La Légende du saint buveur (1988) d’Ermanno Olmi : Paris vu à travers les vapeurs alcoolisées

On considère souvent que la carrière du cinéaste italien Ermanno Olmi, disparu il y a cinq ans, comporte trois chefs-d’œuvre, sorti au cours de trois décennies différentes. La Légende du saint buveur est non seulement le dernier du trio, mais aussi le plus étonnant. Délaissant à la fois ses amours néoréalistes et son Italie natale où il officia presque exclusivement, Olmi partit tourner à Paris une adaptation du romancier autrichien Joseph Roth avec un casting international dominé par un Rutger Hauer dans un contre-emploi. On n’a pourtant guère de peine à reconnaître la sensibilité humaniste et chrétienne du metteur en scène dans cette errance d’un clochard sublime, acteur d’un destin soumis aux tentations et observateur d’une Ville Lumière fantasmatique. Ce film atypique valait bien une nouvelle édition… hélas dépourvue de bonus. 

Même si la carrière d’Ermanno Olmi s’étend sur pas moins de sept décennies (de 1959 à 2014), le cinéaste italien espaça parfois considérablement ses projets, nous laissant finalement avec un patrimoine de moins de vingt longs-métrages. Tourné en 1988, précisément dix ans après son œuvre la plus célèbre, L’Arbre aux sabots (couvert de prix, dont la Palme d’or à Cannes et le César du meilleur film étranger), La Légende du saint buveur voit Olmi changer radicalement ses habitudes. Pour cette coproduction franco-italienne, le metteur en scène déménagea en effet ses caméras à Paris, afin de tourner avec un casting international une adaptation d’une nouvelle de Joseph Roth. L’aventure fut couronnée de succès, puisque le film fut plébiscité et remporta reçut le Lion d’or à Venise.

Le comédien néerlandais Rutger Hauer campe un clochard couchant sous le pont de Bercy et noyant son spleen à l’aide de la divine boisson. Comme dans un conte, un riche inconnu un beau jour lui avance une somme importante, qu’il devra restituer sous forme d’offrande à sainte Thérèse de Lisieux. Déterminé à honorer cette dette d’honneur, l’homme va cependant devoir déjouer les pièges tendus par divers personnages rencontrés, qui le pousseront à céder à ses vices familiers…

La Légende du saint buveur est un film inclassable. Sans prétention réaliste, il doit être vu comme une fable morale, empreinte de contemplation et de foi chrétienne. Le décor est formé par une Ville Lumière fantasmée, qui n’a rien de moderne mais ressemble au contraire au Paris des peintures du 19e siècle, magnifiquement formalisée par le directeur de la photographie Dante Spinotti. Nombre de scènes constituent de véritables tableaux, d’une forme plastique parfaite, à l’image de la longue séquence du clochard dans un café miteux à peine éclairé. Le récit lui-même n’épouse guère une structure réaliste. Non linéaire, il est constitué de rencontres fortuites, d’errance et de contemplations du monde par le protagoniste principal. L’objectif de la promesse faite par ce dernier et qu’il souhaite tenir, n’est qu’un leurre, le film se permettant des digressions qui cadrent parfaitement avec ce qu’il convient de décrire comme une œuvre d’atmosphère, sans réel but narratif. Cette forme très particulière, qui confère un charme étrange au film, représente un écart significatif par rapport au style habituel d’Olmi qui, surtout dans la première partie de sa carrière, appliquait les codes du néoréalisme italien.

En revanche, on retrouve dans la référence à sainte Thérèse, canonisée par le pape Pie XI en 1925 et proclamée sainte patronne secondaire de la France en 1944 par Pie XII, l’humanisme chrétien qui imprègne tout le cinéma du réalisateur transalpin. La référence à sainte Thérèse n’est pas gratuite. Entrée au carmel de Lisieux à l’âge de quinze ans, elle décèdera neuf ans plus tard. C’est de manière posthume que naîtra sa renommée, lorsque paraîtra Histoire d’une âme, le récit qu’elle écrivit au cours des deux dernières années de sa vie, et qui retrace son parcours spirituel depuis l’enfance. En voulant « retrouver » sainte Thérèse, notre anti-héros doit lui aussi, d’une certaine manière, accomplir un parcours spirituel sinueux et difficile afin de se débarrasser de ses péchés. Homme profondément meurtri incapable d’assumer son passé, il ne parviendra jamais à accomplir son drôle de pèlerinage, mais finira par être symboliquement absous. A vrai dire, le sublime clochard peut également être vu comme un disciple de Diogène de Sinope, troquant le tonneau de ce dernier pour un pont parisien, son cynisme pour une beauté d’âme dénuée d’arrière-pensée, et sa recherche « d’un homme »… pour celle d’une petite sainte.

Impossible d’évoquer cette œuvre sans louer la prestation aussi étonnante que remarquable de Rutger Hauer. Le comédien néerlandais, décédé en 2019, découvert par Paul Verhoeven et devenu célèbre grâce à son interprétation du replicant Roy Batty dans le cultissime Blade Runner en 1982, est ici utilisé dans un contre-emploi saisissant. Peu loquace, Hauer impose un spleen véritablement déchirant grâce à son regard profond et mélancolique. Il faut vraiment souligner la performance physique du comédien dans un jeu minimaliste qui convient à un personnage qui observe le monde et les créatures qui l’habitent, traînant les meurtrissures du passé et les désillusions de ce qu’aurait pu être sa vie. Voici, à n’en pas douter, un des sommets de la carrière de l’acteur.

S’il est impossible de bouder le plaisir qu’on éprouve à revoir cette œuvre tellement atypique dans une belle édition qui lui rend justice sur le plan technique (et donc plastique), on ne peut qu’adresser un carton jaune à l’éditeur Carlotta Films, d’habitude très inspiré, pour l’absence pure et simple de suppléments – hormis la traditionnelle bande-annonce. Quel dommage ! Impossible de croire qu’un spécialiste, par exemple, n’aurait pu nous gratifier d’un entretien comprenant la genèse et l’analyse de cette Légende du saint buveur, qui méritait assurément un accompagnement digne de ce nom.

Synopsis : Un vieux monsieur élégant et mystérieux choisit parmi plusieurs clochards qui peuplent les quais de la Seine Andreas Kartak, ancien mineur de Silésie, ayant fait de la prison pour meurtre. Il remet à son protégé un prêt de 200 francs qu’Andreas doit rapporter le dimanche matin après la messe, à l’église Sainte-Marie des Batignolles où se trouve la statue de sainte Thérèse de Lisieux. Ce prêt inespéré va précipiter la vie d’Andreas qui va rencontrer une série de personnages clés, qui le détermineront à rapporter le billet à la sainte.

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

2

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