#AccidentMajeur… en France

Le scénario de cette BD étant de la main de Jean-François Julliard, le directeur général de l’association Greenpeace France depuis 2012 (il a aussi été secrétaire général de Reporters sans frontières de 2008 à 2012), on sait d’emblée qu’il s’agit d’une BD militante.

Le personnage central de la BD est une jeune femme prénommée Laurine, qui travaille sur un poste d’ingénieur environnemental EDF, à la centrale du Bugey (Ain). Il s’agit d’une centrale électrique nucléaire située à environ 45 km à l’est de Lyon. Elle comporte quatre réacteurs pour autant de tours de refroidissement (immenses), qu’on peut apercevoir de très loin, telles les cathédrales de notre époque. Sa construction a commencé en 1969 et la mise en service du premier réacteur date de 1972.

L’action

Elle commence sur le barrage hydroélectrique de Vouglans (Jura) dont la mise en service date de 1968. C’est un barrage de type voute dont la retenue d’eau (capacité 605 millions de mètres-cubes) est à l’origine du lac de Vouglans. Or, on sait depuis un reportage TV de 2018 qu’un risque de rupture de ce barrage existe. S’il venait à céder, l’inondation pourrait créer au Bugey (situé sur l’Ain, affluent du Rhône) des conditions assez similaires à celles de la catastrophe de Fukushima, l’eau inondant ensuite la vallée du Rhône. Ce que nous montre la BD, c’est donc un enchaînement de circonstances menant à un accident majeur dans cette centrale. L’accident majeur correspond au risque maximal sur l’échelle de ce qui est envisagé, sachant que, dans une telle centrale, une explosion peut entraîner un dégagement de vapeurs radioactives très toxiques. On sait depuis Tchernobyl (autre accident majeur) qu’un tel dégagement peut avoir des conséquences bien au-delà d’une cinquantaine de kilomètres, en fonction des vents qui soufflent. En effet, plus personne ne peut croire un discours du genre « Le nuage radioactif ne passera pas nos frontières ».

Un accident nucléaire majeur en France est-il possible ?

Jean-François Julliard veut nous faire comprendre que oui, malheureusement, un tel accident est possible en France. Les raisons en sont malheureusement nombreuses, la première étant le nombre de centrales nucléaires sur notre territoire, la seconde leur dégradation progressive avec les années, les autres étant liées aux risques connexes dont des intempéries plus fortes qu’envisagées (que l’évolution climatique fait redouter) et les erreurs humaines. Le seul point rassurant est que l’accident majeur décrit ici est dû à un enchaînement de circonstances défavorables dont la probabilité qu’il se produise réellement reste quand même assez faible.

Politique nucléaire

La BD présente en fin d’album un résumé de la situation de la France par rapport au nucléaire. Depuis la présidence du général de Gaulle, tous ses successeurs ont, d’une manière ou d’une autre, contribué à engager la France dans cette voie, au nom de l’indépendance énergétique du pays. Rappelons, puisque la BD date d’avant la dernière élection présidentielle, que le candidat Macron a clairement annoncé, au moment de briguer un deuxième mandat, son intention de relancer le nucléaire français, avec cette même justification. D’après Jean-François Julliard, il semblerait que ce qu’on appelle le lobby du nucléaire soit assez fort en France. Il est vrai que les sommes d’argent en jeu sont importantes. Il y a quand même un point jamais évoqué (dans cette BD non plus) : l’origine de l’uranium indispensable à l’industrie nucléaire. Les choix sont faits au niveau politique par des personnes qui n’ont pas les connaissances scientifiques pour réaliser la portée de leurs décisions (accidents potentiels, mais aussi la gestion des déchets). Ils s’engagent sur le long terme (en s’appuyant sur les conclusions de conseillers) au nom de tous celles et ceux qui utilisent de l’électricité sur le territoire. Est-ce bien raisonnable ?

Une BD militante

Quant à la BD elle-même, elle est dessinée par Alizée De Pin qui propose ici sa toute première BD. Globalement, le style est agréable, avec de belles courbes et des couleurs de type pastel. Mais les caractères des personnages ne sont pas plus fouillés que les décors. On remarque quand même la réaction de Laurine quand elle constate qu’elle est désormais suivie par 12 000 personnes après avoir lancé l’alerte sur l’accident en cours, ce qui lui fait perdre la notion de ce qui compte vraiment sur le moment. Poursuivons avec les chiffres pour constater que la faible diffusion de cette BD ne peut conduire qu’à un impact mineur. Sur Internet, on trouve le dossier de presse publié à sa sortie, mais on trouve également une présentation EDF de la centrale du Bugey, qui va dans le sens de tous les discours officiels. L’affaire n’est pas simple, car nous avons besoin d’électricité au quotidien. Décider de s’engager dans la voie du nucléaire entraîne des délais longs, aussi bien pour commencer à produire que pour envisager de tout arrêter. Avons-nous une alternative sérieuse et réaliste au nucléaire, à une époque où l’urgence climatique appelle des industries propres, qui ne dégagent pas de CO2 dans l’atmosphère ?

#AccidentMajeur, Alizée De Pin (dessin et couleurs) et Jean-François Julliard (scénario)

Éditions du Faubourg (collection bande dessinée) : sortie le 16 septembre 2021

Note des lecteurs1 Note
3

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.

« Lee Horn » : l’homme qui n’était jamais du bon côté de la frontière

Avec "Lee Horn : Le Fantôme de Wounded Knee", Philippe Thirault et Gilles Mezzomo font courir une même violence de l’Ouest américain aux Philippines, avant de la ramener dans les rues de New York. Derrière les habits du western et le moteur assez classique de la vengeance, leur album sonde surtout le destin de Lee Horn, un homme successivement adopté, déplacé, enrôlé, amoureux et endeuillé, qui aura passé sa vie à chercher une place dans des mondes qui ne savaient que faire de lui.

« Post Mortem » : Zoé et ses fantômes loquaces

Dans "Post Mortem", Zoé voulait seulement tricher à un contrôle d’histoire. En invoquant quelques grands noms du passé, elle a surtout ouvert la porte à une bande de fantômes envahissants. Et à une succession de gags qui vise d’abord les jeunes lecteurs.

« Foucault disparaît » : suivre une pensée en mouvement

Dans "Foucault disparaît", Paul Auer et Benoît Schupp ne résument pas l'œuvre du sociologue et philosophe français : ils racontent un homme happé par les livres autant que par les luttes de son temps. À l’occasion du centenaire de sa naissance, ce roman graphique fait du mouvement intellectuel, politique et physique (la Tunisie, par exemple) le fil rouge d’un portrait nécessairement partiel.