« Les Éclats » : le retour remarqué de Bret Easton Ellis

Les éditions Robert Laffont publient Les Éclats, de Bret Easton Ellis. L’auteur, connu pour son incontournable American Psycho, adapté au cinéma par Mary Harron, avec Christian Bale dans le rôle-phare du golden boy-tueur sociopathe Patrick Bateman, enrichit sa bibliographie d’un nouveau roman-fleuve sur l’Amérique décadente et frivole, prenant la Cité des Anges pour toile de fond.

Tout Bret Easton Ellis semble se fondre dans Les Éclats. Nostalgique des années 1980 qui l’ont vu grandir, le célèbre romancier américain continue ses explorations des sociétés consuméristes et des psychés humaines, dans un univers qui se tapisse volontiers de violence et de décadence morale. Que l’on se penche sur le matérialisme, l’aliénation, la culture populaire ou les aspérités métafictionnelles, on pourrait aisément rapprocher The Shards (le titre original du roman) des œuvres sépulcrales et/ou dérangeantes qu’étaient déjà Moins que zéro, American Psycho ou encore Glamorama. Ce livre, qui nous immerge dans les eighties à Los Angeles, témoigne à nouveau d’une maîtrise narrative hors pair, qui se déploie tant dans la méticulosité des descriptions que dans l’épaisseur psychologique des différents personnages. Et même s’il brouille les frontières entre la réalité et la fiction, Bret Easton Ellis se livre doublement dans Les Éclats : en se mettant lui-même partiellement en scène, dans une sorte d’autofiction amphibie, mais surtout en exploitant quelques-unes de ses obsessions les plus tenaces, dont la musique, la superficialité ou les tueurs en série, qui formaient déjà le cœur battant d’American Psycho.

Fascinant pour son atmosphère et ce qu’il raconte de l’homme moderne, Les Éclats se repaît des tourments intérieurs de ses protagonistes, complexes et plus nuancés qu’il n’y paraît. La superposition des thèmes et des caractères donne à voir une fresque générationnelle vertigineuse, confondante d’individualisme et d’artificialité. Le personnage typique de Bret Easton Ellis est mû par son « ça », lancé dans une quête effrénée et souvent erratique (car dénuée de sens ou de raison), caractérisé par ses fêlures et son rapport à l’immédiateté. Mais ce roman, longtemps attendu (plus d’une décennie), se distingue aussi par une vraie virtuosité rédactionnelle et une représentation mi-flamboyante mi-glaçante du Los Angeles des années 1980. Une ville peuplée d’êtres dépourvus de morale et d’empathie, pointe avancée du matérialisme et du consumérisme américains, constituée de palmiers et de néons scintillants en rupture avec les maux qui frappent les différents protagonistes. Tout est là : la paranoïa, le meurtre, la jeunesse dorée, la même que Moins que zéro, et ces « éclats » qui pourraient s’apparenter à des fragments identitaires ou existentiels. Bret Easton Ellis expédie le lecteur en dernière année d’un lycée chic de Los Angeles, en compagnie de jeunes adultes pour qui le sexe, l’alcool, la drogue, les films constituent un horizon unique et indépassable. Jusqu’à ce que les béances se fassent jour et qu’un nouvel élève inquiétant ne surgisse. Suffisant pour glisser une vision artistique et humaine qui colle à la peau de l’auteur depuis ses débuts… au milieu des années 1980.

Les Éclats, Bret Easton Ellis
Robert Laffont, mars 2023, 601 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.