« Marie et les esprits » : objectiver le surnaturel

Les éditions Anspach publient Marie et les esprits, de Rodolphe et Olivier Roman. Il y est question des expériences menées par Pierre et Marie Curie sur le spiritisme, les sciences occultes et les esprits, un pan méconnu de l’histoire de ces deux illustres scientifiques français.

Beaucoup l’ignorent, mais une chose a longtemps relié la médium italienne Eusapia Palladino à la chercheuse franco-polonaise Marie Curie, double prix Nobel. Tandis que la première s’était bâtie une réputation flatteuse dans son domaine d’activité, la seconde, curieuse en toutes circonstances, aspirait à objectiver les manifestations surnaturelles à l’œuvre lors de ses séances de spiritisme. Contrairement à ce que l’on pourrait croire de prime abord, Rodolphe et Olivier Roman, très documentés sur la question, ne présentent pas une Marie Curie en défiance ; l’éminente scientifique, qui a mené à bien ses recherches sur le radium, porte un regard ouvert, bien que chaussé de lunettes académiques, sur les sciences occultes.

Pourtant, la plupart de ses collègues ne se montrent pas tendres envers le spiritisme. Ainsi, quand le professeur Charles Richet, éminent physicien, publie un article de presse affirmant l’existence des fantômes, un scandale éclate dans la communauté scientifique. Pierre et Marie Curie semblent bien seuls dans la défense de leur collègue, précisant qu’il n’existe aucun sujet tabou et que la recherche du savoir doit présider à leur action. Marie et les esprits se nourrit évidemment de la dichotomie présumée entre la recherche académique et les sciences occultes. Mais pourtant, comme en attestant les notes de séances de Marie Curie, les deux ont ici été conciliés.

Rodolphe et Olivier Roman font état de séances de spiritisme scientifiquement contrôlées. Non seulement Eusapia Palladino n’était pas libre dans ses mouvements, mais toute une série d’observations et de mesures était associée à l’invocation des esprits. Cela laisse le lecteur sceptique dans une drôle de position. Car ce qui ressort des notes de Marie Curie est tout sauf anodin : des tables qui flottent dans les airs, des objets qui se meuvent seuls, des émanations de fumée prenant des formes variées… « Je n’ai pas de mots. Juste l’impression qu’on avance dans un monde inconnu, qu’on découvre un pan complètement ignoré de notre réalité. » Quand elle perd tragiquement son époux Pierre, à la suite d’un accident mortel, la physicienne et chimiste franco-polonaise va d’ailleurs recourir à des séances particulières dans l’espoir probable d’entrer en communication avec lui.

Car c’est un autre versant du récit. Les auteurs donnent à voir une Marie Curie inconsolable, dont une partie d’elle-même semble condamnée à la suite de la disparition de Pierre. Le processus de deuil s’inscrit ainsi aux côtés des séances de spiritisme, aussi haletantes qu’exténuantes – et auxquelles participaient notamment Henri Bergson ou Édouard Branly. Matérialisant l’intérêt de Rodolphe pour la littérature fantastique (notamment Robert Louis Stevenson), cet album, bien ficelé, possède un réel intérêt historique et nous en apprend plus sur le couple Curie. Car au-delà de Marie (qui, pendant son enfance, pensait que sa maman disparue était responsable des bruits de la maison), il est à noter que Pierre, de son côté, avait déjà testé l’activité médiumnique. Preuve que leur curiosité en la matière n’avait rien de fortuit.

Marie et les esprits, Rodolphe et Olivier Roman
Anspach, octobre 2023, 56 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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