Le pupille : manuel de mauvaises conduites signé Disney+

Conte de Noël captivant, mélange bien dosé de magie et de réalisme, Le pupille est le dernier court-métrage d’Alice Rohrwacher. A travers une œuvre à l’esthétique soignée, la réalisatrice suit le quotidien d’orphelines élevées par des sœurs en pleine Italie mussolinienne. D’abord nominé au Festival de Toronto, puis de Philadelphie… ce film est surtout la première production de Disney + sélectionnée pour la prestigieuse cérémonie des Oscars !

Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages !

Serafina est une petite fille vivant dans un orphelinat régi par l’autorité et l’attitude rigide des nonnes. La Seconde Guerre mondiale en toile de fond, elle et ses camarades connaissent restrictions et propagande. Pourtant, un miracle de Noël se produit : une donatrice leur offre una zuppa inglese. Rose, recouvert de sucre, bourré de crème, il a fallu “70 œufs pour le faire”. La Mère Supérieure propose cependant aux pensionnaires de renoncer à leur part et de l’offrir à…Jésus. »C’est ce que font les bons chrétiens.” Seule Serafina refuse, “ De toute façon, je suis une méchante fille. C’est ce que vous avez dit.”

Le cinéma d’Alice Rohrwacher est un jeu interactif avec son public. Dès le début, elle pose une question intéressante au spectateur : quel est votre rapport à l’enfance ? A leur innocence ? Cherchant à nous leurrer, la comptine entraînante, efficace (Cleaning Women) et les choix de mise en scène mimant des créations artistiques infantiles, donnent l’impression d’une atmosphère festive, presque idyllique. Il ne manque plus que chocolat et cadeaux sous le sapin et voilà l’illusion d’un réveillon fleur bleue.

Ca sent le sapin….

Tout se brise lors de la scène de la Nativité. Une coupure dans le montage va faire apparaître une des enfants dans le champ de la caméra, revêtue des habits du Christ. Anges en cartons et couronnes de fleurs, les autres sont suspendues au-dessus de la crèche et déguisées en parfaits chérubins. A l’aide de contre-plongées intelligentes on perçoit leur aspect inaccessible. Elles sont idolâtrées, portées aux nues. Car à l’image des liens qui les retiennent, elles sont prisonnières et figées dans ce rôle. Maintenues hors de portée du reste des hommes, leur enfance fait percevoir les orphelines comme à l’écart du monde et de ses problèmes, niant leurs souffrances matérielles. Ce n’est que grâce au geste de rébellion de Serafina, qui réclame sa part du Zuppa Inglese, que le vernis craque. En quelques mots : la réalisatrice sait utiliser sa caméra et composer une image !

Liberté, sur mes cahiers d’écoliers j’écris ton nom…

Le scénario est à l’origine l’adaptation d’une lettre de l’écrivaine Elsa Morante à son ami Goffredo Fofi. Inspiré d’une simple anecdote, le film dépasse ce cadre initial ! Avec un casting de 17 jeunes, toutes très différentes physiquement, les orphelines tranchent avec le conformisme des nonnes. Tâches de rousseurs, coupes au bol, cernes et nez en trompette sont fréquemment mis en valeur par les plans rapprochés et gros plans. Les scènes de chants, où chacune déclame une partie de la lettre, soulignent encore leurs singularités. A l’inverse, les voiles noirs noient les religieuses dans l’anonymat. Elles deviennent difficiles à identifier, à caractériser. A présent, elles ne forment plus qu’un seul corps, partageant la même ligne idéologique face à une myriade d’individus. Véritable pamphlet contre l’autorité, Le pupille est aussi un éloge de la liberté.

Forcées d’écouter Radio Bari, avec interdiction de bouger, le signal se brouille lorsque Serafina se rapproche de la radio. Les paroles de Ba-Ba-Baciami Piccina remplacent la voix stridente du présentateur. Sans organisation, sans s’imiter, elles se mettent à danser, chanter, crier, brisant l’ordre établi. C’est à travers ce geste interdit que les jeunes filles quittent la rigueur du couvent pour devenir libres. Là encore les adultes et les enfants sont en dissonances. Là où ces dernières sont légèrement accélérées, la Mère Supérieure est bloquée dans une image qui se fige.

Le pupille est un bijou d’inventivité et de créativité : visuellement réussi, grâce à un film de 16 mm granuleux, ce court-métrage respire l’intelligence et la réflexion. En somme, la réalisatrice impose sa signature artistique avec brio, et parvient à mélanger symbolique et poésie de l’histoire ! Le tout en seulement 37 min…

Bande-annonce : Le Pupille

Fiche Technique : Le Pupille 

De Alice Rohrwacher
Par Alice Rohrwacher
Avec Alba Rohrwacher, Melissa Falasconi, Greta Zuccheri Montanari
17 décembre 2022 sur Disney + / 0h 37min / Drame

4

Festival

Cannes 2026 : Sheep in a box, laisser partir

Avec "Sheep in the Box", Kore-eda déplace la science-fiction vers un territoire intimiste : celui du deuil, du manque et de ce qu’il reste à aimer quand l’enfant n’est plus là. À travers la présence troublante d’un double artificiel, le cinéaste japonais compose une fable douce et mélancolique sur des parents qui apprennent, enfin, à revenir à la vie.

Cannes 2026 : Colony, entre deux terminus

À Cannes 2026, "Colony" marque le retour de Yeon Sang-ho au film de zombies avec un spectacle généreux, ludique et imparfait, porté par quelques belles fulgurances de chaos.

Cannes 2026 : Club Kid, la renaissance d’un père

Pour son premier film, John Firstman propose une histoire attachante et pleine d'humour sur fond de soirées gays new-yorkaise. Dans "Club Kid", il incarne un père abîmé qui tâche de se reprendre en main lorsqu'un fils inconnu surgit dans sa vie. Une bulle de bonheur qui rappelle que nos proches donnent du sens à notre existence.

Cannes 2026 : Sanguine, à cœur et à sang

Présenté en Séance de Minuit à Cannes 2026, Sanguine de Marion Le Corroller s’attaque au corps épuisé par le travail en le faisant basculer dans le body horror. Porté par Mara Taquin et par une vraie envie de cinéma, ce premier long-métrage impressionne par son énergie, sans encore trouver la mutation radicale qu’il promet.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Mi Amor : Techno Trip

Dans "Mi Amor", Guillaume Nicloux assume sa radicalité : un pacte irrévérencieux avec le spectateur, un scénario qui semble s'écrire sous nos yeux, une mise en scène voluptueuse et des acteurs magnétiques (Pom Klementieff, Benoît Magimel).

Die My Love : Die My Life

Que faire quand on aime son enfant mais qu'on n'a aucune envie de jouer à la mère ? Dans "Die My Love", Lynne Ramsay s'empare de cette question inconfortable. Portée par une Jennifer Lawrence éblouissante de rage sauvage et de désarroi avide, l'histoire se noue dans une demeure déglinguée du Montana. La réalisatrice écossaise compose une partition aussi âpre qu'intense et lumineuse. Soutenue par un Robert Pattinson en mari désemparé et par la présence nostalgique de Sissy Spacek et Nick Nolte, Ramsay ne filme pas seulement une dépression : elle ausculte le vertige d'une femme qui ne veut pas se plier aux conventions. Ni complaisance, ni réalisme psychologique. Juste une sincérité à vif, et un cri.

Mortal Kombat (2021) : Le tournoi des ombres

Cela fait plus de trente ans que la licence "Mortal Kombat" cherche son film. Pas une curiosité pop, ni un nanar de compétition — un vrai film, à la hauteur d'une franchise qui a marqué au fer rouge la culture vidéoludique. En 2021, toutes les conditions semblaient enfin réunies. "Mortal Kombat" n'avait pourtant pas besoin d'un chef-d'œuvre. Il avait besoin d'un film qui sache ce qu'il veut être. Ce film-là n'existe pas encore.