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Festival de Deauville 2023 : The sweet east, Lilian in Americaland

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3.5

Troisième film en compétition au Festival de Deauville 2023, The sweet east trace le parcours initiatique, sous la forme d’un conte fantastique, d’une lycéenne valeureuse en quête d’aventures. A l’image d’Alice aux pays des merveilles, la jeune fille rencontre au fil de son voyage des personnes atypiques et un monde moins visible et plus mystérieux. Le premier long-métrage de Sean Price Williams nous propose ainsi une belle virée au coeur de l’Amérique profonde.

Au cours d’un voyage scolaire lui faisant visiter les monuments célèbres des Etats-Unis, comme la maison blanche, Lilian décide de fuguer en dehors des sentiers battus, en se laissant porter par le flot de circonstances aussi insolites qu’imprévues. Ce faisant, elle découvre une autre facette de son pays, plus proche du peuple, empreinte d’activisme politique, de magouilles, de religions et de création cinématographique.

De l’autre côté du mirroir

Isolée dans un bar où surgit une bagarre, Lilian, qui contemplait son reflet, se laisse entraîner par un inconnu dans un étrange tunnel. Ce passage marque le chemin vers un autre univers, l’envers du décor, à l’instar d’Alice aux pays des merveilles ou du Voyage de Chihiro. Lilian débouche alors sur autre idée de l’Amérique, plus secrète, moins accessible mais qui témoigne d’une certaine identité des Etats-Unis. 

De Baltimore à New-York, en passant par Trenton, Lilian cotoie des activistes politiques, un universitaire aux opinions tranchées et des producteurs de cinéma. Ces rencontres comme les expériences qu’elle réalise successivement lui permettent d’enrichir son regard, romantique et un peu candide, sur le nouveau monde qui l’entoure. The sweet east brosse alors le portrait d’une Amérique socialement fracturée, où la démagogie l’emporte sur le pouvoir du peuple, où la religion se pratique dans des groupes isolés, où le mensonge ouvre des portes et où Lilian peut se sentir libre et se dépasser.

Grâce à ces tableaux de vie multiples composant un véritable panorama de l’Amérique, The sweet east s’épanouit dans un mouvement constant, qui emporte son héroine au gré du hasard et des évènements. La jeune Lilian ne refuse en chemin aucune proposition. Elle est prête à tout essayer, à tout voir, à tout vivre surtout, dans le but de mener un apprentissage qu’elle ne peut recevoir ni de sa famille ni de son lycée. 

Grandir en vivant sa vie

Sur sa fuite, Lilian ne donne aucune explication. Elle se contente de dire à son amie qu’elle est partie vivre sa vie, rechercher de nouveaux horizons. The sweet east joue à ce titre sur la métaphore du cocon, qui peut se transformer en un banal asticot ou en un magnifique papillon. Or, Lilian a clairement envie de prendre son envol et d’exister pleinement. Elle accepte donc de participer sur un coup de tête à des actions militantes, de suivre un homme inconnu et même de jouer dans un film. The sweet east nous montre donc que pour s’accomplir, se réaliser, la jeunesse doit simplement vivre en ayant le courage de sortir de sa zone de confort pour affronter le vrai monde. 

Afin d’apporter à ce parcours initiatique originalité et fantaisie, Sean Price Williams utilise le conte, l’image, l’animation et quelques enchaînements scénaristiques bien loufoques. A ce titre, le réalisateur a déclaré s’être inspiré des oeuvres de David Wark Griffith, du cinéma expressioniste américain mais aussi des concerts filmés des années 1960 et 1970, notamment pour les plans serrés des visages et le grain de la photographie. L’histoire, au traitement singulier, a le mérite de rester imprévisible du début à la fin, entraînant le spectateur comme Lilian dans ses propres aventures. Les acteurs, qu’il s’agisse de la néophyte Talia Ryder ou du plus connu Simon Rex, présent à Deauville en 2021 pour The Red Rocket, jouent plutôt juste. En définitive, The sweet east offre un divertissement étonnant doublé d’une réflexion sur l’envers du décor de l’Amérique et l’apprentissage de la jeunesse.

The Sweet East : clip

The Sweet East : fiche technique

Réalisation : Sean Price Williams
Scénario : Nick Pinkerton
Interprétation : Talia Ryder (Lilian), Simon Rex (Lawrence), Earl Cave (Caleb), Ayo Edebiri (Molly), Jacob Elordi (Ian)…
Montage : Stephen Gurewitz
Photographie : Sean Price Williams
Producteurs : Craig Butta, Alex Coco, Alex Ross Perry
Sociétés de distribution : The Match Factory, Potemkine Films
Durée : 1h44
Genre : aventure, fantastique
Date de sortie : prochainement

Ne me touchez pas de Laura Bachman : danser en corps à corps

Ne me touchez pas est la première création de danse contemporaine écrite, mise en scène et chorégraphiée par Laura Bachman. Elle y danse avec Marion Barbeau, Première Danseuse à l’Opéra de Paris qu’on a également pu voir au cinéma dans En corps. La pièce est d’une beauté sauvage, rythmée par une musique live qui dialogue avec les corps. La chorégraphe dit avoir d’abord pensé aborder le toucher à travers un court métrage sur les mains qui se frôlent et qui disent plus que les mots. Elle nous offre une large palette de rapports au toucher pour parler d’intimité, de violence, mais aussi et avant tout de désir et de joie de découvrir le corps de l’autre. La captation du spectacle est visible sur le replay de France.TV depuis le 2 septembre 2023 et Ne me touchez pas sera en représentation à La Villette en novembre 2023.

Ne me touchez pas débute sur un corps qui souffre. Un corps qui pourrait crier « ne me touchez pas », mais qui reste silencieux. Il se tortille, se répète dans une chorégraphie faite de soubresauts. Soudain, un second corps apparaît comme pour dire ce qui bouleverse l’autre, ces mains qui caressent un corps qui refuse. On pourrait donc penser que Laura Bachman va nous proposer sa « danse de la colère » (en référence au travail d’Eric Metayer et Andréa Bescond). Pourtant, il n’est pas question que de violence et de solitude. Bientôt, très vite même, les corps s’accordent, la joie d’être ensemble, d’entrer dans l’intimité apparaît alors. Il fallait certainement aller jusqu’au bout de la citation à laquelle le titre fait référence « ne me touchez pas, ne me touchez pas, car j’ai peur de ressentir ». Tirée du Carnet d’or de Doris Lessing, la citation définit la pièce qui pourtant la transcende : « Je veux rendre visible le toucher, son absence aussi, l’énergie entre deux personnes, l’espace qui les sépare ou la force qui les attire.  Le toucher peut être autant un outil de réconfort que d’agression, de plaisir charnel que de solidarité… », déclare Laura Bachman à propos de son travail. Elle parle avant tout d’un rapport au corps, à la sexualité, à l’intime aussi. Il y a parfois méprise entre les corps, mais aussi avec son propre corps.  Le toucher devient le mode d’expression majeur, pas besoin de mots et c’est ce que cette danse explore, au-delà de la douleur qui se lit aussi dans certains tableaux. Laura Bachman l’assume, tout en allant vers une exploration plus vaste du toucher : « à partir du moment où on se touche, on prend le risque de l’intimité, de l’engagement et donc aussi le risque de la perte de l’autre ».

Ne me touchez pas raconte aussi l’intimité de deux corps, de deux danseuses qui se sont connues à l’Opéra de Paris et dialoguent aujourd’hui sur scène, dans un travail de danse contemporaine. Laura Bachman a démissionné de l’Opéra de Paris en 2016 et Marion Barbeau est Première danseuse à l’Opéra de Paris, mais est dans d’autres projets de danse contemporaine et de cinéma. Les deux femmes racontent sur scène une vision sereine du rapport au toucher avec la découverte du corps de l’autre, l’emportement amoureux. Elles évoquent aussi à travers des gestes précis, cadencés, des fuites, une vision plus angoissante avec la peur de l’autre, du toucher et par extension la peur de son propre corps. Les costumes comptent beaucoup dans cette scénographie faite de fausses pistes : du corps qui souffre au basculement voulu dans la scénographie. Les vêtements racontent l’inversion des rôles et cette prise de pouvoir sur la scène par les deux corps ensemble. On ne sait plus qui domine, qui ressent quoi. Le trouble est complet et cette expérimentation par le toucher très palpable pour le spectateur, constamment à fleur de peau.

La force de cette création chorégraphique tient aussi du rapport à la musique. Deux musiciens sont présent sur scène Vincent Peirani, accordéoniste et Michele Rabbia, percussionniste. Après plusieurs improvisations, un dialogue à distance, les quatre artistes se sont mis à créer leur langage commun sur scène. La musique live englobe les deux danseuses, les mouvements de leurs corps sont comme accentués.  D’autant plus que les tableaux débutent tous par un passage sans musique où on entend les corps et les souffles résonner dans le silence. Un vide, renforcé par une mise en scène très épurée, se créer jusqu’à ce que la musique vienne répondre aux corps avant de s’en émanciper et de les faire s’envoler, quitter la pesanteur de la scène.

Ne me touchez pas met en avant la force de ses contacts peau à peau. Laura Bachman a l’intelligence  de mettre également en scène l’absence de contacts entre les corps, leur impossibilité, comme pour interroger sans cesse notre rapport à nos corps : ce que l’on fait de notre corps, comment on le touche et comment on le montre, et ce que les autres font à ce corps qui est le notre. La danse proposée par Laura Bachman parle surtout de l’énergie qui circule entre les corps et comment elle fait peu à peu sens dans la globalité du spectacle. Les deux danseuses sont époustouflantes de précision, de beauté. On voit leurs corps palpiter, se contorsionner, s’apprivoiser, se fuir et s’aimanter. On ne sait jamais où est la joie et où se logera la peur, mais peu à peu le monde s’ouvre à ces corps qui s’acceptent et s’accordent l’un à l’autre, tout en gardant leur liberté individuelle.

Extrait de Ne me touchez pas

Fiche technique : Ne me touchez pas

Spectacle de danse contemporain
Chorégraphie Laura Bachman
Interprètes Marion Barbeau et Laura Bachman
Musique Vincent Peirani et Michele Rabbia
Costumes Laura Bachman, en complicité avec Marion Barbeau et Axelle Bachman
Création lumière Éric Soyer
Regard extérieur Magali Caillet-Gajan
Conseils dramaturgiques Karthika
Réalisation Louise Narboni
Production Telmondis

Durée : 50 minutes
Création : janvier 2023

« Réseaux et sentiments » : la quête de reconnaissance d’Elliot

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Dans un écheveau complexe de relations et d’émotions, le second tome d’Elliot au collège, intitulé « Réseaux et sentiments », dresse un tableau doux-amer de l’adolescence contemporaine. Souffrant lui-même d’angoisse généralisée, Théo Grosjean continue de portraiturer avec poésie l’anxiété sociale, représentée par des créatures indissociables de ses jeunes personnages. À l’intersection des réseaux sociaux, des dynamiques relationnelles délicates et des craintes souvent irrationnelles, l’auteur et dessinateur échafaude une représentation polyphonique de la transition vers l’âge adulte.

L’univers créé par Théo Grosjean, à qui l’on doit par ailleurs L’Homme le plus flippé du monde, est peuplé de personnages angoissés, à la fois archétypaux et profondément humains. Ce second tome voit Elliot retrouver le collège, toujours accompagné de sa boule d’angoisse métaphorique. Il y fréquente Hari, son ami indéfectible, et Églantine, une camarade tout aussi anxieuse que lui, de qui il va beaucoup se rapprocher. Leurs interactions, en évolution constante, dressent une fresque vivante des difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontés les jeunes aujourd’hui.

Pour quelques likes de plus

Le récit prend une tournure particulière lorsque Théo Grosjean aborde la question de l’influence des réseaux sociaux. Elliot, catapulté malgré lui au rang de célébrité sur TicToc (sic), est à la fois heureux de trouver un public et angoissé à l’idée de le décevoir ; il traverse une crise d’identité, se débattant entre le désir de popularité et celui d’authenticité. Tout au long de l’album s’articule une réflexion sur la fragilité du statut social en ligne, interrogeant la notoriété digitale, ses ressorts et ses conséquences, toujours avec la légèreté caractéristique de cette série.

Incertitude(s) du milieu

L’un des aspects les plus notables de cette bande dessinée est, sans surprise, sa manière habile et sensible d’énoncer les troubles relatifs à l’anxiété sociale. Églantine et Elliot, chacun luttant contre ses propres démons intérieurs, peinent à établir une relation saine et libérée avec autrui – et entre eux, comme en témoignent des séquences d’incommunicabilité. Cette difficulté émotionnelle est encore accentuée quand l’environnement familial apparaît perturbé. Ainsi, les problèmes dépressifs de la mère d’Églantine ou le comportement erratique du père de Bastien, le « caïd » du lycée, ajoutent une couche de profondeur et de réalisme social à une œuvre déjà riche en textures psychologiques et émotionnelles.

Situations typiques, personnages atypiques

En plus de confronter Elliot aux affres des réseaux sociaux, Théo Grosjean le met en butte à deux écueils : son amitié avec Hari est menacée et ses sentiments naissants à l’égard d’Églantine sont contrariés par Bastien. En ce sens, ce second tome semble délaisser quelque peu la dimension purement humoristique au profit d’une variété plus importante de thématiques. Il laisse aussi entendre que chaque personne, quelle que soit l’image qu’elle laisse paraître, doit composer avec ses propres affects et angoisses.

Dans le kaléidoscope de ses personnages et de leurs états d’âme, Théo Grosjean dévoile une critique à plusieurs niveaux de notre société hyper-connectée et hyper-anxieuse. Son album nous rappelle, avec une vraie sagacité, que derrière chaque écran, chaque sourire forcé et chaque mot non prononcé se cache une âme en quête de compréhension et de reconnaissance. « J’dois avoir une maladie mentale ou un truc dans le genre », avance ainsi Églantine au prétexte qu’elle n’a pas de confident.e. Le lecteur, heureusement, a plus de recul sur les événements.

Elliot au collège (T.02 : Réseaux et sentiments), Théo Grosjean
Dupuis, septembre 2023, 64 pages

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3.5

« Joe » : les zones grises de l’humanité

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Dans un monde devenu résiduel, scindé entre zones blanches, grises et noires, Yves Grevet et Maribel Conejero explorent les abîmes de l’humanité. Leur album Joe – Dans l’univers de Méto s’appuie sur les conséquences d’une troisième guerre mondiale uchronique pour narrer les mésaventures de Joe, un adolescent en quête de vérité sur la disparition de son amie Sarah, et bientôt soumis à des politiques brutales.

Dans la bande dessinée uchronique Joe, une troisième guerre mondiale opposant les blocs communiste et occidental a occasionné une catastrophe mondiale, caractérisée par des populations décimées et un territoire morcelé, dont des pans entiers sont devenus invivables.

C’est dans ce contexte que disparaît Sarah. Cet événement sert de catalyseur à l’odyssée périlleuse de son ami Joe, qui la considérait comme sa propre sœur. Ne parvenant pas à comprendre les raisons pour lesquelles Sarah – et beaucoup d’autres lycéens – changent d’école du jour au lendemain, l’adolescent décide de sonner à la porte de sa maison. Éconduit, il subit en outre la colère de ses parents, qui lui reprochent une conduite inconsidérée et témoignent de leur peur d’être expulsés de la zone blanche et expédiés dans un camp de réfugiés…

Des tracts informatifs distribués par une organisation clandestine, les chiendents, et surtout une discussion avec sa sœur apportent quelques informations précieuses à Joe : les familles trop nombreuses n’auraient d’autre choix que de se séparer de certains de leurs enfants, exploités ensuite en tant que soldats… ou esclaves. Les chiendents, groupe de résistants, viendront en aide à Joe pendant son transfert (l’ouverture montrait son arrestation). Ils illustrent le rôle des contre-pouvoirs dans une société en proie à l’oppression.

Après avoir posé les fondements d’une société dystopique, Yves Grevet va dévoiler les dessous des organisations clandestines, soutenues par des quidams en désaccord avec les politiques menées, menacées par la délation (y compris interne) et en proie aux patrouilles de police. Joe passe un temps avec les chiendents, avant d’être arrêté et transféré dans un centre de tris, où les enfants enlevés sont tenus de se battre pour de la nourriture sous la surveillance intéressée des autorités.

Joe incarne alors un peu plus l’éthique face à la brutalité systémique. Son choix de jeûner plutôt que de lutter contre ses pairs pour manger met en exergue la possibilité de conserver des convictions personnelles même en des temps de déshumanisation à marche forcée. Car jusque-là, et cela semble être l’un des thèmes centraux des auteurs, l’urgence aidant, des décisions habituellement inacceptables peuvent soudainement paraître séduisantes et applicables.

L’album dépeint ainsi un monde (presque) fini, où l’extrême devient refuge. Joe – Dans l’univers de Méto comprend en fait toute une série de dilemmes moraux et de questions philosophiques qui, si elles ne sont pas éludées, restent traitées à la marge. Le récit, adapté d’une trilogie plusieurs fois récompensée, ménage quelques zones d’ombre et se distingue davantage par sa capacité à poser des questions plutôt qu’à fournir des réponses. Ainsi, peut-on aveuglément croire Géronimo, le chef des chiendents ? Et si les enfants sont effectivement entraînés à être des soldats, contre qui et pourquoi se battent-ils ?

Joe – Dans l’univers de Méto, Yves Grevet et Maribel Conejero
Glénat, août 2023, 72 pages

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3

« Friday » : complot à rebours

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Les éditions Glénat publient le second tome de Friday, d’Ed Brubaker et Marcos Martin.

Avec Friday, Ed Brubaker s’est entouré du dessinateur Marcos Martin et éloigné de ses traditionnels récits sombres et pessimistes, pour explorer le fantastique post-adolescent. À Kings Hill, une petite ville américaine, ont lieu de nombreux événements troublants. Friday, le personnage principal, de retour sur place pour les vacances universitaires, est rapidement recrutée par son ami Lancelot, jeune détective local venant occasionnellement en aide à la police. Ensemble, ils vont enquêter sur une affaire pour le moins énigmatique.

Dans le premier tome, la dynamique complexe entre Friday et Lancelot se trouvait au cœur du récit, investissant un arc presque aussi central que l’intrigue policière. Et alors que des phénomènes paranormaux commençaient à se produire, l’intrigue se complexifiait, intégrant une « Dame Blanche » semblant poser une menace imminente. Le second tome donne à voir Friday en plein deuil, terriblement affectée par la mort tragique de Lancelot. Elle rechigne à sortir de son lit et n’accorde qu’un intérêt relatif aux quelques visiteurs de passage qui aimeraient lui apporter leur soutien. Jusqu’à ce que Danny, son ex, lui apprenne que l’affaire va être classée : l’inspectrice dépêchée à cette occasion estime que la disparition du jeune homme est due à un banal accident.

Ed Brubaker et Marcos Martin vont alors échafauder une enquête à rebours. Friday reçoit du père de Lancelot un présent posthume : le journal d’enquêtes de son ami. Elle tente de démêler les fils reliant ses dernières enquêtes et, à force d’insistance, perce à jour un complot – dont elle peine toutefois à comprendre tous les tenants. Prévoyant, Lancelot a anticipé chacune de ses étapes et lui a laissé des indices et outils précieux. L’obstination de l’une, l’intelligence de l’autre vont contribuer à faire avancer l’enquête, portant (en plus de la mort du jeune homme) sur une dague dotée de pouvoirs magiques, et débouchant sur un complot de créatures s’apprêtant, de toute évidence, à semer le chaos en ville.

Bien mené, plutôt astucieux dans sa manière d’évoquer le deuil et de caractériser ses personnages secondaires (dont le shérif, rendu impuissant face aux événements), ce second tome de Friday dévoile de nombreux nouveaux éléments et se clôture par un cliffhanger inattendu, rendant malléable la chronologie de l’histoire. Le gros du mystère reste cependant intact et l’on peut compter sur Ed Brubaker et Marcos Martin pour nous ménager quelques belles surprises…

Friday (T.02), Ed Brubaker et Marcos Martin
Glénat, août 2023, 120 pages

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4

« Les Exilés de Mosseheim » : catastrophes et complots

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Dans un monde inondé d’actualités, d’événements politiques et de crises environnementales, où chaque catastrophe semble en éclipser une autre, le premier tome des Exilés de Mosseheim forme un tout presque complet, gangréné par le racisme, la corruption et l’incurie. Écrit par Sylvain Runberg et Olivier Truc, illustré avec talent par Julien Carette, l’album nous immerge dans un camp de réfugiés suédois, où les déplacés européens d’un accident nucléaire ayant eu lieu en France vivotent dans la promiscuité, l’absence de perspectives et le rejet de l’autre.

La centrale nucléaire de Mosseheim, sise en Alsace, a fait l’objet d’un terrible attentat, perpétré par un groupe terroriste dont on ne sait rien, ou presque. Des millions de réfugiés fuient une mort radioactive et trouvent refuge dans des camps de fortune, notamment en Suède, qui accueille le plus grand d’entre eux, abritant plus de 300 000 personnes.

Partant, le récit s’articule autour d’une famille française, victime collatérale de l’attentat, et passablement divisée : tandis que père et mère ne s’adressent plus la parole que pour formuler des reproches (l’homme, Christophe, vient d’apprendre que sa femme le trompait), les enfants se montrent irrités et meurtris par la situation qu’ils vivent. La perte de leur confort habituel, l’obligation de partager un baraquement avec des inconnus, l’horizon tout sauf dégagé : tout tend à mettre leurs émotions à incandescence.

Les auteurs enfoncent le clou en imaginant une initiative privée validée par l’Union européenne et conduisant à l’exploitation de ces réfugiés nucléaires. Avec Start-up City, les ONG locales sont tenues de dispenser des cours de suédois aux réfugiés et les entreprises peuvent s’offrir cette main-d’œuvre bon marché tout en échappant aux règles du travail nationales.

Une exploration multidimensionnelle

L’album ne se contente pas d’être un récit familial. Il s’engage dans une critique sociopolitique, en explorant les dynamiques complexes des camps de réfugiés, la stratification ethnique délibérée pour minimiser les tensions, et donc l’exploitation économique des réfugiés par les entreprises privées.

L’intrigue se nourrit également d’une affaire de meurtre, et de la présence de personnages mystérieux à la recherche d’un réfugié français, Verdier, apparemment détenteur d’informations compromettantes démentant la version officielle des faits, concoctée avec l’accord de l’Elysée (pour dissimuler des manquements aux règles de précaution et de sécurité au sein du site nucléaire).

Les éléments d’enquête criminelle, de théories du complot et d’extrémisme politique sont autant de fils qui tissent une toile de plus en plus serrée autour des personnages. C’est dans ce contexte que l’animosité entre les communautés françaises et allemandes explose, les premiers se voyant accusés par les seconds d’être responsables de la catastrophe. Quand des groupes entiers ayant tout perdu se reconstituent selon les seuls critères national, linguistique et culturel, cela engendre un esprit de corps qui peut vite se muer en haine de l’autre. Les auteurs en font parfaitement la démonstration.

En attendant la suite

Les Exilés de Mosseheim confronte le lecteur à des réalités souvent ignorées ou minimisées dans les crises humanitaires et environnementales modernes, en adoptant le point de vue d’Européens occidentaux. Cela constitue peut-être son principal attrait. Bien ficelé, très généreux dans les thématiques soulevées, l’album possède les défauts (pardonnables) de ses qualités (bien réelles) : il brasse plus qu’il ne creuse, y compris sur le plan psychologique (en dehors peut-être de la relation entre Christophe et sa femme). Ainsi, il tend à multiplier les portraits humains peu engageants sans réellement les motiver sur le plan de la caractérisation des personnages. Le Président et ses conseillers mentent parce qu’il le faut bien, les franges d’extrême droite ne rencontrent qu’une timide opposition dans les zones allemandes et les agents sous couverture restent des feuilles blanches sur lesquelles tout pourrait être projeté. On espère que la suite déjouera ces quelques réserves, car le diptyque est prometteur.

Les Exilés de Mosseheim, Tome 1 – « Réfugiés Nucléaires », Sylvain Runberg, Olivier Truc et Julien Carette
Dupuis, août 2023, 88 pages

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3.5

« Comme un oiseau dans un bocal » : sur les HPI et les préjugés qui les entourent

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Les éditions Delcourt publient Comme un oiseau dans un bocal – Portraits de surdoués, de la scénariste et dessinatrice Lou Lubie. Comme elle l’avait précédemment fait avec la cyclothymie à l’occasion de Goupil ou face, cette dernière déconstruit une particularité neurologique et la met à portée de son lecteur, pour en démystifier les tenants et les aboutissants.

Le Haut Potentiel Intellectuel (HPI) voit s’entremêler des facteurs biologiques, environnementaux et personnels. Cette complexité explique que les méandres cognitifs des individus HPI se dérobent souvent aux regards des profanes, qui s’arrêtent alors volontiers à quelques clichés quand il s’agit de mettre une étiquette sur ces personnes.

Le berceau de cette distinction intellectuelle réside, en partie, dans les réseaux sinueux du cerveau. Les individus HPI sont dotés d’une structure cérébrale qui favorise une pensée plus vive et divergente. Les connexions neuronales se tissent avec une célérité et une densité singulières et cette vivacité cérébrale engendre en retour une pensée arborescente, qui s’irise en une myriade de possibilités. Pourtant, les conditions externes sont tout aussi déterminantes. Le terroir fertile d’un environnement familial encourageant, d’une éducation équilibrée, allié à des attributs personnels tels que la curiosité insatiable et une personnalité introspective, sont essentiels à la floraison de ces talents.

Une exceptionnalité intellectuelle à double tranchant

Comme un oiseau dans un bocal le verbalise avec sensibilité et maestria. À l’image d’un astre irradiant avec un peu trop d’éclat, le cerveau HPI peut parfois consumer l’individu de l’intérieur. Les troubles cognitifs, relationnels et émotionnels sont des compagnons fréquents de ces esprits brillants, engendrant un sentiment d’inadaptation, une incommunicabilité relative, des incompréhensions avec ceux qu’il faut bien nommer les « normopensants ». Ce qu’ils peuvent gagner en intuition et en capacité d’apprentissage, les HPI le perdent parfois – pas toujours – en relations sociales.

C’est ainsi notamment que se forge le « faux-self » présenté dans son album par Lou Lubie. Il s’agit d’une armure métaphorique, un subterfuge sophistiqué visant à atténuer la singularité de l’individu HPI pour se fondre dans le courant majoritaire. Loin d’être un simple accoutrement, cette carapace peut devenir une seconde peau, une façade sociale qui altère la perception de soi. Quand cette seconde peau n’est pas suffisamment souple, elle occasionne son lot de souffrances.

Avec beaucoup de poésie et une vraie faculté à vulgariser son objet d’étude, Lou Lubie examine la trajectoire de vie de deux individus HPI. Force est de constater que ce n’est pas toujours une route bien tracée, bordée de lauriers. Elle ressemble plutôt à un chemin tortueux, accidenté, ponctué d’obstacles imprévus et de rebondissements. La place singulière qu’occupent les « surdoués », en tant que 2,2% de la population aux capacités cognitives exceptionnelles, est à la fois un privilège et un défi.

Une longue histoire

Le Quotient Intellectuel (QI), bien que crucial dans l’identification des HPI, n’est pas un marqueur infaillible. Il s’agit d’une mesure relative, susceptible d’être influencée par diverses circonstances. Les pionniers du test de QI, Lewis Terman, Charles Spearman et David Wechsler, ont tous trois contribué à la conception et l’amélioration de cet outil, dont les limites et la nécessité d’une évaluation holistique sont parfaitement énoncés dans Comme un oiseau dans un bocal.

Il convient par ailleurs de noter l’existence de deux types de profils au sein des HPI, les profils laminaires et les profils complexes. Les premiers illustrent une intelligence harmonieusement distribuée, tandis que les seconds affichent une hétérogénéité de compétences, des pics et des creux.

Mais c’est dans l’abondance, dans le tourbillon incessant de pensées, de questions et d’émotions, que l’on trouve l’un des défis les plus titanesques des HPI. Tout semble amplifié, comme un orchestre symphonique jouant à pleine puissance dans l’esprit. Ce déluge cognitif et affectif peut être aussi déroutant que stimulant, car il offre une perspective multidimensionnelle et profonde du monde, mais peut également engendrer un sentiment d’aliénation.

Cette complexité cognitive, sur laquelle revient abondamment Lou Lubie, est éclairée par les concepts d’intelligence fluide et d’intelligence cristallisée. La première reflète la capacité à résoudre de nouveaux problèmes, à établir des connexions et à percevoir des patterns. La seconde se rapporte aux connaissances acquises et à leur utilisation, tels des cristaux taillés au fil du temps.

Un album important

De bout en bout de son album, Lou Lubie aborde le sujet des surdoués avec une sensibilité rare, dévoilant les coulisses de leur existence à travers des anecdotes évocatrices et une pédagogie remarquable. Son travail nous permet d’embrasser le point de vue de ces êtres d’exception, d’apprendre à les comprendre sans jugement, avec bienveillance, en déconstruisant les clichés et en y apportant ce qu’il faut de nuances. Comme l’oiseau dans son bocal, ces surdoués sont à la fois empêchés, prisonniers et en rupture avec un environnement inadapté. Mais attention, ceci reste trop réducteur, car comme le rappelle à dessein Lou Lubie, HPI n’équivaut pas forcément à problèmes.

Comme un oiseau dans un bocal – Portraits de surdoués, Lou Lubie
Delcourt, septembre 2023, 184 pages

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#AccidentMajeur… en France

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Le scénario de cette BD étant de la main de Jean-François Julliard, le directeur général de l’association Greenpeace France depuis 2012 (il a aussi été secrétaire général de Reporters sans frontières de 2008 à 2012), on sait d’emblée qu’il s’agit d’une BD militante.

Le personnage central de la BD est une jeune femme prénommée Laurine, qui travaille sur un poste d’ingénieur environnemental EDF, à la centrale du Bugey (Ain). Il s’agit d’une centrale électrique nucléaire située à environ 45 km à l’est de Lyon. Elle comporte quatre réacteurs pour autant de tours de refroidissement (immenses), qu’on peut apercevoir de très loin, telles les cathédrales de notre époque. Sa construction a commencé en 1969 et la mise en service du premier réacteur date de 1972.

L’action

Elle commence sur le barrage hydroélectrique de Vouglans (Jura) dont la mise en service date de 1968. C’est un barrage de type voute dont la retenue d’eau (capacité 605 millions de mètres-cubes) est à l’origine du lac de Vouglans. Or, on sait depuis un reportage TV de 2018 qu’un risque de rupture de ce barrage existe. S’il venait à céder, l’inondation pourrait créer au Bugey (situé sur l’Ain, affluent du Rhône) des conditions assez similaires à celles de la catastrophe de Fukushima, l’eau inondant ensuite la vallée du Rhône. Ce que nous montre la BD, c’est donc un enchaînement de circonstances menant à un accident majeur dans cette centrale. L’accident majeur correspond au risque maximal sur l’échelle de ce qui est envisagé, sachant que, dans une telle centrale, une explosion peut entraîner un dégagement de vapeurs radioactives très toxiques. On sait depuis Tchernobyl (autre accident majeur) qu’un tel dégagement peut avoir des conséquences bien au-delà d’une cinquantaine de kilomètres, en fonction des vents qui soufflent. En effet, plus personne ne peut croire un discours du genre « Le nuage radioactif ne passera pas nos frontières ».

Un accident nucléaire majeur en France est-il possible ?

Jean-François Julliard veut nous faire comprendre que oui, malheureusement, un tel accident est possible en France. Les raisons en sont malheureusement nombreuses, la première étant le nombre de centrales nucléaires sur notre territoire, la seconde leur dégradation progressive avec les années, les autres étant liées aux risques connexes dont des intempéries plus fortes qu’envisagées (que l’évolution climatique fait redouter) et les erreurs humaines. Le seul point rassurant est que l’accident majeur décrit ici est dû à un enchaînement de circonstances défavorables dont la probabilité qu’il se produise réellement reste quand même assez faible.

Politique nucléaire

La BD présente en fin d’album un résumé de la situation de la France par rapport au nucléaire. Depuis la présidence du général de Gaulle, tous ses successeurs ont, d’une manière ou d’une autre, contribué à engager la France dans cette voie, au nom de l’indépendance énergétique du pays. Rappelons, puisque la BD date d’avant la dernière élection présidentielle, que le candidat Macron a clairement annoncé, au moment de briguer un deuxième mandat, son intention de relancer le nucléaire français, avec cette même justification. D’après Jean-François Julliard, il semblerait que ce qu’on appelle le lobby du nucléaire soit assez fort en France. Il est vrai que les sommes d’argent en jeu sont importantes. Il y a quand même un point jamais évoqué (dans cette BD non plus) : l’origine de l’uranium indispensable à l’industrie nucléaire. Les choix sont faits au niveau politique par des personnes qui n’ont pas les connaissances scientifiques pour réaliser la portée de leurs décisions (accidents potentiels, mais aussi la gestion des déchets). Ils s’engagent sur le long terme (en s’appuyant sur les conclusions de conseillers) au nom de tous celles et ceux qui utilisent de l’électricité sur le territoire. Est-ce bien raisonnable ?

Une BD militante

Quant à la BD elle-même, elle est dessinée par Alizée De Pin qui propose ici sa toute première BD. Globalement, le style est agréable, avec de belles courbes et des couleurs de type pastel. Mais les caractères des personnages ne sont pas plus fouillés que les décors. On remarque quand même la réaction de Laurine quand elle constate qu’elle est désormais suivie par 12 000 personnes après avoir lancé l’alerte sur l’accident en cours, ce qui lui fait perdre la notion de ce qui compte vraiment sur le moment. Poursuivons avec les chiffres pour constater que la faible diffusion de cette BD ne peut conduire qu’à un impact mineur. Sur Internet, on trouve le dossier de presse publié à sa sortie, mais on trouve également une présentation EDF de la centrale du Bugey, qui va dans le sens de tous les discours officiels. L’affaire n’est pas simple, car nous avons besoin d’électricité au quotidien. Décider de s’engager dans la voie du nucléaire entraîne des délais longs, aussi bien pour commencer à produire que pour envisager de tout arrêter. Avons-nous une alternative sérieuse et réaliste au nucléaire, à une époque où l’urgence climatique appelle des industries propres, qui ne dégagent pas de CO2 dans l’atmosphère ?

#AccidentMajeur, Alizée De Pin (dessin et couleurs) et Jean-François Julliard (scénario)

Éditions du Faubourg (collection bande dessinée) : sortie le 16 septembre 2021

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3

Bienvenue à Gattaca : grand classique du cinéma d’anticipation

En 1997, Ethan Hawke, Uma Thurman et Jude Law se retrouvent à l’affiche de Bienvenue à Gattaca, un film d’anticipation et de science-fiction dystopique réalisé par Andrew Niccol, scénariste du merveilleux Truman Show qui sortira l’année suivante.

Synopsis : Dans « un futur pas si lointain », Gattaca est un centre d’études et de recherches spatiales pour jeunes gens génétiquement parfaits. Jérôme (Jude Law) et Vincent (Ethan Hawke) rêvent tous deux de l’intégrer. Mais l’un est handicapé depuis un accident, malgré sa génétique immaculée, tandis que l’autre est un bébé « naturel » myope et cardiaque. Alors, ensemble, ils vont tenter de déjouer les lois de Gattaca.

O nouveau monde admirable ! répéta-t-il, ô nouveau monde admirable, qui contient des gens pareils ! … (Le Meilleur des Mondes – A.H)  

En littérature comme au cinéma, les récits dystopiques ne font pas uniquement d’excellentes fictions mais servent également à des fins de contestation politique. Ainsi, les sociétés dépeintes par les artistes, comme le monde fasciste du Maître du Haut Château de K. Dick ou encore le 1984 d’Orwell, prélèvent des éléments concrets de l’histoire ou de la société moderne pour porter une critique. Bienvenue à Gattaca s’inscrit dans cette veine. Miroir du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, le centre d’études de Gattaca est organisé selon une politique eugéniste similaire à l’aryanisation menée par les Nazis sous le troisième Reich, saupoudrée d’une touche transhumaniste. En effet, ici, tout le monde se ressemble. Gattaca est une société élitiste, habitée par des personnages homogénéisés, sans émotions, aux traits presque androïdes. Tous les citoyens doivent être conçus de la même façon, selon des règles génétiques extrêmement précises. Et à Gattaca, tout le monde est épié, dans un régime totalitaire qui tait son nom.

Tout le génie de ce film repose dans la rencontre entre l’anticipation, la dystopie et la science-fiction. Il existe un lien intime entre la science-fiction et la politique, de longue date. Ainsi, dans des sagas cultissimes telles que Star Wars ou plus récemment Dune, on retrouve un contenu extrêmement politisé dissimulé par l’aspect divertissant et saturé de la sci-fi. Le coup de maître de Gattaca réside dans son appartenance au genre malgré son détachement des codes purement normatifs de la science-fiction. Ici, pas d’effets spéciaux, d’explosions, de décors futuristes ou de grandes batailles intergalactiques. La grande ressemblance avec notre réalité moderne (seulement la génétique humaine semble différente) est particulièrement ironique puisqu’elle accroît la dénonciation du progrès excessif, et s’apparente à un spot de prévention. C’est ce que vient étayer la scène d’ouverture qui situe le récit dans un « futur pas si lointain ». La mise en scène de Gattaca est extrêmement épurée, avec une simplicité et un grand minimalisme dans les décors. Tout est fait pour que rien ne détourne le spectateur du message du film.

Réalisateur de Bienvenue à Gattaca, Andrew Niccol en est également le scénariste. On y retrouve ainsi des éléments similaires au Truman Show, écrit par Niccol et sorti en 1998. Nous retrouvons d’une part l’aspect politique et social, et d’autre part une importance majeure des personnages principaux comme allégories de cette contestation politique. En ce sens, les noms donnés aux protagonistes  revêtent un intérêt particulier. On a d’une part, Truman (True-man) et d’autre part Vincent Freeman. A travers ces noms, on retrouve ces idées de liberté et de vérité nécessaires pour conscientiser les dangers de la société et y échapper. Plus que l’ouverture d’un débat politique, ces œuvres mettent en scène un homme qui doit s’éveiller à la réalité, échapper à sa condition et à sa réalité, à l’image d’une accession à la lumière platonicienne.

Monde futuriste, film visionnaire

Bienvenue à Gattaca a été élevé par les cinéphiles au rang de classique du cinéma d’anticipation. Pour son intrigue captivante et le suspense insoutenable présent tout au long du film. Et parce qu’au-delà de sa qualité scénaristique, sa mise-en-scène est d’une intelligence remarquable.

Malgré son allure simpliste, rien n’est laissé au hasard. D’abord par son nom. Comme le suggèrent les génériques de début et de fin avec une apparition anticipée des lettres G, A, T et C, le nom Gattaca est en fait directement constitué en référence aux quatre bases composantes de l’ADN (guanine, cytosine, adénine et thymine). C’est une séquence. Ensuite, c’est le symbolisme des décors qui rend l’univers de Gattaca particulièrement subtil et adroit. Ainsi, les escaliers en double spirale de la maison de Jerôme Morrow (Jude Law) représentent une molécule d’ADN. Le lieu de tournage lui-même, le Centre municipal du comté de Marin, suggère également la ressemblance des escaliers à une molécule d’ADN. Ce même lieu avait servi à Georges Lucas en 1971 pour son premier long-métrage, un film de science-fiction lui-même dystopique, THX 1138.

De la même manière, de nombreux détails dissimulés dans le décor et dans le récit viennent représenter des éléments plus philosophiques tels que la liberté, le conformisme, la rébellion ou encore la place du rêve. L’histoire de vie de Vincent semble faire de lui un héros, lui qui n’était pourtant pas destiné à une longue vie du fait de sa « conception naturelle ». Il incarne la représentation de la rébellion et du non-conformisme. Le film permet donc au spectateur d’ouvrir un débat interne, de questionner sa propre existence et le monde qui l’entoure. La qualité exceptionnelle de la bande-son est aussi à noter avec, notamment, des thèmes musicaux propres aux personnages principaux. La partition de Michael Neyman devient le liant du film.

Bienvenue à Gattaca est avant tout un film intellectuel, en avance sur son temps, qui soulève des questions politiques, sociales mais également éthiques. Il attise le débat autour de la fine ligne entre le progrès et le danger, particulièrement transposable à notre société, notamment avec le débat actuel des intelligences artificielles ou encore de la chirurgie esthétique. Il vient s’immiscer intelligemment comme une sonnette d’alarme dissimulée sous les traits d’un thriller de science-fiction.

Bande d’annonce – Bienvenue à Gattaca

Fiche Technique – Bienvenue à Gattaca

Titre original: Gattaca
Réalisation: Andrew Niccol
Scénario: Andrew Niccol
Musique: Michael Nyman
Acteurs principaux: Ethan Hawke, Uma Thurman, Jude Law

Sociétés de production: Columbia Pictures, Jersey Films
Genre: Anticipation
Sortie: 1997

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Festival de Deauville 2023 : Past lives, destins croisés d’amours contrariés

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3.5

Premier film de la réalisatrice d’origine coréenne Céline Song, Past lives relate la relation complexe de deux amis d’enfance qui se retrouvent et se redécouvrent au fil des années, entre Séoul et New-York. Un drame romantique, personnel et touchant, mêlant passé et avenir, Asie et Occident, croyances et réalités.

Past lives débute par une scène anodine dans un bar new-yorkais. Une femme et un homme d’origine coréenne discutent tranquillement à une table. Ils sont accompagnés par un américain, qui semble laissé en dehors de la conversation. Leurs voisins les regardent alors en émettant des hypothèses sur les liens qui les unissent. Cette scène, directement tirée de la vie de Céline Song, a inspiré le pitch du film : et si l’on racontait l’histoire de ces protagonistes, les événements ayant conduit à cette réunion plutôt insolite ? Céline Song brosse alors l’évolution de l’affection contrariée de Nora et Hae Sung, séparés dans leurs existences présentes par leurs objectifs et leurs cultures divergents.  

Vies passées, vies futures

La jeune Nora apprécie depuis toujours son camarade de classe, Hae Sung. Ils sortent au parc ensemble et Nora a la certitude que Hae Sung la demandera en mariage. Lorsque la famille de Nora émigre à Toronto, les deux enfants se perdent de vue. Douze ans plus tard, alors que Nora est devenue auteure de pièces de théâtre à New-York et Hae Sung étudiant en ingénierie, ils renouvellent le contact par hasard. Si le passé les a séparés, le présent semble les rapprocher avec une curieuse providence. 

C’est le concept de l’inyeon, autrement dit du destin, issu de la religion bouddhique. Les vies antérieures influencent, par la réincarnation, les vies présentes en reprenant des relations déjà établies avec des individus. Ainsi, il est possible de retrouver des proches que nous avons connus et qui n’étaient pas forcément faits pour nous dans une ancienne vie. Past lives dramatise cette idée afin d’explorer les liens entre les deux personnages. Peut-être que l’inyeon les avait déjà réunis auparavant et s’il les sépare aujourd’hui, l’avenir pourra être tout autre. Grâce à cette croyance, chacun peut espérer retrouver un jour son âme soeur dans une future existence.

Nora et Hae Sung, bien que très intimes, s’éloignent par les chemins différents qu’ils ont choisis d’emprunter. Si Nora, déterminée et chevronnée, se montre prête à émigrer deux fois pour devenir une écrivain renommée, Hae Sung préfère une vie plus simple, avec un travail ordinaire, dans son pays où il conserve ses racines. L’un comme l’autre ne semblent pas prêts à changer de vie pour former un véritable couple. 

Céline Song filme avec beaucoup de délicatesse, et à hauteur d’homme, cette virée new-yorkaise entre deux amis d’enfance qui se retrouvent adultes des années plus tard. Elle montre le temps cyclique, qui s’écoule entre les personnages, sur le fond d’un manège qui ne cesse de tourner, comme si le destin ne pouvait être arrêté. Past Lives compose ainsi un drame sensible, où le fait d’être ensemble est moins question d’émotions que de timing de vie. En outre, il oppose, avec un humour bien dosé, les cultures américaines et coréennes.

Rêve américain vs réalité coréenne

A douze ans, Nora est une jeune fille pleine d’ambitions. Poussée par des parents écrivains, elle rêve d’obtenir le prix Nobel de Littérature, une récompense qui, comme elle le souligne, ne se remet pas en Corée. Le pays asiatique ne semble donc pas à sa mesure, mais bien trop étriqué, comparé aux Etats-Unis où tout semble possible. Ce thème du rêve américain a déjà été abordé dans les films en compétition du Festival de Deauville, notamment Minari et Blue Bayou. Auteure à succès, Nora a réalisé son ambition et s’est parfaitement adaptée au mode de vie américain. Au contraire, Hae Sung reste soumis au système asiatique, qui implique un travail difficile, où les heures supplémentaires ne sont pas rémunérées et où le mariage ne peut s’envisager sans une certaine richesse. 

Past Lives témoigne très certainement sur ce point de la vie de Céline Song, qui a elle-même émigré aux Etats-Unis pour devenir cinéaste. En présentant le premier film de la compétition au Festival de Deauville 2023, la réalisatrice coréenne a sûrement elle aussi accompli son rêve américain. 

Past lives, nos vies d’avant : bande-annonce

Past lives, nos vies d’avant : fiche technique

Réalisation : Céline Song
Scénario : Céline Song
Interprétation : Greta Lee (Nora), Yoo Teo (Hae Sung), John Magaro (Arthur), Seung-ah Moon (jeune Nora)…
Montage : Keith Fraase
Photographie : Shabier Kirchner
Producteurs : David Hinojosa, Christine Vachon, Pamela Koffler
Sociétés de production : Killer Films, 2am Films, A24
Distribution France : ARP Sélection
Durée : 1h46
Genre : drame
Date de sortie : 13 décembre 2023

Festival de Deauville 2023 : I.S.S., l’Humanité à la dérive

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3

Avec I.S.S., la réalisatrice américaine Gabriela Cowperthwaite quitte l’univers du documentaire et signe un thriller glaçant disséquant l’âme humaine. Sur un fond tragiquement plausible de nouvelle guerre mondiale, elle brosse dans un huis clos poignant les portraits d’astronautes confrontés à des ordres fatidiques, aux peurs les plus intimes et à l’imminence de la mort. Prisonniers dans une station en chute libre, l’humanité part à la dérive…

Après l’excellent Oppenheimer de Christopher Nolan, le risque de guerre nucléaire continue d’imprégner le cinéma américain. I.S.S. envisage l’hypothèse d’un dramatique conflit entre les Etats-Unis et la Russie se répercutant au sein même de la station internationale, un lieu de coopération dont le contrôle apparaît hautement stratégique pour chacun des deux Etats. Face à cette situation qui échappe totalement à leurs pouvoir, les astronautes coupés du monde contemplent impuissant la Terre s’embraser. L’I.S.S., havre de recherches et d’entraide, se mute en un véritable enfer où l’ami devient ennemi et où chacun risque de sombrer dans la folie. 

La décadence de l’Homme

En affrontant des circonstances aussi inédites que terrifiantes, les astronautes de l’I.S.S. cèdent progressivement aux peurs les plus primaires, reflétant tous les affres de l’âme d’une Humanité projetée au bord du précipice. Pour rester en vie, tous les moyens nécessaires peuvent être employés sous couvert ou non d’exécuter une mission. Alors que les actes désespérés se multiplient dans une surenchère de gouttes d’hémoglobine en gravitation, le mensonge et la trahison brisent en quelques heures des relations de camaraderies pourtant bien installées.

Gabriela Cowperthwaite propose ainsi une réflexion sur ce que l’Homme est, peut être face à des dangers extrêmes. La réalisatrice donne cependant de l’espoir. Face à la pression, aux urgences vitales, il suffit de trouver un bras mécanique, un câble ou n’importe quel objet à lequel se raccrocher pour ne pas chuter, physiquement mais surtout mentalement. A l’image des souris s’entredévorant dans une cuve soumise à la gravité, apaisées par la seule installation d’un mince filet, l’homme a besoin d’une aide afin de ne pas sombrer. 

Grâce à sa tension croissante et son atmosphère effrayante, I.S.S. compose un huis clos réussi qui évite globablement de tomber dans le manichéisme. Russes comme américains basculent ensemble dans une panique aussi puissante, contagieuse que destructrice. La durée relativement courte du film, sans temps mort, rend l’immersion d’autant plus intense. De plus, les plans de l’I.S.S., plutôt réussis, participent au réalisme du film. Malheureusement, I.S.S. semble loin de constituer une oeuvre de science-fiction. Il dépeint notre monde tel qu’il est, ou serait, dans toute son atrocité.

La chute de l’Humanité

I.S.S. s’ouvre sur une belle séquence de complicité entre russes et américains, célébrant l’arrivée de deux nouveaux astronautes. La découverte de la coupole, que l’on aperçoit largement dans 16 levers de soleil, demeure le moment phare de la visite de la station. Ce moment de contemplation, de prise de conscience ou de « réveil spirituel » à la vue d’une population connectée, se déroule en opposition parfaite avec la Terre à feu et à sang que les personnages regardent avec désolation.

Gabriela Cowperthwaite nous interroge ainsi sur l’avenir de l’Homme et de notre planète. Sommes-nous condamnés à disparaître dans un déluge de bombes nucléaires, sous l’influence de politiques irrationnelles ? Que notre futur s’annonce sur Terre ou dans l’espace, I.S.S. nous incite à nous accrocher coûte que coûte à notre humanité.

I.S.S. : fiche technique

Réalisation : Gabriela Cowperthwaite
Scénario : Nick Shafir
Interprétation : Ariana DeBose (Kira Foster), Chris Messina (Gordon Barrett), Pilou Asbaek (Alexy Pulov), John Gallagher Jr. (Christian Campbell), Costa Ronin (Nicholai Pulov)…
Montage :
Photographie
Producteurs : Mickey Liddell, Pete Shilaimon
Sociétés de production : LD Entertainment
Durée : 1h33
Genre : thriller
Date de sortie : prochainement

Equalizer 3 : voir Denzel et mourir

Le cinéma, ça commence quand il y a plus dans l’image que ce qui est montré à la vue. Prenez Denzel Washington dans Equalizer 3. Si vous le voyez, vous remarquerez juste qu’il est là. Mais si vous le regardez, quelque chose se produira : une expérience de septième art, au sens spirituel du terme. Rien de compliqué, il suffit d’avoir des yeux pour être ébloui par le soleil, et la caméra d’Antoine Fuqua pour élargir les bords de l’écran.

Révélation

Il existe deux sortes de (bons) cinéastes : ceux qui savent mettre leurs acteurs en valeur à l’image, et ceux qui savent laisser leurs acteurs mettre l’image en valeur. Antoine Fuqua fait partie des deux.

Il a commencé comme les premiers, fort de son expérience glanée chez Propaganda Film dans la pub et le clip pour sculpter son esthétique. Puis à partir de Training Day, quelque chose a switché. Au contact de Denzel Washington, il découvre le pouvoir de l’immanence. De ce qui appartient à la caméra de révéler, et pas d’inventer, ce qui préexiste au regard de l’appareil et s’impose à lui.

C’est la scène finale du film, un monologue d’anthologie où Denzel gagne son oscar en dominant de la tête et des épaules le théâtre de la déchéance de son personnage. La puissance d’une star, ce n’est pas une vue de l’esprit mais une mystique qui s’impose sur grand écran, une intériorité qui prend d’assaut le visible et ses fausses évidences. Comme celles qui pleuvent actuellement sur Equalizer 3.

On le sait, les critiques arrivent souvent en avance quand il s’agit de poser leurs crottes sur la face émergée de l’iceberg. Mais dans le cas d’Equalizer 3, on parle d’une journée classée noire sur l’autoroute des philistins. Oui, c’est le troisième film d’une franchise qui n’existe pas que pour l’amour de l’art. Oui, à 68 ans Denzel ne botte plus des culs comme à 30. Oui, le vigilante flick de post-quinquagénaires a plus souvent sa place sur Netflix que dans les salles obscures. Et oui, le gentil va gagner, et les méchants très méchants vont regretter d’être nés. Sauf que c’est pas seulement beaucoup plus que ça, c’est autre chose. Et encore une fois, il suffit d’avoir des yeux.

Le choc du Titan

Ça démarre dès la scène d’introduction. Un 4×4 coupe à travers la campagne sicilienne pour gagner une villa de carte postale. Au volant, un individu dont le regard ne laisse aucun doute sur la nature très illicite de ses activités. À ses côtés, un gamin qui aura son moment de gloire quelques minutes plus tard.

L’individu est accueilli par les cadavres de ses hommes de mains. Celui qui a survécu tire sur sa cigarette comme un aspirateur, et ouvre la porte d’entrée à son patron. À l’intérieur, les corps mutilés et inanimés des mercenaires guident ses pas vers la cave, dans un parcours fléché morbide. Un homme l’y attend, tranquillement assis sur une chaise comme s’il n’avait pas déjà deux flingues braqués sur lui. Robert McCall, dit le Equalizer, aka Denzel Washington. Un homme n’aurait pas pu faire ça seul, mais lui si. Le collecteur des âmes noires, le jugement dernier des bourreaux.

De la lumière au cadre, la (sublime) scénographie taille l’aura du personnage à même l’image et dans la rétine du spectateur. Visuellement, c’est du (très) beau travail de cinéma qui fait rimer élégance avec exigence. Et pourtant, c’est quasiment secondaire.

Car ce que dégage ici Denzel Washington va au-delà des moyens d’expression convoqués par un Fuqua, pourtant en pleine maîtrise de son sujet. Ça dépasse ce que le cinéma en tant que langage peut charrier d’outils sémantiques pour traduire une idée. On parle pas d’acting, mais d’autre chose. D’une puissance cosmique qui n’appartient pas à ce que l’homme peut accomplir à la force de sa volonté.

BMFA : Baddest Mother Fucker Alive

À cet instant, ce n’est pas que Denzel est plus fort que le cinéma : il EST le cinéma. Comme Michael Jordan pouvait être le basket, quand son entraîneur chez les Chicago Bulls Phil Jackson avait entièrement façonné son jeu pour permettre à la star de déployer le sien.

Ainsi, on le comprend, il y a deux enjeux complémentaires à l’œuvre dans cet Equalizer 3, à la fois pour le personnage et son interprète.

D’abord, pirater le logiciel de la franchise pour reconfigurer les attentes du spectateur. Robert McCall a toujours été le boogeyman des boogeyman, celui qui faisait changer de rue ceux qui nous font bouger de trottoir. Et on est pas chez John Wick : personne n’a besoin de parler du Baba Yaga pour attester de son existence à la place de Keanu Reeeves. Il suffisait de réaliser la meilleure adaptation à ce jour de Batman en action dans le climax du 1erfilm, et d’avoir le fabuleux pouvoir d’incarnation de Denzel à disposition. Jusque dans ses sorties de routes, qui essaimaient déjà l’idée que Robert McCall dépassait le cadre du vigilante hardcore mais cinématographiquement accepté.

Dans le troisième volet de la saga, c’est chose faite : Fuqua ne se contente plus de pousser les murs du genre, il casse carrément le moule. Ça commence avec la scène d’ouverture décrite plus haut, filmée depuis le point de vue des bad guys, où le spectateur (re)découvre McCall de l’extérieur, c’est-à-dire du regard de ses victimes. Quand Ce qui signifie pour le réalisateur abandonner le gimmick de la franchise, à savoir ces visions mentales dans lesquelles McCall dilate le temps et l’espace avant de déclencher. Ici, comme les méchants, on a pas le temps d’être surpris, et encore moins de réagir.

Le royaume de l’ombre

Mais ça signifie également pour le réalisateur de s’adonner à l’une de ses marottes : faire disparaître progressivement Denzel du cadre dans les scènes d’action. Car depuis Les Larmes du soleil, filmer les tueurs des black ops est devenu LA grande question de cinéma qui anime le travail d’Antoine Fuqua. L’élite de l’élite, capable de trouver de l’ombre dans le désert, de se cacher sous un tapis, de se trouver devant vous mais pas dans votre champ de vision. Bref, de disparaître physiquement.

Or, jamais le cinéaste n’est allé plus loin sur ce point que dans le climax d’Equalizer 3, où les ennemis de Robert McCall se font pratiquement faucher par un fantôme. En termes de film d’action, c’est une date, le premier à abstraire son acteur principal de la notion de physicalité. En termes de cinéma fantastique, c’est l’une des plus belles incarnations de la Mort sur grand-écran, comme si Fuqua passait du rap hardcore à l’horrorcore. Denzel peut en faire jusqu’à 90 ans : après tout, la Faucheuse n’a pas d’âge. Il faudra voir et revoir cette scène d’une noirceur absolument glaçante, dans laquelle McCall accompagne allégoriquement l’agonie du grand méchant jusqu’à sa tombe. Plus violente que la plus violente des rimes de Kaaris, de la contrebande industrielle en 1H43 de preuves à charge.

Il n’y a même plus la satisfaction de se sentir cinématographiquement vengé de ceux contre qui on ne peut rien faire, dans la vie de tous les jours. À l’instar de son travail sur l’excellente série The Terminal List, Fuqua emmène le spectateur dans une dimension où la violence n’a plus rien de cathartique, ni de jubilatoire. Le grand esthète et penseur de la question de notre époque, c’est lui.

L’Homme des hautes plaines

Mais au fond, Fuqua le sait : la vraie raison d’être d’Equalizer 3 et de la franchise, c’est lui. Denzel Washington. De mémoire récente, il n’y a guère que Tàr, de Todd Fielding, pour offrir l’équivalence d’un film à ce point taillé aux dimensions surnaturelles de son interprète principal. Cate Blanchett et Denzel Washington, même combat : deux montagnes qui génèrent de l’oxygène pour leurs partenaires de jeu en haute altitude. Les grands acteurs sont ceux qui font quelque chose en ne faisant rien. Et ça tombe bien, Equalizer 3 donne l’occasion à Denzel Washington de ne rien faire.

En convalescence pendant une bonne partie du film, Robert McCall est condamné à vivre et seulement vivre, dans cette petite ville italienne qui lui offre l’asile. L’occasion pour Fuqua de retirer à McCall la maîtrise des horloges, au sens eastwoodien du terme. Tel le réalisateur de La Mule (lui aussi grand cinéaste de fantômes déguisés par ailleurs), Fuqua s’extirpe du temps de l’intrigue pour embrasser celui de l’espace. Bref, il fait un western, au sens propre. C’est-à-dire pas pour le plaisir d’en embrasser les codes stricto sensu, mais pour renouer avec l’essence de sa simplicité. À savoir, transformer les petits riens de la vie en d’immenses quelque chose de cinéma.

Finit de timer ses perfs sur sa montre : McCall est astreint à la passivité, au chinage, à l’insouciance (relative évidemment). Marcher, boire son cappuccino, taper discute avec le poissonnier : pendant trois quarts d’heure, il ne se passe rien d’autres dans Equalizer 3, et c’est plus spectaculaire que tous les blockbusters de l’été réunis. Parce que visuellement, on est pas loin du sublime en majuscule de grand-écran. Et surtout parce que Denzel, qui donne tout ce qu’il a pour simplement être au monde.

Bande-annonce : Equalizer 3

Fiche Technique : Equalizer 3

Réalisation : Antoine Fuqua
Scénario : Richard Wenk
Interprétation : Denzel Washington, Dakota Fanning, David Denman
30 août 2023 en salle / 1h 50min / Action, Thriller
Distributeur : Sony Pictures Releasing France

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