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« Gotham City : Année un » : aux origines

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Les éditions Urban Comics publient Gotham City : Année un, de Tom King et Phil Hester. Ensemble, ils remontent aux origines d’une longue perdition urbaine, en ne faisant apparaître Batman qu’en tant que confident. Un thriller graphique mené de main de maître.

Quand Samuel « Slam » Bradley se remémore l’ancien Gotham, la métropole n’a rien du coupe-gorge que l’on connaît. Le détective privé évoque au contraire « une grande communauté prospère et en pleine croissance », où les enfants peuvent jouer dans les rues librement et en toute quiétude, et où les voisins ne prennent même pas la peine de verrouiller leur porte d’entrée. « Y vivre procurait un sentiment de fierté. Nous étions comme autant de voiliers poussés par une agréable brise. » Tout l’intérêt de Gotham City : Année un réside dans l’emploi du passé, Tom King et Phil Hester se proposant de démystifier la manière dont le mal s’est insinué dans la ville du Chevalier noir.

Au début de leur histoire, les commentaires vont bon train : Helen, la dernière-née de la richissime famille Wayne, n’a plus été aperçue en public depuis plusieurs semaines. Toutes sortes de rumeurs se répandent à ce sujet et la presse ne se fait pas prier pour les relayer. Parallèlement, « Slam » est engagé pour remettre une mystérieuse missive à Richard Wayne ; il apprendra, à ses dépens, que le bébé a été enlevé et qu’une rançon est réclamée en vue de sa restitution. L’ancien policier se trouve malgré lui mêlé à une histoire sordide à triple fond. Une mésaventure qu’il conte, des décennies plus tard, sur son lit de mort, à Batman.

Richard et Constance, les parents de Helen, étaient ses grands-parents. Ils entretenaient une relation tumultueuse : lui est un joueur invétéré doublé d’un alcoolique notoire, infidèle et violent qui plus est, tandis qu’elle sait se montrer teigneuse et manipulatrice. Et s’ils étaient en réalité responsables de la déchéance de leur ville ?

« Slam » relate une affaire de famille qui tourne au vinaigre. Mais quand cette famille est précisément celle qui régit la ville, c’est tout Gotham qui fait la moue. Émotionnellement impliqué dans l’enquête, en partie parce qu’il est obsédé par le sort de la « princesse Wayne », mais aussi parce que son secrétaire et ami Jonathan Dawson a été retrouvé mort dans les quartiers populaires de South Side, « Slam » cherche à remonter la piste de Sue, la femme qui lui a remis la lettre adressée à Richard Wayne. Cela suffit à Tom King et Phil Hester pour charpenter un thriller aussi noir que le charbon, témoin des espoirs suscités par Gotham mais aussi de ses fêlures – la ségrégation, le racisme, la prostitution, la violence policière et institutionnelle… C’est pourtant bel et bien l’affaire Helen Wayne, et le discrédit jeté sur les communautés afro-américaines, qui vont servir d’incubateur aux émeutes et, partant, à une gangrène qui ne cessera plus de meurtrir la ville.

Graphiquement varié et très qualitatif, Gotham City : Année un a la bonne idée d’employer un détective « historique » de la série pour conter l’envers de la ville de Batman. Non seulement l’album parvient à caractériser avec soin « Slam », mais il éclaire d’une lumière inédite l’histoire familiale des Wayne, dans une Amérique racialement et socialement divisée. Pour ce faire, Tom King et Phil Hester déploient une ambiance étouffante, où les coups se perdent aussi vite que les réputations.

Gotham City : Année un, Tom King et Phil Hester
Urban Comics, octobre 2023, 208 pages

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« L’édredon rouge » : résistances

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JD Morvan et Dominique Bertail publient, dans la collection « Aire libre » des éditions Dupuis, le second tome de Madeleine, Résistante. « L’édredon rouge » nous plonge dans les activités clandestines de la résistance française à l’Occupation allemande.

Après une excellente ouverture (« La Rose dégoupillée »), JD Morvan et Dominique Bertail poursuivent leur exploration de la résistance française, par l’intermédiaire de leur jeune héroïne Madeleine. Nous sommes à Paris, en 1942, et l’Occupation allemande continue de susciter des réactions épidermiques. « J’avais pas mal de travail, comme toutes les femmes qui ont raccommodé le filet brisé de la Résistance. À chaque fois que quelqu’un était arrêté, ça cassait une maille. Et nous, nous faisions du rapiéçage en rétablissant les liaisons. Nous étions les petites mains des réseaux. »

En plus de portraiturer par le menu sa jeune protagoniste, « L’édredon rouge » permet une incursion documentée au sein de la Résistance, là où la craie demeure « la première arme », et où un sourire maquillé constitue « l’apparence de la légalité », mais surtout un moyen commode d’amadouer les contrôleurs nazis. Toujours dans un noir et blanc seulement augmenté de teintes bleues, Rainer, puisque c’est le nom d’emprunt de Madeleine, participe à des actions violentes, des pillages, tout ce qui peut contrarier l’Administration des Allemands en France. On croise, en sa compagnie, le poète et garde du corps Picpus, au destin tragique, mais aussi Janson ou Gagli, dans une veine plus romantique.

Dans une France où on cambriole des épiceries et braque des organismes de rationnement ou des magasins de machines à écrire, la Résistance occasionne son lot de souffrances psychologiques. C’est parfaitement restitué dans l’album, et notamment à travers l’évocation des combattants ayant pris part à la guerre civile espagnole. « À force de vouloir coller à ce qu’ils représentaient, ils ont fini par se perdre eux-mêmes », nous dit-on, commentant de ce fait une sorte de désintégration de l’identité. Comment pourrait-on échapper aux angoisses et aliénations alors même que certains doivent quitter leur famille du jour au lendemain ou sont envoyés loin de chez eux pour être décapités à l’abri des regards indiscrets ?

Ce second épisode de Madeleine, Résistante donne aussi à voir des nazis cherchant des ondes radio avec des dispositifs embarqués. Il mentionne la section Main d’oeuvre immigrée, « les meilleurs soldats de l’ombre en France ». Il relate les prisons vidées au départ des Allemands, l’interdiction de la musique et de la danse pour éviter la formation de réseaux dans la jeunesse ou encore les actes de torture subis par les résistants arrêtés. L’organisation, les motivations et le courage de ces groupes d’activistes clandestins transparaissent clairement dans l’oeuvre de JD Morvan et Dominique Bertail, dont on espère une conclusion à la hauteur des deux premiers tomes.

Madeleine, Résistante : L’édredon rouge, JD Morvan et Dominique Bertail
Dupuis/Aire libre, septembre 2023, 136 pages

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La Légende du saint buveur (1988) d’Ermanno Olmi : Paris vu à travers les vapeurs alcoolisées

On considère souvent que la carrière du cinéaste italien Ermanno Olmi, disparu il y a cinq ans, comporte trois chefs-d’œuvre, sorti au cours de trois décennies différentes. La Légende du saint buveur est non seulement le dernier du trio, mais aussi le plus étonnant. Délaissant à la fois ses amours néoréalistes et son Italie natale où il officia presque exclusivement, Olmi partit tourner à Paris une adaptation du romancier autrichien Joseph Roth avec un casting international dominé par un Rutger Hauer dans un contre-emploi. On n’a pourtant guère de peine à reconnaître la sensibilité humaniste et chrétienne du metteur en scène dans cette errance d’un clochard sublime, acteur d’un destin soumis aux tentations et observateur d’une Ville Lumière fantasmatique. Ce film atypique valait bien une nouvelle édition… hélas dépourvue de bonus. 

Même si la carrière d’Ermanno Olmi s’étend sur pas moins de sept décennies (de 1959 à 2014), le cinéaste italien espaça parfois considérablement ses projets, nous laissant finalement avec un patrimoine de moins de vingt longs-métrages. Tourné en 1988, précisément dix ans après son œuvre la plus célèbre, L’Arbre aux sabots (couvert de prix, dont la Palme d’or à Cannes et le César du meilleur film étranger), La Légende du saint buveur voit Olmi changer radicalement ses habitudes. Pour cette coproduction franco-italienne, le metteur en scène déménagea en effet ses caméras à Paris, afin de tourner avec un casting international une adaptation d’une nouvelle de Joseph Roth. L’aventure fut couronnée de succès, puisque le film fut plébiscité et remporta reçut le Lion d’or à Venise.

Le comédien néerlandais Rutger Hauer campe un clochard couchant sous le pont de Bercy et noyant son spleen à l’aide de la divine boisson. Comme dans un conte, un riche inconnu un beau jour lui avance une somme importante, qu’il devra restituer sous forme d’offrande à sainte Thérèse de Lisieux. Déterminé à honorer cette dette d’honneur, l’homme va cependant devoir déjouer les pièges tendus par divers personnages rencontrés, qui le pousseront à céder à ses vices familiers…

La Légende du saint buveur est un film inclassable. Sans prétention réaliste, il doit être vu comme une fable morale, empreinte de contemplation et de foi chrétienne. Le décor est formé par une Ville Lumière fantasmée, qui n’a rien de moderne mais ressemble au contraire au Paris des peintures du 19e siècle, magnifiquement formalisée par le directeur de la photographie Dante Spinotti. Nombre de scènes constituent de véritables tableaux, d’une forme plastique parfaite, à l’image de la longue séquence du clochard dans un café miteux à peine éclairé. Le récit lui-même n’épouse guère une structure réaliste. Non linéaire, il est constitué de rencontres fortuites, d’errance et de contemplations du monde par le protagoniste principal. L’objectif de la promesse faite par ce dernier et qu’il souhaite tenir, n’est qu’un leurre, le film se permettant des digressions qui cadrent parfaitement avec ce qu’il convient de décrire comme une œuvre d’atmosphère, sans réel but narratif. Cette forme très particulière, qui confère un charme étrange au film, représente un écart significatif par rapport au style habituel d’Olmi qui, surtout dans la première partie de sa carrière, appliquait les codes du néoréalisme italien.

En revanche, on retrouve dans la référence à sainte Thérèse, canonisée par le pape Pie XI en 1925 et proclamée sainte patronne secondaire de la France en 1944 par Pie XII, l’humanisme chrétien qui imprègne tout le cinéma du réalisateur transalpin. La référence à sainte Thérèse n’est pas gratuite. Entrée au carmel de Lisieux à l’âge de quinze ans, elle décèdera neuf ans plus tard. C’est de manière posthume que naîtra sa renommée, lorsque paraîtra Histoire d’une âme, le récit qu’elle écrivit au cours des deux dernières années de sa vie, et qui retrace son parcours spirituel depuis l’enfance. En voulant « retrouver » sainte Thérèse, notre anti-héros doit lui aussi, d’une certaine manière, accomplir un parcours spirituel sinueux et difficile afin de se débarrasser de ses péchés. Homme profondément meurtri incapable d’assumer son passé, il ne parviendra jamais à accomplir son drôle de pèlerinage, mais finira par être symboliquement absous. A vrai dire, le sublime clochard peut également être vu comme un disciple de Diogène de Sinope, troquant le tonneau de ce dernier pour un pont parisien, son cynisme pour une beauté d’âme dénuée d’arrière-pensée, et sa recherche « d’un homme »… pour celle d’une petite sainte.

Impossible d’évoquer cette œuvre sans louer la prestation aussi étonnante que remarquable de Rutger Hauer. Le comédien néerlandais, décédé en 2019, découvert par Paul Verhoeven et devenu célèbre grâce à son interprétation du replicant Roy Batty dans le cultissime Blade Runner en 1982, est ici utilisé dans un contre-emploi saisissant. Peu loquace, Hauer impose un spleen véritablement déchirant grâce à son regard profond et mélancolique. Il faut vraiment souligner la performance physique du comédien dans un jeu minimaliste qui convient à un personnage qui observe le monde et les créatures qui l’habitent, traînant les meurtrissures du passé et les désillusions de ce qu’aurait pu être sa vie. Voici, à n’en pas douter, un des sommets de la carrière de l’acteur.

S’il est impossible de bouder le plaisir qu’on éprouve à revoir cette œuvre tellement atypique dans une belle édition qui lui rend justice sur le plan technique (et donc plastique), on ne peut qu’adresser un carton jaune à l’éditeur Carlotta Films, d’habitude très inspiré, pour l’absence pure et simple de suppléments – hormis la traditionnelle bande-annonce. Quel dommage ! Impossible de croire qu’un spécialiste, par exemple, n’aurait pu nous gratifier d’un entretien comprenant la genèse et l’analyse de cette Légende du saint buveur, qui méritait assurément un accompagnement digne de ce nom.

Synopsis : Un vieux monsieur élégant et mystérieux choisit parmi plusieurs clochards qui peuplent les quais de la Seine Andreas Kartak, ancien mineur de Silésie, ayant fait de la prison pour meurtre. Il remet à son protégé un prêt de 200 francs qu’Andreas doit rapporter le dimanche matin après la messe, à l’église Sainte-Marie des Batignolles où se trouve la statue de sainte Thérèse de Lisieux. Ce prêt inespéré va précipiter la vie d’Andreas qui va rencontrer une série de personnages clés, qui le détermineront à rapporter le billet à la sainte.

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La 317e section, le précurseur réaliste d’Apocalypse Now

Qui de mieux qu’un témoin direct des évènements (en l’occurrence un ancien réalisateur des armées) pouvait retranscrire de la manière la plus saisissante la Guerre d’Indochine ? Pierre Schoendoerffer aura livré, avec La 317e section, une des visions les plus réalistes et les plus personnelles de ce conflit encore largement méconnu.

Synopsis : Le 3 mai 1954, alors que la bataille de Diên Biên Phu touche à sa fin, la 317e section reçoit son ordre de repli. La section, composée de 41 supplétifs laotiens et de 4 Européens, doit gagner le poste de Tao-Tsai et se joindre à la colonne « Crève-Coeur » qui essaie de se frayer un chemin jusqu’au camp retranché de Diên Biên Phu. Huit jours plus tard, la 317e section aura cessé d’exister. Seuls quelques survivants épuisés tenteront de gagner le nord des montagnes défendues par les partisans Meo.

Un récit d’homme et de guerre, un récit d’hommes de guerre

S’il faut retenir le nom d’un cinéaste au parcours singulier, Pierre Schoendoerffer doit spontanément venir à l’esprit : engagé dans la marine à 18 ans, servant dans le conflit indochinois à 23 ans (dans le Service cinématographique des Armées) entre 1952 et 1954, et participant à la fameuse et désastreuse bataille de Diên Biên Phu (aux côtés du photographe Daniel Camus). À cette issue il sera fait prisonnier le 7 mai 1954 jusqu’au 24 août, ce qui le marquera durablement. Il se fera démobiliser en janvier 1955 et deviendra photographe de magazines. Ce fut à l’occasion de son séjour indochinois qu’il fera la rencontre de Raoul Coutard, alors photographe pour le service de presse et d’information de l’armée française, qui deviendra un ami et collaborateur fidèle ainsi que le directeur de la photographie attitré de la Nouvelle Vague (notamment auprès de Jean-Luc Godard).

Il démarre sa carrière de réalisateur avec le documentaire La Passe du diable, avec la collaboration de Jacques Dupont, produit par Georges de Beauregard et grâce à l’intervention de Joseph Kessel qui en signe les dialogues et le scénario. Un récit sur la pratique du jeux de bouzkachi en Afghanistan. Il réalise d’autres documentaires et films de fiction dans les années suivantes. Toujours marqué par son expérience en Indochine, il la retranscrit d’abord sous la forme d’un roman paru en 1963, La 317e section, puis par son adaptation cinématographique produite l’année suivante par Schoendoerffer lui-même. Tourné au Cambodge durant un mois, le film est éprouvant pour l’équipe, le réalisateur obligeant acteurs et techniciens à vivre à la dure comme les engagés et à bivouaquer dans la jungle. « J’ai imposé à tout le monde la vie militaire », dira-t-il, « un film sur la guerre ne peut pas se faire dans le confort ». Le film est photographié en noir et blanc, caméra à l’épaule dans un souci de réalisme très poussé. Le récit suit l’évacuation périlleuse de la garnison d’un avant-poste, une section locale de supplétifs, et sa marche laborieuse à travers la jungle, voyant la réduction progressive et irréversible de ses effectifs (de 45 à 4 hommes). Les rôles principaux, le sous-lieutenant Torrens et l’adjudant Wilsdorff, sont interprétés respectivement par Jacques Perrin et Bruno Cremer, acteurs renommés tant au cinéma qu’à la télévision, mais à l’époque débutants. Notons que Perrin retrouvera Schoendoerffer dans Le Crabe-tambour (autre adaptation d’un des romans du cinéaste) et L’Honneur d’un capitaine. Bruno Cremer retravaillera également avec le réalisateur pour Objectif 500 millions, et tous deux seront à l’affiche de La légion saute sur Kolwezi de Raoul Coutard, ici directeur de la photographie. Ajoutons enfin que Georges de Beauregard produira les trois films.

Pour des soucis de dramatisation, La 317e section change la chronologie du roman, passant d’avril-mai 1953 à 4-10 mai 1954 afin de la faire correspondre à la chute de Diên Biên Phu, et renforçant ainsi l’impression d’effondrement généralisé. Sorti le 31 mai 1965 en France, le film reçoit le prix du meilleur scénario au Festival de Cannes, ainsi que les éloges de la critique, de manière assez surprenante.

Un film sans concession et néanmoins conciliateur

Il est souvent difficile de publier un avis sans parti pris idéologique, en particulier concernant des faits historiques, alors encore proches, et avec des critiques français souvent très politisés. Pourtant, sans rien abdiquer de son point de vue, Schoendoerffer réussit le tour de force de susciter l’estime, voire l’admiration d’un milieu sans affinité avec l’armée. « Je suis profondément antimilitariste et c’est la première fois que je comprends des militaires de métier », déclare le journaliste Jean-Louis Bory dans Le Nouvel Observateur. « La 317e section écrase sans effort les neuf dixième du cinéma français », affirme encore Michel Mardore dans Lui. De fait, les critiques sont unanimes à saluer non seulement la qualité du film, mais aussi sa représentation des militaires et du conflit indochinois, sujet encore brûlant à l’époque. Il est vrai que le passé de Schoendoerffer sur le terrain des opérations lui confère une légitimité certaine. Mais ce n’est pas tout.

Comme évoqué, la réalisation pousse loin le sens du réalisme, notamment en adoptant une approche sobre, presque dépouillée, confinant parfois au documentaire, ce qui est d’ailleurs voulu.  Un point de vue clinique, dur, direct qui confère au film une authenticité indéniable sans pour autant négliger la beauté des plans. L’effet est encore renforcé par la rareté des dialogues, débités avec parcimonie et allant droit à l’essentiel. Le sens du montage et l’ambiance nous immergent dans le récit en nous centrant sur cette poignée d’hommes qui nous semble, par moment, hors du temps et de l’espace à force de poursuivre une marche incessante et désespérée. Le casting, alors composé de débutants et d’inconnus, achève d’emporter l’adhésion par son excellence. Jacques Perrin, alors jeune premier, est parfait dans le rôle du sous-lieutenant Torrens, idéaliste et encore peu expérimenté, mais néanmoins volontaire et prêt à tout pour sauver cette section dont il a la charge. Son enthousiasme tranche avec le caractère plus réservé et désabusé de l’adjudant Wilsdorf, magnifiquement campé par Bruno Cremer qui n’était pas encore le commissaire Maigret, dans la série télévisée éponyme, mais impressionnait déjà de charisme tranquille. Vétéran de la Seconde Guerre mondiale sur le front de l’Est, son personnage a une approche différente de la situation, nourrie par son expérience plus conséquente, et s’en sert pour permettre l’évacuation avec le maximum d’efficacité. Le film insiste d’ailleurs sur cette importance de l’expérience de l’homme de troupe pouvant palier au manque de connaissance d’un chef, même compétent et courageux, ainsi que sur la nécessité de s’appuyer sur ce vécu pour mener à bien une mission risquée.

Justement, La 317e section est avant tout un hommage aux militaires composant l’armée française, d’avantage qu’à l’institution elle-même qui s’efface complètement. Ayant côtoyé au quotidien ces combattants durant son service en Indochine, Schoendoerffer a de l’affection pour eux ainsi qu’une admiration certaine. Il s’attarde donc beaucoup sur ces combattants anonymes, leurs efforts parfois surhumains, leurs souffrances, leurs exploits et leurs échecs tragiques. C’est une chose très rare à l’époque, que ce soit dans les cinéma américain ou européen, d’autant plus pour un conflit perdu. Cette dramatisation particulière est encore plus poignante quand on apprend, durant la marche, la chute de Diên Biên Phu, sonnant comme le glas de tout espoir de victoire et faisant raisonner l’absurdité de toute action militaire. On peut rapprocher ces portraits directs et simples de soldats perdus avec ceux dressés par Andrez Wajda des partisans polonais dans sa trilogie de la guerre : cette fascination mâtinée de tendresse pour les perdants magnifiques, les combattants confrontés à l’échec final mais ne lâchant pas un pouce et rendant coup pour jusqu’à la fin. On y trouve également cette vénération très française, qui allait vite devenir un cliché par la suite, pour les corps expéditionnaires et les petits groupes armés plutôt que pour les vastes batailles rangées, qui sont plutôt l’apanage des cinémas américain et britannique. Ce n’est pas pour rien que le film est devenu une référence absolue comme film de guerre français, régulièrement cité en France et ailleurs (notamment par l’historien britannique Anthony Beevor), et qu’il est aussi le plus prisé par les militaires eux-mêmes.

Signalons aussi que le film se livre à quelques allusions, tels un extrait de MacBeth entendu à la radio ou aux films de la Nouvelle Vague (la réplique de Willsdorff « qu’est-ce que c’est dégueulasse ? C’est la guerre », issue de À bout de souffle de Jean-Luc Godard). Le film lui-même sera référencé dans Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, dans sa version Redux, avec une scène traitant de la métaphore de l’œuf (« le blanc part, mais le jaune reste ») ainsi que dans le film Truand de Frédéric Schoendoerffer, fils du cinéaste devenu aussi réalisateur.

Un film somme devenu une référence dans son genre, toujours aussi percutant par sa sobriété et son ultraréalisme, mais aussi l’un des rares qui soit capable de mettre d’accord militaires, anciens combattants et critiques de cinéma antimilitaristes.

Bande-annonce : La 317e section

Fiche Technique : La 317e section

Réalisateur : Pierre Schoendoerffer
Scénariste : Pierre Schoendoerffer
D’après le roman de : Pierre Schoendoerffer, La 317e section (Editions Robert Faffont)
Directeur de la photographie : Raoul Coutard
Acteurs : Jacques Perrin, Bruno Cremer, Manuel Zarzo, Pierre Fabre
Nationalité : Français, Espagnol
Monteur : Armand Psenny
Compositeur : Pierre Jansen
Producteurs : Georges de Beauregard, Benito Perojo
Sociétés de production : Les Productions Georges de Beauregard, Producciones Benito Perojo, Rome Paris Films
Distributeur : Rank
Année de production : 1964
Durée : 94 minutes
Festivals et récompenses : Prix du meilleur scénario au festival de Cannes (1965)
Illustrateur / Création graphique : © Ferracci. Tous droits réservés / All rights reserved

The Creator, quand l’artisan manque d’inspiration

Après avoir signé Star Wars : A Rogue One Story, soit l’un des meilleurs opus de la saga, Gareth Edwards revient avec un nouveau film de science-fiction. Peu aidé par un budget réduit, le réalisateur parvient malgré tout à offrir un magnifique produit de cinéma. Il est d’autant plus dommage qu’avec The Creator, il passe à côté d’une grande promesse du projet : un univers digne de ce nom.

Tiens, bouffe le, ton budget !

80 millions de dollars. C’est presque quatre fois moins que les gros blockbusters Marvel et DC actuels. C’est deux fois moins qu’une série Star Wars. Pourtant, avec The Creator, Gareth Edwards démontre une nouvelle fois qu’on peut accomplir des merveilles avec du travail, une bonne équipe technique et, surtout, quand on bosse avec un studio qui ne prend pas le public pour des imbéciles. Le film de science-fiction de cette fin d’année – plus menacé par la sortie décalée de Dune : Partie 2 – est somptueux. Visuellement magnifique et pleine d’idées, l’œuvre offre au cinéma l’une de ses plus belles expériences sensitives de 2023.

Apparemment fasciné par les explosions, Edwards en propose de nombreuses, toutes bluffantes. Aidées par un sound-design qui bombarde, les grosses séquences parviennent à accrocher le spectateur. Le waouh effect est là ! On apprécie le dépaysement, d’autant plus que les protagonistes voyagent beaucoup. Pas de technologie du volume catastrophique utilisée par Disney, pas de fonds verts immondes des derniers Marvel. Non, The Creator est le plus souvent possible filmé en extérieur, et ça fait un bien fou. Greig Fraser, maître de la photographie déjà présent sur Rogue One, Dune ou encore The Batman, continue de faire des merveilles. Mettre visuellement autant la honte aux plus gros studios devrait être illégal. Dommage que la musique, signée Hanz Zimmer ne soit pas à la hauteur. Si les propositions musicales sont loin d’être ratées, on reste, à l’instar du scénario, en terrain connu et surtout, très plat.

Avatar 0.5 ?

Non, il n’y a pas à dire. Techniquement, The Creator frôle le sans faute. Malheureusement, le bât blesse surtout au niveau du scénario. Non pas qu’il soit mauvais. Mais, dans l’idée, le concept autour de l’univers aurait pu offrir quelque chose d’infiniment meilleur. Sorte de fusion entre Avatar et The Last of Us, l’histoire plonge le personnage de Joshua (John David Washington) dans une guerre entre l’espèce humaine et l’IA. Sa mission : infiltrer un groupe de rebelles collaborant avec les robots (dotés d’émotions et d’intelligence humaines) et récupérer leur arme ultime, qui menacerait l’humanité tout entière. L’arme en question ? Un enfant. The Creator, c’est l’histoire de deux individus que tout oppose, qui vont apprendre beaucoup et surtout, se protéger l’un l’autre…  sur une autoroute du scénario manichéenne au possible.

Oui, il est donc logique de comparer le film d’Edwards à celui de James Cameron. Mais si Avatar non plus ne brillait pas par son histoire, le papa de Titanic prenait le temps pour montrer, faire vivre et expliquer Pandora. Plus qu’une planète où l’action se situe, elle est la véritable star du plus grand succès de l’histoire. A contrario, The Creator développe peu son univers, pourtant fascinant. Y a-t-il de méchants robots ? Surement, non ? Comment fonctionne leurs vaisseaux, leurs armes, leurs émotions ? Comment vivent-ils sur Terre ? Peuvent-ils transformer la planète ? Toutes ces questions, et bien d’autres, que l’on peut se poser sont éclipsées par les trop nombreuses longueurs de l’intrigue, qui se concentre sur du vu et revu, dénué de toute scène véritablement originale ou marquante.  Les bases sont toutes là, et le film brille dans sa partie technique pour offrir un chouette moment. C’est malheureusement tout. The Creator s’oublie aussi vite qu’il se regarde, et c’est dommage.

Bande-annonce – The Creator

Fiche Technique : The Creator

Réalisation : Gareth Edwards
Scénario : Gareth Edwards et Chris Weitz
Musique : Hans Zimmer
Interprétation : John David Washington, Gemma Chan, Ken Watanabe
Décors : James Clyne
Photographie : Creig Fraser et Oren Soffer
Production : 20th Century Fox
Distribution : The Walt Disney Company France
Durée : 133 minutes
Genre : Science-fiction – drame – action
Sortie : 27 Septembre 2023

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Star Wars : Ahsoka, ainsi s’éteint la qualité..

Mais que se passe t-il avec Star Wars ? Pourquoi la saga créée par Georges Lucas, l’une des plus grandes œuvres de l’histoire du cinéma, tombe-t-elle aussi bas ? Non, franchement, qui aime réellement la franchise depuis son rachat par Disney ? Qui peut, sincèrement et en toute bonne foi, dire que la dernière trilogie était une réussite ? Qui, ici présent, peut affirmer que les séries offertes sur Disney+ ont toutes été aussi bonnes qu’attendues ? Personne de saint d’esprit, espérons-le. Des projets récents, seul Andor a su proposer quelque chose qui ressemble à du cinéma, avec une histoire bien écrite, cohérente et suffisamment différente pour offrir du neuf à l’univers. Malheureusement pour nous, Star Wars : Ahsoka se place plus du côté de la catastrophe Boba Fett et de la déception galactique Obi-Wan Kenobi… 

Cette série marque la dernière apparition de l’acteur Ray Stevenson, décédé le 21 mai 2023. 

Par un fan, pour les fans.

Disons-le d’entrée, si vous n’avez pas fait vos devoirs, vous ne piperez rien à l’histoire proposée. Vous saisirez le fil rouge, mais pas ses enjeux. Oui, pour comprendre le show, il vous faut avoir vu une partie de The Clone Wars, deux épisodes de The Mandalorian et surtout, l’entièreté de Star Wars Rebels. Oui, comme pour le Marvel Cinématic Universe, Star Wars est désormais intrinsèquement lié à ses séries télévisées. Films et séries se renvoient désormais le sabre laser. Fatalement, quand de nouveaux films arriveront, il aura fallu faire ses devoirs pour tout comprendre. L’affaire fâche, d’autant plus que le but ici n’est clairement plus de raconter une histoire. Non, on préfère étaler du fan service bien gras, pour faire plaisir aux fans. Le constat est là, après huit épisodes, Star Wars : Ahsoka n’aura pas raconté grand chose. On aurait très bien pu l’amputer de la moitié de ses séquences. D’ici quelques semaines, un fan aura certainement repris l’entièreté de la série pour en faire un film de 2h30/3h. Cela a été le cas pour la série Obi Wan Kenobi, c’était bien ! Enfin, mieux, c’était mieux. Et encore, la série portée par Ewan McGregor comptait sur le charisme intact du Jedi exilé. Ici, c’est effroyable. Ahsoka elle-même est sans doute le pire personnage de son propre show. Non, notre ami Dave Filoni a préféré se concentrer sur le lore de la saga que sur son héroïne.

Car oui, Disney a confié l’intégralité de Star Wars à un fan. Cela a ses avantages, mais aussi un nombre hallucinant d’inconvénients. Dave Filoni, ça a été l’excellence, parfois. Impossible de lui retirer le mérite de certaines de ses créations. La plus belle étant sans doute le personnage d’Ahsoka Tano lui-même. Apprentie d’Anakin Skywalker, personnage central de la Guerre des Clones et protagoniste d’exception, la padawan est très vite devenue incroyablement populaire. On pourrait également parler d’Ezra Bridger. Le héros de la série animée Rebels est désormais l’un des grands favoris du public. Quels personnages incroyables ! Deux disciples, apparus dans deux séries animées, créés dans le but de raconter quelque chose. Mais, aujourd’hui, Dave Filoni ne façonne plus. Avec ces huit épisodes, le réalisateur/scénariste rate définitivement son passage vers le live action, se contenant d’enchaîner le fan service pour faire plaisir à sa secte. Le concernant, la galaxie se divise en deux catégories. Certains voient en lui un dieu vivant, d’autres y voient une fraude.  Tout le problème est là. Sur les réseaux sociaux, à chaque apparition de personnages populaires, évocation de tel ou tel événement ou visuel sur un petit détail, les fans hurlent leur amour pour lui. Cela prouve que la saga de Lucas n’est plus une histoire, mais du lore autour d’un fil rouge, parfois bien maigre. Et, le pire, c’est que Disney tend de plus en plus vers cela. Pourquoi feraient-ils l’inverse, quand on voit la réaction du public ? Non, cette énième production n’est pas réussie. Les meilleurs produits Star Wars sont ceux qui partaient de l’univers étendu pour raconter une histoire (Rogue One/Andor/Rebels) et non l’inverse.  Disons le franchement, si pour les fans, Ahsoka est une réussite, alors nous sommes foutus.

Star Wars : Ahsoka ? Pas vraiment…

Impossible de véritablement parler de série à part entière, tant le show démontre qu’il est la suite, ou plutôt la cinquième saison de Star Wars Rebels.  L’histoire reprend là où les personnages s’étaient quittés, après la disparition d’Ezra et de Thrawn. Certains auront peut-être découverts le personnage d’Ahsoka dans The Mandalorian. L’ancienne Jedi y fait sa première apparition sous les traits de Rosario Dawson. En réalité, il faut impérativement avoir vu ces séquences, indispensables pour bien comprendre le début de la série. Ah, quand on dit qu’il faut faire ses devoirs… L’objectif de cette première et potentiellement dernière saison est simple : retrouver Ezra tout en empêchant Elon Mus… Thrawn de refaire surface. C’est tout. Vous me direz, c’est déjà pas mal. Oui, le problème, c’est que la série s’est sentie obligée d’ajouter une intrigue politique dont tout le monde se fout, simplement dans le but d’y caler le plus de caméos et de références possibles. Heureusement, nous pouvons aussi compter sur le personnage de Baylan Skoll et, dans une moindre mesure, de son apprentie Shin, pour pimenter les choses. Les deux utilisateurs de la force se dressent sur la route de la Jedi pour offrir à la série de nouveaux personnages, plus travaillés qu’Ahsoka elle-même.

De l’ancienne padawan fascinante, capable de vaincre un seigneur Sith dans l’un des meilleurs duels au sabre de la saga, il ne reste rien. Tel est le plus gros crève-cœur de la série. Ahsoka ne parle pas ou peu, se contentant de prendre une posture Jedi pleine de sagesse. On souffle aussi fort qu’elle nous ennuie. Heureusement, l’histoire propose quelques bons moments. Certains personnages évoluent et servent réellement à quelque chose, comme Sabine et surtout Baylan. Le souci, c’est que pour un point positif, le show t’en balance cinq de négatifs. Souffrant de très gros problèmes de rythme, Ashoka met un temps fou à décoller et ne parvient à capter l’attention qu’à partir du quatrième épisode, ou les choses s’accélèrent un peu. Puis, elles retombent complètement avec un cinquième acte catastrophique, condensé de fan service visiblement écrit par Dave Filoni, conseillé par un enfant de huit ans. Non, l’épisode 5 n’est pas bon et le retour d’un personnage n’y change rien, malgré le sympathique duel au sabre laser offert. Le pire restera sûrement la fin, qui se termine sur un cliffhanger destiné… à un film. Oui, oui. Un film Ahsoka ? Non. Non, préparez-vous à un Avengers de Star Wars chargé de conclure Mandalorian, Boba Fett, Rebels et Ahsoka. Contrairement aux films du MCU qui contenaient chacun un début, un milieu et une fin, Ahsoka n’en a pas. Inadmissible.

Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, Star Wars ressemblait à quelque chose.

Au-delà de l’histoire franchement peu emballante, malgré ses fulgurances en fin de parcours, que peut-on dire  ? Commençons par ce que l’on ne peut pas reprocher : les duels au sabre laser sont top. Particulièrement bien chorégraphiés, si l’on exclut le tout premier qui frôle la catastrophe, les affrontements sont très satisfaisants à regarder. L’arme fétiche des Jedi retrouve son aura d’antan, qu’il s’agisse du design de la lame, du son ou encore de ses effets. On aura remarqué le manque de cohérence des impacts d’un coup de sabre laser d’un produit Star Wars à l’autre. Ici, on se rapproche de ce que l’on avait dans les deux premières trilogies. Fluides et bien filmés, on apprécie de retrouver dans ces duels une énergie proche de celle ressentie dans la prélogie. Pour le reste, malheureusement, c’est mou à en mourir, particulièrement pour tous les autres combats. Ahsoka se bat au ralenti, quand elle affronte des ennemis au corps à corps ou quand elle dévie des tirs de blaster (l’épisode 8, mon dieu…). Et, quand je parle de ralenti, je parle de vérifier moi-même si je n’avais pas, par erreur, mis l’épisode en 0,75. On en est là.

Mais, là où la lame blesse, encore, c’est dans sa photographie. Ahsoka est laide, terne, sans imagination et surtout, sans aucune âme ni générosité. Le volume (outil qui sert à insérer l’image de fond directement durant le tournage) est toujours grillé à des années-lumière. Comme pour Kenobi, on souffre d’un fort sentiment de frustration, face à cette série à haut budget qui transpire le minimum syndical. Quand, dans une grosse production, on en est à plonger une séquence dans un brouillard complet pour ne pas se fatiguer à créer un décor, il y a un réel problème. Seule une poignée de séquences, le plus souvent en vaisseau, ressemblent vraiment à quelque chose. On citera l’arrivée sur une planète qui se fait non sans dégâts dans l’épisode 3, l’apparition d’un Destroyer assez réussie dans l’épisode 6 ou une superbe scène d’infiltration plus ou moins réussie dans l’ultime épisode, ou les protagonistes sont canardés depuis le ciel. Sinon, rien de bien intéressant à se mettre sous la dent. Le pire, restera l’épisode 5, acclamé par les fans pour son fan service, malgré d’évidents défauts inacceptables. Tout est lent, pour rien, tout le temps. Tout est fade. Et, le pire, dans toute cette pagaille, c’est qu’il s’agit visiblement, selon les fans, d’un excellent produit Star Wars. Ainsi s’éteint la qualité ! Sous une pluie d’applaudissements…

Bande-annonce : Star Wars : Ahsoka

Fiche technique : Star Wars : Ahsoka

Réalisation : Dave Filoni / Steph Green / Rick Famuyiwa / Jennifer Getzinger / Geeta Patel / Peter Ramsey
Scénario : Dave Filoni
Casting : Rosario Dawson / Natasha Liu Bordizzo / Mary Elizabeth Winstead / Lars Milkkelsen / Ray Stevensen / Ivanna Sakhno
Musique : Kevin Kiner
Décors : Todd Cherniawsky
Production : Lucasfilm
Distribution : Disney+
Genre : Science-fiction/Action/aventure

Note des lecteurs4 Notes
1.8

« Le Chant du cygne » : ballade humoristique sur les cordes sensibles du féminisme

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Dans un monde où les genres trébuchent et se rééquilibrent sur les cailloux des revendications sociales, Jim délivre, avec Le Chant du Cygne, une partition ironique mais lucide de 56 pages. Un regard masculin (mais pas trop) s’infiltre dans les interstices du féminisme, avec une autodérision assumée et des sketches graphiques qui, par itération, ne manquent pas de frapper là où ça compte.

Peut-on, en peignant la chambre de sa fille en bleu, rose ou vert, en faire une masculiniste, une princesse ou une écolo ? Doit-on jalouser les primates au prétexte que le train de l’évolution les a préservés des changements sociaux qui ont redéfini la place des hommes dans le monde ? Dans Le Chant du Cygne (que Jim a eu beaucoup de mal à faire publier), la satire est peu subtile, mais bien ciselée. Elle dépeint la charge mentale, compagne indésirable des femmes, qu’elles tentent de chasser à grands renforts de yoga, ou les congés menstruels réclamés par certaines féministes, et battus en brèche par leurs aînées.

Le mari dans tout cela ? À peine rentré du boulot, il y va de ses petits commentaires sur les courbes de sa femme, quand il ne tourne pas en dérision l’égalité salariale en entreprise ou ne se demande pas si tout compliment adressé à une femme ne ressemble pas, quelque part, à une insulte patriarcale. Mais Le Chant du Cygne, c’est aussi ces situations paradoxales où un mâle cherche à chapeauter un groupe de féministes, où un homme progressiste finit par se dégoûter lui-même en raison des féminicides, comme s’il était responsable des actes de ses homologues.

Derrière l’absurde et le sarcasme, il y a bien entendu du vrai dans les planches de Jim. C’est cette victime d’agression sexuelle que l’on interroge sur sa manière de s’habiller. Ce sont les jouets genrés ou les blagues déplacées d’un quidam (ici, un moniteur d’auto-école). Si le comique reste l’ingrédient principal de cet album, Jim saisit en clerc l’air du temps et s’inscrit en plein dans les lignes de tension qui traversent notre société. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur cet homme, sincère, qui se morfond parce qu’un compliment innocent adressé à une collègue pourrait être mal interprété, et imaginant déjà ses enfants jetés en pâture dans les médias. Ce sont aussi ces hommes vexatoires sans s’en rendre compte, porteurs d’un « logiciel » quelque peu dépassé.

Le Chant du Cygne est une esquisse humoristique, une galerie de scènes du quotidien où le féminisme et la masculinité se télescopent, s’interrogent et se moquent. Entre ironie et lucidité, Jim dresse un tableau où chacun pourrait se reconnaître, rire de soi et, pourquoi pas, réfléchir. Le ton est léger et invite à l’auto-dérision. Sans prétention, si ce n’est celle de divertir intelligemment, l’album révèle les notes discordantes de nos sociétés, avec assez de piquant pour ne pas s’ennuyer une seule seconde.

Le Chant du cygne, Jim
Anspach, octobre 2023, 56 pages

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3.5

« Marie et les esprits » : objectiver le surnaturel

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Les éditions Anspach publient Marie et les esprits, de Rodolphe et Olivier Roman. Il y est question des expériences menées par Pierre et Marie Curie sur le spiritisme, les sciences occultes et les esprits, un pan méconnu de l’histoire de ces deux illustres scientifiques français.

Beaucoup l’ignorent, mais une chose a longtemps relié la médium italienne Eusapia Palladino à la chercheuse franco-polonaise Marie Curie, double prix Nobel. Tandis que la première s’était bâtie une réputation flatteuse dans son domaine d’activité, la seconde, curieuse en toutes circonstances, aspirait à objectiver les manifestations surnaturelles à l’œuvre lors de ses séances de spiritisme. Contrairement à ce que l’on pourrait croire de prime abord, Rodolphe et Olivier Roman, très documentés sur la question, ne présentent pas une Marie Curie en défiance ; l’éminente scientifique, qui a mené à bien ses recherches sur le radium, porte un regard ouvert, bien que chaussé de lunettes académiques, sur les sciences occultes.

Pourtant, la plupart de ses collègues ne se montrent pas tendres envers le spiritisme. Ainsi, quand le professeur Charles Richet, éminent physicien, publie un article de presse affirmant l’existence des fantômes, un scandale éclate dans la communauté scientifique. Pierre et Marie Curie semblent bien seuls dans la défense de leur collègue, précisant qu’il n’existe aucun sujet tabou et que la recherche du savoir doit présider à leur action. Marie et les esprits se nourrit évidemment de la dichotomie présumée entre la recherche académique et les sciences occultes. Mais pourtant, comme en attestant les notes de séances de Marie Curie, les deux ont ici été conciliés.

Rodolphe et Olivier Roman font état de séances de spiritisme scientifiquement contrôlées. Non seulement Eusapia Palladino n’était pas libre dans ses mouvements, mais toute une série d’observations et de mesures était associée à l’invocation des esprits. Cela laisse le lecteur sceptique dans une drôle de position. Car ce qui ressort des notes de Marie Curie est tout sauf anodin : des tables qui flottent dans les airs, des objets qui se meuvent seuls, des émanations de fumée prenant des formes variées… « Je n’ai pas de mots. Juste l’impression qu’on avance dans un monde inconnu, qu’on découvre un pan complètement ignoré de notre réalité. » Quand elle perd tragiquement son époux Pierre, à la suite d’un accident mortel, la physicienne et chimiste franco-polonaise va d’ailleurs recourir à des séances particulières dans l’espoir probable d’entrer en communication avec lui.

Car c’est un autre versant du récit. Les auteurs donnent à voir une Marie Curie inconsolable, dont une partie d’elle-même semble condamnée à la suite de la disparition de Pierre. Le processus de deuil s’inscrit ainsi aux côtés des séances de spiritisme, aussi haletantes qu’exténuantes – et auxquelles participaient notamment Henri Bergson ou Édouard Branly. Matérialisant l’intérêt de Rodolphe pour la littérature fantastique (notamment Robert Louis Stevenson), cet album, bien ficelé, possède un réel intérêt historique et nous en apprend plus sur le couple Curie. Car au-delà de Marie (qui, pendant son enfance, pensait que sa maman disparue était responsable des bruits de la maison), il est à noter que Pierre, de son côté, avait déjà testé l’activité médiumnique. Preuve que leur curiosité en la matière n’avait rien de fortuit.

Marie et les esprits, Rodolphe et Olivier Roman
Anspach, octobre 2023, 56 pages

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4

« L’Année du foot 2023 » : saison pleine

Les éditions Marabout publient L’Année du foot 2023, qui revient sur les événements marquants d’une saison qui aura vu l’Argentine soulever la Coupe du Monde, Erling Haaland s’imposer un peu plus parmi les meilleurs artificiers du monde et le Manchester City de Pep Guardiola dominer l’Europe du football comme rarement un club l’a fait auparavant.

Difficile d’évoquer la saison de football 2022-2023 sans accorder à la Coupe du Monde disputée au Qatar toute la place qu’elle mérite. D’abord parce que Lionel Messi a enfin accroché à son palmarès le seul trophée majeur qu’il lui manquait. Ensuite parce que cette édition a vu plusieurs sélections « mineures » réaliser un parcours inattendu. Le Japon a vaincu Allemands et Espagnols, le Maroc a sorti la Belgique et le Portugal avant d’échouer dans le dernier carré de la compétition, et tous les continents ont placé un représentant en phase finale. Pas mal, juste avant que la FIFA n’élargisse le format à 48 équipes.

Autre compétition-phare : la Ligue des Champions. Comme chaque année, Manchester City était attendu au tournant. Eh bien, les hommes de Pep Guardiola n’ont pas déçu, puisqu’ils ont, pour la première fois de l’Histoire du club, gagné la coupe aux grandes oreilles, après un parcours qui les a vu notamment éliminer Leipzig et le Bayern Munich. Ce dernier a connu une saison difficile, chahutée (changement d’entraîneur et ensuite de direction), qui aurait même pu finir blanche, pour la première fois depuis 2011-2012, sans un incroyable concours de circonstances et la malchance habituelle du Borussia Dortmund – amplement traitée dans l’ouvrage.

Parmi les hommes-clés mis en avant, on retrouve sans surprise Kylian Mbappé, nouveau roi de Paris, capable de faire plier les Institutions, comme le rappellent les auteurs, Erling Haaland, le cyborg norvégien qui s’est parfaitement acclimaté à la Premier League au point d’en pulvériser les records, ou encore les inusables Karim Benzema et Olivier Giroud, ce dernier devançant désormais Thierry Henry parmi les meilleurs buteurs des Bleus. On le voit, la France est bien représentée dans L’Année du foot 2023, et cela se confirme avec la longue évocation du parcours de la sélection française à la Coupe du Monde, une préface sur la Ligue 1 ou encore une attention particulière portée au RC Lens, surprenant dauphin du PSG.

Parmi les autres sensations de l’année footballistique, le FC Barcelone, en reconstruction mais secoué par l’affaire Negreira, Vinicius Junior, dont la qualité de jeu ne cesse d’épater les suiveurs, mais surtout le Napoli, récent vainqueur du Scudetto, tiennent le haut du pavé. Le football italien, plus généralement, a été véritablement passionnant. En plaçant trois équipes en quarts de finale de Ligue des Champions, en proposant un derby milanais au dernier carré de la compétition, mais aussi en alignant une équipe à chaque finale de coupe européenne (LDC, Europa, Conference League), la Serie A a semblé retrouver ses lettres de noblesse, en espérant que cette épopée dorée ne reste pas sans lendemain, comme le craignent les auteurs.

L’Année du foot 2023 condense en moins de 170 pages l’essentiel des événements footballistiques récents. Rédigé avec soin, riche en illustrations, aussi passionné qu’attrayant, l’ouvrage ravira tous les amateurs de ballon rond. On pourra toutefois regretter que le nouvel eldorado saoudien ne fasse pas l’objet d’un traitement à la mesure des changements qu’il induit dans l’économie de ce sport. Car au croisement du soft power, du fair-play financier, des questions culturelles et sportives, il y avait là, incontestablement, matière à débats.

L’Année du foot 2023, So Foot
Marabout, août 2023, 168 pages

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3.5

« La Souris du futur » : Glénat revisite les classiques de Disney

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Pour fêter comme il se doit le centenaire de Disney, les éditions Glénat publient l’adaptation et la modernisation en bandes dessinées de quatre classiques du court-métrage d’animation mettant en scène Mickey, Donald et Dingo : Lonesome Ghosts (1937), Trailer Horn (1950), Mr Mouse takes a trip (1940) et Mickey’s fire brigade (1935).

Il y a un peu de Scooby-Doo et beaucoup de Ghostbusters dans « Un fantôme dans la machine ». Alors qu’ils peinent à joindre les deux bouts et à payer leur loyer, Mickey, Donald et Dingo ont monté une société qui promet de « défantômiser » les lieux hantés. Les contrats ne courent pas les rues, jusqu’à ce qu’on les emploie afin d’exercer leurs talents dans un mystérieux manoir. Équipés d’aspirateurs à spectres, ils parcourent les lieux, sont exposés à des phénomènes paranormaux mais n’arrivent pas à obtenir de résultats probants. Quelque chose cloche. Et si Pat Hibulaire leur avait joué l’un de ces tours dont il a le secret ?

« Camping exoplanétaire » et « Mickey Mouse fait un voyage spatial » ont un peu plus de personnalité sur le plan graphique. Le premier, très coloré, met en scène un Donald désireux de se retirer dans un coin paisible. Un voyage a priori idyllique mais qui se verra rapidement perturbé par les facéties de Tic et Tac. Le second, aux contours parfois exacerbés et aux teintes entremêlées, implique à nouveau Pat Hibulaire, requalifié en pickpocket voyageant sans ticket à partir d’un spatioport reliant toutes les stations du système solaire. L’antagoniste de Mickey usurpe son identité mais finira confondu et pathétique.

Quatre récits, quatre propositions visuelles bien distinctes. « Les Pompiers du futur » et ses lignes géométriques imaginent Mickey et ses amis soldats du feu dans une écopole où l’omniprésence du bois constitue une menace permanente. Déçus par la nature de leurs interventions et par leur camion un peu désuet – dans le futur, les pompiers sont véhiculés dans des transports volants –, Mickey, Donald et Dingo finissent néanmoins par croiser la route de cet inévitable Pat, coupable d’avoir provoqué un incendie en essayant d’exploiter une flamme extraterrestre de la planète Incendiax pour faire fondre un coffre-fort.

Bon enfant, reposant souvent sur le comique de situation et de caractère, très réussi sur le plan graphique, La Souris du futur constitue un bel hommage à la maison Disney et imagine un avenir où Mickey et ses amis, ainsi que leur naïveté confondante, ont toute leur place. Un second tome est prévu en 2024, il s’intitulera Le Retour de la souris du futur ! Nul doute que que cette prochaine proposition sera à la hauteur de celle-ci, très divertissante et rondement menée.

La Souris du futur, collectif
Glénat, octobre 2023, 128 pages

 

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3.5

« Atatürk » : le père de la Turquie moderne

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Marie Bardiaux-Vaïente et Andrea Meloni, entourés de l’historien François Georgeon, reviennent aux éditions Glénat, dans la collection « Ils ont fait l’Histoire », sur Mustafa Kemal, ex-président de la première République turque, acquise au terme d’une lutte acharnée, tant interne qu’extérieure.

Après la Première Guerre mondiale, l’ex-militaire Mustafa Kemal refuse obstinément le dépeçage de l’Empire ottoman tel qu’il est prévu par les Alliés dans le traité de Sèvres. Entouré de quelques fidèles, l’ancien pacha-général mène une révolte contre le gouvernement d’Istanbul. Il s’oppose aux Grecs dans l’Anatolie puis concourt à l’abolition du sultanat ottoman par la Grande Assemblée nationale de Turquie, jusqu’à la proclamation de la République le 29 octobre 1923.

Dans Atatürk, Marie Bardiaux-Vaïente et Andrea Meloni exposent longuement les batailles menées par Mustafa Kemal, les conservatismes à l’œuvre dans la Turquie des années 1920, mais aussi l’attitude des Alliés face à la menace que constituent pour eux les révolutionnaires turcs. Ils racontent la promotion d’Ankara en tant que nouvelle capitale et les réformes poursuivies en matière de laïcité, d’indépendance, de droits de femmes, allant même jusqu’à l’adoption d’un nouvel alphabet. Le but est de bâtir une nation homogène, libérée du joug occidental, sur les ruines de l’Empire ottoman multiculturel.

Dans un environnement international tumultueux, marqué par la désintégration de l’ex-empire, Mustafa Kemal Atatürk incarne la voie de la modernisation et de la réforme politique. Ce vétéran de la guerre des Balkans et de la Première Guerre mondiale a rapidement acquis une notoriété pour ses actes de bravoure et ses compétences militaires. Cependant, à l’issue du conflit 14-18, quand le Traité de Sèvres scelle la partition de l’Empire ottoman, Atatürk s’élève contre ce qu’il considère comme une humiliation doublée d’une dépossession. La bataille d’indépendance qu’il lance en Turquie conduira à la République que l’on connaît aujourd’hui.

Dans sa croisade vers la modernité, Atatürk a dû faire face à deux catégories d’adversaires : les puissances coloniales, principalement la Grèce, et les conservateurs islamiques locaux, qui s’opposaient à son programme de réformes radicales. La guerre gréco-turque (1919-1922), qui occupe une place de choix dans le récit, a constitué une victoire décisive sur le front international. À l’intérieur, Mustafa Kemal a habilement utilisé son capital politique, comme le montrent les auteurs, pour neutraliser les factions religieuses et conservatrices, souvent par des moyens autoritaires – il s’est ainsi arrogé les pleins-pouvoirs.

Entre le Traité de Sèvres de 1920 et le Traité de Lausanne de 1923 se situe une période critique de l’histoire nationale turque. Ce sont ces quelques années où la Turquie, sous la houlette de Mustafa Kemal, se transforme de nation vaincue en État souverain, qui forment le cœur battant d’Atatürk. L’examen de cette période révèle une diplomatie agile (notamment le levier soviétique), une guerre d’indépendance ardente et une détermination à remodeler la destinée nationale en faisant fi des conservatismes passés.

Atatürk a su rassembler autour de lui un conglomérat de nationalistes, de modernistes et même d’individus issus de certains groupes minoritaires, dans une coalition fragile mais fonctionnelle. Il est parvenu à marginaliser ses adversaires politiques internes, notamment en les assimilant aux forces conservatrices et en les accusant de collusion avec les puissances étrangères. Le Traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, reconnaîtra la pleine souveraineté de la Turquie sur Anatolie et la Thrace orientale. Cette lutte, ce destin national, ce portrait d’homme et de dirigeant s’inscrivent au cœur d’un album éducatif, qui se conclût par un dossier passionnant.

Atatürk, Marie Bardiaux-Vaïente et Andrea Meloni
Glénat, octobre 2023, 56 pages

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3.5

« Buffy ou la révolte à coups de pieu » : un damier féministe ?

La série Buffy contre les vampires ne saurait se résumer à un récit de jeunesse axé sur le surnaturel. Car au-delà d’une surface constituée d’effets spéciaux et de protagonistes lycéens, elle offre une dissection complexe d’enjeux liés au genre et à la société. C’est le parti pris de la journaliste et spécialiste des séries Marion Olité, qui problématise aux éditions Playlist Society la manière dont le show de Joss Whedon a fait écho au féminisme, à la politique, à la transition vers l’âge adulte, et plus généralement à la psychologie sociale.

Avant Buffy Summers, le paysage télévisuel manquait cruellement d’héroïnes positives et complexes, occupant le devant de la scène comme avaient l’habitude de le faire les hommes. Dana Scully avait certes ouvert une brèche avec X-Files, mais Buffy contre les vampires a permis incontestablement de franchir un nouveau seuil, en s’adressant plus spécifiquement aux jeunes spectateurs.rices. Pour le comprendre, il faut se figurer une lycéenne de 16 ans à peine, portant sur ses épaules le sort du monde et chargée de lutter contre des créatures maléfiques.

Ces dernières sont traditionnellement attachées au patriarcat, puisqu’en plus des vampires, on retrouve parmi les principaux antagonistes de la série Le Maître ou Dracula, diminués et dépourvus d’emprise sur l’héroïne. Comme le verbalise très bien Marion Olité, la série met en branle une véritable mécanique féministe, puisque le « female gaze » s’y trouve aussi régulièrement convoqué, par exemple lorsqu’il s’agit de cadrer le corps dénudé d’Angel.

Ce qui ressort de la lecture de Buffy ou la révolte à coups de pieu, ce sont les profondeurs souvent impensées de la série. Les personnages de Spike et Angel évoluent au contact de Buffy, traduisant l’empouvoirment de l’héroïne, tandis que Xander, peu viril, incarne une redéfinition contemporaine de la masculinité. Le paysage institutionnel de la série ne manque pas non plus d’intérêt : la police y apparaît inefficace, expéditive et corrompue, aux ordres d’un Maire à double nature. Mais l’auteure n’oublie pas de repréciser tout ce qui a constitué l’étoffe populaire du show.

Les liens d’amitié du Scooby-Gang, la dualité Bien/Mal, les monstres de la semaine symbolisant les peurs adolescentes, les thématiques du deuil, de la rédemption et de la transition vers l’âge adulte, les sous-discours sur les minorités sexuelles : Buffy contre les vampires avait sans conteste de quoi prendre langue avec son public et ce, d’autant plus que les références y étaient légion : David Lynch, Harry Potter, Dawson, X-Files, Star Wars

Dans son analyse, jamais empesée, Marion Olité ne cherche pas à ériger Buffy contre les vampires en modèle critique. En revanche, ce qu’elle parvient à effectuer avec beaucoup de justesse, c’est extraire, sous ses dehors innocents, tous les messages sous-jacents qui tapissaient la série – et infusaient dans la tête de ses spectateurs. Bien plus qu’un simple produit de divertissement, elle a énoncé, au fil des épisodes et des saisons, une réflexion utile sur la condition féminine et humaine, en s’inscrivant entre les seconde et la troisième vagues du féminisme, mais aussi en se réappropriant des pans entiers du discours anti-capitaliste. De quoi voir d’un nouvel œil Buffy Summers et ses acolytes…

Buffy ou la révolte à coups de pieu, Marion Olité
Playlist Society, octobre 2023, 160 pages

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4