L’autre côté de l’espoir, un film d’Aki Kaurismäki : Critique

Un peu plus de 5 ans après Le Havre, Aki Kaurismäki livre un film qui devrait être le second opus de sa « trilogie des immigrés ». Encore faudrait-il pour cela que L’Autre Côté de l’Espoir ne soit pas, comme il a pu l’annoncer, son dernier film. Difficile cependant de croire que l’optimisme dont il fait (enfin) preuve ne lui donne pas envie de continuer encore un petit peu.

Synopsis : Khaled est un réfugié syrien qui vient de débarquer à Helsinki. Par souci d’honnêteté, son premier réflexe est de se diriger vers le poste de police pour déposer une demande d’asile politique qui lui sera refusé. Au même moment, Wikhström quitte sa femme pour réaliser son rêve : ouvrir un restaurant. Lorsque Khaled n’a plus d’autre choix que fuir la Police, Wikhström accepte de l’embaucher et de l’aider à se trouver de faux papiers.

Dérision pour la bonne cause
l-autre-cote-de-l-espoir-Sherwan-HajiIl se fait de plus en plus rare, au point que chacun de ses films est désormais un petit événement. Aki Kaurismäki est l’un des rares auteurs dont le style est à ce point affirmé et inimitable qu’il ne suffit que de quelques secondes face à l’une de ses réalisations pour savoir que nous sommes en terrain connu. Que l’on apprécie ou non sa mise en scène austère et son humour pince-sans-rire, il faut au moins lui reconnaitre cette indéfectible constance. Cette touche personnelle, on la retrouve évidemment dans L’Autre Côté de l’Espoir, mais avec un équilibre entre un esprit burlesque et la gravité de son sujet que l’on n’avait plus trouvé depuis fort longtemps. Le traitement est donc sans réelle surprise, mais se révèle néanmoins particulièrement insolite et efficace, marque d’un engagement politique que l’on pourra regretter qu’il n’ait commencé à être aussi ouvertement assumé que si tard dans sa carrière.

[irp]

Le premier élément à sauter littéralement aux yeux est la froideur qui caractérise son univers visuel. Celle-ci s’avère en l’occurence offrir une représentation sévèrement dénonciatrice de la déshumanisation des pouvoirs administratifs qui rendent impossible l’immigration en Finlande. Inversement, la bonne humeur qui nait subrepticement entre les personnages est une incroyable source d’espoir. Ce qui apparait ici, c’est donc une opposition entre une bureaucratie qui enterre les sentiments humains (on en veut pour preuve ces scènes où Khaled raconte les horreurs de la guerre sans qu’aucun apitoiement ne naisse de ces témoignages douloureux) et un art de la magouille qui viendrait résoudre tous les problèmes. L’officieux contre l’officiel, la solidarité contre l’indifférence, c’est là le cœur de cette étrange tragicomédie. A sa façon décalée, la L_autre_cote_de_l_espoir-Sakari-Kuosmanen-Sherwan-Hajidirection artistique, qui mélange allègrement des éléments de décors modernes et plus anciens – à commencer par les téléphones vintage –, souligne l’intemporalité de ce drame humain.

Sur un sujet tristement dans l’air du temps, Aki Kaurismäki signe une fable poétique qui ne ressemble à rien d’autre… qu’à un autre film d’Aki Kaurismäki. Rien d’étonnant de sa part, hormis peut-être un discours politique délesté du cynisme qu’on lui connait, au risque d’ailleurs de pousser le curseur jusqu’à la limite de la naïveté. 

Comme à son habitude, la volonté première de Kaurismäki est de briser les archétypes puisque sa façon de mettre en parallèle les destins de deux personnages l’empêche de tomber dans le piège du misérabilisme qui s’ouvre fatalement sous les pieds de tout auteur désireux d’aborder la question de l’immigration. En s’attardant sur le parcours de  Wikhström, qui plaque tout pour investir dans un restaurant et découvre les difficultés de gestion d’un tel établissement, le scénario dépasse le sujet des exilés pour rendre un hommage à tous les hommes et femmes qui font le choix – volontairement ou par la force des choses – de changer de vie. C’est d’ailleurs dans l’arc narratif propre au personnage incarné par Sakari Kuosmanen (un acteur présent depuis 1985 dans le cinéma de Kaurismäki qui parle de lui comme son alter-ego) que le réalisateur glisse la grande majorité des éléments nonsensiques, preuve sans doute d’une certaine gêne de sa part à apporter de la légèreté de manière directe à une thématique plus grave.

[irp]

L_autre_cote_de_l_espoir-Sakari-Kuosmanen-cuistotMême s’il apparait comme un appel à la résistance, un film de Kaurismäki ne peut s’empêcher d’être caractérisé par une terrible mélancolie. En plus des décors grisonnants que la photographie de Timo Salminen transforme – comme il l’a fait dans tous les films du réalisateur – en ambiance superficielle similaire à celle d’une sitcom, le désenchantement de L’Autre Côté de l’Espoir nait essentiellement de sa bande originale. Une fois de plus, la musique est similaire à celle de ses précédents long-métrages, à savoir entièrement diégétique et rock’n roll. Les rockeurs qu’il convoque chantent leur vision désespérée de la Finlande. Cette morosité ambiante, à laquelle les gueules cassées qui composent le casting n’arrangent rien,  permet de dépeindre un pays qui n’a rien d’un Eldorado pour les expatriés. C’est donc l’empathie de certains de ses habitants, et uniquement elle, qui fait de la Finlande une potentielle terre d’accueil chaleureuse. Et même si cette bien-pensance apparait comme chargée d’une candeur contre-productive, l’intention est finalement moins de nous imposer des modèles éthiques que nous culpabiliser par rapport à l’état d’esprit égoïste qui pèse sur toute l’Europe.

Au milieu de ce dispositif cinématographique où tout parait absurde et outrancier, la haine raciste des uns et l’hypocrisie des autres sont deux des rares éléments qu’il est impossible de nier. Les rendre ainsi immanquables n’était sans doute pas la façon la plus délicate de faire, mais semble finalement plus à même de nous mettre face à nos propre responsabilités que n’importe quelle autre leçon de morale didactique.

L’Autre Côté de l’Espoir : Bande-annonce

L’autre Côté de l’Espoir : Fiche technique

Titre original : Toivon tuolla puolen
Titre international : The Other Side of Hope
Réalisation : Aki Kaurismäki
Scénario : Aki Kaurismäki
Interprétation : Sakari Kuosmanen (Wikström), Sherwan Haji (Khaled Ali), Ilkka Koivula (Calamnius), Janne Hyytiäinen (Nyrhinen), Nuppu Koivu (Mirja), Tommi Korpela (Melartin), Simon Al-Bazoon (Mazdak)…
Photographie : Timo Salminen
Montage : Samu Heikkilä
Direction artistique : Aki Kaurismäki
Production : Aki Kaurismäki
Société de Production : Sputnik Oy, Oy Bufo Ab, Pandora Film
Distributeur : Diaphana Distribution
Récompense : Ours d’argent du meilleur réalisateur à la Berlinale 2017
Durée : 98 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 15 mars 2017
Finlande, Allemagne – 2017

[irp]

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.