album de Scott Snyder et Francis Manapul n’en demeure pas moins captivant.

Clear, Scott Snyder et Francis Manapul
Delcourt, mars 2023, 160 pages

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4

About Kim Sohee : le prix de la réussite

La danse est souvent faite de répétitions et de chutes. Il n’y a d’ailleurs qu’un seul pas entre cette passion et la nouvelle routine de Kim Sohee, une jeune étudiante qui va peu à peu se faire consumer par la compétitivité et la réalité de son nouvel emploi.

L’ouverture ne ment pas et synthétise à elle seule la nature de cette fresque sociétale, vouée à l’échec. Kim Sohee (Kim Si-eun) danse avec une énergie qu’elle ne contrôle plus tout à fait. Cette dernière n’est plus en phase avec son corps et bientôt son esprit suivra. Se regarder à travers un miroir ou sur une vidéo d’elle-même ne l’aidera pas à surmonter cette lourde chute qui la retiendra au fond du précipice.

Que puis-je faire pour vous satisfaire ?

Un téléphone qui sonne, c’est comme un appel de détresse. Il s’agit en tout cas des valeurs que le centre d’appel Human & Net semble promouvoir à ses clients, ainsi qu’à ses employés, essentiellement des femmes. Après son premier long-métrage présenté à Un Certain Regard, A Girl at my door, July Jung fait donc en sorte de nous plonger dans leur quotidien, à travers Kim, une jeune femme qui ne se laisse pas faire et qui n’hésite pas à castrer la virilité des hommes vulgaires qu’elle croise. Malheureusement cette détermination va être mise à mal avec le temps, doublée d’un sentiment d’échec qui affectera énormément la stagiaire.

Pas moyen de confronter ses interlocuteurs ici, sauf par la persuasion vocale, voire la dissuasion, qui ne passe pas toujours auprès des harceleurs. Cela crée alors le domino de l’humiliation, qui se lit dans les représailles des supérieurs hiérarchiques, jusqu’à la fiche de paie. Kim n’est est que plus démunie, face à la pression de son école qui l’a recommandé, de ses parents qui ne souhaite que sa réussite, de ses amis qui semblent mener la belle vie et de son manager, pourtant très attentif aux conditions de travail.

Dancing in the pain

Ce portrait de la Corée du Sud dégage ainsi toute l’amertume d’une jeunesse perdue, sans repères précis, si ce n’est la sélectivité de l’emploi, qui ne rime pas forcément avec la sécurité ou encore l’intégrité. La force du collectif ne compte plus lorsque la réussite est synonyme d’un exploit individuel. Quand bien même, on souhaite se détacher du carcan entrepreneurial, en vantant la liberté de création, l’amie proche de Kim, dans le monde des influenceurs, témoigne et partage fatalement la même solitude.

Il faudra patienter jusqu’à une seconde partie, où Oh Yoo-jin (Doona Bae) dialogue en silence avec Kim, évoquant ainsi les ravages causés aux hommes comme aux femmes. Le service militaire mine également les tentatives d’orientation et les accidents de travail enterrent les dernières chances de bâtir son propre avenir. L’oppression du management est un mal qui préoccupe tout le fonctionnement des entreprises actuelles.

L’enquêtrice nous propose ainsi de suivre sa révolte, aux côtés du spectateur, également déterminé à rendre justice à l’individu, broyé par la machine et qui ne fait que dissimuler sa souffrance. Aucun doute ni aucune faille dans les performances ne doivent transparaître aux yeux des habitants, qui cultivent une naïveté qu’on ne peut plus ignorer. La compétitivité n’est plus saine pour personne et About Kim Sohee nous convainc finalement que la prime n’en vaut pas la peine.

Bande-annonce : About Kim Sohee

Fiche technique : About Kim Sohee

Titre original : Da-eum-so-hee
Réalisation & Scénario : July Jung
Photographie : Kim Il-yeon
Son : Kyuman Kim
Musique : Jang Young-gyu
Montage : Lee Young-lim
Production : TwinPlus Partners Inc., Crank-up Film
Pays de production : Corée du Sud
Distribution France : Arizona Distribution
Durée : 2h17
Genre : Drame
Date de sortie : 5 avril 2023

Synopsis : Kim Sohee est une lycéenne au caractère bien trempé. Pour son stage de fin d’étude, elle intègre un centre d’appel de Korea Telecom. En quelques mois, son moral décline sous le poids de conditions de travail dégradantes et d’objectifs de plus en plus difficiles à tenir. Une suite d’événements suspects survenus au sein de l’entreprise éveille l’attention des autorités locales. En charge de l’enquête, l’inspectrice Yoo-jin est profondément ébranlée par ce qu’elle découvre. Seule, elle remet en cause le système.

About Kim Sohee : le prix de la réussite
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3.5

Heureux qui comme Ugo a fait un long voyage…

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Ugo Saint-Germain est un Canadien qui passe son temps à voyager et qui vit de cette activité. En effet, il rédige des sortes de guides touristiques exploitant ses expériences à travers le monde. C’est ainsi que l’armateur (grec évidemment) Aristote Panagoulis, l’a engagé pour réaliser un compte-rendu de la croisière Odyssée 21 qu’il organise à bord d’un bateau de luxe.

Baptisé L’Amphitrite (du nom de l’épouse de l’armateur, mais aussi de l’épouse de Poséidon, le dieu grec des mers), le bateau en question est commandé par le capitaine Dimitriou Stratopoulos. Les passagers (tous présentés planche 22) sont vingt-six, ce qui représente davantage de membres d’équipage (tous présentés planche 23), que de passagers (groupe très cosmopolite). Les auteurs jouent sur les noms pour amener quelques références. On note ainsi que l’argentin s’appelle Del Potro (comme le tennisman) et qu’une américaine s’appelle Coen (comme les frères cinéastes). L’idée d’Aristote est de proposer une croisière retraçant aussi fidèlement que possible l’itinéraire d’Ulysse tel qu’Homère le décrit dans L’Odyssée. Pour ce faire, il compte sur Athéna Skiras, une amie grecque qui jouera le rôle de conférencière. Grâce à tous ses échanges avec Ugo et Aristote, nous en apprendrons suffisamment pour profiter de cet album sans avoir besoin de connaissances particulières sur l’œuvre d’Homère. D’autres références sautent aux yeux, avec des allusions au personnage de Tintin, autre grand voyageur de la BD. Les tintinophiles apprécieront quelques détournements de couvertures des albums de la série et feront le rapprochement avec le style graphique de Réal Godbout (coscénariste avec Robin Bourget-Godbout).

Vie de famille

Ugo fait la connaissance de la plupart des passagers de l’Amphitrite, mais il manque un peu d’inspiration pour relater ce qui se passe à bord. À vrai dire, pas grand-chose de vraiment original. Du coup, il se pose dans sa cabine (très confortable) et utilise son ordinateur portable pour reprendre contact avec Patricia, sous ex-épouse restée au Canada à qui il n’a pas écrit depuis plusieurs mois. Depuis le départ d’Ugo (plusieurs années déjà), Patricia a refait sa vie, avec un homme que Théo (fils de Patricia et Ugo) ne supporte pas. On comprend rapidement pourquoi, ce qui explique aussi que Patricia apprécie ses échanges avec Ugo. Elle lui explique que Théo maintenant adolescent réclame à nouveau son père, alors qu’il a longtemps fait comme si celui-ci n’existait plus. Même si cette partie apporte un vent de fraicheur avec le parler canadien, elle nuit un peu à la progression de l’intrigue, l’abondance de texte faisant craindre que la BD tourne au roman illustré. L’objectif des auteurs est évidemment de mettre Patricia dans le rôle de Pénélope, ce qui laisse entrevoir quelle devrait être l’issue de l’aventure de Théo.

Ambiance bizarre

L’événement le plus notable met en avant les penchants peu glorieux du fils d’Aristote, un colosse de plus de deux mètres aux élans quasi incontrôlables. Alors, Ugo se rapproche d’Athéna, avant leur première étape qui mène l’Amphitrite d’Istanbul vers le site de l’antique cité de Troie. Même si le site mérite le détour, Ugo reste un peu dubitatif sur tout ce qu’il observe. L’ambiance au sein du groupe des voyageurs tire plutôt vers la détente animée par Solange, une ancienne animatrice du Club Med (dixit Ugo) qui en apporte l’esprit (résumé par cette phrase « ON FAIT LA FETE ! ») au grand dam d’Ugo et Athéna. On est loin de la sensibilité poétique de Joachim Du Bellay ! Les conférences d’Athéna, bien que de qualité, remportent un succès mitigé. Ugo sent que tout cela cache quelque chose. D’ailleurs lui-même se rapproche de Teresa, nigériane gérante des Sirens (trois danseuses) qui lui tombe dans les bras sans qu’il ait rien calculé…

L’Odyssée d’Ugo

Bien qu’affichant la cinquantaine (crâne commençant à se dégarnir), une silhouette légèrement voûtée et la barbe de celui qui ne se soigne plus trop (à l’image de son éternelle veste défraichie), Ugo a donc du succès auprès des femmes. D’ailleurs, un épisode rappelle celui du chant des sirènes dans L’Odyssée. Les péripéties se succèdent et, le périple Odyssée 21 initialement prévu comme une sorte de pèlerinage, tourne plutôt à la parodie de L’Odyssée, mettant en évidence les valeurs bien futiles du monde d’aujourd’hui. Cela ressort particulièrement avec les évocations du monde antique, qui nous valent des dessins dans le style de ce qu’on observe sur les vestiges de type vases, frises, etc. (représentées ici dans un noir et blanc sur fond brique clair, très élégant).

Les vivants et les morts

À l’image du manque d’inspiration d’Ugo, on peut dire que l’intrigue est lente à se mettre en place. Pour un album de 187 planches (au format à l’italienne), on pouvait espérer davantage de péripéties vraiment originales. D’ailleurs, si l’action finit par se dénouer, apportant du crédit à ce que pressentait Ugo (Ulysse, lui, se montrant plutôt rusé), la révélation des tenants et aboutissants de ce qui se tramait à bord de l’Amphitrite ne lui est révélée qu’en songe, permettant un bref lien entre les vivants et les morts (comme si ces révélations n’avaient qu’une importance relative) et rappelle que les Grecs imaginaient les morts vivant dans une sorte de monde parallèle à celui des vivants.

Heureux qui comme Ugo, Réal Godbout (dessin et scénario), Robin Bourget-Godbout (scénario), Dominique Bourget et Réal Godbout (couleur)
La Pastèque, janvier 2023
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3

Annie Colère, Le Tourbillon de la vie : deux destins de femmes à découvrir en DVD/VOD en avril

Deux femmes tentent de reprendre leur destinée en mains, de s’émanciper et de trouver leur propre voie. En reprenant le pouvoir sur son corps et en aidant d’autres femmes pour Annie colère (primé à Locarno en 2022) et en choisissant une route à laquelle se tenir, une étincelle de vie pour l’héroïne du Tourbillon de la vie. Deux films qui sortent enfin en DVD/BR/VOD en avril !

Annie Colère en DVD/BR/VOD le 4 avril
Synopsis: Février 1974. Parce qu’elle se retrouve enceinte accidentellement, Annie, ouvrière et mère de deux enfants, rencontre le MLAC – Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception qui pratique les avortements illégaux aux yeux de tous. Accueillie par ce mouvement unique, fondé sur l’aide concrète aux femmes et le partage des savoirs, elle va trouver dans la bataille pour l’adoption de la loi sur l’avortement un nouveau sens à sa vie.
Réalisation : Blandine Lenoir
Avec Laure Calamy, Zita Hanrot, India Hair
Bonus DVD/BR :  • Scènes coupées (15mn) • Entretien avec Blandine Lenoir et deux anciennes militantes du MLAC, Irène Jouanne et Brigitte Daudu (14mn) • Le film commenté par Blandine Lenoir (réalisatrice) et Lucile Ruault (conseillère historique sur le film)
Editeur vidéo : DIAPHANA ÉDITION VIDÉO

D’où nait la colère ? Comment la transformer en combat, en engagement ? Comment survivre à la colère, l’apprivoiser ? Quant elle est forcée d’accoucher clandestinement et perd dans la foulée sa meilleure amie des désastres d’un accouchement trop précaire, Annie décide d’aider d’autres femmes. Parce que son accouchement a été sécurisant et plein d’une sororité bienvenue, elle offre sa douceur, sa présence à d’autres femmes. La détresse, la clandestinité et la colère donc deviennent des forces. Toutes les femmes présentent soulèvent des montagnes, surtout elles s’entraident, se soutiennent, se regardent.

Annie Colère met en  scène le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) créé en 1973 et dont l’objectif était de légaliser l’avortement. L’action du film se déroule un an avant la promulgation de la Loi Veil et raconte un élan permanent de femmes qui ne s’arrêtent jamais de s’entraider, de poursuivre leurs actions. Un film d’espoir, un film de collectif, d’échanges. Porté par de magnifiques comédiennes dont Laure Calamy qui joue pour la 3e fois dans un film de Blandine Lenoir (après Zouzou et Aurore), Annie Colère est un film nécessaire, humaniste qui pense aussi l’après. Comment retrouver la force du collectif, continuer à être ensemble une fois la loi promulguée ?

Peu connu le MLAC méritait bien un film, Blandine Lenoir serait donc une nouvelle créatrice d’images manquantes pour raconter l’histoire des femmes invisibilisées. On connaît effectivement les avortements clandestins et dangereux tels que racontés dans L’événement, mais moins ce mouvement qui a fait changer la loi. « Il y a une dizaine d’années, quand j’ai découvert l’existence du MLAC , ma première réaction a été « mais pourquoi je n’en ai jamais entendu parler avant ? » (…) cette lutte est passionnante, car fondamentale dans le changement de la société (…) J’ai eu envie de fabriquer ces images manquantes » (propos de la réalisatrice tirés du dossier de presse du film).

Le Tourbillon de la vie en DVD/BR/VOD le 21 avril
Synopsis : Les grands tournants de notre existence sont parfois dus à de petits hasards. Si Julia n’avait pas fait tomber son livre ce jour-là, aurait-elle croisé Paul ? Ou sa vie aurait-elle pris une toute autre direction ? Nos vies sont faites d’infinies possibilités. Pour Julia, il suffit d’un petit rien tellement de fois ; tous ces chemins qu’elle aurait pu suivre, toutes ces femmes qu’elle aurait pu être… Choisit-on son destin ? A quoi tiennent l’amour ou le bonheur ?
Réalisation : Olivier Treiner
Avec Lou de Laâge, Raphaël Personnaz
Bonus DVD/BR :  • Scènes coupées
Editeur vidéo : M6 Vidéo

Une femme, mille possibilités, c’est le choix fait par les deux scénaristes Olivier Treiner et Camille Treiner. Julia est donc toujours au début d’un chemin et le film, qui fonctionne vraiment comme un tourbillon, en explore et épuise toutes les possibilités. Julia n’est pas une seule femme, mais elle peut être tout ce qu’elle veut. Il suffit parfois d’une seule seconde. La force de ce scénario est d’explorer plusieurs voies, plusieurs Julia, avec virtuosité, le scénario comme le montage se promènent de Julia en Julia sans que l’on soit perdu. Les différentes vies s’offrent à nous comme autant d’histoires.

Julia est toujours un temps écrasée, malmenée, mais elle trouve chaque fois l’étincelle pour se relancer, se reprendre en main et ne plus subir. C’est aussi cette écriture là qui donne sens au Tourbillon de la vie, même si la vie est écrite quelque part, l’individu a toujours la possibilité de se relever, de trouver sa force intérieure. A ce jeu-là, Lou de Laâge endosse tous les visages, toutes les postures et est très à l’aise dans ce scénario à tiroirs, elle virevolte de vie en vie, de scène en scène. Le vieillissement de l’actrice, puisqu’on la suit jusqu’à ses 80 ans, est plutôt discret et réussi, la voix de l’actrice se module parfaitement aux émotions ressenties également.

Le scénario fait donc la part belle au hasard ou plus aux hasards, tout en étant très maîtrisé. Il donne simplement un pouvoir supplémentaire à la question de ce hasard, les deux scénaristes se sont rencontrés dans un café à une table qu’ils avaient l’habitude d’occuper mais à des heures différentes. Cette histoire, née de ce hasard, a forgé l’idée du Tourbillon de la vie comme le rapportent le réalisateur, Olivier Treiner dans le dossier de presse du film. On y croise même un personnage qui fait de la prédiction une science pour mieux maîtriser le monde (les pandémies, les catastrophes naturelles…). Pourtant, c’est toujours quand elle accepte de lâcher prise que Julia avance et vole de ses propres ailes.

Enfin, la musique tient une place particulière dans le Tourbillon de la vie puisque Julia est pianiste (de manière un peu différente selon les scénarios suivis), c’est le frère du réalisateur, Raphaël Treiner, qui a composé la bande originale du film. Nous pourrons ainsi longtemps garder en mémoire la scène où Julia, en plein désir d’émancipation, joue du piano tout près du mur de Berlin en train de tomber. Une petite pépite.

« Les Éclats » : le retour remarqué de Bret Easton Ellis

Les éditions Robert Laffont publient Les Éclats, de Bret Easton Ellis. L’auteur, connu pour son incontournable American Psycho, adapté au cinéma par Mary Harron, avec Christian Bale dans le rôle-phare du golden boy-tueur sociopathe Patrick Bateman, enrichit sa bibliographie d’un nouveau roman-fleuve sur l’Amérique décadente et frivole, prenant la Cité des Anges pour toile de fond.

Tout Bret Easton Ellis semble se fondre dans Les Éclats. Nostalgique des années 1980 qui l’ont vu grandir, le célèbre romancier américain continue ses explorations des sociétés consuméristes et des psychés humaines, dans un univers qui se tapisse volontiers de violence et de décadence morale. Que l’on se penche sur le matérialisme, l’aliénation, la culture populaire ou les aspérités métafictionnelles, on pourrait aisément rapprocher The Shards (le titre original du roman) des œuvres sépulcrales et/ou dérangeantes qu’étaient déjà Moins que zéro, American Psycho ou encore Glamorama. Ce livre, qui nous immerge dans les eighties à Los Angeles, témoigne à nouveau d’une maîtrise narrative hors pair, qui se déploie tant dans la méticulosité des descriptions que dans l’épaisseur psychologique des différents personnages. Et même s’il brouille les frontières entre la réalité et la fiction, Bret Easton Ellis se livre doublement dans Les Éclats : en se mettant lui-même partiellement en scène, dans une sorte d’autofiction amphibie, mais surtout en exploitant quelques-unes de ses obsessions les plus tenaces, dont la musique, la superficialité ou les tueurs en série, qui formaient déjà le cœur battant d’American Psycho.

Fascinant pour son atmosphère et ce qu’il raconte de l’homme moderne, Les Éclats se repaît des tourments intérieurs de ses protagonistes, complexes et plus nuancés qu’il n’y paraît. La superposition des thèmes et des caractères donne à voir une fresque générationnelle vertigineuse, confondante d’individualisme et d’artificialité. Le personnage typique de Bret Easton Ellis est mû par son « ça », lancé dans une quête effrénée et souvent erratique (car dénuée de sens ou de raison), caractérisé par ses fêlures et son rapport à l’immédiateté. Mais ce roman, longtemps attendu (plus d’une décennie), se distingue aussi par une vraie virtuosité rédactionnelle et une représentation mi-flamboyante mi-glaçante du Los Angeles des années 1980. Une ville peuplée d’êtres dépourvus de morale et d’empathie, pointe avancée du matérialisme et du consumérisme américains, constituée de palmiers et de néons scintillants en rupture avec les maux qui frappent les différents protagonistes. Tout est là : la paranoïa, le meurtre, la jeunesse dorée, la même que Moins que zéro, et ces « éclats » qui pourraient s’apparenter à des fragments identitaires ou existentiels. Bret Easton Ellis expédie le lecteur en dernière année d’un lycée chic de Los Angeles, en compagnie de jeunes adultes pour qui le sexe, l’alcool, la drogue, les films constituent un horizon unique et indépassable. Jusqu’à ce que les béances se fassent jour et qu’un nouvel élève inquiétant ne surgisse. Suffisant pour glisser une vision artistique et humaine qui colle à la peau de l’auteur depuis ses débuts… au milieu des années 1980.

Les Éclats, Bret Easton Ellis
Robert Laffont, mars 2023, 601 pages

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4

Sermilik – Là où naissent les glaces (il est libre, Max)

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Librement inspiré de la vie du français Max Audibert, ce roman graphique de Simon Hureau se révèle plein de vie, d’humour et de péripéties qui font plaisir à voir.

Simon Hureau a croisé Max Audibert là où celui-ci vit depuis trente ans maintenant, dans le village de Tiniteqilaaq (80 habitants), sur la côte est du Groënland, un peu à l’écart de la capitale Nuuk et au bord du fjord Sermilik. Au fil de longues discussions, Max s’est livré progressivement. Rien ne prédestinait ce Marseillais d’origine à vivre dans le grand nord. Mais il a eu le coup de foudre pour cette région qui est devenue son rêve, un rêve dont il a fait sa vie. Un peu idéaliste mais surtout très obstiné, curieux, adaptable, enthousiaste et perfectionniste, Max a surmonté toutes les difficultés pour s’épanouir là-bas et y trouver celle avec qui il a fondé une famille.

Le parcours de Max

S’installer dans le grand nord sur une sorte de coup de tête est une chose, y faire sa vie en est une autre. Il faut supporter le climat et s’adapter à un mode de vie très marqué par des traditions orales (la transmission de savoirs, ainsi que le simple fait de raconter). Pour s’intégrer pleinement à Tiniteqilaaq, Max ne pouvait que devenir pêcheur. Cela voulait dire apprendre à parcourir d’immenses étendues glacées avec un traineau tiré par des chiens, apprendre également à naviguer en kayak (accessoirement, apprendre à construire le sien) et maîtriser des techniques de pêches bien particulières. Pour diriger les chiens, Max a appris à ne pas faire de sentiments quand l’un d’eux commence à n’en faire qu’à sa tête, car la moindre déviation par rapport à la bonne trajectoire peut entraîner de terribles conséquences. La relation avec les chiens est explorée en profondeur, avec cette façon de survivre en commun, la confiance qui s’instaure quand chacun, homme et chien, connaît son propre rôle. Malgré quelques moments particulièrement difficiles, la complicité qui s’épanouit finit par apporter quelques touches d’humour dans un récit qui en comprend d’autres (voir par exemple la demande en mariage commentée). Bien entendu, cela dépend aussi du caractère de Max qui se montre éternel optimiste (même trop parfois) et ne dédaigne pas de jouer un peu. Quant à l’apprentissage de la pêche, il ne s’improvise pas et bien entendu les natifs du coin sont là pour voir comment l’étranger s’en sort (toute bévue marquerait les mémoires et contribuerait à sa réputation). Ce point crucial pour son intégration, Max le réussit à force d’obstination. Il devient pêcheur ainsi que chasseur (à l’ours et au phoque), ce qui vaut quelques péripéties.

Une région

Très significatif, ce roman graphique (207 pages, avec la préface et le petit dossier photographique de la fin) s’intitule Sermilik, plaçant la région au centre de l’album tout autant que Max. Cela passe par les nombreux paysages, entre eau et glace, les étendues gelées et neigeuses, la navigation le long des côtes, tout cela justifiant largement l’épaisseur de l’album. De plus, la narration est très axée sur les conditions de vie dans la région, avec de nombreux détails concernant les coutumes et les états d’esprit, ce qui est fondamental dans une région très peu peuplée où tout le monde connaît tout le monde. Bien évidemment, un faux pas ne s’oublie pas, mais la générosité et la solidarité sont également de mise. Enfin, la BD fait un état des lieux de l’évolution des conditions de vie, avec tout ce que le progrès et le modernisme apportent ici aussi. Concrètement, désormais un pêcheur à Tiniteqilaaq n’a plus d’avenir (le mode de vie séculaire que Max est venu chercher dans cette région risque fort de disparaitre, sacrifié sur l’hôtel de la rentabilité). Du coup, pour y rester, Max se reconvertit comme instituteur avec un double avantage : donner à ses enfants une éducation à la hauteur de ce qu’il estime satisfaisant, tout en s’épanouissant intellectuellement et humainement. Il y consacre beaucoup de temps et d’énergie… au détriment de sa vie de couple. En effet, la femme d’un pêcheur a de quoi s’occuper à la maison contrairement à celle d’un instituteur. En contrepartie, la fille de Max lui dira plus tard qu’elle est Inuite, signe d’une parfaite intégration.

Quelques petits regrets

Constituée de pas mal d’anecdotes, cette BD passe parfois de l’une à l’autre sans véritable transition, ce qui se révèle quelquefois déconcertant. Et puis, elle n’aborde pas le fait que certaines espèces deviennent de plus en plus menacées (l’ours polaire pour citer un exemple), peut-être parce que Max arrive sur place alors que tout se passe encore selon des traditions séculaires.

Un style

Globalement, le dessin (dont une bonne partie à l’aquarelle) est séduisant, avec de belles couleurs qui ne recherchent pas d’effet tape-à-l’œil et un trait aussi expressif que dynamique. De plus, l’histoire marque par une fantaisie d’inspiration, puisque certains animaux s’expriment (entre eux). Chez Max, une peau d’ours sur le congélateur échange des commentaires avec le crâne d’un autre ours, tué récemment. Dehors, les corbeaux discutent de manière plus générale, à propos de tout ce qu’ils observent. Cette originalité contribue à faire sentir que dans ce coin, hommes et animaux vivent ensemble, même si les relations restent cloisonnées. Une belle réussite !

Sermilik – Là où naissent les glaces, Simon Hureau
Dargaud, mai 2022
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4

DellaMorte DellAmore : une romcom macabre

François Hadji-Lazaro vient de mourir et la meilleure façon de rendre hommage à ce personnage est sans doute  pour nous de revenir sur un pan peut-être méconnu de sa carrière. Jouant dans de nombreux films dans des seconds rôles toujours intéressants, il donne la réplique à Rupert Everett dans Dellamorte Dellamore, un OVNI du cinéma de genre italien alors, en 1994, en train de mourir. Peut-être un adieu mélancolique d’un film marqué par l’horreur putrescible de Lucio Fulci, le maître du cinéma de genre horrifique transalpin et l’esthétique angoissante-élégante de Dario Argento.

Francesco Dellamorte est un fossoyeur bien étrange puisque les morts autour de lui se réveillent au bout de 7 jours et errent en quête de victimes. La caméra se déplace au milieu d’un cimetière gothique au brouillard épais et à l’ambiance aussi froide que la neurasthénie du personnage principal. Celui-ci tue le temps en lisant le bottin et pousse sa tristesse de vieux romantique jusqu’à la dépression, voué à une quête sans fin de l’amour. Il ne semble pas se préoccuper des zombies qu’il abat au revolver l’un après l’autre jusqu’à ce qu’il rencontre la belle Anna Falchi. Romantique et gothique, amour et mort se mélangent dans ce petit bijou de genre italien qui désarçonne jusqu’à la scène finale.

On a autant de mal à croire au réalisme des décors qu’à celui du scénario mais ce n’est pas un problème ; le charme opère pour nous absorber dans ce délicieux conte macabre. Il faut dire que le maître à l’œuvre est Michele Soavi qui a été longtemps l’assistant du maître Dario Argento pour nous donner en solo les très bons – quoiqu’oubliés –  Sanctuaire et Bloody Bird. On le remarque d’emblée à son talent pour une esthétique certes froide mais maîtrisée qui communique bien plus sur le ton du film que les dialogues. Tout transpire le contraste entre un romantisme désabusé, glaçant et cynique, et l’aspiration à un amour pur et sensuel qui ne viendra jamais. En lieu et place de la chaleur du corps, le désir confine au dégoût, faute sans doute d’être pouvoir satisfait ; ainsi l’impuissance du héros, réelle ou imaginaire, donne lieu à un fantasme d’émasculation. Ainsi, surtout, le personnage joué par Anna Falchi que Francessco tue par erreur pour la retrouver quelques secondes plus tard zombifiée. Tout semble se donner comme un désir que le corps ne peut ni absorber, ni satisfaire et qui se maintient en l’air, comme l’air épais du cimetière jusqu’à décatir en pourriture.

La couleur de Fulci est bien là mais le ton n’y est pas, car la mise en scène légère et subtile flirte avec le genre de la comédie pour dépeindre un sujet qui ne s’y prête pourtant pas. Contre-plongées audacieuses (depuis une tombe par exemple), filtres, travellings rapides, plans à travers une étoffe de mousseline volant au vent… Soavi fait la part belle à une multitudes de trouvailles de mise-en-scènes qui s’ajoutent les unes aux autres. L’addition hétéroclite pourrait donner le tournis mais le tout fonctionne comme un contrepoint sensuel à la froideur du sujet et au décorum funèbre.

Un conte gothique

Les morts-vivants ne veulent décidément pas mourir et se multiplient au fur et à mesure que le film avance, jusqu’à ce que le héros se voit confier une quête qui achève définitivement d’enfoncer l’intrigue dans la bizarrerie baroque. La mort en personne, sous la forme d’un ange luciférien (que le dialogue dans un italien somptueux sauve du kitsch) pactise avec Francesco et veut qu’il tue non plus seulement des morts, mais les vivants de son village. Petit à petit, c’est une spirale meurtrière qui se déploie sans pour autant rehausser l’épouvante et l’horreur du spectateur.

Ainsi, ce n’est pas la peur ni encore l’effroi qui sortent de ce film mais la bonhomie douce-amère bien connue des comédies italiennes. C’est aussi le prodige de Gnaghi joué par Lazzaro qui, au sommet de sa maestria de second rôle, incarne parfaitement le simplet attendrissant jusqu’à nous faire oublier sa carrure impressionnante et potentiellement menaçante. Comme un contrepoint léger à la pesanteur triste de Franceso Dellamorte, Lazzaro désamorce la tension pour nous laisser observer la drôle de quête de son compagnon. Mais Hadji-lazaro n’est pas seulement le bon comic-relief dont le film a besoin pour éviter d’être lourdingue, il fait authentiquement partie de ce dispositif inquiétant qui mêle l’amour et la mort puisqu’il tombe amoureux d’une zombie ou plutôt de la tête d’une zombie. À vrai dire, il avait rencontré cette tête auparavant, cette fois-ci vivante et, à la vue de son visage, il en avait été bouleversé au point de lui vomir sur le torse sous le coup de la stupeur que sa beauté suscita chez lui. Coup de foudre étrange où l’amour, tout sincère qu’il est, côtoie le dégoût viscéral, de même que l’amour est forcément celui d’un corps voué à pourrir. Mais si le film retrouve ses accents chrétiens en rappelant les vanités les plus sidérantes de l’historie de l’art, ce n’est jamais pour asséner une leçon mais plutôt pour s’offrir comme un dernier lamento d’un cinéma, lui aussi voué à disparaître. Les cadavres se relevant sont alors les différents souvenirs de films passés ou potentiels qui peuplent l’histoire italienne du cinéma de genre et qui reviendront sans doute. Rattrapé par une horde dans une scène centrale, Francesco doit d’ailleurs tirer sur la télévision qui obnubile Gnaghi pour l’en délivrer et l’avoir à ses côtés. À force de nous divertir, on en oublie ses amis et on risque de mourir également.

Soavi réussit donc l’exploit surréaliste, au sens de Breton, de nous faire ressentir de la tendresse pour un assemblage grotesque. Dellamorte Dellamore retrouve donc le meilleur du baroque italien pour célébrer un cinéma qui n’existe déjà plus.

Un chant du cygne

Car le film sort en 1994, ce qui nous en dit beaucoup sur lui et ce contre quoi il veut s’inscrire. Les années 90 en Italie voient le chantre du libéralisme porté par les milieux d’affaires – tous les milieux en fait – Berlusconi. Il s’acharne à transformer la vie politique et médiatique italienne pour la réduire à une affaire creuse de style, éclipsant par le panache et l’outrecuidance stylistique la vacuité politique de son programme. C’est à peu de choses près le sort qui est réservé à la télévision italienne, qui devient de plus en plus prégnante et présente dans les foyers, phagocytant les imaginations à coups de publicités tape-à-l’œil. Face à ce bulldozer rutilant, le cinéma italien encore auréolé de chefs-d’œuvre une dizaine d’années auparavant se meurt peu à peu jusqu’à trouver l’état déliquescent dans lequel on le connaît aujourd’hui : quelques pépites sur fond d’une désertion toujours plus accrue des salles, et un style qui semble destiné à se complaire dans une nostalgie esthétique à la Paolo Sorrentino (La Grande Bellezza, bien sûr), plus apte à se lamenter sur l’ancien qu’à créer du nouveau. Tout se passe comme si Dellamorte Dellamore avait saisi brillamment par anticipation cet état décadent de la culture et de la politique italienne.

Comédie gothique ou horrifique, il faut voir ce qui s’offre avant tout comme une lettre d’amour à une épouvante baroque transalpine, alors déjà à l’état de mort cérébrale.

Dellamorte Dellamore : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=M1T8L9LHrCE

Dellamorte Dellamore : Fiche technique

Réalisation : Michele Soavi
Scénario : Gianni Romoli d’après le roman de Tiziano Sclavi
Avec : Rupert Everett, François Hadji-Lazaro, Anna Falchi, Mickey Knox, Fabiana Formica, Clive Riche, Katja Anton et Anton Alexander
Musique : Riccardo Biseo et Manuel De Sica
Photographie : Mauro Marchetti
Montage : Franco Fraticelli
Décors : Massimo Antonello Geleng
Costumes : Alfonsina Lettieri et Maurizio Millenotti
Cascades : Nazzareno Zamperla
Année : 1994
Durée : 1h45
Origine : Italie / France / Allemagne
Genre : Fantastique

Cœur errant : raconter la paternité au cinéma

Mon père, ce héros ? Pas toujours, ce rôle souvent central dans le schéma familial traditionnel est perçu au cinéma moins positivement que celui de la mère, auquel de nombreux réalisateurs rendent hommage. Cependant, il n’en reste pas moins que le cinéma a construit des personnages marquants de père au cinéma. Retour à travers quelques films sur la figure paternelle via le regard d’un enfant, à l’occasion de la sortie de Cœur Errant (Leonardo Brzezicki) le 5 avril 2023.

Fusionnels

Dans Cœur errant, entre les orgies, la quête d’amour, la dépression, Santiago se souvient qu’il est père. Cette relation avec sa fille, Laila, est entière, il ne lui épargne rien, tout en cherchant sans relâche à la garder près de lui. Plus il avance dans ses excès, plus il sait qu’elle lui échappe et plus il a besoin d’elle, de leur lien. Laila regarde ce père sombrer et tente de construire sa propre vie, prépare son départ. Elle pardonne aussi beaucoup à celui qui, contrairement à sa mère, ne l’a pas abandonnée. Quelques scènes très simples dessinent cette relation père-fille, entre complicité et déchirement. C’est sur Laila et Santiago que le film va peu à peu se resserrer finalement. Que Santiago laisse partir Laila ou qu’il croise le regard et le sourire d’une enfant, il comprend peu à peu qu’il doit trouver sa place dans le monde et laisser Laila voler de ses propres ailes. Un récit d’amour et de séparation.

Dans Juno, le père de l’héroïne répond à sa fille qui lui parle d’amour, « c’est celui qui trouvera toujours que ta merde sent la rose », avant de répliquer « tu parles de moi, hein ? ». Cette scène scelle l’amour entre un père et sa fille, qui la soutient malgré une grossesse précoce et une adolescence borderline. L’effet est inversé puisque cette fois c’est Juno qui est dans l’excès et son père qui lui vient en aide, la réconforte et la laisse aussi faire ses propres choix. Un père un peu foutraque dont l’humour n’est jamais loin, mais qui reste sécurisant pour sa fille à l’inverse du futur père adoptif du bébé que Juno porte et qui s’avère un peu trop proche de la « mère porteuse ».

En quête d’un père

Parfois, lorsqu’un père découvre que celui qu’il croyait être son fils biologique a en fait été échangé à la naissance, il remet en question tout le lien créé avec l’enfant qu’il a pourtant élevé. Être père ne serait qu’une question d’ADN ? C’est toute la question posée par Tel père, tel fils, qui raconte une  relation parent-enfant, éventrée par un lien du sang qui n’existe plus.  Le réalisateur raconte la naissance d’un père d’abord trop dur :  maladroit, obnubilé par la performance, soulagé qu’un enfant trop doux (« tout s’explique donc ») ne soit pas le sien. Le petit Keita, 6 ans, qui a déjà sur ses épaules les ambitions de son père : 30 minutes d’anglais par jour, de l’indépendance jusque dans son bain qu’il faut prendre seul, le piano auquel il faut jouer tous les jours même sans joie, pour être félicité par un père absent. Absent car il permet, par son travail, à d’autres de partager des moments avec leur famille. Quand ils apprennent que Keita n’est pas leur, la mère ne comprend pas comment il sera possible d’en aimer un autre, sans trahir celui qu’elle aima pendant 6 ans, sans concession, sans besoin de partager son sang. Le père en fait une mission. Dès lors, ses mots sont mal choisis, il fait de cette séparation future une épreuve pour l’enfant. Tel père, tel fils montre comment un homme, par des flashs qui le réveillent, se décide peut-être à quitter l’égoïsme, à laisser de côté son désir de performance, pour aller vers l’étreinte, vers l’amour. Et s’offrir comme père de cœur, pour que deux chemins divergents se rejoignent. Grâce à Keita qui regarde son père, on retiendra que la douceur était précieuse, et que ces petits yeux noirs aimaient et captaient le visage d’un père endormi, qu’il fallait absolument réveiller.

Dans Comme une image, l’écriture de Jaoui et Bacri interroge le besoin vital du regard du père pour Lolita, qui ne se supporte pas et voudrait exister pour son géniteur, un écrivain égocentrique. Talentueuse mais reléguée dans l’ombre d’un père trop célèbre, trop aveugle, trop tranchant comment Lolita peut-elle tenter d’exister ? En se libérant des apparence peut-être. En forçant son père à la regarder. C’est aussi tout ce que demande Olive dans Little Miss Sushine lorsqu’elle demande à sa famille de l’accompagner à un concours de beauté en Californie. Son père n’accepte que si celle-ci lui promet de gagner. C’est alors l’occasion pour elle de réunir sa famille au bord de l’implosion et de recréer un lien avec un père obnubilé par la gagne et aussi… Proust, dont il est « le plus grand spécialiste des États-Unis d’Amérique ».

En construction

Le père de Somewhere est acteur et enchaîne les journées vides, si ce n’est faire des tours de Ferrari, boire des bières affalé dans son canapé ou fumer ses cigarettes au balcon de sa luxueuse chambre. Tout cela à défaut d’avoir une vie sociale et sentimentale heureuse. Quand sa fille débarque, elle ressemble à un poids pour lui, du moins, il ne se passe rien de plus dans sa vie, si ce n’est qu’elle est là et attend quelque chose de lui, ce qui change de son quotidien habituel. Tout est à construire pour eux, il n’est plus question de fuir. Mais alors que transmettre ? Soudain, Johnny décide de bien faire, d’essayer d’être un bon père. Et Sofia Coppola les enferme dans leur bulle, par petites touches elle les raconte et filme aussi la transformation de Johnny en papa qui se souviendra peut-être qu’on est dimanche et que sa fille n’a pas école.

Aftersun raconte des souvenirs d’un été que passent ensemble un père très jeune (que l’on prend pour un frère) et sa fille. Là aussi il est question d’une séparation et d’un père qui apprend à l’être, inconditionnellement, même maladroit. Sophie, la petite fille du film, regarde ces images dix ans après et interroge ce souvenir, sa force, son intérêt quand les images de vacances paraissent banales, vaines. Là encore, ces deux-là doivent trouver un équilibre entre les douleurs de l’un, les désirs de l’autre et la séparation future. Le dernier été ? C’est toute la question de la force de ces images, de ces instants partagés au présent, malgré les failles, les non-dits.  Une relation père-enfant se construit alors sur des souvenirs communs, qu’il faut construire et conserver précieusement comme des talismans pour quand on sera plus grands : « Au départ, c’était l’histoire d’un père et de sa fille en vacances et de comment le père trouvait l’équilibre entre le fait d’être père et jeune homme en même temps. Mais cela a beaucoup évolué. C’est au final devenu une quête des souvenirs, une recherche sur notre implication à chercher des réponses dans le passé qu’on ne trouvera peut-être jamais. » (Propos de Charlotte Wells, tirés du dossier de presse du film.)

Cœur errant : Bande annonce

Kill Bok-soon : élever n’est pas tuer

Après Sans Pitié, sorti dans les salles françaises, c’est cette fois sur Netflix que l’on retrouve Byung Sung-hyun. Avec Kill Bok-soon, il signe un film hybride, entre action et comédie. Un mélange bienvenu, tant le cinéaste réussit à manipuler les genres et nous embarquer aux côtés de sa spectaculaire action-woman, superbement campée par Jeon Do-yeon.

Action au féminin

Depuis quelque temps déjà existe une vague de films d’action mettant les femmes au premier plan. Le continent asiatique est très certainement le plus fier représentant de cette mouvance. Si des grandes figures comme Cynthia Khan ou Michelle Yeoh éblouissaient le cinéma hongkongais des années 80, ce n’est que récemment que la reconnaissance du grand public est venue (preuve en est avec Yeoh, tout juste auréolée d’un Oscar). Cette mise en valeur passe notamment par le streaming. Ainsi, Netflix a produit diverses séries et films asiatiques misant sur une protagoniste. Parmi eux, on peut citer la série coréenne My Name, ou le film vietnamien Furie.

Kill Bok-soon poursuit en quelque sorte cette mouvance de fraîcheur, tout en s’inscrivant dans des carcans bien connus. Sa trame est loin d’être inédite : Gil Bok-soon est tueuse à gages. Malheureusement elle a bien du mal à concilier sa vie professionnelle et sa vie de mère. L’univers du film, composé de syndicats d’assassins aux règles strictes, s’inspire évidemment de la franchise John Wick. Fort heureusement, ce lien de parenté est limité, Byung Sung-hyun se focalisant sur son héroïne qui permet au film de se démarquer. Auréolée d’une palme d’interprétation féminine chez Lee-Chang-dong, Jeon Do-yeon est épatante dans ce rôle à contre-emploi.

La première séquence du film, à l’esprit très pop, nous montre une femme assurée et redoutable, capable de tout pour tuer sa cible. Le film bénéficie d’une très bonne mise en scène, qui met bien en valeur ses élans de violence. L’action est lisible et fluide, notamment grâce à un usage parcimonieux du numérique. Bien qu’artificiels, les plans séquences du film apportent un vrai plaisir cathartique. Au-delà de l’action, le soin apporté à la photographie du film est à noter. Le cinéaste soigne sa mise en scène de bout en bout, avec un travail du cadre élégant.

Entre violence et émotion

Mais Kill Bok-soon est bien loin de se contenter des clichés du genre. Le film existe autrement que par son action jouissive, grâce à la richesse de son histoire. La relation mère-fille prend une grande place au sein du récit. Bien que son action soit dynamique, c’est peut-être cet aspect du film qui est le plus réussi. L’incommunicabilité entre ces deux êtres est bouleversante. On ressent parfaitement ce mécanisme cruel dont aucune d’entre elles n’arrive à s’extirper. Le film se permet même d’évoquer des thématiques LGBTQ+, rarement abordées en Corée. Aux fortes doses d’adrénalines attendues se joignent alors des doses d’émotions plus surprenantes.

Comme souvent dans le cinéma coréen, les genres se confondent et se mélangent. Film d’action mais également drame, on peut en même temps l’affilier à la comédie. Le cinéaste se sert de l’humour pour désamorcer la violence omniprésente. Un humour parfois grinçant, mais qui touche souvent juste et permet au film d’avoir une vraie unicité. La grande séquence d’action du film en est le parfait exemple. La violence des tueurs y est ironisée par la présence d’un vieillard assassin, opportuniste et fourbe.

On pourra toutefois regretter un scénario parfois un peu confus, qui a tendance à étouffer le film. Les enjeux politiques liés aux assassins, bien qu’intéressants, ne représentent pas un réel intérêt dans l’évolution du récit. Le film aurait donc gagner à resserrer son intrigue autour de la relation mère/fille, son cœur dramatique et émotionnel. Cet éparpillement narratif se fait d’autant plus ressentir que le film dépasse largement les deux heures. Cette générosité permet toutefois de développer des personnages secondaires intéressants. On retient notamment Sol Kyung-gu, dans le rôle du boss, intimement lié à Gil Bok-soon.

Malgré ses carences, Kill Bok-soon demeure un divertissement très plaisant. Porté par la fraîcheur de son héroïne et ses combats spectaculaires, le film de Byung Sung-Hyun n’en oublie pas d’être émouvant, porté par la justesse des non-dits d’une mère et sa fille. Même s’il n’a plus besoin de le prouver, le cinéma sud-coréen démontre une nouvelle fois son aisance à varier les genres au sein d’une même œuvre. À la fois drôle, violent et émouvant, Kill Bok-soon confirme les talents de son cinéaste, que l’on espère retrouver rapidement dans les salles françaises.

Kill Bok-soon : Bande-annonce

Kill Bok-soon : Fiche technique

Réalisation et scénario : Byung Sung-hyun
Interprétation : Jeon Do-yeon ( Gil Bok-soon ), Sol Kyung-gu ( Cha Min-kyu ), Esom ( Cha Min-hee ), Kim Si-a ( Gil Jae-yeong )
Photographie : Cho Hyung-rae
Musique : Lee Jin-hee, Kim Hong-jip
Montage : Kim Sang-bum
Genre : Action, Thriller, drame
Société de distribution : Netflix
Durée : 2h17
Pays : Corée du Sud

Kill Bok-soon : élever n’est pas tuer
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3.5