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Bernadette : une Première Dame face à l’histoire

Catherine Deneuve incarne Bernadette Chirac dans ce biopic revisité, associant humour et quelques secrets politiques. Bernadette est un film à ne pas rater !

Synopsis : Quand elle arrive à l’Élysée, Bernadette Chirac s’attend à obtenir enfin la place qu’elle mérite, elle qui a toujours œuvré dans l’ombre de son mari pour qu’il devienne Président. Mise de côté car jugée trop ringarde, Bernadette décide alors de prendre sa revanche en devenant une figure médiatique incontournable.

Changement d’image

Le film prend pour thématique le temps qui passe, grâce à la mode et à l’image de Bernadette Chirac. Cette dernière présente une image jugée trop « ringarde » et « vieille France », qui ne colle plus avec l’époque où Jacques Chirac devient Président de la République. Il en va de même de Bernard Niquet, conseiller en communication, qui paraît lui aussi être de la vieille France. Pourtant, il se révèle au fil de l’intrigue, comprenant parfaitement ce que recherchent les Français en Bernadette Chirac. La Première Dame ne se passe dès lors plus de lui, et il devient à la fois son secrétaire, son attaché de presse et son directeur de cabinet.

Dans la transformation qui s’opère alors pour la protagoniste, il aurait néanmoins été appréciable de voir l’opinion publique, toujours invisible sur le plan humain, au-delà des statistiques apparues dans les journaux pour la représenter.

La Première Dame de France face à l’icône du cinéma

Catherine Deneuve revient au cinéma avec un rôle surprenant ! Incarner une Première Dame de France est un pari risqué, mais l’actrice l’interprète avec une pointe d’ironie, aidée par l’humour des dialogues. Avec beaucoup de respect, elle plonge dans les tourments qui habitent Bernadette Chirac, sans jamais faire de faux pas. La tête haute, la démarche assurée et la posture droite, Catherine Deneuve gagne la sympathie du spectateur, qui redécouvre l’énergie à toute épreuve de Madame Chirac. Elle joue aussi les émotions contenues et la désorientation d’un personnage peinant à se faire une place dans le paysage politique, axe que le long-métrage creuse avec intérêt.

De plus, le film met en avant le style vestimentaire de Bernadette Chirac, qui change au cours de l’intrigue. Elle est habillée par les plus grands couturiers, tel Karl Lagerfeld présent dans une séquence. Le personnage et son interprète travaillaient d’ailleurs toutes deux avec le célèbre styliste allemand, et Catherine Deneuve était même l’une de ses muses dans les années 1990.

La caricature d’un monde politique

Dès les premières secondes du film, le ton choisi par la réalisatrice Léa Domenach est clair. Un chœur explique, tout chantant, que le long-métrage est « librement inspiré » de la vie de Bernadette Chirac. La fiction prend le pas sur la réalité, et tous les personnages sont des caricatures d’eux-mêmes, toujours dans le second degré même lorsqu’ils n’y aspirent pas.

Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy en sont les meilleurs exemples. Chirac, incarné par Michel Vuillermoz, marche toujours avec les bras ballants et le dos voûté. Laurent Stocker, qui incarne Sarkozy, ne lui ressemble pas physiquement. Pourtant il adopte sa gestuelle connue du grand public, et sa manière de parler reconnaissable pour en faire un personnage incontournable de Bernadette.

La Première Dame de France face à sa famille

De manière générale, les plans sont resserrés et rapprochent le spectateur de Bernadette Chirac. On la comprend, et on ressent de l’empathie pour elle car elle désire réellement évoluer. Elle n’hésite pas à dire ce qu’elle pense, sans tabou ni langue de bois, quitte à désespérer Claude, sa fille cadette. Celle-ci soutient sans relâche son père, complètement investie dans la politique, tandis que sa grande sœur souhaite rester dans l’ombre. Ces éléments sont réels, même si les dialogues intimes sont imaginées par la réalisatrice-scénariste. Souvent ils font sourire, et parfois ils émeuvent.

En effet, Laurence, la fille aînée des Chirac, souffre d’anorexie et veut garder sa maladie secrète. Pourtant, si sa mère l’exposait publiquement, elle pourrait aider de nombreux Français partageant cette maladie grâce à son influence. Tout l’enjeu de la Première Dame se trouve ici : comment gérer sa vie de famille lorsqu’on est la femme la plus importante de France ? Que dire et que cacher ? Même si le film se veut divertissant, il travaille judicieusement ces problématiques pour mieux comprendre le parcours de Bernadette Chirac.

Bande-annonce – Bernadette

Fiche technique – Bernadette

Réalisation : Léa Domenach
Scénario : Léa Domenach et Clémence Dargent
Musique : Anne-Sophie Versnaeyen
Photographie : Elin Kirschfink
Décors : Jean-Marc Tran Tan Ba
Production : Fabrice Goldstein et Antoine Rein
Société de production : Karé Productions
Sociétés de distribution : Warner Bros. (France), Orange Studio (international)
Langue originale : français
Genre : biographie, comédie dramatique
Durée : 92 minutes
Date de sortie : 4 octobre 2023

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4

N’attendez pas trop de la fin du monde : jubilatoire et virtuose

N’attendez pas trop de la fin du monde, de Radu Jude : comme son titre à rallonge, ce film n’a pas peur d’étirer sur plus de 160 minutes le  récit de la vie éreintante de ses deux Angela, au service des riches et des puissants, mais qui ne s’en laissent pas compter. Le fond autant que la forme sont jubilatoires et intelligents. Et montrent une fois de plus que le cinéaste roumain est au-dessus du lot.

Synopsis :  Angela, assistante de production, parcourt la ville de Bucarest pour le casting d’une publicité sur la sécurité au travail commandée par une multinationale. Cette « Alice au pays des merveilles de l’Est » rencontre dans son épuisante journée : des grands entrepreneurs et de vrais harceleurs, des riches et des pauvres, des gens avec de graves handicaps et des partenaires de sexe, son avatar digital et une autre Angela sortie d’un vieux film oublié… sans oublier des occidentaux, un chat, et même l’horloge du Chapelier Fou…

24 heures de la vie d’une femme 

Radu Jude est un réalisateur radical, non seulement parmi ses pairs roumains, mais si on sort la tête du pur underground, il est l’un des rares cinéastes contemporains à réaliser des films aussi atypiques, aussi jusqu’au-boutistes. N’attendez pas trop de la fin du monde, comme Aferim ! sur des sujets voisins sinon analogues, est un pamphlet virulent contre le libéralisme outrancier. Certes des pamphlets, il n’en manque pas, mais c’est la forme qu’utilise le réalisateur, originale et extrêmement bien amenée, qui distingue son cinéma.

En guise de séquence d’ouverture, Radu Jude nous présente son dispositif : un dialogue entre deux films, celui qu’il est en train de réaliser et un film de 1981, Angela suit sa route, complètement enchâssé dans le sien. Ou la confrontation dialectique de l’avant et l’après Ceaușescu. Dialectique, puisque le cinéaste ne défend pas davantage une période par rapport à l’autre. Au contraire, il met en exergue les défauts de l’une et de l’autre.

Dans le film principal, on suit la route d’une Angela contemporaine (Ilinca Manolache), une conductrice Uber qui travaille également comme assistante de production dans l’audiovisuel. Filmée dans un noir et blanc très contrasté, telles de vieilles photos qu’on trouve auprès des bouquinistes des  bords de Seine, Angela, en manque de sommeil mais vêtue d’une robe à paillettes, brille de mille feux dans la camionnette qui la mène de pas d’heure à pas d’heure, quasiment toute la journée, d’interviews en interviews. Le client de l’agence est une de ces grosses entreprises – ici autrichienne – qui, comme Angela se plaît à le rappeler à la directrice marketing (magnétique Nina Hoss) qu’elle récupère à l’aéroport, pillent les forêts roumaines pour des meubles très bon marché (suivez mon regard) tout en utilisant une main d’œuvre peu qualifiée et soumise à un taux élevé d’accidents du travail. Ce sont ces estropiés qu’Angela visite du matin au soir pour que le client choisisse celui qui pourra le mieux servir son message publicitaire (« port du casque obligatoire », alors qu’aucun des accidents n’est dû à un non port du casque !). Des estropiés femmes, roms, ou ayant toujours quelque spécificité qui serait jugée, selon les commentaires d’Angela, irrecevable par la population roumaine, déjà taxée d’être anti-rom dans de précédents films…

Face à cette Angela, dans un film en couleurs et au grain passé, une autre Angela (Dorina Lazar) conductrice de taxi dans un Bucarest aseptisé, propre, calme, déambule dans un film qui sent la sur-censure par le pouvoir communiste , tant la vie y est idyllique et tranquille, même si en sous-texte, le réalisateur Lucian Bratu  montre la solitude aussi bien d’Angela que de ses clients, la tristesse, la misogynie sourde. Radu Jude pousse le vice du collage jusqu’à réintégrer le personnage vieilli de Dorina Lazar dans le récit contemporain, avec Dorina Lazar elle-même. Étourdissant !

Le dialogue entre les deux films est simple mais très efficace. Centré sur la voiture comme fil conducteur, si on ose ce mauvais jeu de mot, il montre d’un côté comme de l’autre les affres de la circulation à Bucarest et ailleurs en Roumanie, jusqu’aux dangers qu’elle engendre (on pense par exemple à Mère et Fils de Calin Peter Netzer). La voiture est incroyablement prise au sérieux par les cinéastes roumains, aliénante et pourtant indispensable. Mais la confrontation des deux films parle surtout de l’image, du cinéma, de ce qu’ils donnent ou ne donnent pas à voir, de leur puissance et de leur impuissance, et la vaste potentialité de manipulation : il faut voir par exemple les quarante dernières minutes du film montrer l’heureux élu en plein tournage du spot publicitaire attendu, droit dans son fauteuil roulant, récitant d’abord avec conviction un texte véhément témoignant de la négligence de ses employeurs, pour se retrouver dans une situation hallucinante de mépris et de cynisme à la fin de la séquence.

Le cinéma, selon Radu Jude, c’est hélas aussi l’intrusion de Tik-Tok , où l’Angela d’aujourd’hui se produit frénétiquement, sous un filtre d’homme peu ragoûtant, vomissant à longueur de reels des insanités misogynes. C’est très drôle, caustique, et s’inscrit parfaitement dans ce film essentiel. Essentiel parce qu’unique, essentiel aussi pour la vigueur du Roumain qui ne lâche jamais rien par rapport à son triste constat du monde moderne, duquel en effet on ne doit pas attendre grand-chose. Si ce n’est, pour notre part, un nouveau film faussement foutraque du brillant cinéaste…

N’attendez pas trop de la fin du monde – Bande-annonce

N’attendez pas trop de la fin du monde – Fiche technique

Titre original : Nu astepta prea mult de la sfârsitul lumii
Réalisateur : Radu Jude
Scenario : Radu Jude
Interprétation : Nina Hoss (Doris Goethe), Ilinca Manolache (Angela / Bobita), Uwe Boll, Dorina Lazar, Katia Pascariu, Sofia Nicolaescu, Ovidiu Pîrsan, Ovidiu Pîrsan, László Miske
Photographie : Marius Panduru
Montage : Catalin Cristutiu
Producteurs : Ada Solomon, Coproducteurs : Adrien Chef, Paul Thiltges, Adrian Sitaru, Serge Lalou, Claire Dornoy, Ankica Juric Tilic
Maisons de Production : 4 Proof Film, Co-production : Bord Cadre Films, Kinorama, Les Films D’ici, Paul Thiltges Distributions, Sovereign Films (II)
Distribution (France) : Météore Films
Durée : 163 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 27 Septembre 2023
Roumanie Luxembourg France Croatie – 2023

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4.5

Modern Family : une sitcom drôle et touchante sur la famille avec un grand F

Sortie en 2009, la sitcom américaine Modern Family créée par Christopher Lloyd et Steven Levitan s’est terminée en 2020, disant ainsi au revoir à 250 épisodes, 11 saisons et surtout à une famille qu’on a vue grandir et évoluer au fil du temps. Alors, pourquoi suivre le quotidien des  familles Pritchett, Dunphy et Tucker ?

La famille, pour le meilleur et pour le pire

Modern Family aborde le quotidien d’une famille résolument moderne. Même si l’intrigue se situe aux États-Unis, les étapes de vie et les épreuves rencontrées sont universelles. Comme un jeu des 7 familles, on suit le quotidien de trois foyers américains : la famille Pritchett, la famille Dunphy et la famille Tucker.

Dans la famille Pritchett, je voudrais le père

Le patriarche de la famille, Jay Pritchett – joué par Ed O’Neill -, représente le stéréotype du père de famille américain qui a réussi dans la vie. Vivant de son succès en tant que fondateur de Pritchett’s Closets, une société d’ameublement d’intérieur à laquelle il est très attaché et dont il aura du mal à se séparer au moment de sa retraite, il a pu se permettre d’acheter une grande et belle maison dans laquelle il peut accueillir toute la famille.

Divorcé, il s’est remarié avec Gloria Delgado – jouée par Sofia Vergara – une colombienne beaucoup plus jeune que lui et maman d’un petit garçon, Manny. Cette famille recomposée va vivre, tout au long des 11 saisons, plusieurs rebondissements et devra faire face aux quotidien et à la complexité que leur modèle familial connaît : la différence d’âge, la différence culturelle, l’intégration dans une famille et dans un autre pays, la vie de couple et la construction d’une nouvelle relation père-fils.

Ayant consacré toute sa vie à son entreprise, Jay a, par conséquent, peu consacré de temps à sa famille et à ses enfants Claire et Mitchell. On assiste aussi à son changement de comportement et à son évolution qui passera notamment par une double acceptation . celle de l’homosexualité de son fils et celle de son gendre. On le découvrira au fur et à mesure des épisodes de la sitcom, mais derrière un personnage de gros dur et de macho, se cache un grand cœur.

Dans la famille Pritchett, je voudrais la fille

La fille de Jay, Claire – jouée par Julie Bowen – est très proche de son père et a beaucoup de points communs avec lui : carriériste et entêtée, les deux s’entendent très bien et se comprennent. Claire s’est mariée à Phil – joué par Ty Burrell -, le stéréotype du papa cool, qui ne se prend pas la tête et qui est spontané, hyperactif, bref, un véritable enfant, qui a la tête dans les nuages. Il tourne tout autour de l’humour et a beaucoup de points communs avec son fils, Luke.

Phil et Claire ont fondé une grande famille de 3 enfants, tous très différents. Luke ressemble comme deux gouttes d’eau à son père, très agité et hyperactif. Alex, quant à elle, est l’intello de la famille. Haley, la fille aînée en fait voir de toutes les couleurs de par son esprit rebelle.

Tout au long des 11 saisons, la famille Dunphy devra affronter plusieurs épreuves que connaissent les familles nombreuses. À l’écran, on voit défiler des valeurs et problématiques comme : l’éducation des enfants, la charge mentale en couple, l’argent, la carrière, la quête de soi…

Dans la famille Pritchett, je voudrais le fils

Le frère de Claire, Mitchell, joué par Jesse Tyler Ferguson – est très différent de sa sœur, moins spontané, très discret et plus terre-a-terre, il se veut aux premiers abords un peu snob. Il est marié avec Cameron – interprété par Eric Stonestreet – avec qui ils ont adopté Lily – jouée par Aubrey Anderson -, petite fille de huit mois au Vietnam. Cameron est l’opposé de Mitchell : extravagant, bruyant et assumant pleinement son homosexualité, les deux personnages aiment se provoquer et ont tendance à se disputer sur leurs différences.

Tout au long des 11 saisons, leur couple reflète plusieurs valeurs : la construction d’une famille, l’éducation, la carrière, l’amitié, le rapport à l’homosexualité et l’adoption. Tout ceci à la manière Modern Family, via un dialogue drôle et touchant. On repense notamment à cette scène mythique où Cameron et Mitchell emmènent la petite Lily dans un restaurant vietnamien pour qu’elle puisse découvrir sa culture. Le dialogue qui se construit autour de cette scène est loufoque et drôle et résume parfaitement la tonalité générale de la série. Petite anecdote : la serveuse est la mère de Aubrey Anderson dans la vie.

Un faux documentaire qui rajoute de la proximité

Nous assistons au quotidien des trois familles sous un angle de faux documentaire, où chaque personnage se confie face caméra, un peu comme The Office. Si The Office a pu trouver du succès et son public en filmant en huis clos le quotidien du travail de bureau pendant 9 saisons, ce n’est pas grâce au cadre mais bien grâce à la personnalité de chacun et la qualité des dialogues.

Tout comme The Office, cette façon de filmer comme un documentaire ajoute de la proximité et de la vulnérabilité aux personnages, créant une dynamique intéressante : on entre encore plus dans l’intimité de la famille : nous sommes à la fois un membre de la famille et un observateur. Les personnages sont attachants, vrais et transparents.

Nous voyons grandir et évoluer les personnages de la saison 1 à la saison 11 – une évolution à la Harry Potter où tous les acteurs ont grandi ensemble sur une dizaine d’années, dès leur plus jeune âge – ce qui est intéressant pour suivre leur évolution et donner ce côté authentique et réaliste.

Comme le soullignait le réalisateur Christopher Lloyd “the interviews are a chance to have characters more honestly express things than they might openly do in a scene with someone. So we get a laugh from the contrast between what they’re really feeling and what they were willing to admit they were feeling in the scene.”

Ce qui pourrait contribuer à la réussite de la série est peut-être aussi lié à ce pacte invisible fait entre le spectateur et les réalisateurs : nous acceptons de suivre le quotidien de trois familles, sans s’attendre à quelque chose d’exceptionnel, juste leur quotidien brut.

Aux mêmes airs que la série Friends qui a su convaincre ses spectateurs avec ses protagonistes attachants qui racontent la société américaine moderne, Modern Family n’a pas la prétention d’une série d’exception : elle raconte simplement le quotidien de 3 familles attachantes, aux valeurs universelles.

Christopher Lloyd et Steven Levitan ont choisi non pas de raconter le fonctionnement des familles avec le monde extérieur, mais plutôt de raconter ce qu’il se passe à l’intérieur des familles, en dévoilant les coulisses et en ouvrant une fenêtre sur l’intimité.

Modern Family, malgré sa première sortie il y a plus de 10 ans, certes, n’est pas une série qui a révolutionné le genre, mais c’est une série universelle et intemporelle, qu’on (re)-regarde avec plaisir.

Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique

Harcèlement, agression, homophobie, sexisme, racisme… Il existe encore bien plus de termes à coller au champ lexical de la misogynie. D’où vient ce mépris pour les femmes et comment l’ère du numérique a-t-elle provoqué une escalade de haine à leur encontre ? Je vous salue salope donne la parole à quatre femmes de l’espace public, afin qu’on les entende témoigner de leurs déboires et afin que d’autres victimes puissent se relever à leurs côtés. Un documentaire aussi percutant que nécessaire !

Synopsis : Sur deux continents, quatre femmes sont victimes de cyberviolences extrêmes : Marion Séclin, comédienne et youtubeuse française, Laura Boldrini, présidente du parlement italien, Kiah Morris, représentante démocrate américaine, ainsi que Laurence Gratton, jeune enseignante québécoise. Abandonnées par les forces de l’ordre, la classe politique et les géants du web qui engrangent des milliards avec la haine, elles décident de se battre et de ne plus se taire.

Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist accompagnent quatre femmes qui témoignent de douleurs encore vives. Mais le procédé ne s’arrête pas à des discours à sens unique. Les cinéastes québécoises nous invitent à partager ce que ces victimes ont vécu au quotidien, avant de pouvoir se métamorphoser en femmes fatales et d’en rassembler d’autres au sein d’une même cause. Il s’agit d’une affaire non résolue d’hier et qui revient encore au centre des débats aujourd’hui.

Far Web

La misogynie peut être prise avec beaucoup d’humour et de passion pour les effets de styles. Babysitter de Monia Chokri l’a bien fait. Mais il est parfois nécessaire de confronter la thématique en rouvrant des cicatrices, qui n’ont jamais pu être refermées. Sous ses airs de thriller et de polar, le documentaire revient sur l’aura malsaine des réseaux sociaux, qui donne libre cours à tout un tas de violences gratuites, où le verbe est employé comme une arme aiguisée. Menaces de mort ou de viol, lynchage sur la scène publique, diffusion de photos intimes, aucun commentaire n’est censuré dans cette grande galerie de la haine virtuelle. Le cyberharcèlement va au-delà des conséquences virtuelles, c’est pourquoi deux politiciennes, une youtubeuse et une institutrice partagent leur peine et leur colère vis-à-vis d’actes immoraux qui ont changé leur vie à jamais.

On peut trouver de tout sur internet et souvent des blagues de mauvais goûts, notamment lorsque les mêmes sont détournés afin de dénigrer une personne. Les femmes sont les cibles préférées de ce mouvement, plus encore depuis le lancement de l’hashtag MeToo, qui a secoué la planète à l’automne 2017. Homme ou femme, tout le monde est exposé aux mêmes horreurs d’un tweet inapproprié, voire condamnable. La réalité est tout autre lorsque l’on apprend une certaine immunité de la part des agresseurs, parfois anonymes et souvent idolâtrés, comme fut le tueur en série de prostituées dans Les Nuits de Mashhad. La Nuit du 12 de Dominik Moll questionnait également le rapport des femmes à la masculinité toxique et ambiante, sans jamais pouvoir mettre la main sur le ou les coupables. Ce film n’entend pas tout résoudre pour autant, car il fait d’abord le constat d’une impuissance individuelle. Je vous salue salope met en évidence un Far West de haines et dans ce cas précis, un « Far Web », comme Lea Clermont-Dion l’a précisé au micro de Sans Filtre Podcast.

Quand le succès des femmes dérange…

Plus de cinq années de recherche et d’archivage ont permis de réaliser un film qui, au bout de ses 80 minutes intenses, nous montre les impacts de la cyberviolence sur le corps et l’esprit des femmes. « Quitter internet » serait le seul conseil insensé des policiers recevant des plaintes. Le documentaire emprunte ainsi les codes du cinéma d’horreur en empoignant des images et des textes choquants. La musique d’Antoine Félix Rochette s’évertue à superposer cette angoisse avec les messages haineux qu’on découvre. C’est bien ce dont il a besoin pour trouver de la crédibilité et de la pertinence. De même, le titre ne prend pas de détours et maintient que toute femme est potentiellement une proie de cyberviolences, une « salope ». Comment sortir de cette représentation ? Comment en guérir ?

La visibilité des femmes sur les réseaux sociaux en dérange plus d’un et c’est ce qui est clairement développé dans le livre Les Superbes : une enquête sur le succès et les femmes, que Léa Clermont-Dion a co-écrit avec Marie-Hélène Poitras. Aucun lien de parenté avec Laura Poitras par ailleurs, qui lutte contre d’autres formes d’injustices entretenues par le gouvernement américain (My Country, My Country, Citizenfour, Toute la beauté et le sang versé). Tout est peut-être finalement lié, car les géants du numérique doivent reconnaître leur part de responsabilité. L’encadrement de ces débordements n’est absolument pas maîtrisé, mais on ne nous apprend rien que nous ne sachions pas déjà. Ce serait bien le seul point faible d’un projet à destination des jeunes adolescents et dans l’inquiétude d’une défaillance éducative.

Les cinéastes font également le choix de ne pas donner la parole aux agresseurs, dont la seule motivation est de faire taire les femmes, de les museler à jamais dans la solitude et la peur des représailles. L’exemple le plus éloquent se tient dans le premier film de Tina Satter, où une forme armée et intrusive masculine venait constater à la source les motivations de la lanceuse d’alerte Reality Winner. L’absence des hommes de cette analyse est compréhensible, bien qu’un contrepoids servirait encore mieux la cause. Seul un père endeuillé revient sur le drame de sa jeune fille. Ce n’est malheureusement pas assez pour accompagner des discours qui ont tendance à se répéter et à se ressembler, qu’importe le continent sur lequel on vit ou on survit.

Avec tous les témoignages alarmants qui se succèdent, Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist font le bon choix en désamorçant la tension qu’elles ont créée. Au terme d’un visionnage frénétique, Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique soutient un discours solidaire afin d’informer et de sensibiliser sur les possibilités de reconstruction. De même, les exemples d’empowerment ne manquent pas, car ils consistent à valoriser les récits de femmes fortes, indépendantes et à succès, afin qu’ils en inspirent d’autres à leur tour. Et c’est bien évidemment ce que nous souhaitons de la part de ce documentaire engagé et qui espère changer les consciences, tout en préservant l’intégrité des utilisateurs des réseaux sociaux, qui augmentent de jour en jour.

Bande-annonce : Je vous salue salope – la misogynie au temps du numérique

Fiche technique : Je vous salue salope – la misogynie au temps du numérique

Scénario et réalisation : Léa Clermont-Dion, Guylaine Maroist
Collaboration au scénario : Sylvain Cormier
Direction de la photographie : Steeve Desrosiers, Jean-François Perreault, Louis-Vincent Blaquière, Fabien Côté, Richard Hamel
Montage : Jean-François Lord, Eric Ruel
Conception et mixage sonore : François Lacasse
Musique originale : Antoine Félix Rochette
Production : La Ruelle Films
Pays de production : Canada
Distribution France : La Ruelle Films
Durée : 1h20
Genre : Documentaire
Date de sortie : 4 octobre 2023

Je vous salue salope : la misogynie au temps du numérique
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3.5

Lost in the night : la mémoire n’est pas soluble dans l’eau

Le cinquième long-métrage d’Amat Escalante, Lost in the night, nous entraîne dans l’univers de violence propre au réalisateur mexicain, mais la critique d’un mode de fonctionnement politique s’entortille de façon intéressante à un drame familial, lui aussi approché sans que le réalisateur et scénariste se départisse de son regard social.

Synopsis : Dans une petite ville du Mexique, Emiliano recherche les responsables de la disparition de sa mère. Activiste écologiste, elle s’opposait à l’industrie minière locale. Ne recevant aucune aide de la police ou du système judiciaire, ses recherches le mènent à la riche famille Aldama.

Dans sa filmographie déjà conséquente et tôt récompensée – cinq longs-métrages avec celui-ci, trois courts-métrages et une participation à un film collectif -, Amat Escalante (né le 28 février 1979 à Barcelone, mais de nationalité mexicaine -) a habitué son public à la monstration d’une violence sans complaisance mais d’une crudité qui visait à ne rien masquer de son caractère insupportable.

Avec un art consommé de l’ellipse, la même violence s’exposera ici dès les premières scènes ; violence politique, s’exerçant de façon brute à l’encontre d’une activiste écologiste s’opposant à l’exploitation d’une mine, violence qui ne peut s’accomplir qu’avec la complicité de la police. Dans ces scènes inaugurales assénées comme autant de coups de poing et suivies d’une grande ellipse temporelle que l’on ne comprendra que peu à peu, le réalisateur mexicain retrouve ses coupes à l’écran rouge déjà pratiquées dans son long-métrage Los Bastardos (2009), et reprises dans son court Mercedes (2014), sortes de giclée sanglante à la fois exposée et sublimée qui lui permettent de dire très crûment la violence tout en ne s’y vautrant pas avec une complaisance ambiguë.

Le rythme se calme ensuite sans pour autant perdre en intensité, puisqu’une tension constante s’installe à travers un jeu du chat et de la souris dans lequel il devient vite malaisé de s’assurer de qui est le chat et qui est la souris. Emiliano (Juan Daniel García Treviño), dont on comprendra qu’il est le fils de l’activiste disparue, trouve le moyen de s’infiltrer et de prendre rapidement le rôle de factotum dans la luxueuse villa de Rigoberto Duplas (Fernando Bonilla), dont il soupçonne l’implication dans la disparition de sa mère. L’homme est un artiste en vue, flanqué d’une épouse vedette de la télé, Carmen Aldama (Bárbara Mori), et d’une fille star des réseaux sociaux, Monica (Ester Expósito), qui ne vit que pour pouvoir poster ses expériences et recueillir des flots d’amour virtuel.

À la fois souple, reptilienne, et cadrant impeccablement, comme un regard qui ne lâcherait pas sa proie, la caméra d’Adrian Durazo suit au plus près ce jeu de chasseur et de dupe à la fois. D’abord seul doté de l’œil inquisiteur, puisqu’il traque des preuves tangibles attachées à sa mère disparue, Emiliano se découvre pris, depuis plus longtemps qu’il ne pouvait le supposer, dans le savoir et l’œil autrement perspicace, autrement machiavélique, du créateur qu’est Rigoberto… Un renversement qui rejaillit sous forme interrogative et potentiellement autocritique sur le réalisateur lui-même et le jeu qu’il conduit auprès de ses acteurs, dont tous ne sont pas issus du milieu professionnel. Une curiosité à la fois auto-investigatrice et questionnant la miscibilité des différentes strates sociales qui animait déjà son premier court-métrage, Amarrados (2002).

Car l’homme est visiblement plus ami des questions que des réponses, plus ami des complexifications que des simplifications. C’est ainsi que chaque classe sociale singulière est davantage saisie dans ses méandres et ses paradoxes que dans sa schématisation : les milieux humbles se voient dotés d’une lucidité que leur refuse souvent l’intelligentsia ; quant aux castes dites privilégiées, elles n’apparaissent telles que de l’extérieur, et de loin. Leur approche dévoile leurs folies, leurs rancœurs, leurs haines, leurs tourments, leurs frustrations, et leur rapport peut-être moins cynique à la culpabilité qu’il n’y paraissait d’abord.

Sur les rives d’un lac de barrage dont l’eau invasive et faussement placide semble receler plus d’un secret, et au son lointain des détonations de mine, comme une sourde menace, Amat Escalante, avec Martin Escalante en coscénariste, portraiture implacablement les ravages du politique sur la sphère familiale et orchestre un drame en huis-clos vastement ouvert, traversé d’un ample et douloureux souffle tragique.

Bande-annonce : Lost in the night

Fiche technique : Lost in the night

Titre original Perdidos en la noche
De Amat Escalante
Par Amat Escalante
Avec Juan Daniel García Treviño, Ester Expósito, Bárbara Mori…
4 octobre 2023 en salle / 2h 00min / Drame, Thriller
Distributeur : Paname Distribution

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4

« Western Love » : fleur au fusil

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Dans le premier tome de Western Love, intitulé « La Teigne et le Gentil », Augustin Lebon nous plonge dans un coin reculé du Nouveau-Mexique, où Gentil, missionné par un gangster braqueur de banques, va tomber sous le charme de l’indomptable Molly, surnommée « la Teigne ».

Ce premier Western Love est d’abord le récit d’une rencontre improbable, celle de la Teigne et du Gentil. Molly est une dure à cuire, du poil-à-gratter fait femme. Elle régente d’une main de fer un restaurant qui pourrait à tout instant se voir saisi par la banque. A priori, elle n’est pas tout à fait le genre de femme qui suscite l’admiration des hommes. Et pourtant, elle exerce une fascination sans bornes sur Gentil, qui devrait cependant être occupé à autre chose qu’à chercher à la séduire, puisque Pio Linarez l’a chargé d’une besogne des plus importantes : faire du repérage en vue d’un braquage. Mais rien n’y fait : celui qui dégage une odeur de chien mouillé ne peut détourner le regard de cette Teigne à la langue bien pendue et aux formules tranchantes. C’est d’ailleurs l’un des principaux atouts de cet album : Augustin Lebon manie les mots en clerc. Et cela fait mouche, comme lorsque notre prétendant cuisine pour Molly, finissant par se voir dire : « Disons que sans la viande brûlée, avec un peu d’épices et une autre sauce… »

Second motif de satisfaction : la manière dont les trajectoires des uns et des autres sont entremêlées. Dans Western Love, tout le monde a un compte à régler avec son prochain. Le père de Molly est marshal ; il demeure obstinément aux trousses de Linarez depuis que ce dernier lui a volé sa femme pour mettre au monde Teresa, elle-même proche de Gentil. Fatalement, à mesure que le récit avance, on sent poindre, de plus en plus clairement, la violence latente. Et quand cette dernière éclate avec force et fracas, notre antihéros puéril mais sincère ne peut s’empêcher de lâcher à l’égard de Molly un absurde : « T’es magnifique, même au milieu d’une fusillade ! » Ces deux-là sont désormais liés, certes dépareillés par leurs différences mais rattachés par leurs sentiments. On devine qu’ils ne se quitteront plus. Mais que leur histoire n’aura rien d’un long fleuve tranquille. Il y a donc de la romance dans ce western constitué de rondeurs graphiques et de flèches sémantiques. Survitaminé, « La Teigne et le Gentil » place deux protagonistes attachants au cœur d’une série d’événements que n’aurait pas renié Sam Peckinpah. Mais contrairement au maître des westerns de troisième génération, noirs et sanglants, Augustin Lebon distille de la douceur et de l’humour à chaque étape de son récit. Vivement la suite.

Western Love : La Teigne et le Gentil, Augustin Lebon
Soleil, septembre 2023, 56 pages

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3.5

« Van Gogh, le dernier tableau » : de traits et de failles

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Les éditions Hazan publient Van Gogh, le dernier tableau, de Samuel van der Veen. Il y est question des derniers jours de l’artiste hollandais, dans la petite commune française d’Auvers-sur-Oise.

La trajectoire personnelle et artistique de Vincent van Gogh s’apparente parfois à une symphonie tragique, dont le mouvement final s’exécute à Auvers-sur-Oise, petite commune jouxtant Paris. Alors qu’il a conservé sa verve créative, entrelacée à une santé mentale fragile, le peintre hollandais entretient des relations toujours étroites avec son frère Theo, qui vient d’être père et qui lui a rendu hommage en donnant le prénom de Vincent à son fils.

Pour comprendre les derniers jours de van Gogh, il est nécessaire de rappeler ce qui a précédé son voyage à Auvers-sur-Oise. Pendant plusieurs mois, l’artiste a été interné à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence. Plongé dans un état psychologique vulnérable, fait de crises psychotiques et de moments d’accalmie, il ne cesse néanmoins de créer. C’est un article particulièrement révérencieux du critique Albert Aurier qui le décide à quitter les lieux pour profiter pleinement de sa gloire ascendante.

Le choix de séjourner à Auvers-sur-Oise s’explique par plusieurs raisons. Van Gogh y voit probablement l’opportunité d’être à la fois proche de Paris, centre névralgique de l’art moderne, et de son frère Theo. De plus, la présence du Dr Paul Gachet, un médecin passionné d’art et spécialiste de la mélancolie, lui offre une perspective rassurante. Le praticien, conscient de l’apport thérapeutique de la création, devient à la fois soignant et ami, tout en posant lui-même pour certaines toiles. Pendant cette courte période qui se ponctue par un suicide – il se tire une balle dans la poitrine –, Vincent van Gogh s’est montré prolifique et a peint quelques-uns de ses plus grands chefs-d’œuvre, dont Le Champ de blé aux corbeaux.

En revenant sur ses derniers jours, Samuel van der Veen portraiture un van Gogh tout en fêlures. L’homme dépend financièrement – et émotionnellement – de son frère. On le découvre, vignette après vignette, dans une frénésie créative, puis prostré et abattu, les mains portées au visage, et même assailli de visions programmatiques. Van Gogh, le dernier tableau, entièrement en noir et blanc, montre un peintre dépendant – à son art, à l’alcool –, en rupture avec son environnement et psychologiquement instable. Ainsi, il piquera une colère dantesque parce qu’un tableau de Guillaumin n’a pas encore de cadre, ce qui pourrait menacer son intégrité.

Ce roman graphique, dont chaque planche traduit un sentiment d’urgence, témoigne aussi de la correspondance épistolaire de Vincent van Gogh. L’artiste vivait une période d’intense souffrance mais n’en demeurait pas moins soucieux de multiplier les tableaux de la nature et des scènes villageoises. En somme, le séjour du peintre à Auvers-sur-Oise est à la fois une célébration de son génie créatif et un témoignage poignant de sa lutte contre ses démons intérieurs. Ce dernier chapitre de sa vie, aussi tragique soit-il, est l’ultime expression d’une âme tourmentée mais résolument sublime, que Samuel van der Veen saisit en clerc.

Van Gogh, le dernier tableau, Samuel van der Veen
Hazan, septembre 2023, 128 pages

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3.5

« Storyville » : le plaisir des autres

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Les éditions Glénat publient Storyville, de Lauriane Chapeau et Loïc Verdier. Dans la Nouvelle-Orléans de 1917, Santa Maria Del Sol, une jeune femme de 17 ans, décide de matérialiser sa fascination pour les maisons closes, en y travaillant comme serveuse, puis en renversant tous les codes qui y étaient jusque-là d’usage.

« Il est sympa ton rêve, Santa, mais je doute que les clients acceptent de s’entendre dire qu’ils ne savent pas baiser. » Au moment où la jeune Santa Maria Del Sol émet l’idée incongrue de révolutionner le bordel Make Love to Me, aux mains du vicomte Williams, ses propositions ne sont pas accueillies avec un enthousiasme débordant. Il faut dire que les lieux sont très codifiés : les hommes y viennent, discrètement ou avec faste, pour leur plaisir personnel, sans s’embarrasser du moindre scrupule. Leur demander de songer une seconde aux émotions féminines ou, pis, d’être éduqués sur le sexe par des prostituées est loin des standards de Storyville. D’ailleurs, Antonio et Gustavo, les frères de Santa, ne disaient pas autre chose quand ils s’exclamaient au début du récit : « Deux gars sur trois viennent ici pour la chatte… »

Mais comment, au juste, cette idéaliste ingénue a-t-elle échoué dans un bordel, comme serveuse, confidente et promotrice du « savoir-jouir » ? Santa, comme on l’appelle, vit dans les quartiers populaires de la Nouvelle-Orléans. À la maison, le peu d’argent disponible provient de la distillerie clandestine de ses frères. Des maisons closes, Santa n’a qu’une vision partielle et partiale. Elle constate que ses frères sont fascinés par les prostituées et qu’ils en reviennent toujours avec du baume au cœur. Peut-être la naïveté est-elle la chose la mieux partagée chez les Del Sol, puisque Tonio et Tavo ont longtemps nourri l’espoir de convoler en justes noces avec les filles dont ils payaient les services, avant de mourir de la syphilis.

Première piqûre de rappel de Lauriane Chapeau et Loïc Verdier : non seulement les bordels sont administrés par des hommes avides et brutaux, mais en plus ils demeurent des lieux vecteurs de maladies, où se fixent toutes les filles que la société a broyées. Certaines vendent leur corps de mère en fille depuis des générations, mais d’autres auraient pu devenir institutrices et faire l’instruction des enfants au lieu de s’employer au divertissement de leurs pères. D’ailleurs, pour ces dernières, une option existe toujours. Et c’est là qu’intervient Santa. « Pucelle, assassin, barman, parfaite ménagère… T’es un vrai phénomène de foire, toi ! » Lala, qui gère le bordel pour le compte de Williams (qu’elle déteste), aurait pu ajouter à l’endroit de la jeune Del Sol qu’elle est aussi visionnaire.

Depuis que ses projets ont été mis en place, les files s’allongent devant Make Love to Me tous les lundis soirs. Les habitués, les occasionnels et même leurs bourgeoises viennent écouter les leçons dispensées par Nina et ses collègues. Le plaisir féminin est à l’ordre du jour, l’empathie et le respect mutuel aussi. Si Storyville était connu pour abriter la corruption et le clientélisme – malgré l’action volontariste des ligues puritaines –, l’endroit concourt désormais à la paix des ménages. Williams doit battre en retraite, « c’est juste un type avec des flics à sa botte et un acte de propriété à la main ». Il cherchera certes à s’opposer à Santa et Lala, mais quelque chose s’est brisé dans son modèle patriarcal et néo-esclavagiste archaïque.

C’est l’une des forces de l’album de Lauriane Chapeau et Loïc Verdier : les auteurs parviennent à humaniser chacun de leurs personnages, à donner corps à l’idéalisme de Santa, à insuffler de l’espoir là où, théoriquement, il s’est tari depuis longtemps. Dans cette Nouvelle-Orléans portraiturée avec soin – des décors intérieurs aux architectures extérieures en passant par les tenues ou la contrebande d’alcool –, Santa apporte ce supplément d’âme qui permet de changer de perspective, puis de dynamique. En ce sens, Storyville possède une vraie dimension féministe, qui témoigne d’un empouvoirment et d’une émancipation. De quoi donner encore plus de saveur à ce roman graphique.

Storyville, Lauriane Chapeau et Loïc Verdier
Glénat, septembre 2023, 104 pages

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4

« Le Premier Dumas » de retour aux éditions Glénat

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Les éditions Glénat publient le second tome de la série Le Premier Dumas, intitulé « Le Diable noir ». Salva Rubio et Ruben del Rincon y reviennent sur l’ascension militaire d’Alexandre Dumas, ainsi que sur son opposition avec Bonaparte.

L’heure est au Comité de salut public, à la Terreur et à la guillotine. La capitaine Bonaparte regarde, médusé, les manifestants lynchés les soldats suisses restés fidèles au pouvoir en place. Prussiens et Autrichiens se verront quant à eux bientôt sous la menace du brigadier Dumas, qui montera en grade en quelques mois, jusqu’à diriger une armée de 45 000 hommes.

« Mon père devait transformer des volontaires sans aucune expérience en soldats… » Salva Rubio et Ruben del Rincon racontent dans « Le Diable noir » les dessous de la Légion franche des Américains du midi, démunie en chevaux et en armes, mais animée par une volonté de fer. « Ce qu’il leur manquait en moyens, ils le redoublaient en ardeur. » Ce sont précisément ces exploits militaires qui permettront à Dumas de devenir lieutenant-colonel, puis général.

Mais les menaces sont nombreuses. Elles viennent bien entendu de l’extérieur – ce siège et cette attaque dans les Alpes –, mais aussi de l’intérieur, puisque la Convention voit des ennemis partout et craint qu’on ne déroge aux principes de la Révolution. En parallèle, la famille Dumas s’agrandit : l’homme a épousé Marie-Louise, qui a mis au monde trois enfants. Après chaque bataille, il demande une permission pour retourner voir les siens, tout en exprimant à sa femme ses espoirs et tourments du moment.

En plus de présenter longuement le parcours du père de l’écrivain Alexandre Dumas, né mulâtre d’une union entre un noble et une autochtone à Saint-Domingue, « Le Diable noir » évoque la guerre de Vendée et les rebelles noyés dans la Loire, les exigences de discipline dans l’armée (Dumas réclamait la fin des viols, des trafics, des pillages, des humiliations, des exécutions…) et les heurts entre le général et Bonaparte, d’abord au sujet de canons, puis, plus généralement, sur la manière de diriger les troupes.

Se clôturant par un dossier didactique très enrichissant, ce second tome du Premier Dumas vaut pour son intérêt historique et pour sa manière de mettre en exergue les actes de celui qui a longtemps été appelé Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie. Sa fidélité envers la Révolution et surtout envers son éthique de conviction transparaît clairement dans l’album de Salva Rubio et Ruben del Rincon, dont la suite s’annonce tout aussi intéressante.

Le Premier Dumas : Le Diable noir, Salva Rubio et Ruben del Rincon
Glénat, septembre 2023, 72 pages

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3.5

Le marchand de tapis de Constantinople – Tome 2 : Recherche du pardon et de la sérénité

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Avec ce deuxième tome tout aussi imposant (320 pages) que le premier, la jeune dessinatrice malaisienne Reimena Yee apporte la suite et la fin de l’histoire du Marchand de tapis de Constantinople qui, rappelons-le, est l’illustration d’un fragment de conte turc.

Quasiment indépendant du premier volume, celui-ci complète et achève ce que le premier entreprend, à savoir l’histoire de Zeynel, homme ayant eu le malheur (voir tome 1) de rencontrer Mora Strigoi sur le chemin de son voyage vers la Roumélie, un Anglais qui s’avère être un vampire. La rencontre change à tout jamais la vie de Zeynel. On apprend ici qu’il est finalement revenu sur sa décision de fuir sa famille pour ne pas la mettre en danger. Bien lui en a pris, car cela lui a permis d’accompagner sa femme Ayşe dans ses dernières années. On devine que la bonté naturelle de Zeynel a en quelque sorte pris le dessus et qu’avec quelques précautions classiques (alimentaires notamment, mais aussi fuir la lumière du jour), il ne représentait pas une menace pour son entourage. Mais, voilà 70 ans qu’il erre comme une âme en peine, mort parmi les vivants. Ayant trouvé en Andalousie ce qu’il cherchait concernant ses origines, il accepte l’invitation d’Alfred Grimsley, un ami qui va le recevoir en Angleterre. Une première partie le voit donc s’installer là-bas et ses pensées vont aussi bien à l’observation qu’à la réflexion. Il conserve le souvenir d’Ayşe mais commence à trouver le temps long, c’est pourquoi sa pensée tend à se disperser, ce qui nous vaut quelques digressions qui font qu’on se demande où tout cela va nous mener. Ceci dit, émerge une réflexion très intéressante, car Zeynel continue de vendre des tapis. À cette occasion, nous apprenons que les dessins sur un tapis racontent une histoire, essentiellement celle de la personne l’ayant confectionné. Bien que ce soit fondamentalement différent de ce qu’on lit dans un livre, cela m’incite à faire le rapprochement avec L’Image dans le tapis (1896) de l’Américain Henry James, même si l’ambiance ici n’a rien à voir avec celle du roman. En effet, Zeynel fait bien sentir qu’observer attentivement un tapis donne matière à interprétation. Voilà qui donne une dimension supérieure (artistique) à cet artisanat. Bien entendu, Zeynel regrette sa condition de vampire condamné à une errance éternelle, mais son caractère foncièrement bon et généreux l’emporte régulièrement. Ainsi, une fois installé en Angleterre, il accepte d’héberger Mora Strigoi qui annonce son intention de chercher à sa faire pardonner. Le dessin montre d’ailleurs remarquablement la double personnalité de celui-ci, homme banal en temps ordinaire, mais dont l’aspect mauvais le transforme en démon hyper-dangereux dès lors que sa condition de vampire prend le dessus. Cela émerge dans de nombreuses circonstances, notamment dans ce qui se prépare à Londres, car un couple de riches londoniens prépare un bal masqué à l’image de ceux qui se donnent à Venise. La symbolique saute aux yeux, car pour évoluer parmi les humains, les vampires se comportent en permanence comme des personnages masqués. Mais nous savons à quoi nous en tenir, car Alfred Grimsley le jeune ami qui héberge Zeynel scrute les nouvelles dans la presse. Or, celle-ci relate des faits divers sanglants qui tendent à se rapprocher de Londres.

Parallèle entre la dessinatrice et son personnage

Le premier tome était essentiellement centré sur l’histoire d’amour entre Zeynel et Ayşe. On pouvait donc légitimement se demander ce que ce deuxième tome pouvait apporter avec Zeynel loin d’Ayşe, puis désormais Zeynel seul avec ses souvenirs. Passé les digressions, l’activité à Londres remplit largement cet album aussi agréable à parcourir que le premier, car la dessinatrice reste bien inspirée par ses recherches esthétiques toujours aussi variées et réussies. À noter quand même qu’elle reconnaît que cet album ne s’achève pas comme elle le prévoyait initialement. À vrai dire, celui-ci ne se finit pas comme sa première version, publiée sur Internet. Reimena Yee va jusqu’à expliquer en fin d’album que le temps passé à la conception de ce diptyque l’a vue murir et changer de façon de percevoir certaines choses fondamentales. Elle va jusqu’à dire que c’est l’évolution de sa personnalité (en fonction de ce qu’elle vivait) qui lui a fait changer la fin, sans qu’on en connaisse le détail. La lecture de ce deuxième tome confirme ce changement d’état d’esprit, car il voit Zeynel trouver non pas la paix mais une forme de sérénité, malgré tous les malheurs ayant jalonné son existence. Le vrai bémol selon mon ressenti est cette façon de faire penser qu’il a finalement pu échapper à sa condition de vampire sans raison bien précise. La seule envisageable à mon avis d’après tout ce qu’on observe, serait que sa bonté naturelle ait fini par prendre le dessus, mais ce n’est que très moyennement convainquant. Enfin, si ce diptyque n’échappe pas au manichéisme propre à l’univers des contes, cela le rend accessible à un public relativement jeune qui ne doit surtout pas se focaliser sur son épaisseur. Au contraire, l’histoire est suffisamment riche en péripéties et détails pour être explorée en profondeur. D’ailleurs, Le Marchand de tapis de Constantinople a été nommé aux Eisner Awards.

Le Marchand de tapis de Constantinople, Tome 2 – Reimena Yee
Kinaye éditions, septembre 2023
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3.5

Love It Was Not : rien que la vérité

Les crimes de guerre sont-ils pardonnables ? Un amour interdit est-il tolérable au sein d’un camp de concentration ? Love It Was Not joue constamment sur l’ambivalence entre le bien et le mal, en brossant le portrait d’un geôlier au cœur sensible et d’une jeune femme, qui use de sa captivité pour rester à l’abri des horreurs autour d’elle. Maya Sarfaty en appelle aux souvenirs que cette liaison a engendrés pour aboutir à un documentaire surprenamment bien ficelé, sorte de relecture de La Vie Est Belle de Roberto Benigni.

Synopsis : Des 999 premières femmes envoyées à Auschwitz, seules 22 ont survécu. Helena Citron est l’une d’entre elles. À Auschwitz elle attire l’attention de l’officier SS autrichien Franz Wunsch, qui tombe éperdument amoureux d’elle. Wunsch la protège autant que possible et sauve sa sœur Roza des griffes de l’enfer. Mais en tant qu’officier SS, il présente aussi une facette très différente. Une trentaine d’années plus tard, la femme de Wunsch écrit à Helena, qui a émigré en Israël après la guerre, pour lui demander de témoigner en faveur de Wunsch lors de son procès pour crimes de guerre à Vienne.

Les témoignages de survivants d’Auschwitz continuent de nous interpeller, notamment lorsqu’il s’agit de défendre ou non un ex-officier SS du camp de concentration. Le sort de Franz Wunsch en dépend dans ce documentaire réalisé par Maya Sarfaty. Une demi-heure du court-métrage The Most Beautiful Woman n’était donc pas suffisante, afin de satisfaire les curieux d’une affaire aussi complexe et pleine de nuances. Helena Citron était-elle victime d’un syndrome de Stockholm ou bien son amour pour Franz était-il bel et bien réel ? Sur cette question, les discours sont unanimes, mais le débat est de toute façon ailleurs. L’ambivalence du récit se situe autour de l’amour interdit des personnages, aussi bien dans ses limites que dans ses contradictions.

Rien que l’amour

Tout commence par une illustration très simple. On découvre la photo d’une jeune fille souriante, en pyjama rayé avec un foulard autour de sa taille. Impossible de la croire aussi rayonnante sachant qu’il existe beaucoup de souffrances en arrière-plan. Pourtant, sa grande vitalité est authentique. Sa bonne humeur va de pair avec celui du photographe, Franz, qui finit par vivre à travers elle une obsession, une porte de sortie mentale alors qu’il incarne le cerbère des lieux. Steven Spielberg en avait brièvement fait le portrait dans La Liste de Schindler, où un industriel allemand reconnaissait de la vie et de l’humanité au milieu de juifs réduits à des chiffres. La vie n’est pas une valeur marchande et le regard de Franz vers Helena en est révélateur. Ils s’aimaient, au risque de déclencher un cataclysme considérable pour l’entourage d’Helena.

Basé sur une documentation pointue et rigoureuse, faisant même appel à la Fondation Shoah de Spielberg, Maya Sarfaty dépouille les archives concernant le baraquement de femmes « Kanada », qui a servi de toit pour Helena et sa sœur Roza. Avec Franz, les trois protagonistes sont malheureusement décédés avant la production du film. Le lot d’interviews filmées n’était pas assez généreux pour qu’on nous immerge dans le quotidien des prisonniers. La cinéaste israélienne emprunte alors le photomontage de Wunsch, pour qui le découpage et le collage étaient une affaire d’évasion. Il y a peu de place pour la tendresse dans un camp, réputé pour sa tuerie de masse. La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer revient d’ailleurs brillamment sur cette conséquence, en étudiant minutieusement la gestion et l’administration mécanique du camp.

Toutes les vérités

Trouver un peu d’humanité, même pour Franz Wunsch, était une exigence. C’est pourquoi on nous conte fièrement sa première rencontre avec Helena, au détour d’un chant populaire allemand qu’elle lui chante, avec des larmes coulant le long de ses joues : Love It Was Not. Les paroles évoquent un avenir incertain. Chacun puise ainsi dans leur amour afin de réduire la hauteur des murs qui encerclent le camp. Chacun fantasme sa vie sentimentale avec l’autre, tandis que les soldats du IIIe Reich instaurent un sentiment de peur de la liberté. Tout cela provoque mille tourments chez Helena, car la bienveillance de l’officier ne fait qu’alimenter la haine de sa sœur Roza et la jalousie des autres détenues. C’est une réelle malédiction d’observer ces deux amants se sauver l’un autre, tout en épargnant d’autres juifs d’une mort certaine. La première partie du film relate les conditions de vie des prisonnières, toutes endeuillées par une guerre qui n’est pas la leur.

Du camp d’Auschwitz au procès de l’ex-officier SS à Vienne en 1972, le documentaire donne ainsi la parole aux femmes qui ont vécu sous le joug de Franz, tantôt bienveillant, tantôt impitoyable. Grâce à un montage alterné et un agencement méticuleux des entrevues, la vérité semble nous échapper. Rashōmon d’Akira Kurosawa a démontré l’efficacité et la subtilité d’un tel procédé, et Sarfaty réutilise la même structure narrative, afin que l’on doute en permanence. Afin de repousser l’échéance de notre propre verdict sur le sujet, même si Helena s’engage à dire la vérité à l’audience de Franz, qu’elle soit bonne ou mauvaise.

Si Shoah de Claude Lanzmann n’épargne aucun des actes immoraux, sèchement décrits avec un traumatisme encore vif, Maya Sarfaty opte pour une approche en nuances, avec une histoire hors du commun. Elle en tire également une forte tension dramatique grâce au photomontage mis en place, relevant alors de la fiction. Paul Gallister n’a plus qu’à revêtir les images de sa composition pour entretenir la mélancolie qui les traverse. Cette affaire est pourtant classée, mais le dossier n’a pas été refermé pour autant. Franz Wunsch est-il pour autant un « juste parmi les nations » ? Love It Was Not conclut cette problématique avec beaucoup de recul et d’humilité, sans oublier de rendre hommage à ceux qui ne sont plus présents pour témoigner.

Bande-annonce : Love It Was Not

Fiche technique : Love It Was Not

Titre original : Ahava Zot Lo Hayta
Recherches, scénario et réalisation : Maya SARFATY
Producteurs : Nir SA´AR, Kurt LANGBEIN
Son : Zohar SHEFA, Martin KADLEZ, Max LEIMSTÄTTNER
Montage : Sharon YAISH
Artwork : Shlomit GOPHER, Ayelet ALBENDA
Musique originale : Paul GALLISTER
Accessoires : Palestina IL, Ofra KATZ
Assistants Caméra : Omer MANOR, Nino PFAFFENBICHLER
Assistante Monteuse : Julia EDER
Coordination Post-production : Tobias SCHACHINGER
Sound design et mixage : Bernhard KOEPER
Graphiste : Eva-maria FREY
Production : Langbein & Partner
Co-production : Yes Docu
Pays de production : Israël, Autriche
Distribution France : Dissidenz Films
Durée : 1h23
Genre : Documentaire
Date de sortie : 11 octobre 2023

Love It Was Not : rien que la vérité
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3.5

L’Autre Laurens : double asymétrie

Claude Schmitz laisse les planches du théâtre derrière lui pour se pencher sur sa cinéphilie, notamment sur ce qu’il a gardé des œuvres d’outre-Atlantique de son enfance. Avec L’Autre Laurens, présenté à la Quinzaine des cinéastes de Cannes 2023, il exploite un filon qui ne le mène pas nécessairement à la fortune, mais lui permet de bâtir une belle passerelle entre plusieurs genres. Dans une cohérence insoupçonnable et un humour tout aussi improbable.

Synopsis : Gabriel Laurens est un détective privé un peu las, spécialisé dans les affaires conjugales. Lorsque sa nièce Jade déboule dans sa vie pour lui demander d’enquêter sur la mort de son père, frère jumeau de Gabriel, ce dernier voit resurgir des souvenirs qu’il pensait enfouis pour toujours. Confronté aux fantômes de son passé, le détective bascule dans une étrange enquête mêlant faux-semblants, fantasmes et trafic de stupéfiants.

Un apparat de western contemporain, une traditionnelle série B d’action, un film noir puis une comédie mordante par endroits, Claude Schmitz ne craint pas le mélange des genres. Grâce à une mise en scène maîtrisée, il parvient cependant à tirer quelque chose de cette schizophrénie qui en assommerait plus d’un. Avec Braquer Poitiers et Lucie perd son cheval dans sa carrière de cinéaste, le metteur en scène belge trouve le moyen de faire cohabiter plusieurs tons. Si le résultat est encore imparfait, l’intention est séduisante.

Gemini Man

Les temps sont durs pour Gabriel Laurens, un détective privé sur la paille qui coure après les adultères. Dans sa vie sans attache, voilà que débarque Jade, fille de son défunt frère jumeau François. Cette nouvelle ne le bouleverse en rien, mais sa situation financière le pousse à raccompagner sa nièce jusqu’à Perpignan, en laissant derrière lui sa vie monotone à Bruxelles. Olivier Rabourdin offre son physique et prête son humeur dépressive à son personnage, fraichement endeuillé par la mort de sa mère. Ce dernier traverse le récit avec une présence admirable et trop rare pour qu’on le note. Et à notre grande surprise, Louise Leroy, costumée à l’effigie de Brigitte Bardot (ou bien est-ce une heureuse coïncidence ?), devient la révélation d’un projet atypique. Située quelque part entre une innocente adolescente et une femme fatale, elle crève l’écran à chaque intervention, que ce soit en duo avec son oncle désorienté ou bien confrontée avec les drôles de lascars qui peuplent les abords du massif des Pyrénées.

Si on ne nous situait pas littéralement le lieu, on pourrait bien ne pas le reconnaître. L’ouverture nous trompe presque avec un décor et un assortiment de personnages qui évoquent le Mexique. Il s’agit en réalité de la frontière espagnole, bien que l’observation précédente ne soit pas fortuite car l’indétermination de l’endroit perdure. Nos protagonistes atterrissent dans ce qui semble être la façade de la Maison-Blanche. Le Château de Rastignac constitue donc le repaire parfait de l’autre Laurens, dont le sens de la démesure vaut bien son orgueil. Ce François est tout l’opposé de son frère détective, ramolli par la vie. Ou peut-être qu’un événement particulier a tout bouleversé ? Y a-t-il deux visages d’une Amérique, avant et après un deuil national ?

Un regard asymétrique

11 septembre 2001. L’effondrement des deux tours jumelles coïncide avec la séparation des frères. Pour Claude Schmitz, il s’agit d’une « double émasculation, comme la révélation littérale d’une impuissance ». L’impuissance de quoi ? Celle de la paternité et du patriarcat, par extension symbolique. Lorsque Jade fait appelle à Gabriel, ne serait-ce pas pour renouer inconsciemment avec le fantôme de son père ? Quant à Gabriel, doit-il renoncer à la famille qui lui a toujours manqué ? Ce dernier tente désespérément de rattraper son double et se faufile peu à peu dans l’univers et la peau de son frère, celui d’un playboy excentrique, qui ne roulait certainement pas en voiture d’occasion et encore moins avec le réservoir vide. Il devient la créature qu’il a haït ces dernières années, mais cette soudaine métamorphose a un coût. La trajectoire de Gabriel a beau être tracée, la photographie de Florian Berutti nous envoute malgré tout et les partitions électroniques de Thomas Turine alimentent la vibe seventies qui plane sur les routes du sud.

Tout le monde court après l’argent dans cette périlleuse entreprise. Une belle-mère cupide (Kate Moran), des bikers xénophobes et un duo de flics tels Dupond et Dupont, tous ces archétypes servent le deuil et la reconstruction de Jade. Elle aussi doit questionner son rapport aux hommes qui l’ont élevée, aux hommes qui l’ont couvée. C’est avec un immense plaisir que Claude Schmitz prend à contrepied son parcours. Cela s’affirme dans la caractérisation des personnages et dans l’écriture de l’intrigue, plus ingénieuse qu’on le perçoit au premier abord. Dans son dénouement, le cinéaste donne de la hauteur à ses héros sur le désert qui a autrefois servi au tournage de nombreux western spaghetti. Encore une fois, on navigue à la jonction de la réalité et de la fiction, comme un hommage aux genres cités plus haut. Et parfois, il est nécessaire d’abandonner les deux pour tourner la page. C’est d’ailleurs ce que l’on souhaite à Schmitz, qui tient dorénavant les rênes d’un cinéma bien à lui.

L’Autre Laurens évoque ainsi les limites et les dérives de la paternité dans un pseudo road trip à la frontière catalane. Le cinéaste bouscule également les codes du polar afin de trouver un tempo burlesque assez improbable dans un univers de gangsters. Avec un duo triomphant et un style accrocheur, Claude Schmitz parvient au résultat escompté lorsque l’on arrive à peine à faire la distinction entre les morts et les vivants. Un plaisir qui ne se refuse pas.

Bande-annonce : L’Autre Laurens

Fiche technique : L’Autre Laurens

Réalisation : Claude Schmitz
Scénario : Claude Schmitz, Kostia Testut
Image : Florian Berutti
Son : Thomas Berliner
Décors : Mathieu Buffler
Montage : Marie Beaune
Musique : Thomas Turine
Production : Wrong Men, Chevaldeuxtroix
Pays de production : Belgique, France
Distribution France : Arizona Distribution
Durée : 1h57
Genre : Policier, Thriller
Date de sortie : 4 octobre 2023

L’Autre Laurens : double asymétrie
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3.5