Love It Was Not : rien que la vérité

Les crimes de guerre sont-ils pardonnables ? Un amour interdit est-il tolérable au sein d’un camp de concentration ? Love It Was Not joue constamment sur l’ambivalence entre le bien et le mal, en brossant le portrait d’un geôlier au cœur sensible et d’une jeune femme, qui use de sa captivité pour rester à l’abri des horreurs autour d’elle. Maya Sarfaty en appelle aux souvenirs que cette liaison a engendrés pour aboutir à un documentaire surprenamment bien ficelé, sorte de relecture de La Vie Est Belle de Roberto Benigni.

Synopsis : Des 999 premières femmes envoyées à Auschwitz, seules 22 ont survécu. Helena Citron est l’une d’entre elles. À Auschwitz elle attire l’attention de l’officier SS autrichien Franz Wunsch, qui tombe éperdument amoureux d’elle. Wunsch la protège autant que possible et sauve sa sœur Roza des griffes de l’enfer. Mais en tant qu’officier SS, il présente aussi une facette très différente. Une trentaine d’années plus tard, la femme de Wunsch écrit à Helena, qui a émigré en Israël après la guerre, pour lui demander de témoigner en faveur de Wunsch lors de son procès pour crimes de guerre à Vienne.

Les témoignages de survivants d’Auschwitz continuent de nous interpeller, notamment lorsqu’il s’agit de défendre ou non un ex-officier SS du camp de concentration. Le sort de Franz Wunsch en dépend dans ce documentaire réalisé par Maya Sarfaty. Une demi-heure du court-métrage The Most Beautiful Woman n’était donc pas suffisante, afin de satisfaire les curieux d’une affaire aussi complexe et pleine de nuances. Helena Citron était-elle victime d’un syndrome de Stockholm ou bien son amour pour Franz était-il bel et bien réel ? Sur cette question, les discours sont unanimes, mais le débat est de toute façon ailleurs. L’ambivalence du récit se situe autour de l’amour interdit des personnages, aussi bien dans ses limites que dans ses contradictions.

Rien que l’amour

Tout commence par une illustration très simple. On découvre la photo d’une jeune fille souriante, en pyjama rayé avec un foulard autour de sa taille. Impossible de la croire aussi rayonnante sachant qu’il existe beaucoup de souffrances en arrière-plan. Pourtant, sa grande vitalité est authentique. Sa bonne humeur va de pair avec celui du photographe, Franz, qui finit par vivre à travers elle une obsession, une porte de sortie mentale alors qu’il incarne le cerbère des lieux. Steven Spielberg en avait brièvement fait le portrait dans La Liste de Schindler, où un industriel allemand reconnaissait de la vie et de l’humanité au milieu de juifs réduits à des chiffres. La vie n’est pas une valeur marchande et le regard de Franz vers Helena en est révélateur. Ils s’aimaient, au risque de déclencher un cataclysme considérable pour l’entourage d’Helena.

Basé sur une documentation pointue et rigoureuse, faisant même appel à la Fondation Shoah de Spielberg, Maya Sarfaty dépouille les archives concernant le baraquement de femmes « Kanada », qui a servi de toit pour Helena et sa sœur Roza. Avec Franz, les trois protagonistes sont malheureusement décédés avant la production du film. Le lot d’interviews filmées n’était pas assez généreux pour qu’on nous immerge dans le quotidien des prisonniers. La cinéaste israélienne emprunte alors le photomontage de Wunsch, pour qui le découpage et le collage étaient une affaire d’évasion. Il y a peu de place pour la tendresse dans un camp, réputé pour sa tuerie de masse. La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer revient d’ailleurs brillamment sur cette conséquence, en étudiant minutieusement la gestion et l’administration mécanique du camp.

Toutes les vérités

Trouver un peu d’humanité, même pour Franz Wunsch, était une exigence. C’est pourquoi on nous conte fièrement sa première rencontre avec Helena, au détour d’un chant populaire allemand qu’elle lui chante, avec des larmes coulant le long de ses joues : Love It Was Not. Les paroles évoquent un avenir incertain. Chacun puise ainsi dans leur amour afin de réduire la hauteur des murs qui encerclent le camp. Chacun fantasme sa vie sentimentale avec l’autre, tandis que les soldats du IIIe Reich instaurent un sentiment de peur de la liberté. Tout cela provoque mille tourments chez Helena, car la bienveillance de l’officier ne fait qu’alimenter la haine de sa sœur Roza et la jalousie des autres détenues. C’est une réelle malédiction d’observer ces deux amants se sauver l’un autre, tout en épargnant d’autres juifs d’une mort certaine. La première partie du film relate les conditions de vie des prisonnières, toutes endeuillées par une guerre qui n’est pas la leur.

Du camp d’Auschwitz au procès de l’ex-officier SS à Vienne en 1972, le documentaire donne ainsi la parole aux femmes qui ont vécu sous le joug de Franz, tantôt bienveillant, tantôt impitoyable. Grâce à un montage alterné et un agencement méticuleux des entrevues, la vérité semble nous échapper. Rashōmon d’Akira Kurosawa a démontré l’efficacité et la subtilité d’un tel procédé, et Sarfaty réutilise la même structure narrative, afin que l’on doute en permanence. Afin de repousser l’échéance de notre propre verdict sur le sujet, même si Helena s’engage à dire la vérité à l’audience de Franz, qu’elle soit bonne ou mauvaise.

Si Shoah de Claude Lanzmann n’épargne aucun des actes immoraux, sèchement décrits avec un traumatisme encore vif, Maya Sarfaty opte pour une approche en nuances, avec une histoire hors du commun. Elle en tire également une forte tension dramatique grâce au photomontage mis en place, relevant alors de la fiction. Paul Gallister n’a plus qu’à revêtir les images de sa composition pour entretenir la mélancolie qui les traverse. Cette affaire est pourtant classée, mais le dossier n’a pas été refermé pour autant. Franz Wunsch est-il pour autant un « juste parmi les nations » ? Love It Was Not conclut cette problématique avec beaucoup de recul et d’humilité, sans oublier de rendre hommage à ceux qui ne sont plus présents pour témoigner.

Bande-annonce : Love It Was Not

Fiche technique : Love It Was Not

Titre original : Ahava Zot Lo Hayta
Recherches, scénario et réalisation : Maya SARFATY
Producteurs : Nir SA´AR, Kurt LANGBEIN
Son : Zohar SHEFA, Martin KADLEZ, Max LEIMSTÄTTNER
Montage : Sharon YAISH
Artwork : Shlomit GOPHER, Ayelet ALBENDA
Musique originale : Paul GALLISTER
Accessoires : Palestina IL, Ofra KATZ
Assistants Caméra : Omer MANOR, Nino PFAFFENBICHLER
Assistante Monteuse : Julia EDER
Coordination Post-production : Tobias SCHACHINGER
Sound design et mixage : Bernhard KOEPER
Graphiste : Eva-maria FREY
Production : Langbein & Partner
Co-production : Yes Docu
Pays de production : Israël, Autriche
Distribution France : Dissidenz Films
Durée : 1h23
Genre : Documentaire
Date de sortie : 11 octobre 2023

Love It Was Not : rien que la vérité
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3.5

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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