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The Mother : la mère de tous les péchés (cinématographiques)

On ne va pas se mentir : on n’attendait pas grand-chose de cette nouvelle production Netflix qu’est The Mother. Et loin de nous surprendre, elle se vautre dans presque tous les travers les plus basiques du mauvais film. On aurait aimé pu dire que ça se laisse tout de même regarder mais il n’en sera rien tant c’est mauvais, mal écrit, mal filmé et mal monté.

Jennifer Lopez a beau avoir toujours un sacré physique et un charisme indéniable, plutôt qu’être une véritable bonne comédienne, elle ne peut rien faire dans le désert cinématographique qu’est ce The Mother. Un film à ranger dans le même panier que ces vulgaires téléfilms de seconde partie de soirée que l’on peut trouver sur les chaînes hertziennes. L’époque, plutôt brève à la fin des années 90, où elle a véritablement brillé en tant qu’actrice avec des films comme Hors d’atteinte et U-Turn est décidément bien révolue. Et on sent qu’elle ne cherche même plus à atteindre ce statut de bonne comédienne quand on voit ses choix, entre comédies romantiques douteuses et thriller de série B au rabais. Ici, si on ne peut pas dire qu’elle soit mauvaise, cette prestation ne lui vaudra certainement pas pour autant d’être réhabilitée.

Il fut un temps pas si lointain où l’on osait parler de films destinés à la ménagère de plus de quarante ans, un public de niche à l’appellation quelque peu péjorative mais auquel ce piteux suspense neurasthénique collerait à merveille. Peu ambitieux, doté d’un script générique vaguement féministe pour matcher avec l’époque, vantant les mérites de la vengeance à l’ancienne et jouant bêtement sur la corde sensible de la maternité, c’est un thriller d’action (même si ces deux genres méritent bien mieux que ce type de produit) lambda et totalement trivial. C’est simple: on dirait que The Mother a été exhumé des années 90 tellement il paraît périmé et mille fois vu. Mais surtout déjà vu en beaucoup mieux.

Et le fait d’arriver après une flopée de séries B – voire Z – du même acabit et généralement plus enthousiasmantes ne l’aide pas. Du génial et complètement azimuté Bloody Milkshake en passant par le tout aussi mauvais Peppermint, les revenge movies au féminin avec l’option enfants en péril courent les écrans. Et c’est sans compter ceux sans l’option suscitée ou encore d’autres en version masculine, un peu en désuétude depuis quelques temps. C’est donc peu dire que ce The Mother fait non seulement pâle figure en arrivant maintenant, avec si peu de cœur à l’ouvrage et en se positionnant juste comme un vulgaire produit de consommation sans âme et sans identité. Un film uniquement destiné à pallier à une soirée pluvieuse et/ou d’ennui autant qu’être un véhicule pour la star et combler ses fans peut-être peu regardants. On se demanderait même presque si J-Lo est contente du résultat au vu de la nullité du produit. Mais il faut dire qu’elle a fait bien pire chez la concurrence Prime Vidéo avec le tout aussi vilain Shotgun Wedding en début d’année.

Pourtant, on a quand même Niki Caro à la mise en scène ainsi que Gael Garcia Bernal et Joseph Fiennes en seconds rôles et un trio de scénaristes plutôt renommés à l’écriture. A la vue du résultat, on est en droit de se demander si tous ces gens ne sont pas simplement venus chercher leur chèque pour payer leurs impôts. Pour faire court, il n’y a aucune idée de mise en scène, et niveau cadrage ou montage on s’approche dangereusement de feu la collection de TF1 du samedi soir Hollywood Night dans les années 80. La réalisatrice néo-zélandaise, approchée par Hollywood après Paï, nous avait pourtant offert deux beaux drames avec L’affaire Josée Aimes puis La femme du gardien de Zoo. Mais le remake live (et raté) de Mulan aurait dû donner l’alerte… Quant aux deux acteurs censés être les opposants à miss Lopez, ils ont une scène à défendre (Garcia Bernal perdu) ou frôle la caricature (Fiennes inexistant). Seul le moins chevronné Omari Hardwick semble y croire et s’investir un minimum. Quant au scénario, à six mains pour écrire un truc aussi basique… Vraiment? Une IA aurait pu le faire gratuitement!

A la limite, il faut avouer que les séquences entre une mère et sa fille qui se découvrent de manière peu commune sont les plus réussies de The Mother. La gamine joue bien et J-Lo est correcte, ce qui aboutit à des séquences aux dialogues assez soignés et quelques moments réussis, presque émouvants. En revanche, les scènes d’action frôlent la catastrophe, entre un grand n’importe quoi invraisemblable et un montage en dépit du bon sens. On a rarement vu des séquences censées être musclées au rythme si indigent. Une véritable catastrophe de laquelle on sauvera juste un carambolage prévisible mais bien exécuté. Attention, pas de quoi s’emballer, la séquence dure à peine deux minutes. Mais sur les quatre moments censés être spectaculaires de cette série B soi-disant de luxe qui dure près de deux longues heures, c’est bien peu tant le reste est nul et filmé avec les pieds. Bref, vous l’aurez compris, c’est à éviter à moins de n’être vraiment pas regardant.

Bande-annonce : The Mother

Fiche technique : The Mother

Réalisation : Niki Caro.
Avec Jennifer Lopez, Joseph Fiennes, Omari Hardwick, …
Photographie : Ben Seresin.
Montage : David Coulson.
Scénario : Misha Green, Andrea Berloff, Peter Craig.
Production : Netflix.
Pays de production : Etats-Unis.
Durée : 1h55.
Genres : Thriller – Drame – Action.
Date de sortie : 12 mai 2023

The Mother : la mère de tous les péchés (cinématographiques)
1.5

Je ne suis pas narcissique : Opening Life

À partir d’un montage d’interviews d’actrices entre promotions et déclarations, Alain Klingler et son interprète Chloé Mons dressent dans Je ne suis pas narcissique avec délicatesse incisive et ironie élégante l’anatomie d’une époque mortifère et aliénée.

Par le jeu spéculaire de l’actrice Chloé Mons (créature à chemin entre Madonna et Barbarella, tour à tour hiératique, énigmatique, tragique, triviale, émouvante, borderline, mutine, sincère, sauvage, explosée, simple et ambivalente, rieuse et complètement cassée ) icône incroyable, récapitulant tous les âges et toutes les femmes, c’est la société du spectacle tout entière dans ses diktats voraces et ses assignations abusives qui se regarde et est auscultée ici.

Comme une parlure tissée de voix tout à la fois étrangères et nôtres, la comédienne Chloé Mons revêt cette peau schizophrène et nous la tend à quelques centimètres d’elle, salle Paradis sur la scène du théâtre du Lucernaire. Le trouble opère et nous questionne.

Ces phrases entendues chez les actrices – phrases que l’on pourrait croire extraites d’une autobiographie ou d’une thérapie analytique – souvent un peu creuses à force d’être répétées ou dévitalisées sur le temps, l’amour, la jeunesse, l’image de soi, l’harmonie intérieure, le déclin du désir des autres ou la propre errance du sien construisent sur le spectateur un effet de miroir étrange, glaçant, perturbant nos propres obsessions.

La parlure-vêture de l’actrice, ce qu’elle en fait et en défait, semblant s’accorder par endroits avec la grande machine à jouir et consommer du capitalisme pour l’instant d’après offrir une déconstruction et bifurcation cinglante de nos tyranniques sociétés. C’est bien l’autopsie d’une époque abusive et cannibale, cherchant toujours la Chair de la nouvelle Jeune Fille, «  même si elle n’est plus jeune, même si elle n’est plus fille » dont le spectacle nous offre la psyché malade.

Par un ingénieux collage de voix off (où se mêlent à la propre voix de Chloé Mons à des fragments d’Isabelle Huppert, de Romy Schneider, de Béatrice Dalle, de Fanny Ardant pour ne citer qu’elles) Alain Klingler accentue la zone d’incertitude surréaliste où se situe « Je ne suis pas narcissique», la subtile lisière entre le vrai et le factice, la réalité, le rêve et la folie : à quoi assiste-t-on ?

Est-ce une actrice qui se confie à son psychanalyste, une Marilyn surexposée et fracassée qui déraille en silence, assise en retrait sur une chaise ? Est-ce au contraire une diva, Lady Gaga en pleine possession de ses moyens qui se grime, falsifie ses pseudo identités d’actrices, échange ses perruques, démythifie ses masques, déroule son tapis rouge et attend seule, droite, silencieuse, face à son public ou face au vide ? 

Le spectacle est beau et dense par ce mystère qu’il nous adresse, ce trouble qu’il laisse en suspens, cette perturbation de nos imaginaires qu’il permet.

Qui est cette femme devant nous, parmi nous qui parle, chante, mime et danse nos solitudes, fêlures et aliénations ? Quelle est cette femme (reviviscence de Gena Rowland dans Opening Night tout autant que de Romy Schneider dans L’important c’est d’aimer) qui consent avec la lucidité et l’ardeur des brûlées à se mettre à nu, cette femme – actrice qui donne l’élan de commencer un acte de courage : celui de s’avancer sur la scène en robe de mariée, de dire un texte magistral, profondément révolutionnaire du collectif Tiqqun, de retourner le mythe de la jeune fille, d’en récuser la cécité et la complicité  avec des communautés terribles, avec des sociétés fétichistes.

Je ne suis pas narcissique écrit par Alain Klingler et Sophie Rockwell, incarné par Chloé Mons se joue au théâtre du Lucernaire jusqu’au 11 juin, c’est une aventure du moi, c’est un divertissement fort, c’est un spectacle révolutionnaire dans l’élégance.

Bande annonce – Je ne suis pas narcissique

La Révole nature, de la vigne au verre : les vignerons nouveaux

Avec La Révole nature, de la vigne au verre (2023), Aline Geller signe son premier long-métrage, financé par sa propre société de production, fondée en 2019. Un documentaire passionnant et inspirant sur le vin naturel et ceux qui le produisent.

Vin et musique font décidément bon ménage ! Déjà, en 2018, parodiant le titre des Clash, Bruno Sauvard rendait hommage au vin naturel tout juste naissant, dans Wine Calling. Emmené par une tonique musique rock, le documentaire, incroyablement euphorisant, rendait compte, en voisin, de l’approche nouvelle pratiquée par de jeunes propriétaires récoltants du Languedoc, entendant faire de leur breuvage autre chose qu’un précipité de produits chimiques. Cinq ans plus tard, la tendance s’est étendue géographiquement et professionnalisée dans sa commercialisation et sa diffusion, allant jusqu’à provoquer certains phénomènes de mode aboutissant à un bouleversement des prix. Mais c’est toujours sur fond de musique très pulsée qu’Aline Geller s’empare à son tour du sujet.

Née le 13 mars 1969, la dame, ancienne juriste, puis galeriste, caviste, et enfin productrice de cinéma, connaît le domaine. Elle ne se cantonne pas dans un territoire, mais sillonne la France, à la recherche de ces vignerons d’exception, souvent aussi hauts en couleurs que leurs vins sont hauts en saveurs. S’ouvrant dans les majestueuses Caves Ackerman, en Anjou, à l’occasion du Salon La Dive, organisé par Sylvie Augereau dans ce magnifique espace troglodyte, le documentaire s’attarde auprès de la figure inimaginable de Patrick Desplats, qui soigne méticuleusement son Domaine des Griottes, puis il vagabonde dans le Beaujolais, à la rencontre de Sylvère Trichard (Domaine Séléné) et Jérôme Balmet, en Auvergne (Jean Maupertuis, Benoît Rosenberger, Vincent Marie), dans la Loire (Jérôme Saurigny), le Jura (Anne et Jean-François Ganevat, Loreline Laborde)… Les cavistes ne sont pas oubliés, qu’ils soient de Paris ou de Clermont-Ferrand.

Par moments visible à l’écran, où elle dialogue avec les vignerons qui l’accueillent, Aline Geller accompagne aussi parfois les déplacements en voix off, d’un commentaire un peu sage, mais qui a le mérite d’être didactique et de permettre une présentation rapide du point de destination. On pense à Journal de France (2012), de Depardon, mais un « journal de France » qui serait centré sur cette viticulture nouvelle… La modération des transitions fait saillir de façon d’autant plus remarquable l’extrême originalité de chacun des interlocuteurs, même si aucun n’atteint le degré d’affinage de l’inénarrable Patrick Desplats… Tous exposent leur parcours, souvent aussi montueux que celui de la réalisatrice, leur découverte puis leur engouement pour le vin nature, sans aucun adjuvant chimique, leur mode de culture (de la vigne puis du vin qui en découle…), et enfin de commercialisation. Un contraste frôlant le paradoxe est fréquemment souligné, entre une aspiration à l’authenticité, à la simplicité, et la flambée des prix qui vient couronner de tels produits, soit du fait d’une exportation assez irrésistible, soit du fait de spéculations échappant totalement au concepteur…

Il n’empêche : loin de ces considérations financières, un bel enthousiasme, de beaux émerveillements traversent ce film, dans lequel Manon Pietrzack, au son, seconde aussi parfois la réalisatrice à l’image. L’amour de ces viticulteurs épris de leur terre, de leur vigne, des plantes sauvages non traitées qui poussent librement, de leur vin, de sa confection, de ceux qui l’apprécient et de l’environnement, cet amour si large et si généreusement embrassant est communicatif ; ou du moins bienfaisant, à l’heure où tant d’hostilité règne. À défaut de discerner totalement la signification d’un tel commentaire, on est séduit, intrigué, touché par l’extase de Jérome Balmet devant l’un de ses vins procurant « une qualité d’ivresse incomparable ». Et l’on ne demande qu’à être convaincu !

Aline Geller explique : « Le film est né de l’envie de ‘mieux’ raconter, de ‘mieux’ partager, de ‘mieux’ susciter l’envie ! ». Au son des crypto-graves d’Albert Kuvezin et de Yat-Kha, on peut estimer que ce documentaire, qui s’adresse autant aux œnophiles qu’aux cinéphiles, atteint son objectif.

Synopsis du film : Hier anecdotique car cantonné à une poignée de vignerons et réservé à une caste de consommateurs initiés, le marché du vin nature se démocratise. Il est dorénavant perçu comme un mode de production et de consommation respectueux de la nature et des hommes. Il suscite de nouvelles vocations et réenchante un monde agricole souvent déconsidéré. Des stars aux pionniers, en passant par les néo-vignerons, La Révole nature part à la découverte de celles et ceux qui font le vin nature d’aujourd’hui.

Bande-annonce : La Révole nature, de la vigne au verre 

Fiche Technique : La Révole nature, de la vigne au verre 

Documentaire de Aline Geller
Genres : Nature, Société
Casting (acteurs principaux) : Sylvie Augereau, Jean-Hugues Bretin, Mouloud Haddaden, Étienne Girardeau, Sylvère Trichard, Patrick Desplats, Jérôme Saurigny, Vincent Marie
Pays d’origine : France
En salle le 10 mai 2023 (France)/1 h 34 min
Distributeur : Urban Distribution

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3.5

Le Principal de Chad Chenouga : au risque de tout perdre

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2.5

Le Principal est le 3e film de Chad Chenouga après le remarqué De toutes mes forces en 2016. Il revient avec un film sur l’école ou plutôt avec un prétexte de film sur l’école pour raconter une course effrénée vers l’excellence dans un système où il faut maîtriser pour gagner. Sabri est justement un homme de contrôle. Principal adjoint d’un collège, en attente d’une mutation, il ne rêve que d’avancer, pour cela, il doit : éloigner à tout prix son frère, faire de son fils un lycéen d’excellence, reconquérir sa femme et surtout ne pas dégringoler l’échelle sociale ! Une obsession qui ne lui laisse pas le choix : il ne doit pas faire de faux pas.

Ne pas sombrer 

Le Principal de Chad Chenouga s’inspire de faits réels rapportés par des enseignants lors d’une avant-première de son précédent film, De toutes mes forces: « deux profs d’histoire, m’ont raconté qu’ils avaient travaillé sous les ordres d’un principal adjoint atypique qui avait trahi sa fonction. Il avait triché en utilisant un corrigé pour son fils qui passait le brevet. Mais comme il était bien noté, l’Académie avait étouffé l’affaire et il avait quand même été nommé principal dans un autre collège » (voir le dossier de presse du film) . Ce qui compte n’est pas tant cette vérité qui doit éclater (même s’ils sont déjà les sujets des deux précédents films du réalisateurs), que la filiation, le désir d’exister, d’être au plus haut et d’entraîner les siens avec soi. En effet, c’est au travers de son lien avec son fils et son frère, mais aussi la principale du collège, que l’on découvre Sabri.

Le réalisateur l’observe, le scrute, comme pour en faire exploser la coquille, l’apparence irréprochable. Les scènes avec le frère, cette volonté de ne pas retourner en arrière, de ne pas dégringoler l’échelle sociale, sont les plus réussies du film. Comme celles, plus irréelles, entre Sabri et la principale, jouée avec fantaisie par Yolande Moreau, où les deux échangent sur des romans, des mots, des sentiments. Sabri se maîtrise, même dans ces instants plus intimes. Pourtant, on voit tout à travers lui, il est le « je » du film, son point de vue domine. Nous avons donc normalement accès à ses sentiments, ses sensations, mais il ne fait que les verouiller.

La prochaine fois je viserai le cœur

Le film est bien interprété (Roscdy Zem est encore une fois impeccable, on pense souvent à son rôle dans Les Sauvages), offre un portrait maîtrisé d’un personnage confronté à une erreur, et d’ un système qui le protège quand il écrase les plus faibles (le frère, une élève…). Or, on peine à voir où Chad Chenouga veut en venir. En voyant la dernière scène arrive, la question qui domine, c’est « et alors ? ». On peine à comprendre le choix du personnage, la mise en scène restant finalement trop à distance de lui, comme pour en épouser la rigueur. Autour de lui, pourtant, les sentiments s’agitent, ceux d’un frère, d’un fils, d’une élève, d’une ex-femme ou même d’un professeur auquel Sabri s’oppose un peu trop fermement. Le film oscille donc entre une plongée clinique, un poil trop froide, dans la tête de Sabri, et des instants de grâce, des moments en duo avec des personnages secondaires subtils, qui offrent du contraste au personnage.

Ecrasé par le désir de ne pas sombrer, de rester droit, Sabri flanche, le système le protège. Une histoire de refoulement, de désir absolu d’intégration, qui doit à tout prix réussir, au risque de tout perdre. La forme légèrement thriller qu’emprunte Le Principal n’est pourtant pas assez appuyée, là encore trop timide. Pourtant, il y a de grandes qualités dans ce film qui évite les clichés et s’autorise même quelques pas de côtés, tout en restant trop sage et lisse pour vraiment nous tenir en haleine jusqu’au bout, comme s’il était dans la retenue.

Le Principal : Bande annonce

Le Principal : Fiche technique

Synopsis : Sabri Lahlali, Principal adjoint d’un collège de quartier, est prêt à tout pour que son fils, sur le point de passer le brevet, ait le dossier scolaire idéal. Mais il ne sait pas jusqu’où son entreprise va le mener…

Réalisateur : Chad Chenouga
Scénario : Chad Chenouga, Christine Paillard
Interprètes : Roschdy Zem, Yolande Moreau, Marina Hands, Jibril Bhira
Photographie : Tristan Tortuyaux
Montage : Pauline Casalis
Production : Why not Production, TS Production
Distributeur : Le Pacte
Date de sortie : 10 mai 2023
Durée : 1h22
Genre : Drame

France – 2022

« Un Américain bien tranquille » : marché de dupes

Les éditions Rimini proposent en combo DVD/BR le long métrage de Joseph L. Mankiewicz Un Américain bien tranquille, dans une restauration de très bonne facture agrémentée d’un long entretien avec l’enseignant et critique au magazine Positif N.T. Bihn.

Bouffée d’oxygène dans le Saigon de 1952, alors sous occupation française. Le Nouvel an chinois anesthésie temporairement les affrontements y ayant cours, chaque camp laissant ses armes et revendications en sommeil pendant que les festivités battent leur plein. L’occasion de gambiller sur les ruines encore fumantes d’une Indochine plongée dans l’abîme. Jusqu’à ce qu’un badaud découvre, à la marge d’une foule exaltée, le corps sans vie d’Alden Pyle, un jeune Américain issu du monde associatif. L’enquête menée par l’inspecteur Vigot le conduira fissa au reporter britannique Thomas Fowler, figure cynique et désabusée tombée sous le charme d’une séduisante autochtone. Aurait-on affaire à un risible crime passionnel ?

Cinéaste littéraire par excellence, Joseph L. Mankiewicz puise dans le roman de Graham Greene de quoi radiographier un jeu de dupes où chacun tente sournoisement d’avancer ses pions. Tirades fusantes et saillies sarcastiques y évoluent de pair pour débusquer l’aveuglement d’un adepte de la « vérité provisoire », le cynisme préludant aux « matricules du concept de stratégie globale » ou encore cette « aide économique » pateline qui pourrait se cacher derrière le geste le plus anodin. Le tableau est d’une léthargie douloureuse : dans cette Indochine défigurée par la guerre et les attentats, les paysans du matin deviennent les assaillants du soir, les forces communistes, sur le qui-vive, réquisitionnent le réseau routier, et les agents sous couverture essaiment en masse.

D’une romance triangulaire, Joseph L. Mankiewicz tire une opposition circonstanciée entre la vieille Europe et les États-Unis, respectivement personnifiés par Thomas Fowler (Michael Redgrave) et Alden Pyle (Audie Murphy), deux prétendants en quête de la même femme (Giorgia Moll). L’un a roulé sa bosse et jette sur le monde un regard froid et désillusionné ; l’autre a tout de l’idéaliste héroïque, jeune premier habité par des convictions humanistes et une affabilité distante. Mais les façades seront bientôt démantelées brique par brique, révélant des natures plus ambiguës qu’il n’y paraît et de basses manœuvres aux incidences funestes, inspirées par la faiblesse amoureuse d’un homme en pleine confusion. En creux : une allusion à la décolonisation et la représentation d’un antihéros tourmenté qui finira par engendrer sa propre perte. Le tout conçu selon un canevas romanesque (trop) classique et mesuré, à l’aide de plans fixes et travaillés, sublimés par la photographie de Robert Krasker, chef opérateur déjà aperçu sur les tournages de Carol Reed, John Ford et David Lean.

Des sous-textes et un contexte particulier

En examinant les différentes strates du film de Joseph L. Mankiewicz, il est tentant d’en mesurer les implications sociopolitiques. On l’a vu, la romance triangulaire peut être interprétée comme une métaphore de la lutte pour le pouvoir que se livrent les forces en présence en Indochine à cette époque – la France, les États-Unis, les mouvements nationalistes et communistes locaux… Cette lutte s’incarne dans les relations complexes, erratiques et parfois trompeuses entre les protagonistes, qui cherchent chacun à défendre leurs intérêts et leurs idéaux, fût-ce au détriment des autres. Le film expose de ce fait les tensions inhérentes aux relations internationales et les dilemmes moraux qui sous-tendent ces individus piqués, parfois malgré eux, de géopolitique.

L’esthétique du film, empreinte d’une certaine froideur et d’une distance critique, renforce le sentiment d’aliénation et d’incompréhension qui caractérise les rapports entre les personnages et leur environnement. Journalistes, agents secrets ou représentants de gouvernements, tous se heurtent à la difficulté de discerner le vrai du faux, la vérité des mensonges, lesquels abondent dans les discours et les récits officiels. Le parcours tragique d’Alden Pyle, admirateur du leader militaire vietnamien Thé, qu’il considère comme la figure du « troisième camp », évoque l’innocence perdue et la désillusion face à la réalité complexe et cruelle du monde ; il implique une critique implicite de l’arrogance et de l’aveuglement idéologique des interventions étrangères et des politiques impérialistes. Sur le plan géopolitique, Alden Pyle symbolise en effet la politique étrangère américaine de l’époque, qui cherchait à lutter contre le communisme et à étendre son influence en Asie du Sud-Est. Derrière « les infinies richesses de la respectabilité et de la jeunesse », Pyle représente, sans toutefois en mesurer les conséquences, les aspects sombres de cette politique, tels que le soutien à des groupes violents et l’indifférence relative aux souffrances des populations locales, qui ont finalement contribué à l’escalade du conflit et à la tragédie de la guerre du Vietnam.

Partiellement filmé au Vietnam, dans un contexte où la guerre froide, la décolonisation et la doctrine de l’endiguement battaient leur plein, Un Américain bien tranquille n’aurait probablement pas pu voir le jour sans l’émancipation à laquelle s’était alors livrée Joseph L. Mankiewicz. L’homme avait déjà établi sa réputation, solide, en tant que réalisateur, producteur et scénariste talentueux, ainsi qu’en adepte des drames et des adaptations littéraires. Il avait connu le succès avec A Letter to Three Wives (1949) et All About Eve (1950), grâce auxquels il fut par deux fois doublement oscarisé, pour la réalisation et le scénario. Producteur via sa société Figaro, Mankiewicz a dû naviguer dans un climat politique tendu pour mettre en branle Un Américain bien tranquille, ce qui a probablement conditionné la retranscription sur grand écran, sous une forme atténuée, des critiques présentes dans le roman de Graham Greene… Cela étant, le long métrage peut être comparé à d’autres films traitant de la politique étrangère et des conflits culturels, dont Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola ou Le Troisième Homme (1949) de Carol Reed, œuvres avec lesquelles il partage une réflexion sur l’impact de l’ingérence occidentale dans les affaires d’autres nations, et qui questionnent les motivations sous-jacentes à ces interventions.

TECHNIQUE & BONUS

Rimini Éditions propose une restauration présentant une qualité d’image plus que convenable malgré quelques faiblesses. Le noir et blanc demeure efficace et se caractérise par de bons contrastes malgré quelques problèmes de luminosité. La version originale du son est claire et précise, avec un bon équilibre général. La version française, en revanche, semble de qualité inférieure, trop compressée et affectée par des bruits de fond.

Un long entretien avec l’enseignant et critique au magazine Positif N.T. Bihn complète l’édition. C’est l’occasion de revenir sur l’insertion de Joseph Mankiewicz à Hollywood, d’abord en tant que scénariste et producteur, puis, à la faveur de la maladie d’Ernst Lubitsch, en tant que metteur en scène. Bientôt triomphant grâce à Chaînes conjugales et Eve, élu à la tête de la Guilde des réalisateurs, Mankiewicz connaît des heurts avec le producteur Darryl Zanuck et cherche à s’émanciper des studios. Mais la liberté après laquelle il court est synonyme de difficultés de financement ; il droit créer sa propre compagnie, Figaro, et endosser une casquette de bailleur de fonds pour mener à bien ses projets, dont Un Américain bien tranquille. N.T. Bihn décrypte le film en revenant sur son tournage, sur sa portée géopolitique, sur la femme appréhendée comme métaphore du pays et des intérêts qu’il suscite, sur la notion de dualité, sur les longues séquences dialoguées visant à expliciter des enjeux complexes ou encore sur le montage, qui s’étendait initialement sur plus de 200 minutes…

Fiche technique

Bande-annonce

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4

« Kate Winslet, la discrète » : analyse de cas

Les éditions LettMotif publient Kate Winslet, la discrète, de Jacques Demange. Le collaborateur à la revue Positif y analyse la filmographie et le jeu d’une comédienne exigeante envers elle-même et dont les performances s’objectivent à l’aune des équilibres qui les sous-tendent.

Grande figure du cinéma contemporain, Kate Winslet est une comédienne à la carrière aussi riche que diversifiée. Née dans une famille d’artistes, elle développe dès son plus jeune âge un goût prononcé pour la scène, qui la mène à intégrer une école de théâtre à onze ans. Cette précocité témoigne d’une passion innée qui a contribué à forger son talent et à nourrir sa détermination. Elle s’est véritablement révélée au grand public avec le succès planétaire de Titanic en 1997. Dès lors, Kate Winslet s’est construite une filmographie impressionnante, collaborant avec des cinéastes auteuristes tels que Jane Campion, Michel Gondry, Alan Parker ou Sam Mendes. Ces collaborations ont permis à l’actrice d’explorer une multitude de registres, consolidant ainsi sa réputation d’interprète polyvalente.

Comme l’énonce Jacques Demange, le style de jeu de Winslet se caractérise par un naturalisme mêlée à une certaine discrétion. Mais la comédienne n’hésite pas à se mettre à nu, au sens propre comme au figuré. Acceptant les défauts de son corps, elle transcende une certaine esthétisation, traduisant ainsi une volonté de vérité et d’authenticité. Elle use volontiers d’objets tels que des lunettes, des cigarettes ou des vêtements pour asseoir son jeu ou pour traduire les évolutions psychologiques de ses personnages. La manière dont elle investit l’espace est également notable. Elle semble souvent enserrée, que ce soit dans un huis clos, le reflet d’un miroir, à côté d’une fenêtre ou d’un acteur masculin qui la domine par sa stature. Ces phénomènes de surcadrage témoignent d’un sens aigu de la composition scénique, où chaque élément contribue à la signification globale.

Dans son oeuvre, Winslet a souvent endossé des rôles dans des films de costume, adoptant diverses nationalités et époques, ce qui témoigne de sa grande capacité d’adaptation et de son aisance à changer d’accent. Ce « caméléonisme », traduit avec justesse par l’auteur, accentue son habileté à s’immerger dans ses rôles, en faisant preuve d’une empathie profonde pour ses personnages. Cependant, son approche du jeu d’acteur n’entretient que des rapports ambigus avec la méthode Stanislavski. Si elle déploie un jeu volontiers intériorisé, souvent juste et à hauteur de ceux qu’elle incarne, elle cherche aussi à maintenir une certaine distance avec ses personnages. Ces équilibres subtils, sur lesquels Jacques Demange revient abondamment, conditionnent son jeu et la construction de ses rôles.

Un autre aspect intéressant de sa carrière est la manière dont elle est souvent perçue à travers le regard subjectif d’un autre, comme dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind et Romance and Cigarettes, ou même à travers un cadre redéfini, comme dans Neverland. Ces choix de mise en scène, procédant par une forme de dépossession, influent sur l’interprétation de ses personnages et la perception que le spectateur a d’eux. Il en va de même pour la représentation d’actions et de gestes anodins, qui joue un rôle crucial dans l’appréhension de ses rôles. Quand elle campe un personnage, Kate Winslet le fait par le menu et le tisse fil par fil, notamment par le truchement des actions les plus banales. L’analyse de la décomposition, de son jeu tactile ou de ses performances physiques à laquelle s’adonne l’auteur révèle une comédienne qui excelle dans l’art du détail. Sa capacité à transmettre une émotion, une intention ou une évolution de caractère à travers des gestes simples, tels qu’un regard, une intonation ou un mouvement subtil, renforce la complexité et la profondeur de ses personnages.

Ces performances physiques et tactiles sont d’autant plus intéressantes à observer dans les rôles où le corps de Winslet entre en mouvement ou en interaction avec l’environnement. Chaque geste peut devenir un outil de narration, ajoutant une couche supplémentaire à la personnalité du personnage. Confrontée à des scènes nécessitant une grande intensité émotionnelle, la comédienne a su démontrer son aptitude à exprimer une large palette d’émotions, à la fois nuancées et vibrantes, témoignant d’une grande maîtrise de l’art dramatique. Et si elle plonge au cœur de l’âme de ses personnages, elle ne le fait jamais à corps perdu, puisqu’elle conserve une distance nécessaire pour transmettre leurs émotions avec précision et authenticité.

Kate Winslet, la discrète fait état d’une actrice dont le talent et la versatilité demeurent indéniables. Son dévouement à la vérité de ses personnages, son habileté à naviguer entre les époques et les accents, ainsi que sa maîtrise du langage corporel font d’elle une comédienne-phare dans l’industrie du cinéma. Revenant abondamment sur les techniques de jeu de Winslet et sur ses choix de films, Jacques Demange livre, de manière structurée et soupesée, une collection d’observations fines, sondant ensemble l’essence de ses rôles.

Kate Winslet, la discrète, Jacques Demange
LettMotif, février 2023, 234 pages

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4

« Petites leçons de diplomatie » : de la puissance et de ses circonstances

Les éditions Autrement publient Petites leçons de diplomatie, de Frédéric Encel. Le docteur en géopolitique y scrute l’actualité internationale et l’histoire récente pour dévoiler les dessous diplomatiques du pouvoir.

Petites leçons de diplomatie propose une analyse de surface des enjeux géopolitiques actuels et récents. Frédéric Encel met l’accent sur l’importance de la géographie, qui peut être source ou catalyseur de tensions, il souligne le rôle crucial de la diplomatie dans la réduction du nombre de conflits, il s’épanche sur les notions d’alliance, de contournement, d’obstruction, de soft power, de proximité géo-culturelle, tribale ou religieuse.

Parmi les nombreuses « leçons » délivrées dans cet opuscule, l’une met en lumière la nécessité de ne jamais sous-estimer son adversaire et déconseille de se laisser griser par des victoires passées. Il suffit, pour le comprendre, de se remémorer l’attitude des Israéliens en 1973 ou celle, plus proche de nous, des Arméniens face à l’Azerbaïdjan. L’invasion de l’Ukraine par la Russie poutinienne en est une autre démonstration. Non seulement le Kremlin a minimisé la force et la volonté de son adversaire, mais il n’a pas réussi à entraîner d’éventuels alliés dans le conflit et a conduit les Européens à s’unir contre lui.

Frédéric Encel évoque ensuite les retraits tactiques qui permettent des avancées stratégiques, en citant l’exemple de la Russie dans la guerre civile syrienne. Il explique comment le Kremlin a tenté de préserver ses intérêts à Damas sans soutenir ouvertement le régime de Bachar el-Assad, et la manière dont les diplomates russes ont géré l’affaire des gaz neurotoxiques, en proposant un retrait coordonné permettant aux Américains de sauver la face – la fameuse « ligne rouge » – et à son allié alaouite de s’en tirer à bon compte. Il souligne cependant que la reculade de Washington au cours de cet épisode a pu semer le doute sur sa réelle volonté à intervenir. De quoi encourager indirectement d’autres régimes dictatoriaux à perpétrer des crimes massifs ?

Petites leçons de diplomatie identifie trois attributs nécessaires à l’établissement de la puissance : la diplomatie, la force brute et l’ingénierie. Il explique comment la France, bien qu’elle ne soit pas à la pointe dans ces trois domaines, a réussi à maintenir son influence, notamment africaine, grâce à un réseau de diplomates suffisamment vaste et actif. Concernant la Turquie, l’auteur pointe des échecs internationaux flagrants et répétés, tant vis-à-vis des voisins proches (le « zéro conflit ») que dans la volonté de s’ériger en puissance régionale et pan-musulmane. Il s’intéresse ensuite à l’impérialisme, et notamment à celui des anciens pays colonisés (dont la Libye de Mouammar Kadhafi ou la Syrie des Assad), et analyse plus avant la position de la Russie qui, malgré ses ressources énergétiques importantes, son immense territoire, son authentique force armée et les discours martiaux de son président, ne parvient pas à vaincre une armée bien plus modeste située… à ses frontières.

Le Qatar est un autre sujet d’étude pour l’auteur. Ce petit pays utilise des outils de soft power comme la Coupe du Monde de football, l’entregent auprès des Frères musulmans ou la chaîne télévisée Al Jazeera pour renforcer son influence. Le conflit de la guerre civile au Rwanda permet de mettre en exergue l’inaction des gouvernements occidentaux et de souligner que, souvent, rien n’est pire que de laisser une situation se dégrader. Et Frédéric Encel poursuit son tour d’horizon en évoquant les forces d’obstruction ou de délégitimation morale, cette fois en prenant pour exemple la position de la France à l’ONU contre l’invasion de l’Irak.

Dans Petites leçons de diplomatie, Frédéric Encel ne propose pas tant un manuel théorique de géopolitique qu’un chapelet d’événements offrant un cadre d’analyse circonstancié de la géopolitique contemporaine. En explorant les échecs et les réussites de divers acteurs internationaux, il suggère que la compréhension des dynamiques et stratégies géopolitiques demeure essentielle pour avancer ses pions dans un monde de plus en plus complexe.

Petites leçons de diplomatie, Frédéric Encel
Autrement, mai 2023, 224 pages

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3.5

La seconde partie de « Tony, l’enfant des rivières » paraît aux éditions Delcourt

Elsa Krim et Fred Campoy remettent le couvert avec la deuxième partie du diptyque Tony, l’enfant des rivières, revenant sur la carrière de Tony Estanguet, triple champion du monde de canoë monoplace et président du Comité d’organisation des JO de Paris 2024.

Source d’émotions intenses, incubateur de détermination, résilience et abnégation, le sport a profondément façonné Tony Estanguet, triple champion du monde de canoë monoplace et président du Comité d’organisation des JO de Paris 2024. Son histoire sportive est profondément liée à sa famille. Son père, qui fut son premier coach, et ses frères, autant modèles que rivaux, l’ont fortement influencé et l’ont conduit à se dépasser. C’est ainsi notamment qu’enfant, il rêvait d’égaler leurs performances et était frustré de ne pas pouvoir les suivre en raison de son jeune âge.

Les deux tomes de Tony, l’enfant des rivières montrent comment ces expériences ont modelé Tony Estanguet. Les auteurs, Elsa Krim et Fred Campoy, explorent le parcours et la psyché du sportif, retraçant chaque étape itinérante, depuis l’initiation au kayak jusqu’à sa rivalité avec Michal Martikán, en passant par ses duels face à son frère Patrice et l’échec des Jeux Olympiques de Pékin. Alors qu’il remporte, en 2006, le titre de champion du monde à Prague, devant son éternel rival Martikán, Tony Estanguet est ensuite désigné comme porte-drapeau français à Pékin en 2008 mais échoue précocement, en demi-finale, perdant ainsi tout espoir d’un troisième titre olympique consécutif. Il s’ensuit une longue période de doute, parfaitement restituée dans l’album, au bout de laquelle il reprendra la compétition avec un nouvel entraîneur, Sylvain Curinier.

Leur objectif est clair : performer aux JO de 2012 et, pourquoi pas, compléter une armoire à trophées déjà bien garnie. Devenu champion d’Europe en 2011 à Seu d’Urgell, il remporte quelques mois plus tard un tant attendu troisième titre olympique à Londres, devenant le premier français triple champion olympique en individuel et dans la même discipline. Entretemps, il avait pourtant dû faire face à la disparition de son père et à la nécessité d’appréhender sous un jour nouveau le canoë, signifiant pour lui de renouer avec le plaisir et la liberté et d’être moins focalisé sur le contrôle et la compétition. Le 29 novembre 2012, à 34 ans, Estanguet annonce sa retraite sportive lors d’une conférence de presse à Pau.

Ce second tome de Tony, l’enfant des rivières permet de creuser plus avant les intrications familiales et sportives. Certains flashbacks montrent par exemple la ferme de son grand-père, amoureux de la terre n’ayant jamais pris le moindre jour de congé, et déjà dépositaire d’un sens du sacrifice et de l’effort qui caractérisera des années plus tard Tony Estanguet. L’importance du mental dans la performance sportive est également très bien mise en scène par Elsa Krim et Fred Campoy. Quand les entraînements sont si intenses et la préparation tellement méthodique, l’état d’esprit peut parfois, seul, faire la différence et acter la réussite ou l’échec d’un athlète.

Tony, l’enfant des rivières (seconde partie), Elsa Krim et Fred Campoy
Delcourt, avril 2023, 64 pages

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3.5

« Les Vies de Charlie » : liés à travers le temps

Les éditions Dupuis publient Les Vies de Charlie, du scénariste Kid Toussaint et de la dessinatrice Aurélie Guarino. En s’intéressant à un employé affecté au recyclage des corps de défunts, ils façonnent un monde fantaisiste gorgé de surprises et de sensibilité.

Enveloppée dans les brumes d’un univers poétique et onirique, où l’irréel et le réel tendent à se confondre, la fresque graphique Les Vies de Charlie s’érige en œuvre singulière, où l’inventivité le dispute à la tendresse. Fruit d’une collaboration entre le scénariste Kid Toussaint et la dessinatrice Aurélie Guarino, l’album dépeint un monde hors du temps, où les couleurs désaturées créent une atmosphère éthérée, à l’image de ces entités pas tout à fait disparues qui errent au sein d’étranges antichambres de l’au-delà.

Les dessins d’Aurélie Guarino insufflent à l’ensemble une qualité visuelle rarement égalée. La dessinatrice s’inspire ouvertement du Metropolis de Fritz Lang dans sa représentation de l’oppression urbaine, ou des films de Frank Capra quand il s’agit de mettre en scène Charlie. Son travail graphique s’accorde parfaitement au propos général de l’album, où l’écho des vies passées résonne dans le présent, sans que les principaux concernés s’en rendent forcément compte.

La vie des employés de Recycle & Ternel est rythmée par les injonctions d’une horloge omnipotente, dont les appels souvent absurdes renvoient indirectement aux univers kafkaïens ou aux dystopies orwelliennes. Charlie, protagoniste central de cette fable sur la vie et la mort, incarne la bonté, la générosité et la prévenance dans un monde étrange. Mais son existence est pourtant marquée par une solitude persistante et des collègues toujours prompts à décliner ses invitations répétées.

Au fil des pages, Kid Toussaint et Aurélie Guarino dévoilent les mécanismes de la mort, dans un univers fantastique où les âmes sont inextricablement liées à travers les époques. Les notions de karma, de récompenses et de punitions sont explorées à demi-mot, tandis que les religions se voient abordées avec une ironie mordante, en évoquant les tactiques grotesques et absurdes employées pour attirer les fidèles en quête d’un ticket vers le paradis. Le récit est en outre émaillé d’une romance délicate, révélée dans la deuxième partie de l’album, avec un amour qui transcende le temps et les frontières de la vie et de la mort.

Le personnage d’Eleonor apporte une touche de fragilité et de vulnérabilité à un univers déjà riche et inventif. Les dysfonctionnements conjugaux et familiaux liés à sa personne se dévoilent peu à peu, renforçant l’intensité romanesque et émotionnel du récit. Les Vies de Charlie soulève en filigrane des questionnements universels, qui touchent le tréfonds de l’être : qu’est-ce qui nous lie les uns aux autres ? Quelle est notre raison d’être ? Et quelle est la finalité de notre passage sur Terre ? Autant de questions existentielles qui font écho à la quête de sens que mène Charlie tout au long de son périple initiatique.

Kid Toussaint et Aurélie Guarino ont su tisser avec brio une histoire riche en émotions et en réflexions, le tout servi par des propositions graphiques somptueuses et captivantes. Leur capacité à transcender les genres et les codes narratifs, en touchant à la fois au drame, au fantastique et à la dystopie, contribue à la réussite d’un album d’une grande sensibilité.

Les Vies de Charlie, Kid Toussaint et Aurélie Guarino
Dupuis, avril 2023, 128 pages

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4

Tōru Takemitsu : la quête d’un langage universel

Les influences de Tōru Takemitsu sont très variées. Il a, tout au long de sa vie de compositeur, tenté d’allier tous les sons qui lui parvenaient en une fusion que l’on pourrait qualifier de cosmique. L’humanisme, le silence, la nature et l’art étaient parmi ses sources d’inspiration les plus précieuses.

Depuis 1868, date marquant le début de l’ère Meiji et symbolisant son entrée dans la modernité, le Japon a cherché à se positionner par rapport à l’Occident, oscillant entre intégration de la culture occidentale et protection de la tradition nationale, et ce, jusqu’à peu de temps après la Seconde Guerre Mondiale.

Avant d’être reconnu comme l’un des compositeurs de musiques de films japonais les plus importants, Tōru Takemitsu était un avant-gardiste apprécié dans les cercles intellectuels japonais des années 50, aussi bien influencé par le jazz que par Claude Debussy, Erik Satie, Olivier Messiaen qu’Edgar Varèse ou encore l’École de Vienne (Alban Berg, Anton Webern, Arnold Schönberg). C’est donc d’abord l’Occident qui l’a attiré, la guerre ayant provoqué chez lui un profond rejet de sa propre culture. Alors que la culture occidentale, et spécifiquement américaine, était, à ce moment-là, totalement proscrite au Japon, le jeune Takemitsu, découvre au sortir de la guerre la célèbre chanson Parlez-moi d’amour interprétée par Joséphine Baker qui l’impressionne profondément et dont il parlera encore avec émotion à la fin de sa vie. Ce n’est que progressivement, et grâce à John Cage, qu’il va se réapproprier les codes de la culture japonaise pour effectuer une synthèse qui sera au final proprement révolutionnaire.

En parallèle à ses compositions de musique classique, il a, dans un premier temps pour des raisons pécuniaires, créé des musiques de films. Cependant, au fur et à mesure qu’il atteignit son indépendance financière, il devint plus sélectif, lisant souvent des scripts entiers avant d’accepter de composer la musique, et examinant plus tard l’action sur le plateau, respirant l’atmosphère du film pour concevoir ses idées musicales.

Takemitsu attachait la plus grande importance à la conception du film par le réalisateur ; dans un entretien avec Max Tessier, il explique que « tout dépend du film lui-même … J’essaie de me concentrer le plus possible sur le sujet, pour pouvoir exprimer ce que le réalisateur ressent lui-même. J’essaie de prolonger son ressenti avec ma musique. »

Très vite, il accordera une grande importance à ses compositions de bandes originales pour finir par travailler avec tous les réalisateurs japonais marquants de son époque, composant de la musique pour pas loin de cent films sur une période de quarante années (1956-1995), démontrant ainsi toute l’importance que revêtait cet aspect de son inspiration.

Pour mieux comprendre ses recherches musicales, il est intéressant de passer en revue quelques unes des partitions les plus significatives de son abondante filmographie.

Il s’est d’abord tourné vers la composition de longs-métrages lorsqu’il a été chargé d’écrire la partition à la guitare du film de Ko Nakahira, Crazed Fruit (1956). Ce n’est que quelques années plus tard, cependant, lorsque son ami Hiroshi Teshigahara lui demande de composer la musique de son premier court-métrage José Torres (1959), que la carrière cinématographique de Takemitsu commence vraiment.

Mais sa première contribution remarquable ira pour Masaki Koyabashi et son film Hara-Kiri, fructueuse collaboration qui se poursuivra jusqu’en 1985, Takemitsu écrivant les partitions pour tous les films importants de Kobayashi. Pour ce film, tout est construit sur les oppositions entre lumière et ombre, simplicité et chaos, silence et son. Ce sera aussi la première fois qu’il donnera une place importante à un instrument traditionnel japonais, le biwa, sorte de luth japonais.

L’interaction entre son et image joue un rôle essentiel dans l’esthétique du film, le son ponctuant des moments charnières. L’utilisation minimaliste de la musique est ainsi parallèle à la sobriété de l’architecture ; les cliquetis fréquents des sabres, le son d’un éventail qui se replie et les accords du biwa créent toute une typographie acoustique ; la cacophonie de rythmes, proche du théâtre Kabuki, ponctuant de manière saisissante la chorégraphie des combats. Le point d’orgue est atteint dans le duel des deux samouraïs dans la plaine : le vent alternant entre bruissement et hurlement, l’ondulation conséquente des herbes, la brume, les nuages tourbillonnants combinées à la chorégraphie stylisée des guerriers. L’ensemble est sublimé par le grattage, la frappe et le trémolo du biwa, donnant à cette scène une forte tension dramatique.

L’écriture de Takemitsu reflète sa fascination et ses interrogations sur les concepts esthétiques de la musique traditionnelle japonaise. Elle frappe également par sa recherche chorégraphique et musicale entre immobilité et mouvement. Cette manière d’instiller l’inaction dans l’action nous éclaire ainsi sur le système rythmique japonais appelé ma où l’accent est mis sur l’importance du silence par rapport aux sons.

Il faut ici évoquer par une citation du compositeur Yoshihisa Taïra l’importance que revêt cette utilisation particulière du silence dans l’œuvre de Tōru Takemitsu, un concept japonais du silence qu’il faut différencier de celui du monde occidental :

Est ma par exemple l’espace vide entre deux piliers. Ce ma tire son importance du fait qu’il lie deux choses, que dès lors on ne peut plus dissocier. C’est ce vide vivant qui donne sa signification aux piliers. Autrement dit, l’espace où il n’y a rien vivifie les choses aux alentours.

La compréhension de ce concept ma permet ainsi de mieux apprécier à sa juste valeur l’œuvre musicale du compositeur.

Il continue, deux années plus tard, de télescoper son et image pour La Femme des sables de Hiroshi Teshigahara. La musique y exprime trois états du sable différents : la tension entre immobilité et mobilité, l’écoulement et l’écroulement. Son intention est de capturer le caractère du sable comme personnage, et non comme paysage. Les cordes se font tour-à-tour incisives et distendues, glissant d’une note à l’autre, installant une dramaturgie par moments épique. On assiste à une véritable collision entre son et image. La tension psychologique de l’emprisonnement (symbolisé par une maison engloutie continuellement par des dunes de sable) se renforce de sons d’instruments modifiés, déformés. L’effet cauchemardesque est renforcé par l’incrustation en contrepoint de sa musique dans les images. Takemitsu nous emmène ainsi progressivement, de manière efficace, dans des contrées inexplorées de l’inconscient, entre rêve et réalité, aux frontières de l’indicible.

Cette même année 1964, il crée la musique pour un autre chef d’œuvre, Kwaidan, retrouvant donc pour la seconde fois le réalisateur Masaki Kobayashi. Pour ce film, il a voulu créer une atmosphère de terreur, les silences entrecoupés de lignes de shakuhachi (flûtes japonaises) tordues ou de bruits fantomatiques créant une tension effrayante. Il privilégie également des sons de bois fendu, gratté, cassé, des voix de style nô, ainsi que le son d’un biwa joué avec férocité pour renforcer ce climat perturbant et angoissant. L’utilisation efficace de sons concrets et d’instruments traditionnels, la non-synchronicité entre image et son pour instiller des sentiments d’horreur dans le public et l’accent mis sur le silence sont les trois caractéristiques qui font que Kwaidan exercera un impact durable sur l’esthétique des musiques de films d’horreur.

Dodes’Kaden est la première collaboration de Takemitsu avec Akira Kurosawa, en 1970. Pour ce film, il crée plusieurs orchestrations, plusieurs ambiances à partir d’un thème central exprimant l’innocence d’un jeune personnage dont le rêve est de devenir conducteur de tramway. Le thème est simple, enfantin et mélodieux. Probablement la musique la plus accessible et populaire que le compositeur ait produite.

Mais c’est surtout grâce à sa seconde collaboration avec Kurosawa, quinze ans plus tard, qu’il marque les esprits du monde occidental. En effet la musique de Ran fait la synthèse des multiples influences qui traversent Takemitsu, aussi bien celles héritées de la tradition nippone que celles des cultures occidentales. La réalisation du film dure huit années et bénéficie dès lors d’une très longue période de maturation. Le projet musical n’a de cesse d’évoluer durant toute cette période, Takemitsu s’y investissant totalement et comme à son habitude y travaille dès l’écriture du scénario, ayant de longues discussions avec le réalisateur. Une fois le film entamé, il se rend régulièrement sur les lieux du tournage tout en visionnant les rushes le plus souvent possible. Au niveau musical, une grande importance est donnée aux sons de la nature, ils sont souvent amplifiés afin de par exemple refléter la raison qui vacille du Seigneur Hidetora, le son étant dans ce cas transformé en une matière stridente et agressive. Un autre exemple significatif d’implication est la divergence qu’il existe un moment entre Kurosawa et Takemitsu : au départ, le compositeur ne veut utiliser que des voix humaines stylisées, que des cris et des gémissements durant les scènes de combats. Initialement d’accord, Kurosawa devient cependant au bout des huit années obsédé par le son de Gustav Mahler. Le désaccord était profond entre eux, mais comme la décision revient toujours au réalisateur, Takemitsu s’est plié à ses exigences, et a fini par admettre que le résultat lui convenait.

Tout cela démontre la rigueur, mais aussi la souplesse de Tōru Takemitsu, deux aspects de son caractère qui se reflètent, bien sûr, dans ses compositions musicales.

Qu’il s’agisse de jazz, de musique traditionnelle japonaise, de post-sérialisme, de grandeur symphonique ou d’inventions électroacoustiques, toutes les facettes esthétiques de ce compositeur nous démontrent que la fusion qu’il applique, loin d’être superficielle, tend vers une universalisation de toutes les cultures, sans réelle démarcation entre elles.

Quand il déclarait souhaiter posséder le corps d’une baleine et nager dans un océan qui n’a ni Ouest, ni Est, tout en créant une musique en communion avec la nature, il ne faisait qu’exprimer son désir d’harmonie cosmique. À nous d’écouter ses œuvres et d’estimer s’il y est parvenu.

Article écrit par pIOtr AAkOUn

Temps mort : un drame carcéral poignant et humain

En traitant la thématique des jours de permissions, la réalisatrice Ève Duchemin nous plonge avec Temps morts dans un douloureux pan de l’univers carcéral. Ou, par le biais de trois portraits distincts, elle parvient à mettre en avant les douloureuses conséquences d’un séjour en prison et des difficultés de réinsertion. Certes, le tout possède des facilités et autres défauts d’écriture, mais l’ensemble se révèle être une œuvre déchirante et avant toute chose humaine.

Synopsis de Temps mort : Pour la première fois depuis longtemps, trois détenus se voient accorder une permission d’un week-end. 48h pour atterrir. 48h pour renouer avec leurs proches. 48h pour tenter de rattraper le temps perdu

Cela serait la solution de facilité de devoir comparer Je verrai toujours vos visages et le film qui nous intéresse ici, Temps mort. Et ce même si un bon mois sépare leur date de sortie respective. En effet, les deux titres abordent la même ambition : celle de plonger le spectateur dans un pan de l’univers carcéral. Non pas pour nous faire vivre ce qu’est la détention de manière viscérale – des titres comme Un Prophète l’ont très bien fait avant. Mais pour mettre en évidence les lourdes conséquences que peuvent induire un séjour en prison, et donc un crime. Sur la vie d’un détenu, quel que soit le crime dont il doit assumer la peine, et les dommages collatéraux que cela entraîne. Sur les victimes et les proches. Néanmoins, si Jeanne Herry évoquait tout cela par le prisme de la justice restaurative, la réalisatrice belge Ève Duchemin préfère traiter le sujet d’une toute autre manière. Et pour cause, avec son tout premier long-métrage de fiction – ayant plusieurs documentaires à son actif –, la cinéaste s’intéresse ici aux jours de permissions. Ces instants de liberté qui offrent à certains prisonniers l’occasion de commencer une réinsertion sociale et personnelle, le temps de quelques jours. Et qui peut se révéler difficile pour certains. C’est ce que Duchemin s’engage ici à mettre en avant. Et autant dire qu’elle y parvient grâce à une œuvre pour le moins poignante et intelligente.

Première force du long-métrage : son écriture. Afin de brasser divers thèmes et conséquences, la réalisatrice nous livre avec Temps mort le portrait de trois hommes bien distincts. À commencer par Colin, dont la permission permet d’évoquer l’ivresse de la libération mais aussi le risque de retomber dans la récidive à cause d’un cadre peu recommandable – ses fréquentations, une bande de dealers qui ont su éviter la prison contrairement à lui. Puis vient Anthony, un dépendant aux drogues et à l’alcool qui doit subir les dommages de son incarcération – devant suivre un traitement médicamenteux, pour supporter l’isolement et le confinement de sa détention. Et enfin Julien, un vétéran – 20 ans d’enfermement – qui doit faire face à la difficulté de retrouver du travail et des interactions sociales. Trois parcours, trois personnalités différentes mais mises sur un même pied d’égalité. Qui doivent subir leurs problèmes respectifs mais aussi communs. Comme la difficulté de retrouver un équilibre familial, de se faire pardonner ou accepter comme tel. De se dégager d’une image qui les rend pathétique aux yeux de leur entourage. Ou même de se sortir d’un état ô combien bridé, aussi bien sexuel que relationnel. C’est ainsi que se présente Temps mort : le destin de trois personnages vus non pas comme des monstres mais comme des êtres humains aux pesantes fêlures. Dont jamais les crimes ne seront racontés en détails, voire évoqués. Et pour lesquels nous ne pouvons qu’éprouver une profonde empathie.

Certes, l’ensemble n’est pas sans défauts, et notamment l’écriture. En effet, nous pourrions par exemple reprocher à Temps mort bon nombre de facilités, de raccourcis. Comme cette idée de prendre trois détenus d’une même prison, sans que ce détail scénaristique n’apporte quoi que ce soit niveau narration. Au contraire, les personnages pourraient provenir de prisons différentes que cela ne changerait strictement rien au titre. Même, il serait parti sur cette base, cela lui aurait permis d’aborder d’autres thématiques non moins intéressantes. Suivre une femme sortant de détention, par exemple. Montrer le cheminement d’une détenue devant renouer avec ses enfants et trouver sa place dans une société où être une femme est déjà une épreuve. Sans pour autant tomber dans du féminisme pur, traiter ce point de vue aurait pu apporter un petit plus à Temps mort. Autre facilité des trois intrigues : leur fatalité. Si l’histoire de Colin est celle qui se finit la moins douloureusement, il plane sur le film une ambiance pesante. Comme si chaque cas était aussi difficile que ceux qui nous sont présentés ici. Suivre en parallèle une permission plus légère aurait, quant à elle, pu donner un comparatif plus nuancé et moins éloigné de la vérité. Car franchement, il est impossible de croire que la réinsertion de certains détenus ne se déroule pas sous de meilleures circonstances. Pour un résultat beaucoup plus encourageant.

Mais malgré ces défaillances d’écriture, impossible de rester de marbre devant ces trois portraits. D’une part parce qu’ils sont racontés avec énormément de soin et de passion, Ève Duchemin ayant pris 5 ans à écrire leur parcours respectif. De l’autre, cette dernière s’est également investie pour nous faire vivre leur vécu et celui de leurs proches. En s’entourant déjà de comédiens prestigieux (Karim Leklou, Issaka Sawadogo, Jarod Cousyns…) qui offrent de remarquables prestations. Mais également en abordant une mise en scène toute en simplicité. Une mise en scène qui ne tombe jamais dans les artifices de réalisations (musique à outrance, effets tape-à-l’œil, montage stylisé…) et qui surligne ainsi la finesse de ses trois récits. Nous offrant pour le coup une œuvre déchirante et humaine, qui saura toucher le spectateur en plein cœur.

Encore une fois, il est facile de comparer Temps mort à Je verrai toujours vos visages. Et même s’il n’a pas le prestige de ce dernier – entendre par là un casting de têtes connues, comme Adèle Exarchopoulos, Gilles Lellouche ou encore Élodie Bouchez – ni une écriture parfaite, la première fiction d’Ève Duchemin n’en démérite pas moins. Au contraire, elle demande à ce que nous nous attardions dessus, tout en témoignant du talent d’une réalisatrice ô combien passionnée.

Temps mort – Bande-annonce

Temps mort – Fiche technique

Réalisation : Ève Duchemin
Scénario : Ève Duchemin
Interprétation : Karim Leklou (Anthony Bonnard), Issaka Sawadogo (Julien Hamousin), Jarod Cousyns (Colin Elajmi), Blanka Ryslinkova (Annie Bonnard), Johan Leysen (André Bonnard), Babetida Sadjo (Édith), Hassiba Halabi (Souad Elajmi), Diego Murgia (Thomas Bonnard) …
Photographie : Colin Lévêque
Décors : Luc Noël et Perrine Rulens
Costumes : Magdalena Labuz
Montage : Joachim Thôme
Musique : Fabien Leclercq (Le Motel)
Producteur : Annabella Nezri
Maisons de Production : Kwassa Films et Les Films de l’Autre Cougar
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  03 mai 2023
Belgique, France – 2023

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3.5

Dernière nuit à Milan : départ anticipé

En l’amour comme à la guerre, tous les coups sont permis dans cette Dernière nuit à Milan, où un policier prend le risque de bouleverser tout ce qu’il a accumulé en 35 ans de loyaux services. Un thriller italien d’une grande efficacité et d’une grande intensité.

Après nous avoir invité dans la demeure de Pablo Escobar, que l’on double d’une relation sentimentale interdite dans Paradise Lost, Andrea Di Stefano s’est rapproché d’un autre cartel de la Grosse Pomme avec The Informer. Il n’est donc pas étonnant de le voir prolonger ce genre d’univers, où la petite poignée de personnages qu’il développe forme une communauté très complexe. Rien n’est unilatéral dans les relations et c’est à présent dans la peau d’un policier, à la veille de sa retraite, que le cinéaste renoue avec le sentiment qu’une cité comme Milan peut aspirer les fonctionnaires les plus honnêtes, s’il en existe encore.

La ligne de conduite

L’ancienne capitale de l’Empire romain trouve une impulsion électro-musicale terrifiante dès l’ouverture, ce qui sert d’adrénaline au spectateur que l’on invite pour une nuit blanche. La partition de Santi Pulvirenti superpose ainsi le souffle de Franco Amore au nôtre, de quoi prendre la température dans des conditions extrêmes. Les ténèbres s’abattent sur tout le monde et chacun tentera, à sa manière, de puiser de l’espoir dans le peu de lumière artificielle que la ville puisse donner, en échange de lourds tributs.

Un homme droit, la colonne vertébrale de l’exemplarité, Franco incarne ce modèle d’agent de l’ordre old school jusqu’à ce qu’une opportunité s’offre à lui. 35 ans de carrière sans avoir à appuyer sur la gâchette et une étroite collaboration avec une organisation chinoise, autant dire que le faux sourire du héros en dit long sur ce qui l’attend dans sa dernière virée. À ce titre, Pierfrancesco Favino joue de son physique et ne dégage pas de doute quant à son personnage, un peu naïf, confiant et surtout éperdument amoureux de son épouse Viviana (Linda Caridi), centrale au récit. Le double sens du titre original confond Franco et cette idylle, qui vont être mis à rude épreuve, alors qu’un simple convoyage dérape dans un tunnel.

On s’appuie alors sur le flashback, tel un sas de décompression, afin de comprendre toute la détresse du policier, fraîchement revenu d’un jogging, avant de rejoindre une fête pour son départ anticipé. La célébration sera de courte durée et il faudra passer par autant d’éléments qui convoquent l’exercice de style qui peut rappeler un certain Michael Mann (Collatéral, Heat, Manhunter), jusqu’à déboucher sur une touche plus hitchcockienne, à la croisée des polars des années 70.

Pour l’amour du crime

Le vertige de l’intrigue réside dans tous les enjeux dont souffrent les autorités milanaises, dont la maigre reconnaissance pousse vers la corruption et donc vers des activités peu légales. C’est l’orgueil d’un mari qui est alors frappé par ce constat, tandis qu’il peine à finaliser son discours de retraite. Les jours qui précèdent cette dernière nuit de service nous dévoilent ainsi toutes les relations qui vont se briser par la suite, un fait inhérent aux films de braquage.

Lorsque Cosimo (Antonio Gerardi) renifle le pactole, les ficelles de la manipulation prendront suffisamment d’épaisseur pour que Franco dégringole de son piédestal. L’image qu’il projetait dans histoire n’est plus qu’une illusion et tout est à refaire en l’espace d’une nuit interminable. Cela transforme ainsi les sacrifices de Franco et de sa femme en un remords qui viendra interroger leur légitimité comme victimes et justifier leur fuite comme une nécessité. La clé du thriller tient alors dans les réactions de chacun, dans sa manière de mesurer le risque et de préserver une intégrité qui s’effrite à vue d’œil.

Qu’est-ce qu’un coup de foudre, si ce n’est un sentiment incontrôlable et irréversible ? Le long-métrage y répond avec une relecture de Bonnie and Clyde (1967), deux amants dont la culpabilité les mènera à leur perte. La photographie de premier ordre de Guido Michelotti sublime les instants de doutes du nouveau duo. Cette note d’attention à leur égard émane d’un respect pour ces êtres mutilés par une administration passive et corrosive. Les échecs de promotion en témoignent, car ce n’est plus la bonne conduite que l’on récompense, mais bien les plus opportunistes, quels qu’ils soient, bons ou mauvais, amis ou collègues, maris ou amants.

Précédemment découvert lors d’une séance spéciale à la Berlinale, Dernière nuit à Milan patiente dans les placards depuis qu’il a électrisé l’ouverture de la dernière édition de Reims Polar. Andrea Di Stefano parvient à trouver le bon ton, pour que ce labyrinthe psychologique d’une nuit, bien que la trajectoire soit prévisible, gagne en efficacité à la force de ses personnages et d’une narration fluide à plusieurs niveaux. L’amitié, la loyauté et le professionnalisme sont rigoureusement traités avec une chaleureuse humanité, tandis que l’on s’embourbe de plus en plus dans les ténèbres d’une cité où sommeillent les délits, parfois sans conséquence et parfois sans retour en arrière possible. La nuit effrénée trouve cependant un bel écho dans son ultime plan, qui ramène le héros à son état d’individu, dans une honnête destinée et une conclusion plus qu’ambiguë. C’est ce qui en fait sa force et son charme, une nuit de rêves et de cauchemars.

Bande-annonce : Dernière nuit à Milan

Fiche technique : Dernière nuit à Milan

Titre originale : L’Ultima Notte Di Amore
Réalisation & Scénario : Andrea Di Stefano
Photographie : Guido Michelotti
Montage : Giogiò Franchini
Musique : Santi Pulvirenti
Production : Indiana Production, MeMo Films
Pays de production : Italie
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 2h05
Genre : Thriller
Date de sortie : 7 juin 2023

Synopsis : Franco Amore porte bien son nom. Il dit de lui-même que, durant toute sa vie, il a toujours essayé d’être un honnête homme, un policier qui, en 35 ans d’une honorable carrière, n’a jamais tiré sur personne. Ce sont en effet les mots qu’il écrit pour le discours qu’il tiendra au lendemain de sa dernière nuit de service. Mais cette dernière nuit sera plus longue et plus éprouvante qu’il ne l’imagine et mettra en danger tout ce qui compte à ses yeux : son travail au service de l’Etat, son amour pour sa femme Viviana, son amitié avec son collègue Dino, jusqu’à sa propre vie. Et c’est durant cette même nuit, dans les rues d’un Milan qui ne semble jamais voir le jour, que tout va s’enchaîner à un rythme effréné.

Dernière nuit à Milan : départ anticipé
Note des lecteurs5 Notes
3.5