The Wasteland : suspension sociale

Intrigant et obsédant miroir à The Wastetown, Ahmad Bahrami évoque la tragédie de l’Iran en prenant soin d’émietter différentes formes d’impasses sociales dans une usine, dont la mort des salariés est programmée. Cette perspective est terrifiante dans The Wasteland, un drame qui n’épargne aucun citoyen, aussi loyal et intègre soit-il.

Synopsis : Quelque part perdue dans le désert iranien, une usine de briques est obligée de fermer face aux contraintes économiques. Les différents employés accusent très différemment le coup. Le superviseur Lotfolah joue les intermédiaires entre le patron et les ouvriers. Né et grandi sur place, il n’a jamais quitté l’enceinte de l’usine. Il va tenter d’accompagner les différents membres de la communauté – et notamment la belle Sarvar qu’il aime en secret.

Lauréat du prix Orizzonti à la Mostra de Venise 2020, le second long-métrage d’Ahmad Bahrami complète un double programme, où une mère s’acharne à imposer ses valeurs dans une décharge automobile de The Wastetown. Il est évident que les deux récits ont été écrits parallèlement, bien que le cinéaste insiste sur la notion de fuite dans celui-ci. Un travail répétitif et aucun avenir à l’horizon, l’état déplorable d’une zone industrielle laisse croître des tensions et de l’incompréhension au sein d’un groupe d’individus qui ne sont pas destinés à la même trajectoire.

Terre à terre

Une usine de briques au sud de l’Iran nous apparaît comme le vestige d’un monde qui a disparu. En décalage avec la démocratisation du ciment, le temps est compté pour cette entreprise perdue dans le désert. Ce qui semblait autrefois être une oasis bénéfique pour les employés est à présent devenu leur tombeau, au fur et à mesure qu’ils creusent dans l’argile. Il suffit de voir le pauvre Lotfolah (Ali Bagheri) hisser ses pains de glace pour ses collègues assoiffés pour se rendre compte de leurs misérables conditions de travail. La caméra prend soin de se caler sur son rythme et sa démarche un peu fébrile. Les nombreux travellings qui l’accompagnent peuvent toutefois manquer de passer devant certains échanges, en hors-champ, comme pour accentuer le phénomène de déphasage entre l’espoir qu’entretiennent les salariés et la réalité que proclame le patron des lieux (Farrokh Nemati).

Toute l’intrigue réside dans le désir de rattraper une chose qui manque cruellement à sa vie. L’argent en fait évidemment partie, bien que nous en voyions rarement la couleur. On circule ainsi, tels des fantômes dans un lieu où les derniers survivants de ce mode de vie s’apprêtent à prendre le large pour de bon. La crise financière brise ainsi des relations et limite les options des plus démunis. Il n’y a pas de place pour un peu d’amour dans ce milieu qui n’a pas de couleur et qui appartient déjà au passé. Il est possible d’y voir de la vie comme de la mort dans une même séquence. Ainsi, Bahrami tire le meilleur parti du décor naturel dont il dispose et braque la plupart du temps son regard sur des espaces vides à en donner le vertige. Le choix du noir et blanc n’est donc pas anodin, de même que le format serré du 4/3, qui écrase les personnages ou bien les isole dans leurs fantasmes.

Le déclin d’une nation

Dans un premier temps, le cinéaste iranien vient confronter plusieurs points de vue, en amont d’une annonce assassine. A la manière de Rashōmon d’Akira Kurosawa, on nous invite à mesurer les enjeux de différentes familles, qui attendent leur paie en échange d’une promesse douteuse de la part du patron. C’est en compilant ces vérités que l’on saisit l’impasse vers laquelle chaque protagoniste est amené à rencontrer. Lotfolah, qui est né et a vécu pour l’argile, ne saurait comment encaisser la fermeture de l’usine. La seule maison qu’il a connue voit peu à peu ses locataires déserter la zone ride et poussiéreuse. Conditionné à gérer les conflits internes et à seconder le boss, il voit sa loyauté se retourner contre lui. Et les trahisons ne font que s’enchaîner, à l’image des sentiments non réciproques qu’il éprouve pour Sarvar (Mahdieh Nassaj), une femme qui a déjà capitulé sur son sort, comme bien d’autres.

Que reste-t-il donc dans ce no man’s land où la vie semble aussi immobile que les dernières briques confectionnées et qui retourneront bientôt à la terre ? Que dire du patriarcat passif et ambiant, du patronat mis en échec et de tous les marginaux qui attendent qu’on les recouvre d’un drap blanc ? The Wasteland prend le pouls d’une société iranienne malade, où les inégalités sont bien trop nombreuses pour qu’une cohabitation se passe sans encombre. Une œuvre bouleversante qui ne craint pas les plans-séquences tétanisants et qui nous ramène à notre existence éphémère.

Bande-annonce : The Wasteland

https://vimeo.com/855374219

Fiche technique : The Wasteland

Titre original : Dashte Khamoush
Réalisation & Scénario : Ahmad Bahrami
Photographie : Masoud Amini Tirani
Montage : Sara Yavari
Son : Mohammad Shahverdi
Mixeur : Hassan Mahdavi
Costumes : Javid Javidnia
Musique : Foad Ghahramani
Production : Saeed Bashiri
Pays de production : Iran
Distribution France : Bodega Films
Durée : 1h42
Genre : Drame
Date de sortie : 6 septembre 2023

The Wasteland : suspension sociale
Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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