Accueil Blog Page 178

« Le Seul Endroit » : l’autre en moi

0

L’identité est souvent le fruit d’une alchimie délicate entre l’individuel et le collectif, entre le soi et l’autre. Le Seul Endroit, de Séverine Vidal et Marion Cluzel, paru aux éditions Glénat, se penche sur ces questions complexes.

Le Seul Endroit devait initialement constituer un recueil de portraits. Ce n’est qu’après un long cheminement qu’il a pris sa forme définitive, articulée autour de l’histoire de Léold. C’est par l’intermédiaire de ce personnage qu’il donne à voir les nuances de la transidentité. Depuis le prélude de son déménagement familial jusqu’à la quête, constante, d’acceptation par l’autre, ce récit sensible et juste présente les complexités de l’identité fluide, qualifiée de transgenre non binaire.

« Mon seul choix, c’est de ne plus faire semblant », dira Léold. « Tu sais, je fais ce que je peux. Je cherche qui je suis. » Né dans un corps féminin qui ne le satisfait que partiellement, dans lequel il se sent comme un puzzle inachevé, Léold suit un traitement hormonal qui n’est pas sans conséquence sur ses proches. Il y a d’abord sa mère, très maladroite, qui peine à le comprendre malgré une réelle bonne volonté. Son père, peut-être plus empathique, s’informe, rejoint des groupes de parole, se montre présent et à l’écoute. Son frère ressent quant à lui de la fierté.

Olivia

Séverine Vidal et Marion Cluzel juxtaposent l’histoire de Léold avec celle d’Olivia, sa jeune voisine, prisonnière d’un couple dysfonctionnel l’unissant à un compagnon souvent absent et occasionnellement violent (d’abord verbalement puis physiquement). Les deux personnages vont peu à peu se rapprocher, jusqu’à l’éveil amoureux, Olivia aidant Léold à être lui-même, à se sentir en sécurité.

Si les obstacles sociaux sont nombreux – en témoignent les larmes de joie de Léold quand on l’appelle pour la première fois « Monsieur » lors d’un passage en radiologie –, Le Seul Endroit témoigne aussi de l’inadéquation de la langue française dans le traitement des identités non binaires. Dans une société où même les objets sont genrés, comment un individu peut-il se sentir pleinement intégré alors que rien n’est susceptible de le nommer adéquatement ?

Le récit des autres

La construction d’une identité passe aussi par le regard des autres. Et la compréhension de nos affects, par leurs récits. Léold rencontre un ancien journaliste sportif ayant choisi de devenir une femme, rejeté par ses filles et son ex-compagne. Pour rendre plus authentique et pleine sa relation avec Olivia, il lui offre à lire son journal intime. C’est la parole qui le libère.

L’écho des expériences individuelles dans cette œuvre transcende les frontières de la transidentité pour toucher à des questions universelles d’humanité. Tous les personnages croisés portent leur lot d’incertitudes, de questionnements, d’attentes vis-à-vis des prescriptions sociales. « Je me suis retenu de rire des semaines : ça déraillait, du rauque à l’aigu », confesse Léold, rarement à son aise dans un entre-deux qui s’inscrit pourtant en écho à son identité profonde. Il dira aussi avoir parfois l’impression de n’être rien – peut-être juste un point d’interrogation tatoué derrière une oreille ?

Le Seul Endroit traite avec sensibilité et intelligence les enjeux de la transidentité et de l’acceptation de soi. Cette bande dessinée crayonnée avec poésie réussit à rendre intelligible et émouvante la complexité de l’identité humaine. Son idée centrale est peut-être que cette dernière se façonne à travers le prisme du langage et des interactions sociales, et qu’elle est, en fin de compte, en perpétuelle construction.

Le Seul Endroit, Séverine Vidal et Marion Cluzel
Glénat, août 2023, 104 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Evol » : mimétisme du chaos

0

Dernièrement paru chez Delcourt, dans la collection Tonkam, le tome 3 de la série Evol voit Atsushi Kaneko propulser ses lecteurs au cœur de la ville de Hiiragi, au bord de l’implosion. Derrière les séquences d’actions et les dialogues ciselés, l’auteur aborde des thèmes plus profonds qu’il n’y paraît, qui transcendent le cadre narratif posé.

Hiiragi est menacée par une pluie de produits corrosifs, résultant de l’incendie de ses silos. La ville est en alerte rouge. Dans cette ambiance apocalyptique, les pompiers semblent dépassés, tandis que Lightning Volt et Thunder Girl affrontent le groupe Evol, composé d’Akari, Nozomi et Sakura.

Ces jeunes protagonistes sont dépeints par l’auteur, dès le premier tome, comme des êtres brisés par la vie, trahis par une société qui les a marginalisés à cause de leurs origines, de leur personnalité ou de leur santé mentale. Leurs actions, désespérées, reflètent un vécu traumatique et une volonté de révolte. Protagoniste-phare de ce tome, Sakura, anciennement adulée par ses camarades, a connu l’opprobre à cause des actions hostiles de son pays d’origine envers le Japon. Cela a provoqué sa mise au ban du collège, le retrait de ses récompenses individuelles, une brusque dégradation sociale, mais aussi la ruine de sa famille, puisque le magasin de son père a été vidé de ses clients du jour au lendemain. C’est un exemple frappant de la manière dont l’identité individuelle peut être écrasée sous le poids des stéréotypes collectifs. Et Atsushi Kaneko met en vignettes une Sakura désireuse de sauver la face, de ne laisser transparaître aucun affect, aucun signe de faiblesse.

Les super-héros ne sont pas en reste. Aux ordres d’individus vils et corrompus, répondant à des rôles subvertis, ils annoncent sans fard, à l’image de Lightning Volt : « Le peuple doit être impuissant pour continuer à avoir besoin de héros ! » N’en jetez plus : le protecteur capé n’est autre qu’un mégalo jaloux de ses privilèges et soucieux de maintenir le monopole sur son pouvoir. Le détournement des codes opérés par le manga rappelle évidemment The Boys, de Garth Ennis et Darick Robertson.

Parallèlement, le nouveau commissaire, fraîchement nommé, lève le voile sur un réseau d’iniquités à la mairie – abus de confiance, détournement de fonds et collusions criminelles –, soulignant que la corruption n’est pas l’apanage des bas-fonds mais sévit également au sommet de la pyramide sociale, au cœur même des Institutions. C’est dans ce contexte que le groupe Evol, de plus en plus populaire, subit la répression d’une police débordée par tous ses imitateurs et nouveaux sympathisants. Il y a un peu de V pour Vendetta et beaucoup du Joker de Todd Phillips dans ce tableau d’un chaos généralisé, où les lignes entre le bien et le mal sont continuellement redessinées par les contextes sociaux et personnels.

Haletant, le manga s’écarte des représentations traditionnelles des super-héros et pose des questions dérangeantes sur l’héroïsme, l’identité et la moralité. Atsushi Kaneko mêle à la critique sociale, la psychologie humaine et les dynamiques de pouvoir, qui se conjuguent à des actions effrénées.

Evol (T.03), Atsushi Kaneko
Delcourt/Tonkam, août 2023, 240 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Trombinoscope » de Prims : exploration de l’absurde

0

Les éditions Lapin ajoutent un nouvel album teinté d’humour à leur catalogue avec la parution de Trombinoscope, de l’auteur et dessinateur Prims. Laissant libre cours à son penchant pour l’ironie et l’absurde, ce dernier propose une collection de planches qui ne manque ni de sel ni de piment.

La préface du livre est signée par un dénommé Monsieur Moyen, de l’Académie française. Dans un exercice particulièrement réussi d’auto-ironie, Prims échafaude une parodie de la préface en tant que convention littéraire, tout en introduisant son œuvre avec humour. En effet, il est présenté, dans une gradation maîtrisée du sérieux vers le saugrenu, comme une figure respectable, puis, à mesure que le texte avance, de plus en plus controversée, laissant ainsi le lecteur dans un état d’anticipation curieuse.

Trombinoscope aborde ensuite, dans son corpus, une grande variété de sujets, convoquant le comique de situation comme le pur absurde. On y rencontre par exemple un clown courroucé cherchant, littéralement, son âme d’enfant, ou un animal de compagnie horrifiant, confectionné à partir des restes d’un réfrigérateur. Certaines vignettes inversent notre appréhension du monde de façon originale. Par exemple, le café va induire la somnolence plutôt que l’excitation, l’épouvante s’insinue sans prévenir dans un jeu d’enfant et le petit garçon du duo Calvin et Hobbes doit composer avec une calvitie ostensible.

Le livre ne se contente pas de simples gags ou situations humoristiques. Il propose également des scénarios méta-narratifs qui brisent le quatrième mur, impliquant le lecteur dans la structure même de l’histoire, par exemple en mettant en scène un dessinateur en pleine course pour aller plus vite que celui que le lit, ou en montrant un personnage demandant à l’aide en tendant les mains en dehors du cadre de la vignette.

Qu’il se penche sur les origines bio-romantiques du panda-limace ou sur le Roi (fils du) Soleil, qu’il s’amuse des questions récurrentes (et un peu naïves) posées aux auteurs-dessinateurs ou des émissions radiotélévisées absurdes, ou qu’il revisite des funérailles à la manière d’un western ou des expressions courantes de façon littérale (prendre le plat du chef, un enterrement en grande pompe), Prims parvient souvent à faire mouche, avec une bonne humeur contagieuse.

En somme, Trombinoscope est une œuvre acidulée, sans prétention, conçue avant tout pour divertir (sans que cela soit péjoratif). Prims utilise son sens de l’absurde pour tourner en dérision la société, ses manifestations les plus visibles, ses conventions culturelles et linguistiques. Et le lecteur, forcément, se fera voler quelques sourires en cours de route.

Trombinoscope, Prims
Lapin, août 2023, 144 pages

Note des lecteurs9 Notes
3.5

La naissance d’Arsène Lupin

0

Une série sur Netflix, un essai aux éditions LettMotif, des ventes boostées en librairie, c’est peu dire qu’Arsène Lupin a le vent en poupe depuis plusieurs mois. L’éditeur de bandes dessinées Bamboo ne fait pas exception, puisque le scénariste Jérôme Eho et le dessinateur Michaël Minerbe y publient La Jeunesse d’Arsène Lupin – Cagliostro.

Au centre des attentions : le trésor enfoui de l’Église, dont l’emplacement doit être révélé par un coffre à bijoux et quelques inscriptions latines. Les protagonistes : le jeune Raoul d’Andrésy, rebaptisé Arsène Lupin par Joséphine Balsamo, qu’il sauve de la noyade, sans se douter qu’il s’agit en fait de la comtesse Cagliostro, réputée dangereuse et immortelle ; mais aussi Beaumagnan, comploteur désireux de mettre la main sur une fortune qu’il espère faire sienne. C’est autour de ces éléments et personnages que va s’articuler le récit, échevelé, de Jérôme Eho et Michaël Minerbe.

Initialement, c’est-à-dire avant d’incarner Arsène sous l’emprise de la comtesse, Raoul était promis à Clarisse d’Étigues. Ses sentiments envers elle vont cependant s’évaporer quasi instantanément, tant la beauté vénéneuse de « Josie » l’ensorcèle. C’est de sa bouche, d’ailleurs, que lui est révélé le secret d’un trésor caché dans un rocher, convoité par de nombreuses personnes, pas toujours bien intentionnées. Les deux personnages, dont les relations demeurent ambiguës (à quel point se joue-t-elle de lui ?), vont s’allier dans une quête commune.

Leurs plans se voient toutefois contrariés par les agissements de Beaumagnan, obstiné. Ce dernier a enlevé une chanteuse susceptible de lui apporter de précieux indices quant à l’emplacement du trésor. Retenue captive dans une grotte, la jeune femme est torturée mais ne pipe mot. Par son intermédiaire, Jérôme Eho et Michaël Minerbe vont boucler les dynamiques interpersonnelles et faire intervenir, dans le dernier tiers de l’album, Clarisse.

Réussi sur le plan graphique, où Michaël Minerbe fait davantage valoir son talent sur les décors que sur les visages, La Jeunesse d’Arsène Lupin – Cagliostro est une lecture plaisante, bien rythmée, où règnent la cupidité et la duplicité. Un peu malgré lui, Raoul/Arsène Lupin se retrouve en quête d’un secret datant du Moyen Âge, qu’il parviendra à percer grâce à son intelligence supérieure. Mais ce qui importe, au-delà de cette course au trésor, ce sont les relations tissées avec deux femmes, et la nature humaine qui se révèle à la perspective d’une richesse inespérée.

Ainsi, dans l’ensemble, s’il manque certainement d’épaisseur, ce one-shot n’en demeure pas moins efficace et bien ficelé. La cohabitation du jeune Lupin et de l’immortelle Cagliostro vaut à elle seule que l’on s’attarde sur le travail de Jérôme Eho et Michaël Minerbe.

La Jeunesse d’Arsène Lupin – Cagliostro, Jérôme Eho et Michaël Minerbe
Bamboo, septembre 2023, 72 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival de Deauville 2023 : la vie selon Ann, la femme invisible

0
Note des lecteurs0 Note
2

Présenté en compétition au Festival de Deauville 2023, La vie selon Ann de Joanna Arnow décrit le quotidien d’une femme trentenaire s’épanouissant sans complexe dans la soumission sexuelle comme professionnelle. Un portrait sans relief, aux longueurs parfois dérangeantes, où se succèdent une suite de saynètes plutôt ennuyeuses. 

Déjà connue pour des courts et moyens-métrages, I hate myself et Bad at dancing, Joanna Arnaw s’inspire de sa vie personnelle et de ses observations pour raconter selon ses dires « des histoires authentiques avec vulnérabilité (…) à travers des sujets comme la solitude, la sexualité et les relations sentimentales« . Dans La vie selon Ann, elle incite à assumer cette posture de soumission, qui se doit d’être choisie et non subie. Si l’intention est louable, la forme passive de la mise en scène et la lenteur de scènes successives inintéressantes rendent le film assez indigeste.

50 nuances de nus

Aux yeux des autres, Anne ne semble pas exister. Dans son entreprise, personne ne la connaît à part son collègue de bureau. Elle se voit ainsi remettre un prix pour sa première année d’employée alors qu’elle travaille dans cette compagnie depuis trois ans. Elle ne trouve pas davantage de considération auprès du service des ressources humaines, qui lui impose un changement d’intitulé sur son poste.

A l’image de sa vie professionnelle, Anne joue les soumises dans ses relations sexuelles. Via les applications, elle rencontre des hommes dominateurs, des « maîtres », et exécute sans broncher tous leurs désirs, jusqu’à l’impossibilité de pouvoir parler. Elle prend un malin plaisir à n’en prendre aucun, à se réduire un rang d’un cochon que l’on ridiculise et qui se nourrit d’assiettes de pâtées peu ragoûtantes. La vie selon Ann donne ainsi à voir sa réalisatrice et actrice principale, Joanna Arnaw, filmée nue pendant une heure à réaliser des jeux sexuels ou à rester muette dans une pièce. Un délire personnel et surtout une bonne partie d’ennui qui a fait sortir une bonne vingtaine de spectateurs au bout de quinze minutes. 

Si quelques scènes caustiques et l’absurdité des situations ont fait rire ici ou là, l’essai comique ne sera sûrement pas au goût de tout le monde. Sur un thème proche, 50 nuances de Grey a proposé une version mièvre, sans intérêt, mais romantique qui au moins n’écoeurait pas. La lassitude est renforcée par une réalisation exclusivement en plans fixes, conduisant la mise en scène figée à stagner tout autant que le scénario, quasiment linéaire.

L’art de la communication vide

Mettre une pomme ou une pêche dans son sac ou non, telle est la question qui occupe une scène de deux minutes. La vie selon Ann montre toute la difficulté de communiquer, y compris avec des proches ou des partenaires sexuels. Anne ne parle donc de rien avec ses parents, leurs dialogues restent anecdotiques quand ils ne sont pas inexistants. Il en va de même pour les discussions avec Allen, le maître qu’Anne fréquente régulièrement. Leurs échanges tournent en rond, à la limite de l’absurde, car Allen lui pose systématiquements des questions identiques, dont il oublie la réponse à chacune de leur rencontre. Nul besoin cependant, de dix scènes similaires pour comprendre le propos.

Au final, on sort de La vie selon Ann avec soulagement et l’envie folle d’enchaîner sur un autre film du Festival afin de nous laver la rétine. Un premier long-métrage à réserver à un public averti. 

La vie selon Ann : fiche technique

Réalisation : Joanna Arnaw
Scénario : Joanna Arnaw
Interprétation : Joanna Arnaw (Ann), Scott Cohen (Allen), Babak Tafti (Chris), Alysia Reiner (la soeur), Peter Vack (Thomas)…
Photographie : Barton Cortright
Musique : Robinson Senpauroca
Producteurs : Graham Swon, Pierce Varous
Sociétés de production : Ravenser Odd, Nice Dissolve
Durée : 1h27
Genre : comédie
Date de sortie : prochainement

Inside : le ventre vide

Il existe des monstres qui nous dévorent de l’extérieur, tandis que d’autres sont stimulés à l’idée de se nourrir de l’intérieur, de notre intimité et de notre vulnérabilité. Ces deux menaces sont impliquées dans Inside de Bishal Dutta, pour qui l’angoisse est avant tout le gage d’un bon drame familial. Entre les crocs d’une entité démoniaque et la lutte d’une adolescente indo-américaine pour s’intégrer au quotidien, il existe une histoire touchante de réconciliation.

Synopsis : Sam, une adolescente sans histoire, assiste à un phénomène surnaturel terrifiant dans son école. Sa meilleure amie en est la première victime. Elle sera la suivante, si ce qui est enfermé parvient à s’échapper…

Remarqué et primé pour son court-métrage Life In Color, où l’on suit un patient atteint de la maladie d’Alzheimer qui cherche à tout prix à préserver ses souvenirs, Bishal Dutta est rapidement courtisé par James Wan et sa filiale Atomic Monster, une ascension qui est notamment due à son terrifiant court Inferno. Il qui partage de nombreux points communs avec ce premier long-métrage qui nous arrive et dont l’identité visuelle n’aurait pas entaché une production Blumhouse. Le cinéaste en profite pour y mêler des fragments de son enfance en tant que fils de parents immigrés. À l’image de son héroïne, il souhaite questionner la perte d’identité dont il connaît les usages, ainsi que les dommages.

Bizutage

L’intrigue prend place dans une banlieue pavillonnaire qui serait presque le contrechamp des univers de Steven Spielberg. Il se passe bien des tracas dans cette petite bourgade, où l’on fera sans cesse des allers-retours entre le foyer de Samidha (Megan Suri), ou Sam comme elle préfère qu’on l’appelle, et son lycée. Une équipe sportive vedette, des pompom girls, des cours où certains s’instruisent, d’autres tombent amoureux et d’autres encore sont isolés de la masse. C’est évidemment le cas de Tamira (Mohana Krishnan) qui agrippe sans relâche un petit bocal de verre suspicieux. La lente et intrigante ouverture entrouvrait déjà ce réceptacle, afin de ne pas tergiverser plus longtemps. Un rite qui tourne mal, ou presque, annonce toute la lutte de jeunes adolescentes qui doivent faire face à leur amitié contrariée et à la fatalité que les ténèbres pourraient avoir le dernier mot dans cette sinistre histoire démoniaque.

L’aliénation mène inévitablement à l’isolement et c’est ce sur quoi la créature du bocal va insister. Quand il s’agit de capter l’angoisse de ses personnages, pris au piège dans l’obscurité, véritable angle mort des codes du cinéma d’horreur, le programme séduit, le timing un peu moins. Le hors-champ pèse également dans la balance, ce qui entretient une tension palpable, où les yeux du spectateur s’accrochent au maximum, afin d’encaisser la collision avec un éventuel jump scare. Sur ce point, le cinéaste a tout à gagner, car il parvient à créer une aura de paranoïa autour d’un nouveau folklore qui n’attendait qu’à être découvert sur grand écran. Le principal atout de son art, c’est bien entendu l’esthétique, ici macabre et teinté d’un rouge sang qui annonce le ton.

Le ventre mou

Dutta cite d’ailleurs assez souvent Les Griffes de la Nuit de Wes Craven, tout en gardant un pied dans le drame familial de Mister Babadook de Jennifer Kent. Tout le dilemme de l’héroïne réside dans le refoulement de sa propre culture. Le souci d’intégration se pose alors, à l’ère du numérique, qui nous déconnecte peu à peu à nos racines, à notre foyer. Entre deux sursauts prévisibles, Sam cherche à redevenir Samidha. Malheureusement, cette note d’intention perd tout intérêt dès lors que l’on commence à remettre en question le mode opératoire des screamers et autres soucis de cohérence dans les diverses interactions avec ladite créature.

Avant de se lancer dans la grande aventure sous le couvert de James Wan, Bishal Dutta en profite pour réviser ses classiques et montrer qu’il peut faire aussi bien que ses aînés. Ainsi, Inside nous invite à prendre du recul sur le drame familial qui frappe une communauté issue d’immigration, mais ne manque pas de croquer à pleine dent dans le lard du sujet. Cependant, la matière grasse n’est que trop visible dans la succession de clichés que l’on empile sans extravagance. Il s’agit d’un film qui cherche constamment à remplir un ventre vide, avec toutes sortes de mises à mort, suffisamment accessibles pour se donner le courage d’affronter une créature, plus symbolique que terrifiante. Dans ce sens, une histoire de réconciliation peut prendre forme, celle d’une ado à son amie d’enfance, à sa mère et à sa culture. Dommage que le propos soit forcé et maladroit dans la dernière ligne droite.

Bande-annonce : Inside

Fiche technique : Inside

Titre original : It Lives Inside
Réalisation & Scénario : Bishal Dutta
Photographie : Matthew Lynn
Décors : Tyler Harron
Costumes : Odessa Bennett
Musique : Wesley Hugues
Son : Nolan McNaughton
Montage : Jack Price
Production : Neon, QC Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : KMBO
Durée : 1h39
Genre : Epouvante-horreur, Drame
Date de sortie : 6 septembre 2023

Note des lecteurs0 Note

2.5

The Wasteland : suspension sociale

Intrigant et obsédant miroir à The Wastetown, Ahmad Bahrami évoque la tragédie de l’Iran en prenant soin d’émietter différentes formes d’impasses sociales dans une usine, dont la mort des salariés est programmée. Cette perspective est terrifiante dans The Wasteland, un drame qui n’épargne aucun citoyen, aussi loyal et intègre soit-il.

Synopsis : Quelque part perdue dans le désert iranien, une usine de briques est obligée de fermer face aux contraintes économiques. Les différents employés accusent très différemment le coup. Le superviseur Lotfolah joue les intermédiaires entre le patron et les ouvriers. Né et grandi sur place, il n’a jamais quitté l’enceinte de l’usine. Il va tenter d’accompagner les différents membres de la communauté – et notamment la belle Sarvar qu’il aime en secret.

Lauréat du prix Orizzonti à la Mostra de Venise 2020, le second long-métrage d’Ahmad Bahrami complète un double programme, où une mère s’acharne à imposer ses valeurs dans une décharge automobile de The Wastetown. Il est évident que les deux récits ont été écrits parallèlement, bien que le cinéaste insiste sur la notion de fuite dans celui-ci. Un travail répétitif et aucun avenir à l’horizon, l’état déplorable d’une zone industrielle laisse croître des tensions et de l’incompréhension au sein d’un groupe d’individus qui ne sont pas destinés à la même trajectoire.

Terre à terre

Une usine de briques au sud de l’Iran nous apparaît comme le vestige d’un monde qui a disparu. En décalage avec la démocratisation du ciment, le temps est compté pour cette entreprise perdue dans le désert. Ce qui semblait autrefois être une oasis bénéfique pour les employés est à présent devenu leur tombeau, au fur et à mesure qu’ils creusent dans l’argile. Il suffit de voir le pauvre Lotfolah (Ali Bagheri) hisser ses pains de glace pour ses collègues assoiffés pour se rendre compte de leurs misérables conditions de travail. La caméra prend soin de se caler sur son rythme et sa démarche un peu fébrile. Les nombreux travellings qui l’accompagnent peuvent toutefois manquer de passer devant certains échanges, en hors-champ, comme pour accentuer le phénomène de déphasage entre l’espoir qu’entretiennent les salariés et la réalité que proclame le patron des lieux (Farrokh Nemati).

Toute l’intrigue réside dans le désir de rattraper une chose qui manque cruellement à sa vie. L’argent en fait évidemment partie, bien que nous en voyions rarement la couleur. On circule ainsi, tels des fantômes dans un lieu où les derniers survivants de ce mode de vie s’apprêtent à prendre le large pour de bon. La crise financière brise ainsi des relations et limite les options des plus démunis. Il n’y a pas de place pour un peu d’amour dans ce milieu qui n’a pas de couleur et qui appartient déjà au passé. Il est possible d’y voir de la vie comme de la mort dans une même séquence. Ainsi, Bahrami tire le meilleur parti du décor naturel dont il dispose et braque la plupart du temps son regard sur des espaces vides à en donner le vertige. Le choix du noir et blanc n’est donc pas anodin, de même que le format serré du 4/3, qui écrase les personnages ou bien les isole dans leurs fantasmes.

Le déclin d’une nation

Dans un premier temps, le cinéaste iranien vient confronter plusieurs points de vue, en amont d’une annonce assassine. A la manière de Rashōmon d’Akira Kurosawa, on nous invite à mesurer les enjeux de différentes familles, qui attendent leur paie en échange d’une promesse douteuse de la part du patron. C’est en compilant ces vérités que l’on saisit l’impasse vers laquelle chaque protagoniste est amené à rencontrer. Lotfolah, qui est né et a vécu pour l’argile, ne saurait comment encaisser la fermeture de l’usine. La seule maison qu’il a connue voit peu à peu ses locataires déserter la zone ride et poussiéreuse. Conditionné à gérer les conflits internes et à seconder le boss, il voit sa loyauté se retourner contre lui. Et les trahisons ne font que s’enchaîner, à l’image des sentiments non réciproques qu’il éprouve pour Sarvar (Mahdieh Nassaj), une femme qui a déjà capitulé sur son sort, comme bien d’autres.

Que reste-t-il donc dans ce no man’s land où la vie semble aussi immobile que les dernières briques confectionnées et qui retourneront bientôt à la terre ? Que dire du patriarcat passif et ambiant, du patronat mis en échec et de tous les marginaux qui attendent qu’on les recouvre d’un drap blanc ? The Wasteland prend le pouls d’une société iranienne malade, où les inégalités sont bien trop nombreuses pour qu’une cohabitation se passe sans encombre. Une œuvre bouleversante qui ne craint pas les plans-séquences tétanisants et qui nous ramène à notre existence éphémère.

Bande-annonce : The Wasteland

https://vimeo.com/855374219

Fiche technique : The Wasteland

Titre original : Dashte Khamoush
Réalisation & Scénario : Ahmad Bahrami
Photographie : Masoud Amini Tirani
Montage : Sara Yavari
Son : Mohammad Shahverdi
Mixeur : Hassan Mahdavi
Costumes : Javid Javidnia
Musique : Foad Ghahramani
Production : Saeed Bashiri
Pays de production : Iran
Distribution France : Bodega Films
Durée : 1h42
Genre : Drame
Date de sortie : 6 septembre 2023

The Wasteland : suspension sociale
Note des lecteurs1 Note

3.5

La Beauté du geste : les poings sourds

Savoir se retenir et savoir se contenir sont les vertus que prône La Beauté du geste de Shô Miyake. Sourde ne veut pas dire vulnérable et Keiko le fera entendre à tous ceux qui tenteront de la rabaisser ou de l’agresser. Si la langue des signes nous permet de nous connecter à elle, c’est avec les poings levés et la boxe que cette combattante trouve un sens à sa vie de solitude. Un récit d’apprentissage qui frappe droit au cœur !

Synopsis : Keiko vit dans les faubourgs de Tokyo où elle s’entraîne avec acharnement à la boxe. Sourde, c’est avec son corps qu’elle s’exprime. Mais au moment où sa carrière prend son envol, elle décide de tout arrêter…

Encaisser les coups

En 1976, la boxe et le cinéma ont célébré leur union, de même que le public et la critique ont célébré la vaillance de Rocky Balboa. Si ce film porte un regard saignant sur l’Amérique des années 70, il n’en reste pas moins optimiste et c’est ce qui rend tous les films de boxe profondément attachants. Le dernier long-métrage de Shô Miyake ne déroge pas à la règle et vient ajouter quelques exceptions pour encore sortir du lot. Au lieu de l’habituel corps massif d’un homme, à moitié brisé, c’est celui d’une femme qui nous apparaît. Nettement moins bavard que l’athlète affamé de Million Dollar Baby de Clint Eastwood, le cinéaste et son co-scénariste, Masaaki Sakai, se sont penchés sur le portrait de Keiko Ogasawara, qui fait ses débuts de carrière sur le ring. Adaptée de l’autobiographie d’une boxeuse sourde, cette pépite en 16mm venue d’Asie s’est fait une belle place à la Berlinale 2022, avant de compléter la dernière saison Hanabi.

Le quotidien n’est pas tendre avec Keiko (Yukino Kishii), qui doit vivre avec la surdité et une épidémie du Covid-19 qui ne vient pas tout arranger. De nouvelles barrières s’ajoutent à son handicap, comme le port du masque chirurgical et la distanciation physique. Il n’est pas étonnant de la voir s’épanouir autour d’un sport de contact, celui qui rend les coups, telle une revanche sur la vie. Le ring devient alors le temple d’un exutoire assumé, qui compense l’hostilité de la société. Mais que pourrait-elle devenir alors que ce club s’apprête à mettre la clé sous la porte ? Que devient cette famille qu’elle s’est construite autour de son entraîneur (Tomokazu Miura) ? Les incertitudes s’empilent dans son esprit, mais rien ne vaut ce défouloir contrôlé, pas même la bienveillance qu’elle porte à son frère guitariste, et encore moins à son job d’agent d’entretien dans un hôtel de luxe.

Plus qu’une passion, un remède

Son engagement est à la hauteur de sa rigueur. Keiko notifie ses ressentis dans son journal d’entraînements. Il est d’ailleurs possible de relever : « J’ai du mal à récupérer. Je n’utilise pas bien mon corps. Mais j’ai peur de me reposer. » L’exercice peut paraître cyclique, mais cette dernière reste tournée vers le geste parfait qu’elle cherche à atteindre. La caméra de Shô Miyake se fait ainsi discrète, en plan fixe, afin que les mouvements nous paraissent de plus en plus amples et les impacts de plus en plus percutants. A travers ces petits gestes, répétés avec application, nous sommes capables de sonder la frustration du personnage, de même que sa volonté. Et c’est dans la vulnérabilité de Keiko que découle sa force et toute la sensibilité de son parcours.

Toute la magie de la boxe s’éveille dans ce film, particulièrement solaire et chaleureux, à en faire oublier les contraintes sociales d’une crise sanitaire. Tout le monde serre le poing pour une raison dans La Beauté du geste. L’héroïne choisit de le faire pour élever sa voix et pour trouver plus de sens à sa vie. Si l’œuvre biographique est moins extravagante que la majorité des champions américains (Raging Bull, The Fighter ou encore Ali), ce film avance un pas après l’autre, à l’image du père et mari endeuillé dans La Rage au Ventre. De cette manière, l’héroïne parvient à trouver l’équilibre pour ne plus retourner au tapis et gagner son indépendance vis-à-vis de son club de boxe et de ses différents coachs. La trajectoire de cette jeune femme nous rappelle ainsi que son combat n’est jamais limité par le son de la cloche et qu’il existe toujours un coup supplémentaire à renvoyer.

Bande-annonce : La Beauté du geste

https://vimeo.com/825917939

Fiche technique : La Beauté du geste

Titre original : Keiko, me wo sumasete
Réalisation : Shô Miyake
Scénario : Shô Miyake, Masaaki Sakai
Image : Yuta Tsukinaga
Lumière : Isamu Fujii
Son : Takamitsu Kawai
Directeur artistique : Daichi Watanabe
Montage : Keiko Okawa
Décors : Shimpei Inoue
Costumes : Nami Shinozuka
Maquillage & Coiffure : Shihomi Mochizuki, Naomi Toyama
Musique : Haowei Guo
Production : Nagoya Broadcasting Network, Comme des Cinémas
Pays de production : Japon, France
Distribution France : Art House Films
Durée : 1h39
Genre : Drame
Date de sortie : 30 août 2023

La Beauté du geste : les poings sourds
Note des lecteurs1 Note

3.5

Le pupille : manuel de mauvaises conduites signé Disney+

0

Conte de Noël captivant, mélange bien dosé de magie et de réalisme, Le pupille est le dernier court-métrage d’Alice Rohrwacher. A travers une œuvre à l’esthétique soignée, la réalisatrice suit le quotidien d’orphelines élevées par des sœurs en pleine Italie mussolinienne. D’abord nominé au Festival de Toronto, puis de Philadelphie… ce film est surtout la première production de Disney + sélectionnée pour la prestigieuse cérémonie des Oscars !

Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages !

Serafina est une petite fille vivant dans un orphelinat régi par l’autorité et l’attitude rigide des nonnes. La Seconde Guerre mondiale en toile de fond, elle et ses camarades connaissent restrictions et propagande. Pourtant, un miracle de Noël se produit : une donatrice leur offre una zuppa inglese. Rose, recouvert de sucre, bourré de crème, il a fallu “70 œufs pour le faire”. La Mère Supérieure propose cependant aux pensionnaires de renoncer à leur part et de l’offrir à…Jésus. »C’est ce que font les bons chrétiens.” Seule Serafina refuse, “ De toute façon, je suis une méchante fille. C’est ce que vous avez dit.”

Le cinéma d’Alice Rohrwacher est un jeu interactif avec son public. Dès le début, elle pose une question intéressante au spectateur : quel est votre rapport à l’enfance ? A leur innocence ? Cherchant à nous leurrer, la comptine entraînante, efficace (Cleaning Women) et les choix de mise en scène mimant des créations artistiques infantiles, donnent l’impression d’une atmosphère festive, presque idyllique. Il ne manque plus que chocolat et cadeaux sous le sapin et voilà l’illusion d’un réveillon fleur bleue.

Ca sent le sapin….

Tout se brise lors de la scène de la Nativité. Une coupure dans le montage va faire apparaître une des enfants dans le champ de la caméra, revêtue des habits du Christ. Anges en cartons et couronnes de fleurs, les autres sont suspendues au-dessus de la crèche et déguisées en parfaits chérubins. A l’aide de contre-plongées intelligentes on perçoit leur aspect inaccessible. Elles sont idolâtrées, portées aux nues. Car à l’image des liens qui les retiennent, elles sont prisonnières et figées dans ce rôle. Maintenues hors de portée du reste des hommes, leur enfance fait percevoir les orphelines comme à l’écart du monde et de ses problèmes, niant leurs souffrances matérielles. Ce n’est que grâce au geste de rébellion de Serafina, qui réclame sa part du Zuppa Inglese, que le vernis craque. En quelques mots : la réalisatrice sait utiliser sa caméra et composer une image !

Liberté, sur mes cahiers d’écoliers j’écris ton nom…

Le scénario est à l’origine l’adaptation d’une lettre de l’écrivaine Elsa Morante à son ami Goffredo Fofi. Inspiré d’une simple anecdote, le film dépasse ce cadre initial ! Avec un casting de 17 jeunes, toutes très différentes physiquement, les orphelines tranchent avec le conformisme des nonnes. Tâches de rousseurs, coupes au bol, cernes et nez en trompette sont fréquemment mis en valeur par les plans rapprochés et gros plans. Les scènes de chants, où chacune déclame une partie de la lettre, soulignent encore leurs singularités. A l’inverse, les voiles noirs noient les religieuses dans l’anonymat. Elles deviennent difficiles à identifier, à caractériser. A présent, elles ne forment plus qu’un seul corps, partageant la même ligne idéologique face à une myriade d’individus. Véritable pamphlet contre l’autorité, Le pupille est aussi un éloge de la liberté.

Forcées d’écouter Radio Bari, avec interdiction de bouger, le signal se brouille lorsque Serafina se rapproche de la radio. Les paroles de Ba-Ba-Baciami Piccina remplacent la voix stridente du présentateur. Sans organisation, sans s’imiter, elles se mettent à danser, chanter, crier, brisant l’ordre établi. C’est à travers ce geste interdit que les jeunes filles quittent la rigueur du couvent pour devenir libres. Là encore les adultes et les enfants sont en dissonances. Là où ces dernières sont légèrement accélérées, la Mère Supérieure est bloquée dans une image qui se fige.

Le pupille est un bijou d’inventivité et de créativité : visuellement réussi, grâce à un film de 16 mm granuleux, ce court-métrage respire l’intelligence et la réflexion. En somme, la réalisatrice impose sa signature artistique avec brio, et parvient à mélanger symbolique et poésie de l’histoire ! Le tout en seulement 37 min…

Bande-annonce : Le Pupille

Fiche Technique : Le Pupille 

De Alice Rohrwacher
Par Alice Rohrwacher
Avec Alba Rohrwacher, Melissa Falasconi, Greta Zuccheri Montanari
17 décembre 2022 sur Disney + / 0h 37min / Drame

4

Deep End, de Jerzy Skolimowski : troubles obsessionnels en eaux profondes

0

Deep end de Jerzy Skolimowski marque un tournant essentiel dans la carrière du cinéaste polonais. Sur fond d’analyse d’une société en pleine mutation, il fait le récit des débuts chaotiques, puisque obsessionnels, d’un jeune homme dans la vie adulte sexuelle.

Synopsis de Deep End : Mike vient de sortir du collège et trouve un emploi dans un établissement de bains londonien. Susan, son homologue féminin, arrondit ses fins de mois en proposant ses charmes à la clientèle masculine. Amoureux jaloux de la jeune femme, Mike devient encombrant.

Dark Water

Deep End de Jerzy Skolimowski est un film qui a nourri les fantasmes de plusieurs générations. Sorti en 1970, il n’a fait l’objet d’aucune reprise en France jusqu’en 2011. Le fantasme fait bien sûr référence au cinéaste lui-même, un singulier réalisateur polonais en exil une grande partie de sa vie, récent récipiendaire du prix du Jury au dernier Festival de Cannes pour son magnifique EO, mi-peintre, mi-homme de cinéma, 100 % indispensable.

Mais le fantasme est surtout celui qui entoure ce film, un « coming of age » romantico-sexuel d’un jeune Cockney du Swinging London pas si swinguant (John Moulder-Brown). Mike, 15 ans, la fraîcheur irrésistible, trouve un emploi dans une piscine municipale de Newford, un quartier fictif de Londres. Le lieu ne respire pas l’opulence, bien au contraire, mais Mike y travaille avec Susan (Jane Asher), une jeune femme un peu plus âgée que lui, belle et très attirante. Très vite, elle lui apprend des trucs pour arrondir les fins de mois, comme s’échanger les clients, hommes ou femmes, pour des jeux tarifés en dehors du bassin. Susan est aux frontières d’un monde nouveau, libéré, post 68 pour faire court, et entend profiter pleinement de cette aubaine nouvelle, tout en n’ayant pas forcément les clés pour la canaliser. Tout homme est un possible partenaire sexuel, qu’il soit un fiancé pâlot mais riche, un amant attirant même s’il est marié, ou encore un jeune homme qui n’a que la force de son insistance comme atout. Car oui, Mike tombe rapidement amoureux de Susan, à la folie, de manière obsessionnelle comme le sont toutes les folies.

Jerzy Skolimowski utilise le contraste pour décrire en creux les états d’âme du jeune Mike. Le contraste des lieux par exemple, entre la piscine et l’extérieur. D’un côté, la piscine, lieu matriciel s’il en est, est présentée comme un cocon où le jeune homme se sent à son aise en compagnie de ses collègues, et en particulier avec Susan, même s’il y découvre un monde adulte inquiétant : les clientes et clients sont en mode prédateur et lui demandent, moyennant donc (petites) finances, des faveurs sexuelles plus ou moins inhabituelles (une utilisation anthologique de George Best dans une fantaisie sexuelle est hilarante). De l’autre côté, le monde extérieur, ces endroits où il commence à suivre Susan partout le soir après le travail : un Londres sombre et inquiétant, sale, compromettant, où on sent davantage sa vulnérabilité d’adolescent. Sorti des murs de la piscine, Mike est livré à lui-même et à son obsession pour Susan.

Le contraste des couleurs est également très présent, entre tout ce qui est rouge et ce qui ne l’est pas. Le rouge est ici, plus que dans la moyenne des films, une symbolique visuelle forte du désir, du sexe, mais aussi du danger. Dans sa quête obsessionnelle, celle de détruire les autres relations de Susan, et surtout celle de pouvoir coucher avec elle, Mike est hors de contrôle. Étant l’adolescent bouillonnant qu’il est, il agit dans un seul et même objectif, sans se soucier du mal qu’il peut se faire, ou qu’il peut faire à autrui. Le cinéaste réussit à merveille à montrer cette inconséquence des actes de Mike, comme dans cette scène hallucinante au cinéma où Susan s’est laissé conduire par son fiancé voir un film porno miteux et aux antipodes de l’érotisme. Dans le noir, Mike qui les a suivis, se place derrière eux et réussit à la toucher. Le fiancé s’en aperçoit, va chercher la maréchaussée, et Susan en profite pour embrasser Mike goulûment. La puissance de l’obsession de Mike est à l’égal de la manipulation de Susan, on peut dire que ces pulsions se nourrissent l’une l’autre.

Le contraste, enfin, existe entre un réalisme un peu cru de ce Londres de carton-pâte (puisque la plus grande partie du film est tournée à Munich, à l’exception de quelques scènes tournées à Soho), dépeint de manière très peu avantageuse, avec du sexe à chaque coin de rue, et le surréalisme esthétisé de certaines scènes, qui semblent directement sorties de la psyché surchauffée de Mike. Le monde sale de la vie ordinaire disparaît lorsque le protagoniste se trouve seul face à ses obsessions. Les deux états se rejoindront dans un final glaçant.

Deep End est un film curieux, presque hasardeux par endroits, tourné en anglais par une majorité d’acteurs allemands. Les choix du cinéaste lui confèrent d’emblée une atmosphère spécifique, et son traitement de l’obsession de Mike, mais aussi d’une certaine manière de celle d’une insatiable et manipulatrice Susan, est à l’avenant : brut, voire brutal, mais également avec de vrais accents de drôlerie. Un film culte.

Festival de Deauville 2023 : Dogman, l’homme qui murmurait à l’oreille des chiens

0
Note des lecteurs0 Note
2.5

Avec les échecs commerciaux de Valérian et Anna, Luc Besson a épuisé son droit à l’erreur et était attendu au tournant. Dans Dogman, il marque son retour au cinéma en changeant de registre. La science-fiction et l’action laissent ainsi place à un drame singulier boitillant à quatre pattes, sur un fil ténu constamment prêt à lâcher. Présenté en avant-première au Festival de Deauville 2023, le film a été ovationné par le public.

Sur le tapis rouge samedi soir, on sentait l’homme tendu. Luc Besson prononce quelques paroles et rentre directement s’asseoir dans la salle avec son équipe, sans descendre sur scène pour introduire son film. Après une diffusion cet été à la Mostra de Venise, Dogman s’offre à Deauville une première présentation publique. Un moment clé pour prendre la température avant la sortie en salles prévue le 27 septembre. Luc Besson, enfin délivré de ses ennuis judiciaires et évincé de la direction d’EuropaCorp, jouait donc gros. Lorsque les dernières images de Dogman s’effacent sous une pluie d’applaudissements, le réalisateur, soulagé, verse quelques larmes.

Chienne de vie…

Douglas, alias Dogman, vit seul avec ses chiens, qu’il appelle communément « ses bébés ». Arrêté par la police, il raconte son histoire à une psychologue, Evelyn, qui l’écoute avec une certaine compassion. Douglas lui relate alors son enfance tragique. Délaissé par un père violent, un frère traître et une mère lâche, il a trouvé dans les chiens une famille de substitution. Une réalité qui fait sûrement écho à la propre jeunesse de Luc Besson, relativement ignoré par ses parents et grand amateur de chiens. A l’instar de Nikita ou d’Anna, le réalisateur choisit donc un protagoniste principal fragile, abîmé par la vie, qui essaie de s’en sortir et réalise de mauvais choix.

Cette introduction de Dogman patine un peu, mais à condition de rentrer dans le film, il est possible de se laisser prendre par son récit assez divertissant. Porté par un héros haut en couleurs, certes enfantin et au maquillage digne d’un personnage de comics, Dogman parvient juste à sauver la mise grâce au jeu stupéfiant de Caleb Landry Jones et quelques séquences canines savoureuses que l’on croque, ou non, à pleines dents. En outre, l’idée du chien comme remède ultime à la souffrance humaine, comme compagnon toujours fidèle et désinteressé, frappé du seul défaut de faire confiance à l’homme, ne peut que plaire à tous ceux qui chérissent nos amis les canidés.

Malheureusement, Dogman déçoit par sa mise en scène, aussi efficace qu’effacée, et même dans sa bande-originale, pourtant composée par le grand Eric Serra, réduite au mieux à une légère ambiance sonore. Le film n’échappe pas davantage à quelques lourdeurs, comme des scènes de maltraitance un peu excessives et des bandes de méchants caricaturées. De plus, à force de vouloir plaire à tout prix au public américain, vers lequel il recherche à tort ou à raison sa planche de salut, Luc Besson s’empêtre dans certains clichés.

A la sauce américaine

Sous l’infuence des mouvements féministes et de tolérance imprégnant le cinéma américain, Dogman met en scène un héros travesti. Certes, Douglas est présenté comme un passionné de théâtre, qui adore endosser de nouvelles identités, mais dans ce cas pourquoi adopte-t-il toujours le rôle d’une femme, sinon pour véhiculer une certaine image auprès du public ? Pour gagner sa vie, il interprète des chansons, notamment celles d’Edith Piaf, que les Etats-Unis gardent en mémoire comme le symbole français depuis la sortie de La môme en 2007. Au-delà de ces références « made for USA », le message même du film, axé sur le thème du dialogue avec Dieu et de la rédemption, s’adresse plus aux spectateurs outre-Atlantique qu’à ceux de l’hexagone.

Sans conteste, Dogman, contrairement à Lucy ou à Anna, possède une certaine âme. L’excellent documentaire 100 ans de Warner Bros., également présenté au Festival de Deauville 2023, affirme que Les aventutres du chien Rintintin, une série des années 1960, a sauvé la Warner de la faillite. Si la recette des chiens fonctionne toujours aussi bien soixantes ans plus tard, Dogman en fera-t-il autant pour Luc Besson ?

Dogman : bande-annonce

Dogman : fiche technique

Réalisation : Luc Besson
Scénario : Luc Besson
Interprétation : Caleb Landry Jones (Douglas), Christopher Denham (Ackerman), Marisa Berenson, Clemens Schick (Mike), Michael Garza (Juan)…
Photographie : Colin Wandersman
Musique : Eric Serra
Producteurs : Luc Besson, Virginie Besson-Silla
Sociétés de production : LBPP, EuropaCorp
Durée : 1h53
Genre : drame
Date de sortie : 27 septembre 2023

Les Feuilles mortes : « Quand on n’a que l’amour… »

À l’approche de l’automne, Les Feuilles mortes, du finlandais Aki Kaurismäki, viennent déposer sur nos écrans une délicate pellicule d’amour et de poésie, sur fond de drame social. Kaurismäki oblige…

En 1990, on découvrait avec enthousiasme un Aki Kaurismäki (4 avril 1957, Finlande – ) totalement déjanté, imprévisible et hyper créatif, grâce à son survitaminé Leningrad Cowboys go America. Un tournant plus sombre s’amorçait mais la même énergie, quoique paradoxale, la même folie, se retrouvaient dans le magnifique J’ai engagé un tueur (1991), avec l’un des plus beaux rôles offerts à Léaud depuis Truffaut. La veine sociale y pointait déjà, occupant davantage le devant de la scène dans la réalisation précédente, La Fille aux allumettes (1990), et ne devant plus le quitter dans les suivantes, et cela dès La Vie de Bohème (1992).

Aussi se retrouve-t-on en pays connu, devant Les Feuilles mortes qui, comme le veulent les saisons, commenceront à se déposer sur les grands écrans français le 20 septembre 2023. Mais il semblerait que, le cap des soixante-cinq ans étant franchi, le maître finlandais ait souhaité, en esthète passionné, multiplier les hommages, dans cette dix-septième réalisation : deux humbles seront bien évidemment ses vedettes, des obscurs recevant de plein fouet la précarité sociale et la tyrannie des patrons. Ansa (Alma Pöysti) croise par hasard le chemin de Holappa (Jussi Vatanen) dans la nuit d’Helsinki, la nuit des pauvres, celle des karaokés et des bars miteux. Ils se plairont, se parleront, se perdront, se chercheront, se retrouveront, se reperdront, se reretrouveront… Les lieux sont ceux que Kaurismäki semble avoir définitivement adoptés : lieux du quotidien, supermarchés, usines, cabanes de chantier, habitats misérables… Même la mer n’est vue que depuis les quais des docks… L’image de Timo Salminen recueille excellemment cette noirceur, d’autant plus qu’elle est volontiers nocturne, tout juste traversée par l’éclat de quelques couleurs vives tout droit venues des années ‘60. Et l’attention accordée aux sons par Pietu Korhonen permet de rendre sensible cet univers où le mécanique semble l’emporter sur l’humain. L’un des héritages de Charlot, assurément.

Mais ce primat de la machine sur l’homme n’est pas le seul des tributs versés à l’univers de Charlie Chaplin : s’y ajoutent une forme d’humour, à la fois tendre et en réalité assez désespéré, et une certaine raideur dans le jeu des personnages, même si celle-ci, tout comme l’économie de mots, n’est pas sans évoquer la planète guère moins déjantée du cher duo belge formé par Fiona Gordon et Dominique Abel. Car outre la référence à son propre univers et à ses propres marottes, le réalisateur, scénariste et co-producteur a jonché ce long-métrage de renvois à ses prédécesseurs du cinéma mondial, par le biais d’extraits et d’affiches tapissant les murs, aussi bien privés que publics.

Pensées pour ses pairs qui ne le détournent toutefois pas totalement de lui-même, puisque l’hommage aux grands réalisateurs, aux grands films et aux grands acteurs inclut les siens propres. On croit souvent reconnaître, dans le public assez âgé qui hante les établissements fréquentés par les héros, les visages hautement singuliers des Leningrad Cowboys, et le générique de fin identifie avec certitude au moins l’un d’eux, Sakari Kuosmanen. Certaines tenues vestimentaires masculines effectuent leur retour de film en film, notamment la veste en cuir noir trop large de quelques tailles. Enfin, aussi représentées et aussi éclectiques que les films salués, les musiques, généralement intégrées à l’action, par le truchement d’un poste allumé, d’un karaoké, d’un concert… Depuis Ständchen, de Schubert, rarement utilisé de façon aussi émouvante, jusqu’à des romances radiodiffusées, en passant par des concerts rocks ou des créations islandaises underground et hautement déprimées, mais magnifiques, chantées par une chanteuse en robe de chambre…

Une grande poésie, une grande douceur, se dégagent de l’ensemble, par delà le prosaïsme des lieux, un peu à la manière du très beau film allemand, Une Valse dans les allées (2018), de Thomas Stauber. Une fois de plus, une seule richesse semble permise aux humbles, celle d’un lien créé, comme si Kaurismäki, de film en film, du moins dans sa veine actuelle, n’en finissait pas d’illustrer le refrain de Brel : « Quand on n’a que l’amour à s’offrir en partage…

Synopsis du film : Deux personnes solitaires se rencontrent par hasard une nuit à Helsinki et chacun tente de trouver en l’autre son premier, unique et dernier amour. Mais la vie a tendance à mettre des obstacles sur la route de ceux qui cherchent le bonheur.

Bande-annonce : Les Feuilles mortes

Fiche Technique : Les Feuilles mortes

Titre original Kuolleet lehdet
De Aki Kaurismäki
Par Aki Kaurismäki
Avec Alma Pöysti, Jussi Vatanen, Janne Hyytiäinen
20 septembre 2023 en salle / 1h 21min / Drame, Comédie, Romance
Distributeur : Diaphana Distribution

Note des lecteurs0 Note

4