« Comme un oiseau dans un bocal » : sur les HPI et les préjugés qui les entourent

Les éditions Delcourt publient Comme un oiseau dans un bocal – Portraits de surdoués, de la scénariste et dessinatrice Lou Lubie. Comme elle l’avait précédemment fait avec la cyclothymie à l’occasion de Goupil ou face, cette dernière déconstruit une particularité neurologique et la met à portée de son lecteur, pour en démystifier les tenants et les aboutissants.

Le Haut Potentiel Intellectuel (HPI) voit s’entremêler des facteurs biologiques, environnementaux et personnels. Cette complexité explique que les méandres cognitifs des individus HPI se dérobent souvent aux regards des profanes, qui s’arrêtent alors volontiers à quelques clichés quand il s’agit de mettre une étiquette sur ces personnes.

Le berceau de cette distinction intellectuelle réside, en partie, dans les réseaux sinueux du cerveau. Les individus HPI sont dotés d’une structure cérébrale qui favorise une pensée plus vive et divergente. Les connexions neuronales se tissent avec une célérité et une densité singulières et cette vivacité cérébrale engendre en retour une pensée arborescente, qui s’irise en une myriade de possibilités. Pourtant, les conditions externes sont tout aussi déterminantes. Le terroir fertile d’un environnement familial encourageant, d’une éducation équilibrée, allié à des attributs personnels tels que la curiosité insatiable et une personnalité introspective, sont essentiels à la floraison de ces talents.

Une exceptionnalité intellectuelle à double tranchant

Comme un oiseau dans un bocal le verbalise avec sensibilité et maestria. À l’image d’un astre irradiant avec un peu trop d’éclat, le cerveau HPI peut parfois consumer l’individu de l’intérieur. Les troubles cognitifs, relationnels et émotionnels sont des compagnons fréquents de ces esprits brillants, engendrant un sentiment d’inadaptation, une incommunicabilité relative, des incompréhensions avec ceux qu’il faut bien nommer les « normopensants ». Ce qu’ils peuvent gagner en intuition et en capacité d’apprentissage, les HPI le perdent parfois – pas toujours – en relations sociales.

C’est ainsi notamment que se forge le « faux-self » présenté dans son album par Lou Lubie. Il s’agit d’une armure métaphorique, un subterfuge sophistiqué visant à atténuer la singularité de l’individu HPI pour se fondre dans le courant majoritaire. Loin d’être un simple accoutrement, cette carapace peut devenir une seconde peau, une façade sociale qui altère la perception de soi. Quand cette seconde peau n’est pas suffisamment souple, elle occasionne son lot de souffrances.

Avec beaucoup de poésie et une vraie faculté à vulgariser son objet d’étude, Lou Lubie examine la trajectoire de vie de deux individus HPI. Force est de constater que ce n’est pas toujours une route bien tracée, bordée de lauriers. Elle ressemble plutôt à un chemin tortueux, accidenté, ponctué d’obstacles imprévus et de rebondissements. La place singulière qu’occupent les « surdoués », en tant que 2,2% de la population aux capacités cognitives exceptionnelles, est à la fois un privilège et un défi.

Une longue histoire

Le Quotient Intellectuel (QI), bien que crucial dans l’identification des HPI, n’est pas un marqueur infaillible. Il s’agit d’une mesure relative, susceptible d’être influencée par diverses circonstances. Les pionniers du test de QI, Lewis Terman, Charles Spearman et David Wechsler, ont tous trois contribué à la conception et l’amélioration de cet outil, dont les limites et la nécessité d’une évaluation holistique sont parfaitement énoncés dans Comme un oiseau dans un bocal.

Il convient par ailleurs de noter l’existence de deux types de profils au sein des HPI, les profils laminaires et les profils complexes. Les premiers illustrent une intelligence harmonieusement distribuée, tandis que les seconds affichent une hétérogénéité de compétences, des pics et des creux.

Mais c’est dans l’abondance, dans le tourbillon incessant de pensées, de questions et d’émotions, que l’on trouve l’un des défis les plus titanesques des HPI. Tout semble amplifié, comme un orchestre symphonique jouant à pleine puissance dans l’esprit. Ce déluge cognitif et affectif peut être aussi déroutant que stimulant, car il offre une perspective multidimensionnelle et profonde du monde, mais peut également engendrer un sentiment d’aliénation.

Cette complexité cognitive, sur laquelle revient abondamment Lou Lubie, est éclairée par les concepts d’intelligence fluide et d’intelligence cristallisée. La première reflète la capacité à résoudre de nouveaux problèmes, à établir des connexions et à percevoir des patterns. La seconde se rapporte aux connaissances acquises et à leur utilisation, tels des cristaux taillés au fil du temps.

Un album important

De bout en bout de son album, Lou Lubie aborde le sujet des surdoués avec une sensibilité rare, dévoilant les coulisses de leur existence à travers des anecdotes évocatrices et une pédagogie remarquable. Son travail nous permet d’embrasser le point de vue de ces êtres d’exception, d’apprendre à les comprendre sans jugement, avec bienveillance, en déconstruisant les clichés et en y apportant ce qu’il faut de nuances. Comme l’oiseau dans son bocal, ces surdoués sont à la fois empêchés, prisonniers et en rupture avec un environnement inadapté. Mais attention, ceci reste trop réducteur, car comme le rappelle à dessein Lou Lubie, HPI n’équivaut pas forcément à problèmes.

Comme un oiseau dans un bocal – Portraits de surdoués, Lou Lubie
Delcourt, septembre 2023, 184 pages

Note des lecteurs4 Notes
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.