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Expendables 4 : Inaction Men

Les vétérans de la castagne et des courses-poursuites improbables rempilent dans ce qui ressemble à un chant du cygne. Et si ce n’est pas dans les tuyaux de Stallone et de sa bande testostéronée de raccrocher, il est grand temps d’y songer car Expendables 4 arrive au point de non-retour. Paresseux, bruyant, exaspérant… les qualificatifs ne manquent pas pour définir ce flop à la hauteur de notre déception !

Synopsis : Une nouvelle génération d’acteurs s’associe aux plus grandes stars de l’action pour Expendables 4. Jason Statham, Dolph Lundgren, Randy Couture et Sylvester Stallone sont rejoints par Curtis « 50 Cent » Jackson, Megan Fox, Tony Jaa, Iko Iwais, Jacob Scipio, Levy Tran et Andy Garcia. Nouveaux membres, nouveaux styles, nouvelles tactiques pour ce nouvel opus explosif !

Cascadeur de métier depuis Le Dernier des Mohicans et Last Action Hero, Scott Waugh fait partie de la même génération que Chad Stahelski et David Leitch, à qui l’on doit notamment la saga John Wick. Ces derniers sont à présent passés derrière la caméra, mettant leur savoir-faire au service de films où l’action est une affaire de précision. Limiter les coûts d’effets numériques, c’est également s’assurer des séquences dynamiques où chaque impact est douloureux. C’est en tout cas ce que doit ressentir le spectateur, bluffé par des chorégraphies qui n’en finissent plus. L’intention est la même du côté du réalisateur de Need for Speed, aux manettes d’une nouvelle commande.

Des balles perdues

Neuf ans séparent ce quatrième volet du précédent de la saga Expendables. Réunir les figures du cinéma d’action bis des années 80 à 90 dans le même récit, voilà le concept bourrin d’une franchise qui a tout pour séduire les nostalgiques. Malheureusement, tout comme ce bon vieil Indiana Jones, leur place est dans un musée. Rappelons que Harrison Ford a également fait partie de la fratrie, pour son plus grand malheur. Cette franchise n’a plus atteint son pic jubilatoire et régressif en dehors du second volet, où Jean-Claude Van Damme montrait qu’il était encore capable de placer un high kick sur Stallone et sa bande de bras-cassés. On en plaisante encore, mais le temps est venu d’effacer notre sourire et tout engouement à la vue d’un tel sacrilège.

Les premières minutes confirment un défaut évident du projet, colmaté de toute part, afin d’éviter l’ennui mortel. C’est un échec. Les effets numériques, à peine suffisants, témoignent d’un manque de savoir-faire indéniable, sachant que son maigre budget de 100 millions de dollars fut le même que pour le second volet, qui lui ne manquait pas de déflagration. Cette nouvelle virée qui risque donc bien d’être la dernière. Fini les espaces ouverts, place aux décors réduits et à l’usage approximatif de fonds verts. Le montage alterné en exposition prouve également que ce cher Scott Waugh n’est pas une pièce maîtresse dans la mise en scène, trop sobre et peu alléchante. Il ne suffit pas de faire intervenir quelques plans drones douteux et de filmer tous les échanges en champ-contrechamp pour uniquement se concentrer sur le cœur de l’action. De ce côté-là, c’est également d’une pauvreté désarmante…

Les animaux statiques

Exit la force de la jeunesse, on prend les mêmes et on recommence. Sylvester Stallone et Jason Statham sont les patriarches d’un épisode pris en embuscade. Ensemble, ils ne peuvent que s’envoyer des punchlines et aucune n’atteint sa cible. Pour le reste de l’équipe, c’est de la pure désertion. Beaucoup de grosses têtes ont quitté le navire, à croire que tout le monde semble avoir perdu de l’intérêt pour ces vieux fossiles sortis de leur retraite. Red, porté par Bruce Willis, a également tenté le coup, en vain. En partant avec autant de handicaps, sans direction artistique précise, difficile de créer une tension dramatique lorsque les héros restent à l’épreuve des balles. Et le fait d’empêcher qu’une Troisième Guerre mondiale éclate embrasse un côté kitsch qui n’est pas assumé jusqu’au bout. Rien de mémorable non plus niveau composition. Guillaume Roussel a beau faire de son mieux, il ne parvient jamais à être raccord avec les scènes qui en appellent à l’adrénaline, voire aux larmichettes. Le désaveu est total sur l’ensemble d’un film inoffensif.

On essaie alors de récupérer ce qui reste, mais la frustration de ne pas avoir pu recaster Antonio Banderas est si grande qu’on en a fait un clone au rabais. Celui-ci n’a rien de mieux à offrir qu’une mauvaise blague sur une pratique sexuelle douteuse. Cela confirme des soucis de réécriture. Ce qui n’est pas étonnant, sachant qu’il a fallu trois scénaristes pour venir à bout de cette intrigue assez malhonnête. Jason Statham et Megan Fox se la jouent Mr. et Mrs. Smith, pour quelques minutes, avant d’abandonner l’idée de développer ou de caractériser les nouveaux venus. Par exemple, Iko Uwais campe le méchant à qui on ne donne pas assez de temps à l’écran pour développer son art martial indonésien, celui qui l’a révélé dans Merantau, puis The Raid. Au lieu de cela, il n’a que des répliques absurdes et inutiles, qui ont notamment pour fonction de rappeler aux héros qu’il est menaçant. Malheureusement, personne ne l’est dans cette franchise qui se saborde et qui a largement dépassé sa date de péremption.

Seul Jason Statham sort du lot, dans une intrigue écrit sur-mesure. Ou bien est-ce par défaut ? En effet, il s’agit du seul mâle alpha de la bande à pouvoir susciter un peu d’intérêt dans un projet aussi peu ambitieux. On pourrait presque croire qu’il s’agit d’un film solo, avec les autres têtes d’affiche comme figurants. Et hormis une course-poursuite rapide à moto, rien d’extravagant à déclarer. Expendables 4 manque cruellement de générosité et de férocité pour espérer nous maintenir éveillés. Et quand bien même, cet opus ne se décide pas à fermer définitivement la porte de cet univers qui n’a vraiment plus rien à offrir et qui touche le fond.

Bande-annonce : Expendables 4

Fiche technique : Expendables 4

Titre original : Expend4bles
Réalisation : Scott Waugh
Scénario : Kurt Wimmer, Tad Daggerhart, Max Adams
Directeur de la photographie : Tim Maurice-Jones
Montage : Michael J. Duthie
Décors : Neil Floyd, Arta Tozzi
Costumes : Neil McClean
Production : Nu Image, Millenim Films, Lionsgate, Campbell Grobman Films
Pays de production : Royaume-Uni
Distribution France : Metropolitan Films
Durée : 1h43
Genre : Action, Aventure
Date de sortie : 11 octobre 2023

Expendables 4 : Inaction Men
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0.5

« BRZRKR », second acte

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Généreuse combinaison de mythologie et d’ultra-violence, le deuxième tome de la série BRZRKR réussit là où tant d’autres échouent : transporter le lecteur à travers une symphonie d’action sans tomber dans la trivialité primaire. La scénarisation de Matt Kindt et de Keanu Reeves donne de l’épaisseur à leur héros, tandis que le trait vif de Ron Garney ne recule devant aucune vision, gore ou iconique.

Ce deuxième volume de BRZRKR ne se réduit aucunement à un simple divertissement visuel, malgré l’apparat déployé autour de ses scènes les plus spectaculaires et sanglantes. Il se propose aussi d’explorer les profondeurs de son protagoniste, un guerrier immortel soucieux de renouer avec un passé pour partie oublié – mais surtout de mettre fin à une existence absurde et dépourvue d’attache.

Le retour progressif de la mémoire lui confère une complexité bienvenue, qui déplace le curseur de la simple violence vers une méditation sur la longévité, la mort et les démons intérieurs. L’intrigue nous fait subtilement naviguer entre passé et présent, incitant le lecteur à réévaluer continuellement son appréhension du personnage. L’équilibre réussi entre les scènes d’action haletantes et les moments plus introspectifs sert habilement l’immersion.

Le récit questionne, à rebours des intentions super-héroïques habituelles, le concept d’immortalité, d’ordinaire convoité et ici rejeté. Il dépouille ce fantasme de son éclat superficiel pour en révéler la gravité et les dilemmes éthiques et existentiels. Par un subtil jeu d’exposition et de révélation, ce tome intermédiaire aborde les limites physiques mais surtout émotionnelles d’une vie sans fin, dépeignant l’usure et l’épuisement psychologique qui accompagnent une telle existence.

D’un point de vue graphique, Ron Garney nous gratifie ici d’un dessin un peu plus sobre, mais tout aussi expressif. Il ne nous épargne pas ses visions chocs – un écartelage par exemple – mais le lecteur sort de cette lecture plus ménagé que dans le précédent opus – ce qui s’explique peut-être par une sorte d’habituation. Le tome ne laisse pas en reste les interrogations latentes concernant son univers. La relation entre son héros et les instances qui prétendent l’aider s’avère nuancée et riche en suspense, entre confiance et manipulation.

Ce second tome de BRZRKR s’inscrit dans les pas de son prédécesseur, en se plongeant dans une quête introspective autour de son personnage principal. Plus qu’une simple vitrine pour des scènes de combat épiques, la série saura peut-être résister à l’épreuve du temps en poussant plus avant la caractérisation de son guerrier immortel. Cela, c’est la suite qui le confirmera, ou non.

BRZRKR, Keanu Reeves, Matt Kindt et Ron Garney
Delcourt, septembre 2023, 144 pages

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3.5

« L’Essence de la Comédie » : exploration du rire

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Dans L’Essence de la comédie, Yves Lavandier passe de la théorie à l’examen pratique et nous guide à travers le labyrinthe complexe de mécanismes comiques. L’auteur nous offre une cartographie détaillée du rire. Essai analytique, guide méthodologique, encyclopédie non exhaustive du comique sur écran, l’ouvrage, paru aux éditions Les Impressions nouvelles, est passionnant à plus d’un titre.

Imaginez un banquet de la comédie, où chaque mets servi révélerait un ressort du genre. En bon chef, Yves Lavandier vous laisse goûter à tous les plats et vous emmène ensuite dans les arrière-cuisines, pour mieux vous pencher sur les ingrédients, leur assaisonnement, leur cuisson.

Avec rigueur et acuité, et force exemples, L’Essence de la comédie détaille les grands principes du comique. On découvre ainsi comment le décalage, l’échec et l’absurde contribuent à la vivacité de la comédie. L’auteur décortique non seulement les échecs sérieux, mais aussi les échecs comiques. Il se penche sur les personnages, les enjeux, les objectifs, les arènes, les obstacles, tout ce qui constitue l’étoffe du scénario et qui peut s’investir de cette légèreté typique de la comédie.

L’Essence de la comédie n’est pas un essai abstrait ; il comporte une dimension pratique évidente. Yves Lavandier traite par exemple des pièges courants de la comédie, comme les successions de sketches ou la tendance à « surjouer », qui peuvent prendre le pas sur une structure bien charpentée et des personnages finement caractérisés. Il ne craint pas de voir la comédie s’hybrider avec d’autres genres, rappelant notamment l’ouverture dramatique de Certains l’aiment chaud ou le contexte tragique de La vie est belle.

L’auteur, lui-même script doctor, revient sur de nombreux personnages, parmi lesquels Michael Scott (The Office) pour son aveuglement ou Chandler Bing (Friends) pour ses sarcasmes, deux ressorts comiques éprouvés. Ce qui crée l’humour peut prendre différentes formes : le détournement, l’échec, l’absurde, le pathétique, le contraste, la répétition, la situation. Yves Lavandier déconstruit patiemment le genre, dans un style didactique et très engageant. Il évoque pêle-mêle l’ironie dramatique, le rire qui anesthésie l’émotion (quand Phoebe retrouve son père dans Friends) ou l’excès de réalisme qui peut choquer (le viol dans C’est arrivé près de chez vous).

Son livre, dont il est difficile de synthétiser l’imposant corpus, se clôt par cinq analyses dramaturgiques (dont Le Pigeon et Le Dîner de cons) et un long entretien avec Francis Veber, véritable chantre de la comédie s’il en est. Cet échange s’inscrit pleinement dans la logique du livre, en questionnant la manière dont s’articulent les effets comiques à l’écran, visuels, déclamatoires ou encore de caractère.

L’ouvrage d’Yves Lavandier s’impose sans nul doute comme une référence pour qui entend décrypter la comédie et ses mécanismes. Jamais empesé, rendu clair par des exemples concrets, plus léger que professoral, passant volontiers d’Henri Bergson aux Monty Python ou à Woody Allen, il problématise avec soin ce qui constitue l’étoffe de la comédie.

L’Essence de la comédie, Yves Lavandier
Les Impressions nouvelles, octobre 2023, 552 pages

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4.5

« Mégalodon » : terreur des mers

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Le scénariste Christophe Bec nous amène, dans le sillage d’un mégalodon, 21 millions d’années en arrière, à l’ère du Miocène, au cœur de l’océan Indien. Le requin géant cherche sa place parmi les siens et doit faire face à des cétacés géants, véritables monstres des mers tels que le cinéma en a enfantés par légions. Avec cet album, les éditions Les Humanoïdes associés nous livrent une épopée aquatique, illustrée avec talent par Paolo Antiga.

Le parti pris de Christophe Bec est évident : nous permettre d’épouser le point de vue d’un mégalodon soumis à toutes les épreuves de son quotidien : des rivalités claniques, des rencontres inattendues, des menaces mortelles, le besoin de se reproduire pour assurer la pérennité du groupe… Son monde aquatique, très bien portraitisé par Paolo Antiga, est peuplé de créatures gigantesques, qui auraient toute leur place parmi les séries B (ou Z) hollywoodiennes actuelles.

L’absence de dialogues est contrebalancée par des cartouches rendant compte des pensées du mégalodon. L’auteur tisse par ailleurs ses intrigues à travers les comportements dessinés des requins, qui ne sont pas sans rappeler les animaux de la série Carthago. Paolo Antiga s’en donne à cœur joie, puisque son trait réaliste et son travail sur la lumière atteignent ici leur pleine mesure, avec notamment des variations de teintes indexées aux milieux aquatiques concernés.

L’intrigue fait la part belle aux pérégrinations d’un monstre des mers. Il doit d’abord défier le « Balafré » afin d’asseoir sa domination sur son groupe. Bientôt exclu, il est condamné à sillonner les mers seul et à repousser les menaces hostiles croisées en cours de route. Parmi elles : un crocodile géant et un Léviathan véritablement taillé pour le combat. Entretemps, notre mégalodon n’oublie pas l’impératif de fonder une nouvelle communauté, tandis que Christophe Bec organise sa rencontre avec les hommes primitifs.

Bien entendu, le récit peut parfois sembler convenu, puisque le point de vue adopté laisse peu de place à la fantaisie. Cependant, les séquences d’action fonctionnent bien et on se solidarise assez vite avec cette créature résiliente et obstinée, capable de conjuguer force et grâce. Ainsi, Mégalodon constitue une incursion bien menée et artistiquement riche dans un monde préhistorique aquatique fourmillant de monstres titanesques. Malgré quelques écueils narratifs, l’album se lit avec plaisir et se montre généreux en termes de spectacle.

Mégalodon, Christophe Bec et Paolo Antiga
Les Humanoïdes associés, octobre 2023, 104 pages

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3.5

« Pétaouchnok(s) » : Riccardo Ciavolella scrute les lieux porteurs d’imaginaires

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Dans un monde fasciné par l’exotisme des lieux inaccessibles et les métaphores spatiales, l’essai de l’anthropologue Riccardo Ciavolella offre un prisme passionnant pour comprendre comment des lieux, imaginaires ou réels, deviennent des expressions linguistiques décrivant l’ailleurs – lointain ou perdu, exotique ou péjoratif. Pétaouchnok(s) s’efforce de déchiffrer le réseau complexe de significations culturelles, historiques et sémantiques qui s’entrelacent dans ces toponymes.

L’examen des toponymes en tant que métaphores porteuses de significations diverses invite à un dialogue interdisciplinaire qui englobe la culture locale, l’histoire, la linguistique et, bien entendu, la géographie. Pour comprendre ce phénomène, prenons l’exemple emblématique de Canicatti, une ville sicilienne qui a également acquis une dimension imagée dans le lexique italien pour évoquer un lieu isolé, un « bout du monde » proverbial. Historiquement, cette ville était le terminus du réseau ferroviaire italien, ce qui peut expliquer cette association avec l’éloignement. De manière paradoxale, même les résidents de Canicatti ont leur propre « Pétaouchnok » : Carrapipi, une déformation dialectale pour Valguarnera Caropepe, une ville de 7000 habitants sise dans la Province d’Enna.

L’écrivain Joseph Conrad, dans son œuvre Au Cœur des Ténèbres, a utilisé l’Afrique comme une toile de fond pour explorer les thèmes de l’exotisme et de la sauvagerie. Cette perception de l’Afrique comme « terre de barbares » persiste, tout comme l’idée d’autres espaces géographiques considérés comme reculés ou exotiques. Dans ce contexte, des lieux comme Tombouctou ou Katmandou prennent des dimensions symboliques qui transcendent amplement leur réalité physique. Parfois, c’est encore plus simple : il suffit d’ajouter « les-bains » après un toponyme réel pour le transformer en une improbable destination de tourisme thérapeutique ou balnéaire.

La Chine fait partie de ces cas d’étude intéressants. Entre les prétendues chinoiseries, les récits légendaires de Marco Polo et la réalité dégradante du « Made in China », ce pays sert à la fois de symbole d’exotisme et de cible pour les critiques. En Belgique, l’expression Houtsiplou est utilisée pour décrire des destinations touristiques décevantes. Cela illustre la façon dont des stéréotypes culturels et linguistiques se cristallisent autour des toponymes, créant des strates potentiellement infinies de signification. La France des géographes a d’ailleurs quant à elle sa « Diagonale du vide », incarnant un sentiment d’isolement, d’abandon, de dépeuplement ou d’inutilité qui peut être appliqué à d’autres contextes. Les « Rust Belt » et « Frost Belt » américaines, ou plus généralement le Midwest, offrent des images de régions déclinantes ou isolées, marquées par une culture provinciale, réputées pour abriter l’Amérique profonde.

L’utilisation de toponymes, réels ou non, comme métaphores sémantiques est un phénomène complexe, alimenté par des héritages historiques, des contextes culturels et des préjugés linguistiques. S’il n’est pas surprenant de voir la Sibérie associée à l’idée de froid ou de punition liberticide, les récits de Riccardo Ciavolella sur Gokk, Peräseinäjoki ou Tunguzija pourraient être plus surprenants. En plus d’être documenté et aussi factuel que possible, Pétaouchnok(s) révèle le pouvoir des mots à modeler notre compréhension du monde et de ses espaces, qu’ils soient réels ou imaginés. Et là, on touche peut-être aux confins de notre propre « Pétaouchnok » intellectuel…

Pétaouchnok(s), Riccardo Ciavolella
La Découverte, octobre 2023, 416 pages

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4

« Beer Revolution » : odyssée de la bière artisanale

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La bière occupe une place dans le panthéon des boissons les plus populaires. Beer Revolution (Glénat), de Teo Musso et Sualzo, explore les horizons insoupçonnés du monde brassicole. Un tour d’horizon des terroirs, des techniques et des bières emblématiques qui rend compte des secrets de cette boisson ancestrale.

Qu’il s’agisse de la bière trappiste de Chimay, conçue dans un monastère par des moines, ou du Barley Wine, qui présente une teneur en alcool à deux chiffres et un profil aromatique caractérisé par des traits vineux, Beer Revolution s’aventure dans les moindres recoins de l’écosystème brassicole. Toujours attaché à la dimension artisanale, allant de la récolte du houblon aux méthodes de fermentation, l’album témoigne, avec passion, de la diversité des pratiques et des saveurs.

Sur la planète, chaque personne boit en moyenne 26 litres de bière chaque année. Sans surprise, les hommes âgés de 35 à 45 ans restent les plus grands consommateurs. Et en termes de consommation, le record du monde est détenu par la République tchèque, où l’on se délecte d’environ 188 litres par an. Excusez du peu. Ces dernières années, la consommation de bières dites spéciales n’a cessé d’augmenter, jusqu’à atteindre plus de 17 % de part de marché. Une fois ce contexte posé, tout reste à faire pour Teo Musso et Sualzo, à savoir faire le tour des brasseries pour nous révéler quelques anecdotes et secrets de fabrication.

De quel genre ? La Lambic Cantillon, peut-être la plus vieille bière du monde, est exposée aux bactéries présentes dans l’air. La Camra, association britannique indépendante qui promeut la bière traditionnelle, compte plus de 180 000 membres. Les origines de l’Oktoberfest remontent aux années 1530, quand l’Allemagne décréta que les brasseurs bavarois n’avaient le droit de produire de la bière que pendant les mois froids, considérés comme plus sûrs en raison d’un faible risque d’incendie. C’est précisément ces faits, un peu désordonnés mais toujours pertinents, qui sont rapportés aux lecteurs dans Beer Revolution.

La volonté des uns de produire des bières « goûtues » et « naturelles », les fermes qui s’agrandissent pour moderniser leurs processus de production, les brasseries à vapeur, la stout et sa couleur proche du café due au malt torréfié : Beer Revolution est bien plus qu’une bande dessinée : c’est une épistémologie liquide. Le périple de Teo Musso à travers les arcanes du monde brassicole témoigne d’une réelle volonté de comprendre et d’expliquer la richesse d’un univers qui ne cesse d’évoluer, d’innover et de surprendre, bien qu’attaché aux traditions. À la lumière de cet ouvrage, boire une bière invite presque à la réflexion, à l’émerveillement et, évidemment, à la dégustation.

Beer Revolution, Teo Musso et Sualzo
Glénat, octobre 2023, 184 pages

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3.5

La Vénus à la fourrure… irrésistible

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Ce roman de Leopold von Sacher-Masoch traîne une réputation particulière due au nom de son auteur. S’il se lit bien, ce n’est pas pour son caractère sulfureux, mais plutôt pour son style très maîtrisé, ainsi que par le doute qu’il entretient constamment.

Étant donné l’aspect très parlant du nom de l’auteur, sachez que oui, le mot masochisme en vient et que ce roman en est l’illustration. En effet, le narrateur (Séverin) évoque son histoire d’amour avec une charmante jeune femme (Wanda, dont la description incite à faire le rapprochement avec le personnage interprété par Rita Hayworth dans le film Gilda), qui adore porter des fourrures et qui accepte de jouer le jeu avec son amant qui lui réclame de devenir son esclave. Cela nous vaut un certain nombre de pages choquantes, car cet esclavagisme ira jusqu’à l’usage du fouet et la description de situations humiliantes pour Séverin. Particularité, le narrateur conclue en disant « C’est que la nature de la femme et le rôle que l’homme lui donne actuellement font d’elle son ennemie ; elle ne peut être que son esclave ou son tyran, mais jamais sa compagne. C’est seulement lorsqu’elle lui sera égale en droits, quand elle le vaudra par l’éducation et le travail, qu’elle pourra le devenir. » Le roman datant de 1870, on peut considérer que la position de la femme par rapport à l’homme a déjà grandement évolué, mais qu’on n’est toujours pas parvenu à l’égalité de considération souhaitée par le narrateur. Les féministes diront qu’on en est encore loin, en particulier pour la rémunération du travail. On peut également remarquer la tournure de phrase « le rôle que l’homme lui donne actuellement » qui indique bien la position dominante de l’homme, une position qu’il répugne évidemment à abandonner. Passons sur les détails des relations homme-femme qui mériteraient de longs développements, pour les aborder selon une interprétation métaphorique de ce que le roman raconte.

Interprétation

Que le narrateur évoque une suprasensibilité que l’introduction présente comme une sorte de sensibilité exacerbée difficilement traduisible, ne change pas grand-chose à l’affaire. Les relations homme-femme sont compliquées et seul l’amour parvient à les transcender. Entre le narrateur et sa maîtresse, c’est bien d’amour dont il est question, une adoration réciproque qui va jusqu’à une sorte de fascination. On pourrait évidemment discuter sur la nature réelle du sentiment qui les rapproche : amour ou passion ? Soit quelque chose de constructif ou au contraire de destructeur. D’après ce que raconte le roman, la deuxième hypothèse est la plus probable, mais il faut reconnaître que la partie qui les voit se rapprocher se révèle palpitante. Le vrai souci vient lorsque le narrateur dévoile ses penchants, issus de son histoire personnelle, depuis l’enfance. On remarquera que, dans un premier temps, Wanda répugne à entrer dans ce jeu et que c’est bien par amour qu’elle accepte de satisfaire les fantasmes de son amant. On voit ici apparaître la nature joueuse d’un tempérament féminin tout ce qu’il y a de plus classique (attention quand même de ne pas généraliser, car c’est en enfermant les caractères masculins et féminins dans des schémas bien précis qu’on établit des relations où chacun-chacune se doit de tenir un rôle). Ainsi, Wanda accepte le jeu et Sacher-Masoch se montre d’une grande subtilité en faisant en sorte qu’on doute constamment (avec le narrateur) des motivations de la belle : rentre-t-elle dans ce jeu pour jouer son rôle aussi bien que possible (et ainsi satisfaire son amant), ou bien parce qu’elle y trouve son compte personnellement ? Autrement dit, un homme doit-il se méfier des libertés qu’il autorise à sa partenaire (et inversement, bien entendu) ? Question intemporelle. En effet, n’y a-t-il pas dans le couple, qu’on le veuille ou non, l’établissement d’un rapport de forces ?

Les relations homme-femme

C’est toujours d’actualité, ces relations dépendent le plus souvent d’un schéma classique, l’homme allant vers la femme plutôt que l’inverse. Cela aboutit à une situation de concurrence entre hommes pour une femme, situation qu’on observe dès la conception, avec cette multitude de spermatozoïdes qui se dirigent vers l’ovule, un seul parvenant à y pénétrer. Concrètement, sauf exception, les femmes observent de nombreuses approches (qu’elles soient intelligentes ou maladroites voire blessantes), qui leur donnent l’opportunité de choisir celui qui leur convient (tout en sachant que plus elles attendent, moins elles recevront de propositions). Cela les met dans une position où elles peuvent se montrer exigeantes voire capricieuses (supprimer les mentions inutiles ou en rajouter selon les situations, tout en gardant en tête que les femmes ne vont pas se gêner pour établir leur propre liste). Pour conserver la faveur de celle qu’il a conquis, un homme peut donc être amené à faire des concessions (symbolisées dans le roman par les blessures occasionnées par le fouet), voire se rabaisser (les situations humiliantes). Bien entendu, le roman présente tout cela selon une perversion voulue et demandée par l’homme, prêt à tout pour rester auprès de sa belle. Mais sa force est de nous présenter les rapports homme-femme selon une lecture qui se joue des évolutions et des périodes (les références classiques ne se limitent pas à l’utilisation du prénom Vénus pour le titre). On peut même se demander si l’égalité de traitement souhaitée finalement par le narrateur est vraiment envisageable, compte tenu des différences morphologiques et psychologiques. En effet, outre l’avantage de la force physique que l’homme peut exercer au détriment de la femme (voir la quantité de plaintes pour agressions), une observation de tous les jours montre bien que l’homme et la femme ne fonctionnent pas de la même façon. L’objectif idéal à atteindre serait plutôt, comme dans un couple équilibré (ça existe), d’accepter ces différences pour obtenir une coopération constructive, permettant à chacun-chacune de s’épanouir.

La Vénus à la fourrure – Leopold von Sacher-Masoch
La République des Lettres : sorti le 22 mai 2023 (édition originale allemande sortie en 1870).

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4

Le Ravissement : maternités contrariées

S’il faut parfois mentir à soi-même pour rêver un peu, c’est bien toute la tragédie de Lydia, incapable de dissocier ses désirs de la réalité. Dans une effroyable escalade de mensonges, Iris Kaltenbäck nous immerge alors dans l’immense solitude de son personnage, qui tente d’atteindre le pinacle de son déni à tout prix, Le Ravissement. Un titre aussi ambivalent que son héroïne !

Synopsis : Comment la vie de Lydia, sage-femme très investie dans son travail, a-t-elle déraillé ? Est-ce sa rupture amoureuse, la grossesse de sa meilleure amie Salomé, ou la rencontre de Milos, un possible nouvel amour ? Lydia s’enferme dans une spirale de mensonges et leur vie à tous bascule…

La maternité occupe une place importante dans l’esprit d’Iris Kaltenbäck, dont le court-métrage Le Vol des Cigognes a été financé par La Fémis. Il y est question d’une femme qui enlève un jeune nourrisson pour le présenter comme le sien à son compagnon militaire, fraîchement rentré de sa mission. En exploitant un fait divers similaire, la réalisatrice explore les conséquences d’une telle impasse. À la force d’un titre magnifiquement subtil, qui connote aussi bien le bonheur extatique qu’un enlèvement de force, Kaltenbäck touche au malaise, lorsque l’on tente de travestir une réalité qui nous dépassera tôt ou tard. L’héroïne en mal d’affection, Lydia, oscille constamment entre ces deux pôles et finit par jouer dans la même cour que Signe dans Sick Of Myself, une femme aussi narcissique que toxique pour son entourage.

Portrait d’une jeune fille en déni

Ces comportements viennent d’un traumatisme que la cinéaste préfère ne pas clarifier, et son approche n’est pas non plus sociologique. Il s’agit de décortiquer les temps forts d’une relation de couple et d’amitié, car Lydia craint plus que tout la solitude et le sentiment de ne pas être désirable. Sage-femme le jour, elle vadrouille la nuit pour tromper l’ennui et oublier que son petit ami l’a plaqué. Au terminus d’un bus dans lequel elle s’est endormie, elle fait la connaissance de Milos (Alexis Manenti), chauffeur insomniaque sur qui Lydia fantasme un début d’histoire d’amour. Elle entretient ainsi une illusion par le biais d’un quiproquo, lorsqu’elle substitue l’enfant de sa seule amie Salomé (Nina Meurisse), encore épuisée par son accouchement difficile. En croisant Milos sur son lieu de travail, elle présente l’enfant dans ses bras comme le fruit de leur union passager. Lydia brouille ainsi la frontière entre le jeu de séduction et celui de la manipulation, car elle devient la première victime de son jeu vicieux.

Il ne fait aucun doute que Hafsia Herzi emporte tout dans cette œuvre. La réalisatrice, autrice et comédienne de Tu mérites un amour ne pouvait pas trouver meilleure destination que ce portrait d’une jeune fille en déni. Préoccupée par sa propre image, Lydia se perd dans le regard des autres. Elle se retrouve alors impuissante face à ses propres décisions, bien qu’elle parvienne à arracher quelques instants de répit. Malheureusement, elle ne peut profiter de son oasis assez longtemps, car elle ne peut baby-sitter ou materner l’enfant indéfiniment. Plus on avance dans le récit, plus les mensonges de Lydia s’amplifient et plus sa trajectoire est imprévisible.

Une fille à aimer

Dans cette démarche que nul ne cautionne, Kaltenbäck met un point d’honneur à développer la souffrance et la fatigue de son héroïne. D’abord en la filmant spontanément dans un Paris rempli de banlieusards, qui se déplacent régulièrement entre leur domicile et leur lieu de travail, souvent via les transports en commun. Puis, c’est dans les salles d’accouchement d’un hôpital public qu’une approche documentaire s’impose. Entre fascination et admiration pour les sages-femmes, la cinéaste interroge également Lydia et Salomé sur leur maternité, aboutie ou non. Un test de grossesse positif dans un couple change bien des choses au sein de la famille qui s’agrandit, mais a indirectement un impact sur leur entourage, finalement moins présent et accessible qu’autrefois. Un équilibre est rompu entre ces amies, fusionnelles à tel point que le bébé pourrait bien être le fruit symbolique de leur complicité, de leur complémentarité et de leur amitié.

Cette tendresse se cache bien derrière chaque saut à la crèche ou chez le couple lorsque Lydia emprunte l’enfant pour s’épanouir en tant que mère. Quand bien même ce n’est pas le fruit de ses entrailles, elle est pourtant la première personne à entrer en contact avec les nouveaux nés, avant de les rendre à leur mère respective. Est-ce ni plus ni moins de la jalousie de sa part ? Était-elle consciente de son mensonge et de ses manipulations, ou bien est-ce le résultat d’un moment d’égarement qu’elle n’assume pas ? La voix off qui traverse l’intrigue tourne autour de ces questions sans jamais y répondre. Elle vient davantage troubler notre verdict au moment de rendre des comptes. C’est ce qui donne toute la subtilité à cette œuvre, brillante et captivante, malgré un épilogue discutable.

Présenté à la Semaine de la Critique, Le Ravissement entretient un goût du risque que son héroïne cultive, entre le fantasme de la maternité et l’ivresse d’une vie à deux, puis à trois et à jamais… Alejandro González Iñárritu, David Robert Mitchell et Julia Ducournau figurent parmi les dernières révélations de cette section parallèle du Festival de Cannes. Iris Kaltenbäck semble marcher dans leurs pas et il convient donc de suivre une cinéaste aussi prometteuse. Son prochain long-métrage est attendu avec impatience.

Bande-annonce : Le Ravissement

Fiche technique : Le Ravissement

Scénario et réalisation : Iris Kaltenbäck
Image : Marine Atlan
Montage : Suzana Pedro, Pierre Deschamps
Décors : Anna Le Mouël
Musique originale : Alexandre de la Baume
Casting : Youna de Peretti
Scripte : Iris Chassaigne
Ingénieur son et monteur son : Guilhem Domercq
Costumes : Caroline Spieth
Maquillage : Marie Goetgoeluck
1er assistant mise en scène : Vincent Prades, Joanne Delachair
Direction de production : Salomé Fleischmann
Régie générale : Emma Lebot
Production : Mact Productions, Marianne Productions
Pays de production : France
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h37
Genre : Drame
Date de sortie : 11 octobre 2023

Le Ravissement : maternités contrariées
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3.5

Le Consentement : « c’est pour mieux te manger, mon enfant… »

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Le Consentement est un grand livre, sa fidèle adaptation cinématographique fera date. Séduction, emprise et destruction en règle d’une très jeune adolescente par un écrivain célèbre aux mœurs dépravées dans une époque étonnamment permissive. Un film indispensable à mettre sous (presque) tous les yeux… avec avertissement.

En 2020, la publication du livre de Vanessa Springora provoque une déflagration dans le monde de l’édition, puis au cœur de la société française, et s’étendra comme une traînée de poudre dans une grande partie du monde. Événement indélébile dans une époque déjà marquée au fer rouge par MeToo, le récit autobiographique de l’autrice connait de telles répercussions qu’il permet même de faire changer la loi sur la majorité sexuelle en France. En 2022, il est porté à la scène au Théâtre de la Ville et, l’année suivante, adapté au cinéma par Vanessa Filho.
Lorsque Vanessa Springora est apparue dans les médias, portant sur ses épaules le poids et les conséquences d’un tel récit, elle avait 48 ans, son passé loin derrière elle. Son impressionnante maîtrise, ses yeux hypnotisants, son timbre si particulier imposaient le respect. Ses phrases, très développées et précises, étaient celles d’une adulte regardant en arrière avec dignité et le calme triomphant de l’innocence sur le mal. Mal incarné par un pédophile notoire, dont tout le monde connaissait le visage et les vantardises érotico-littéraires sur les plateaux télé.

Même si le récit, émouvant et glaçant, obligeait le lecteur à se projeter, ou pire, à imaginer ses propres enfants dans la gueule du loup, le lecteur avait entre les lignes et à l’esprit le visage et le corps de deux adultes. La question de la représentation par l’image pouvait donc se poser pour une adaptation cinématographique future.

L’ogre et l’enfant

Celle qui incarne Vanessa Springora au cinéma est Kim Higelin, une jeune actrice d’une vingtaine d’années au moment du tournage, qui interprète une adolescente de 13 à 16 ans, évoluant dans un milieu cultivé, mère attachée de presse dans l’édition, mais père brillant surtout par son absence.

Elle apparaît d’abord dans des situations où elle est relativement éloignée physiquement de son futur ange exterminateur (magistral Jean-Paul Rouve en Matzneff). Alors qu’elle l’observe dans les dîners mondains organisés par sa mère, il la dévore déjà des yeux. Fascinée par « le grand écrivain », elle boit ses paroles, et lui, la charme au sens latin du terme, insinuant ses mots d’auteur dans son jeune esprit épris de littérature, tous ses sens tournés vers elle et éveillant à présent les siens. La chasse a commencé, mais la distance physique préserve encore un peu l’être virginal de la jeune fille de 13 ans. Juste le temps de l’ensorceler, de la frôler dans une voiture qui le raccompagne jusqu’à son antre.

Une scène, qui ne dure que quelques instants, les montre plus tard en extérieur enlacés dans une lumière étrange et magnifique. On pourrait presque croire qu’ils s’aiment. Mais bien vite, cette lumière révèle l’artifice d’un soleil un peu forcé lui aussi, un peu surexposé, traduisant l’excès de romantisme, la brûlure du faux-amour naissant, ressenti par l’adolescente. Là où les mots du livre permettaient d’imaginer les choses, les images, elles, imposent une vision. Ce qu’on voit, en réalité, c’est l’ogre ayant capturé sa proie, tout en douceur. Et la proie, comparée à l’ogre, n’est qu’une enfant ! L’ogre et l’enfant réunis sous ce puissant soleil qui tout à coup semble bien sombre.

Un regard à charge sur l’époque

Une des questions qui hante le livre comme le film est celle du rôle des adultes. Puisque l’image est sous nos yeux, puisque Matzneff signait ses exploits pédophiles sans en être inquiété, puisque les parents étaient au courant, puisque l’intelligentsia intellectuelle de l’époque se révélait fort laxiste au sujet des mœurs, puisque même les médecins ne s’étonnaient pas de voir une gamine visitée à l’hôpital, chaque jour, par un homme d’âge mûr n’étant pas son père… on peut se demander qui est coupable. Il y aura bien quelques lettres anonymes, quelques flics à emberlificoter dans de beaux discours. Mais pas de quoi inquiéter l’ogre. On entend bien la mère (très belle interprétation de Laetitia casta) crier au « pédophile » lorsque la gamine lui apprend que son histoire est plus qu’un flirt. Mais pourquoi n’agit-elle pas tout de suite, cette mère dépassée par les événements ? Certes, elle le fera plus tard, imposant son véto lorsque sa fille hésite à s’envoler pour Manille, haut lieu du tourisme sexuel, invitée par celui qui préfère « les moins de seize ans ».
Seule l’écrivaine Denise Bombardier (tout récemment disparue) avait osé affronter l’ogre en public sur le plateau d’Apostrophe en 1990. Les images d’archives insérées dans le film font foi et les paroles méritent d’être citées : « Monsieur Matzneff me semble pitoyable. Ce que je ne comprends pas dans ce pays, c’est que la littérature sert d’alibi à ce genre de confidences. Ce que nous raconte monsieur Matzneff […] c’est qu’il sodomise des petites filles de 14 ou 15 ans, que ces petites filles sont folles de lui. On sait bien que des petites filles peuvent être folles d’un monsieur qui a une certaine aura littéraire. D’ailleurs on sait que les vieux messieurs attirent les petits enfants avec des bonbons. Monsieur Matzneff, lui, les attire avec sa réputation. Ce que l’on ne sait pas c’est comment ces petites filles de 14 ou 15 ans, qui ont été non seulement séduites, mais qui ont subi ce que l’on appelle dans les rapports entre les adultes et les jeunes un abus de pouvoir, comment s’en sortent-elles ces petites filles après coup ? Je crois que ces petites filles-là sont flétries. Et la plupart d’entre elles, flétries peut-être pour le restant de leurs jours. […] La littérature ne peut pas servir d’alibi à tout. Il y a des limites même à la littérature. »

Des rôles difficiles

L’interprétation de Kim Higelin est remarquable. Sa voix, vulnérable, fragile comme celle d’un petit animal, a parfois du mal à sortir. Étouffée d’émotion quand Vanessa se perd. Puissante et assurée quand Vanessa combat. Perdue derrière ses longs cheveux, ses yeux cherchant des réponses, la finesse de ses gestes, la détresse de son visage en gros plans, son abandon aussi, l’amour qu’elle croit ressentir, sa révolte… tout dans sa personne et son jeu contribue à donner chair et âme à l’adolescente de papier.

Vanessa est une très jeune fille. Son visage plein, sa moue enfantine, contrastent terriblement avec le dur faciès du pédéraste, dissimulé derrière le masque affable et les pirouettes intellectuelles, dont les yeux comme des radars ont déjà choisi la petite.

Bientôt les corps entreront en jeu, le sourire aimable se fera mordant, préparant la jeune fille « avec son consentement » à être initiée à des étreintes sophistiquées et pas du tout de son âge.
Ce « consentement », illusoire bien sûr, qui relève de la manipulation, est extrêmement bien décrit. Par la narration, d’abord, fidèle au roman, qui détricote la toile d’araignée, décortique le mécanisme de l’emprise. Par une magnifique bande son, également, s’accordant avec subtilité au cataclysme émotionnel qui traverse l’adolescente (Mozart, Barbara…). Mais surtout, par la prestation de Jean-Paul Rouve, qu’il faut saluer, pour ce rôle ô combien difficile. L’acteur a accompli un subtil travail sur sa voix, dont les modulations imitent les inflexions doucereuses de celle de Matzneff. Il reproduit également sa gestuelle tout en torsions, ses mains longues et fines d’esthète et de maître des délices puis des souffrances, jusqu’à son corps entretenu, aminci jusqu’à l’os, dont la silhouette cherche elle aussi à capturer encore un peu les fragments de la jeunesse. Le crâne nu, les lunettes de soleil, la saharienne, mais aussi la chambre sous les toits débordant de livres, dont les fameux « carnets noirs » et livres « interdits », son environnement reconstitué dans les moindres détails font du prédateur le maître des lieux comme le maître des corps.

L’enfant des livres

Le roman détaillait en quelques chapitres le glissement de la destruction à la reconstruction : « l’enfant », « la proie », « l’emprise », « la déprise », « l’empreinte », « écrire ». A l’image de Vanessa Springora, dont le beau visage froid et imperturbable est réchauffé par l’émotion affleurant et la profondeur de l’être, le style du livre ne s’attache qu’à l’essentiel : dire les choses sans pathos et sans esprit de vengeance, laisser vivre l’émotion sans la forcer, faire toute la place au sujet. Le film souffre largement la comparaison… et c’était un peu le pari, on l’attendait au tournant et avec les fusils.
Vanessa, l’enfant des livres, dit en toute innocence son amour de la littérature et devient, déjà dans l’esprit du prédateur, la proie qu’il n’aura plus qu’à former. Mais le loup prend son temps. Il est sur du velours, il est sur son propre terrain, pour en faire son quatre-heures. Puisque la littérature, comme le tourisme sexuel et de dépucelage de jeunes filles est son passe-temps favori, pourquoi se presser ? Les divertissements et réjouissances réunis dans le même petit corps et le même esprit en formation, malléable à souhait et n’offrant que délectation sont eux aussi interchangeables avec d’autres petits corps dragués au coin des rues ou rétribués dans des pays lointains. Vanessa n’est pas seule, pas la seule « élue », puisque le monde entier est un terrain de chasse.

« Jouir et écrire »

Le parti-pris narratif montre très bien ces mois de « formation » faussement douce, autant intellectuelle que sexuelle, pour parvenir jusqu’à l’emprise. La séduction a commencé par les livres, les mots, l’écriture, les lettres bleu turquoise que Vanessa lit religieusement dans sa chambre de jeune fille. Cette captation glisse désormais subtilement vers la domination puis la vampirisation. Les incessants aller-retours entre le lit et l’écriture montrent à quel point il s’agit de s’approprier un être tout neuf, l’exploiter à des fins soi-disant artistiques, puis la déposséder lorsqu’elle se révolte. Mais il est déjà trop tard, elle est reléguée au rang des « hystériques », comme toutes ses sœurs ayant dépassé « l’âge ».

La jeune vierge s’est offerte en croyant à l’amour alors que son corps n’est qu’un objet fournissant des plaisirs très variés. Cependant, la confusion des sentiments comme celle des sens fait que le corps résiste. Comme si quelque chose au plus profond de l’être comprenait que tout cela n’est pas normal. Mais la science a tout prévu, une petite intervention sous anesthésie et il n’y paraîtra plus. Désormais le corps, déjà préparé au plaisir, est « fonctionnel », mécaniquement prêt à être objétisé. Les scènes sont explicites. Si la relation est obscène de nature malgré les mots poison-d’amour qui cherchent à faire croire le contraire – « rien n’est sale, ma belle enfant, mon écolière » –, le regard de la cinéaste est extrêmement respectueux. En cela il se montre tout à fait à la hauteur du texte.

La curiosité, un bien joli défaut

Lorsque Vanessa ne résiste plus à la tentation de lire les livres interdits, les carnets noirs, le journal, trophées des rayonnages de la chambre-bureau de l’écrivain parti quelques semaines tenter de rajeunir en Suisse ou peut-être ailleurs accomplir des actes inavouables, le choc est terriblement violent. Les livres l’avaient initiée au bonheur, désormais ils lui ouvrent les yeux car elle lit sous la plume soi-disant repentie de son amant-initiateur qu’il a fait un art de vivre de ne coucher qu’avec des vierges ou des garçons à peine pubères, et que les enfants de Manille sont des « culs frais » dont il s’offre des orgies.

Des déclics, il y en aura d’autres, même après leur rupture, au rythme régulier de la parution des romans, du journal, des carnets… Notamment celui de la lecture des Moins de seize ans. Au sujet de celui-ci ou d’un autre dans lequel ses propres lettres sont citées, Vanessa se dira « absorbée par l’encre de ce livre abject ».

Enfer et renaissance

Le texte évoquait clairement mais avec la pudeur qui caractérise son autrice la lente descente aux enfers de la jeune fille devenue femme. De la même manière, le film passe très rapidement sur cette époque en quelques images tournées comme un clip qu’il est inutile de détailler. Car le plus important est à venir. Le temps de la reconstruction.
C’est Élodie Bouchez qui incarne désormais Vanessa telle que le grand public l’a découverte en 2020. En quelques plans essentiels, telle une ombre vaillante et bienveillante, elle ouvre les portes de son appartement endormi où se reposent son compagnon et son fils. Puis on la suit dans un long couloir des éditions Julliard qu’elle dirige désormais, jusqu’à son bureau où elle entame la rédaction du Consentement. Prête à témoigner aux yeux du monde des dégâts et traces indélébiles « qui flétrissent » les petites filles, comme avait averti Denise Bombardier. Prête à prendre en charge la parole, à porter au grand jour ce sujet douloureux en accompagnant les autres. Délivrée, enfin, et capable à son tour d’enfermer l’ogre dans une prison de papier… à jamais.

Bande-annonce : Le Consentement

Fiche Technique : Le Consentement

De Vanessa Filho
Par Vanessa Filho
Avec Jean-Paul Rouve, Kim Higelin, Laetitia Casta
11 octobre 2023 en salle / 1h 58min / Drame, Biopic
Distributeur : Pan Distribution

Le règne animal : rencontre entre l’homme et la bête

Le Règne animal mélange avec finesse la tension, l’humour et l’angoisse, le tout enveloppé de thématiques actuelles.

Synopsis : Dans un monde en proie à une vague de mutations qui transforment peu à peu certains humains en animaux, François fait tout pour sauver sa femme, touchée par ce phénomène mystérieux. Alors que la région se peuple de créatures d’un nouveau genre, il embarque Émile, leur fils de 16 ans, dans une quête qui bouleversera à jamais leur existence.

Le règne de la crudité

Bien que l’histoire prend des aspects fantastiques, les effets spéciaux sont d’un réalisme étonnant et les blessures paraissent plus vraies que nature. La violence n’est pas esthétisée : elle est montrée dans son bain de sang et dans toute sa rudesse. Ainsi, les blessures d’Émile ne sont pas dissimulées, et ses douleurs sont filmées comme un documentaire. La bestialité humaine en ressort : il n’y a pas de non-dits et de sensibilité cachée.

Par contre, globalement, le jeu des acteurs nous éloigne de cet aspect documentaire… Si ce n’est Romain Duris, qui allie parfaitement l’humanité et la bestialité dans son jeu, comme il y parvient dans la plupart de ses films.

La nature face aux comportements humains

Le film traite de la cohabitation impossible entre êtres humains et « bestioles », si l’on reprend les termes utilisés dans l’intrigue. En effet, chaque espèce veut nuire à l’autre alors que chacun aimerait intrinsèquement vivre en paix avec l’autre espèce. La peur de l’inconnu effraie les deux côtés, ce qui amène à des violences. D’ailleurs, la contamination bestiale du film ne peut nous empêcher de penser à la Covid. Nina mentionne même le couvre-feu… Mais ce qui importe, c’est la place de la peur face à l’inconnu : dans le long-métrage, la maladie est apparue deux ans auparavant. Cette courte durée entraîne des doutes et des incompréhensions face aux effets et aux conséquences de la maladie, tout comme la Covid.

Cependant, nous constatons que les personnes contaminées finissent par vivre avec le « virus ». Elles s’adaptent et s’éloignent de la société humaine, qui est devenue un danger pour elles. Elles s’adaptent également à la nature, ce qui les éloigne davantage des êtres humains. Finalement, au-delà de tout aspect environnemental, les personnages arrivent mieux à s’entendre lorsqu’ils deviennent des bêtes… Ils n’ont pas besoin de parler pour se comprendre. Alors que les humains vivent dans la peur constante de se faire contaminer, cette peur est de facto absente chez les créatures. Ils font davantage confiance à l’environnement qui les entoure.

Un père et son fils

Le film traite également du deuil et de la gestion relationnelle entre un père et son fils. Nous apprenons dès le début du récit que la mère est atteinte du syndrome bestial. Émile considère même qu’elle est morte, car il ne la reconnaît plus. François essaie de rester jovial, plein d’humour et d’amour. Il est cependant seul pour s’occuper de son fils, et a du mal à trouver un équilibre entre la proximité et la sévérité vis-à-vis de lui. Comment peut-il être à la fois l’ami et le père d’Émile ? Comment peut-il combler le manque maternel ?

Quant au jeune Émile, malgré l’affection qu’il porte à son père, il tente de se défier de lui, de défier son autorité et de le contredire. Il se cache de lui, sûrement anxieux de le blesser. De nombreux plans rapprochent le père et son fils dans le même cadre, comme pour montrer que leur lien est indestructible malgré les obstacles. De plus, la caméra épaule accentue la vulnérabilité des personnages, en plus d’apporter des mouvements volontairement sauvages aux plans.

Bande-annonce – Le Règne Animal

Fiche technique – Le Règne Animal

Réalisateur : Thomas Cailley
Scénario : Thomas Cailley, Pauline Munier
Avec Romain Duris, Paul Kircher, Adèle Exarchopoulos…
Musique : Andrea Laszlo De Simone
Décors : Julia Lemaire
Costumes : Ariane Daurat
Photographie : David Cailley
Montage : Lilian Corbeille
Effets spéciaux de maquillage : Frédéric Lainé, Jean-Christophe Spadaccini
Effets visuels : Cyrille Bonjean
Production : Pierre Guyard
Société de production : Nord-Ouest Films, StudioCanal, France 2 Cinéma, Artémis Productions
Budget : 15,96 millions d’euros3
4 octobre 2023 en salle / 2h 08min / Science fiction, Aventure, Drame

Film présenté en ouverture de la sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2023.

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4

« Rue du Prince » : liens et lieux

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Architecte de formation, Emilie Ettori trempe sa plume dans l’encre pour composer le portrait d’une ville-personnage et de ses habitants. En vues aériennes, ou de front face aux façades porteuses d’Histoire, Rue du Prince donne à voir, en grand format, ce qui constitue nos lieux de vie.

Il y a la Fabrique, articulée autour de sa fonderie et de ses ateliers, dopée par l’économie de guerre, puis de plus en plus clairsemée suite aux délocalisations que la mondialisation a patiemment forgées. Une cité ouvrière la borde, avec ses maisons interchangeables et un peu fades ; elle est soumise au rythme des usines, qui y recrachent tous les soirs des rangées entières de travailleurs harassés. Il y a ensuite la Coquille, quartier historique traversé par un canal qui se tarit en hiver, et l’Opéra, où se concentrent toutes les richesses de la ville, responsables d’un marché de l’immobilier qui y connaît ses exubérances les plus irrationnelles. Enfin, la Forêt de la Butte, son parc urbain, sa verdure caractéristique complètent un tour d’horizon plus typologique que topographique, qu’Emilie Ettori réalise en clerc.

Ce cadre, personnage à part entière, souvent immortalisé en vues aériennes, constitue l’étoffe de Rue du Prince et contribue à déterminer, au sens sociologique du terme, l’existence de ses résidents et travailleurs. Antoine, voiturier, œuvre au milieu des hôtels particuliers, là où les métiers des services se cumulent au bénéfice exclusif d’une minorité d’ultra-riches tellement privilégiée qu’elle évolue en vase clos dans des espaces protégés inabordables au commun des mortels. Lucie est tellement ancrée dans la Fabrique, depuis qu’on lui a fait miroiter la promesse de repas chauds et d’une condition de vie plus enviable que la misère, qu’elle a l’impression de faire partie de la mécanique interne des lieux. Ses tâches sont répétitives, ses collègues de moins en moins nombreux, mais elle continue de s’y rendre tous les jours, dans une aliénation continue et impensée. Serge, quant à lui, sert dans un café-restaurant des touristes et des habitués, des clients tantôt attachants tantôt insupportables. Il rencontre la faune typique des centres-villes, ce qui affine, jour après jour, on peut l’imaginer, sa compréhension de l’humanité.

Rue du Prince ne fait pas tout à fait son deuil de la narration. Mais Emilie Ettori en déconstruit et subvertit cependant certains des principes. Son récit, éclaté, est autant celui d’une ville et de ses quartiers que de leurs habitants. D’ailleurs, ici, la superstructure – les lieux – l’emporte largement sur la structure – les individus. On pourra évidemment se distraire avec le jeune Denis ou s’amuser, avec ironie, de l’attitude despotique d’une concierge, Fournier, régissant d’une main de maître son immeuble. On verra aussi la guerre ou les inégalités sociales produire leurs effets. Mais ce qui permet et objective toutes ces choses, ce sont bel et bien les villes, leurs ramifications, leur agencement. Beau-livre doté d’un grand format, Rue du Prince est un exercice passionné et passionnant, parfaitement adapté à la bande dessinée, et bien plus astucieux qu’il n’y paraît. C’est une invitation à envisager différemment nos lieux de vie et à comprendre comment ces derniers préfigurent nos activités et personnalités.

Rue du Prince, Emilie Ettori
Marabulles, octobre 2023, 144 pages

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4

L’œil dans le dos : le Derviche s’énerve

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Ce quatrième album de la série Saint-Elme enfonce le clou dans une ambiance que désormais on identifie aisément. Le duo Frédérik Peeters/Serge Lehman fonctionne toujours aussi bien, pour creuser une veine située entre intrigue noire, personnages calculateurs, réflexions désenchantées sur l’état du monde et une intrigue à ramifications et rebondissements.

Ici, le principal rebondissement et moteur de l’intrigue de l’album, c’est la mort de Roland Sax. Du coup, ses deux enfants (Stan et Tania) se voient propulsés héritiers de l’empire Saint-Elme et l’enterrement devient un véritable événement local où tout le monde s’observe. Les clans apparaissent au grand jour et on remarque notamment que, désormais le Derviche est avec Tania, ce que Gregor Mazur (que Tania appelle papi) apprend à sa descente d’hélicoptère, accouru pour les obsèques. Pendant ce temps, Frank Sangaré se remet doucement de ses graves blessures (pour rappel, il a été torturé et s’est échappé miraculeusement). Frank Sangaré était venu sur place enquêter sur la disparition depuis plusieurs mois d’Arno Cavalieri qu’il avait identifié comme étant celui qu’on ne désigne plus que sous le nom du Derviche. Celui-ci a totalement changé d’aspect (par rapport à comment il se présentait avant sa « disparition ») et semble comme halluciné (voir le noir autour de ses yeux, comme s’il avait dépassé le stade humainement supportable de la fatigue). L’entourage de Tania cherche à tester la valeur de sa présence et on sera rapidement fixés sur ses capacités. En gros, il applique l’adage qui dit que la meilleure défense, c’est l’attaque.

Tout s’imbrique

Avant la première planche de l’album, un texte en trois paragraphes fait un résumé des albums précédents, ce qui s’avère utile et même nécessaire au vu du nombre de personnages qui interviennent et de la complexité des relations et des caractères. Ceci dit, de nombreuses péripéties nous rappellent ici les détails qui retiennent l’attention. Ainsi, la bêtise de Stan (à placer dans la catégorie des quelques éléments à caractère humoristique) relève une nouvelle fois de l’évidence et elle amènera encore quelques surprises qui jouent un rôle non négligeable dans l’intrigue générale. À l’auberge de « La Vache brûlée » la jeune Romane Mertens qui y réside avec son père est au centre d’une atmosphère bizarre, avec plusieurs éléments qui tendent vers le fantastique. Son père ne fait pas que parler à un personnage que lui seul verrait. Tombée sous le charme de Paco, un berger local, Romane s’aperçoit que celui-ci présente de vilaines cicatrices. Elle finit par obtenir une explication à ce propos, qui tirent aussi vers fantastique. Et ce n’est pas tout car, dans un chalet à l’écart, le couple découvre la fillette ayant échappé au massacre à l’origine du dérèglement des sombres affaires tournant autour de Saint-Elme avant que les enquêteurs viennent y mettre leur nez. Cette fille tient des propos en apparence incohérents et semble même avoir des pouvoirs du genre divinatoire. Et puis, l’étrange dessin déjà observé sur la scène de crime du tout premier album de la série vient visiblement de son entourage. Il se pourrait même qu’elle en connaisse la signification.

La tension monte

Avec cet album, le quatrième de la série, les auteurs renforcent le mystère, tout en creusant allègrement dans la veine noire mise au jour dès le début du premier album. Sans insister particulièrement dessus, ils font sentir les effets pervers qui apparaissent dès que de grosses sommes d’argent sont en jeu. Tels des vautours, les personnages cherchent tous à profiter de la situation. Cela entraîne des conflits d’intérêt qui se résolvent souvent par des accès de violence. Ici, cette violence (sous-jacente, elle explose par moments) se traduit par l’utilisation des couleurs : des tons vifs et des teintes relativement sombres, même si cela apparaît moins que dans les premiers albums de la série où ces dominantes pouvaient aller jusqu’à des effets volontairement désagréables pour l’œil. Ici, la progression cinématographique se remarque surtout par les changements de lieu d’action, indispensables pour qu’on comprenne ce qui se passe au sein de chaque clan. En effet, toutes ces groupes sont en interaction. On peut dire que l’album présente une belle maîtrise scénaristique, qui s’accompagne évidemment de l’équivalent du côté des dessins, avec une dominante de quatre bandes par planche (pour un total de soixante-dix-huit planches), ce qui n’empêche pas quelques séquences avec des dessins plus gros, ainsi que deux dessins pleine page successifs qui apportent une incroyable relativité de toute l’histoire par rapport à une vision plus générale.

Suspense

L’album se termine par une nouvelle scène marquante dans le genre fantastique et qui nous laisse brûlants d’impatience de lire le cinquième épisode, d’ores et déjà annoncé comme l’ultime de la série. En ce sens, L’œil dans le dos apparait finalement comme un prometteur album de transition. De nombreux points restent à éclaircir et l’épisode final devrait être mouvementé. Que deviendra l’empire Saint-Elme ? Quid de chacun des personnages ? Quoi qu’il en soit, ce sera enfin l’occasion de relire les albums depuis le début, de façon à avoir une vue d’ensemble.

L’œil dans le dos : Saint-Elme 4, Serge Lehman et Frederic Peeters
Éditions Delcourt, septembre 2023

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