Ne me touchez pas de Laura Bachman : danser en corps à corps

Ne me touchez pas est la première création de danse contemporaine écrite, mise en scène et chorégraphiée par Laura Bachman. Elle y danse avec Marion Barbeau, Première Danseuse à l’Opéra de Paris qu’on a également pu voir au cinéma dans En corps. La pièce est d’une beauté sauvage, rythmée par une musique live qui dialogue avec les corps. La chorégraphe dit avoir d’abord pensé aborder le toucher à travers un court métrage sur les mains qui se frôlent et qui disent plus que les mots. Elle nous offre une large palette de rapports au toucher pour parler d’intimité, de violence, mais aussi et avant tout de désir et de joie de découvrir le corps de l’autre. La captation du spectacle est visible sur le replay de France.TV depuis le 2 septembre 2023 et Ne me touchez pas sera en représentation à La Villette en novembre 2023.

Ne me touchez pas débute sur un corps qui souffre. Un corps qui pourrait crier « ne me touchez pas », mais qui reste silencieux. Il se tortille, se répète dans une chorégraphie faite de soubresauts. Soudain, un second corps apparaît comme pour dire ce qui bouleverse l’autre, ces mains qui caressent un corps qui refuse. On pourrait donc penser que Laura Bachman va nous proposer sa « danse de la colère » (en référence au travail d’Eric Metayer et Andréa Bescond). Pourtant, il n’est pas question que de violence et de solitude. Bientôt, très vite même, les corps s’accordent, la joie d’être ensemble, d’entrer dans l’intimité apparaît alors. Il fallait certainement aller jusqu’au bout de la citation à laquelle le titre fait référence « ne me touchez pas, ne me touchez pas, car j’ai peur de ressentir ». Tirée du Carnet d’or de Doris Lessing, la citation définit la pièce qui pourtant la transcende : « Je veux rendre visible le toucher, son absence aussi, l’énergie entre deux personnes, l’espace qui les sépare ou la force qui les attire.  Le toucher peut être autant un outil de réconfort que d’agression, de plaisir charnel que de solidarité… », déclare Laura Bachman à propos de son travail. Elle parle avant tout d’un rapport au corps, à la sexualité, à l’intime aussi. Il y a parfois méprise entre les corps, mais aussi avec son propre corps.  Le toucher devient le mode d’expression majeur, pas besoin de mots et c’est ce que cette danse explore, au-delà de la douleur qui se lit aussi dans certains tableaux. Laura Bachman l’assume, tout en allant vers une exploration plus vaste du toucher : « à partir du moment où on se touche, on prend le risque de l’intimité, de l’engagement et donc aussi le risque de la perte de l’autre ».

Ne me touchez pas raconte aussi l’intimité de deux corps, de deux danseuses qui se sont connues à l’Opéra de Paris et dialoguent aujourd’hui sur scène, dans un travail de danse contemporaine. Laura Bachman a démissionné de l’Opéra de Paris en 2016 et Marion Barbeau est Première danseuse à l’Opéra de Paris, mais est dans d’autres projets de danse contemporaine et de cinéma. Les deux femmes racontent sur scène une vision sereine du rapport au toucher avec la découverte du corps de l’autre, l’emportement amoureux. Elles évoquent aussi à travers des gestes précis, cadencés, des fuites, une vision plus angoissante avec la peur de l’autre, du toucher et par extension la peur de son propre corps. Les costumes comptent beaucoup dans cette scénographie faite de fausses pistes : du corps qui souffre au basculement voulu dans la scénographie. Les vêtements racontent l’inversion des rôles et cette prise de pouvoir sur la scène par les deux corps ensemble. On ne sait plus qui domine, qui ressent quoi. Le trouble est complet et cette expérimentation par le toucher très palpable pour le spectateur, constamment à fleur de peau.

La force de cette création chorégraphique tient aussi du rapport à la musique. Deux musiciens sont présent sur scène Vincent Peirani, accordéoniste et Michele Rabbia, percussionniste. Après plusieurs improvisations, un dialogue à distance, les quatre artistes se sont mis à créer leur langage commun sur scène. La musique live englobe les deux danseuses, les mouvements de leurs corps sont comme accentués.  D’autant plus que les tableaux débutent tous par un passage sans musique où on entend les corps et les souffles résonner dans le silence. Un vide, renforcé par une mise en scène très épurée, se créer jusqu’à ce que la musique vienne répondre aux corps avant de s’en émanciper et de les faire s’envoler, quitter la pesanteur de la scène.

Ne me touchez pas met en avant la force de ses contacts peau à peau. Laura Bachman a l’intelligence  de mettre également en scène l’absence de contacts entre les corps, leur impossibilité, comme pour interroger sans cesse notre rapport à nos corps : ce que l’on fait de notre corps, comment on le touche et comment on le montre, et ce que les autres font à ce corps qui est le notre. La danse proposée par Laura Bachman parle surtout de l’énergie qui circule entre les corps et comment elle fait peu à peu sens dans la globalité du spectacle. Les deux danseuses sont époustouflantes de précision, de beauté. On voit leurs corps palpiter, se contorsionner, s’apprivoiser, se fuir et s’aimanter. On ne sait jamais où est la joie et où se logera la peur, mais peu à peu le monde s’ouvre à ces corps qui s’acceptent et s’accordent l’un à l’autre, tout en gardant leur liberté individuelle.

Extrait de Ne me touchez pas

Fiche technique : Ne me touchez pas

Spectacle de danse contemporain
Chorégraphie Laura Bachman
Interprètes Marion Barbeau et Laura Bachman
Musique Vincent Peirani et Michele Rabbia
Costumes Laura Bachman, en complicité avec Marion Barbeau et Axelle Bachman
Création lumière Éric Soyer
Regard extérieur Magali Caillet-Gajan
Conseils dramaturgiques Karthika
Réalisation Louise Narboni
Production Telmondis

Durée : 50 minutes
Création : janvier 2023

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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