Aux éditions Robert Laffont, Laurent Duvoux raconte les sentiments, douloureux, culpabilisants, qui ont succédé à la perte de son ami et collègue Éric, présent avec lui au Bataclan lors de la terrible nuit du 13 novembre 2015.
La première chose qui frappe le lecteur dans Décroche, c’est la sobriété des dialogues. Laurent Duvoux évince presque toute parole, confiant le lourd fardeau narratif aux images. Ce choix n’est pas anodin. Dans un monde où les mots se perdent souvent dans la cacophonie du quotidien, la décision de les réduire à leur plus simple expression devient un acte transgressif. Et ce silence relatif est lourd de sens ; il traduit une douleur indicible, celle de la perte et de la culpabilité. Car ce sont évidemment les deux réservoirs narratifs de cet album, qui fait le récit de l’état émotionnel de l’auteur-protagoniste dans l’immédiat post-13 novembre.
Dans une démarche similaire, les visages et les décors sont souvent réduits à des formes habillées par des aplats de couleur. Un parti pris graphique qui fait pleinement sens, puisqu’on touche davantage, dans Décroche, à l’impalpable – les sentiments – qu’à la réalité brute.
Le thème de la culpabilité y apparaît omniprésent. Laurent est comme torturé par sa propre survie. Le caractère aléatoire de cette tuerie, la nécessité d’aller de l’avant au risque de sembler indifférent à la mort de son ami Éric – ce qu’il n’est nullement – et même cette pensée douloureuse qui l’affecte, selon laquelle sans ses coups de fil répétés, son ex-collègue serait peut-être encore en vie. Le deuil est un processus complexe, personnel et graduel. Quand on y ajoute les visions cauchemardesques d’un massacre de masse, il devient proprement ineffable, et cela contribue à altérer les sentiments de notre protagoniste.
Ineffable. Et pourtant, cette dimension du récit est parfaitement restituée dans Décroche. Laurent Duvoux n’oublie pas non plus d’élargir son champ de vision pour englober la douleur collective. Claire, un personnage secondaire, nouvelle collègue de Laurent, était présente lors de l’attaque au Carillon. Le 13 novembre 2015 n’était pas l’histoire d’un homme ou d’un lieu, mais une tragédie nationale aux multiples contrecoups.
Décroche est une œuvre qui résonne longtemps après qu’on l’a refermée. C’est un récit minimaliste mais d’une grande sensibilité. Laurent Duvoux, par son approche narrative et graphique audacieuse, atteint une profondeur émotionnelle touchante, offrant une perspective personnelle sur la manière dont on peut aborder la mort, le deuil et la culpabilité après un horrible traumatisme. S’il ne s’agit pas du premier album consacré à cet attentat – citons par exemple Après le 13 novembre de Sophie Parra, Davy Mourier et Gery –, c’est peut-être le plus sensitif.
Décroche, Laurent Duvoux Robert Laffont, octobre 2023, 160 pages
Le recueil graphique Nos Trajectoires humaines se compose de quatre récits distincts, à travers lesquels Nadar illustre toute la complexité des expériences humaines, dans une société où les faux-semblants le disputent aux lâchetés et aux renoncements. Les personnages, évoluant dans des contextes sociaux différents, permettent notamment d’aborder les thèmes de l’incommunicabilité, de l’ironie, de la rupture et de la mémoire.
Petit homme
Le récit inaugural, « Petit homme », introduit un adolescent et sa mère, plongés dans un état d’incommunicabilité manifeste. Ce premier temps narratif bascule quand le jeune homme intervient pour s’immiscer entre un homme aux manières déplacées et la femme qui en fait les frais. Plus tard, ce même homme, Aurélio, réapparaît pour aider l’adolescent après un accident de skateboard. La trame, segmentée en trois temps, propose ainsi une dynamique narrative qui permet d’exposer certains enjeux (dont les relations filiales), puis de développer et résoudre les tensions entre les personnages en témoignant du caractère potentiellement trompeur des apparences.
Alejo Duque
Le deuxième récit met en scène un acteur vieillissant, et n’est pas sans ironie. Enlevé pour donner le change à une vieille dame atteinte de démence, en se faisant passer pour le personnage qu’il incarnait autrefois à l’écran, notre comédien pensu (…et assez bizarrement dessiné) se trouve face à une admiratrice qui, dans un élan de sincérité et d’enthousiasme, lui confesse que son fils n’est autre que le fruit d’une relation extraconjugale. Il n’en faut pas davantage pour amuser Alejo Duque, dont le ravisseur a évidemment assisté à la scène et tout entendu. Comme quoi, parfois, en voulant faire le bonheur d’autrui, on se met soi-même à mal.
Matière facultative
Dans « Matière Facultative », la dissonance entre l’apparence et la réalité est une nouvelle fois explorée, à travers un professeur passionnant mais tourmenté. Eva, la protagoniste de l’histoire, est en situation de rupture familiale. Elle assiste aux funérailles de son grand-père, qu’elle déteste amèrement, et peine à entrer en communication avec ses proches, quelque peu marginalisée. Elle découvre qu’à quelques pas de là, un autre défunt est honoré : il s’agit d’un ancien professeur duquel elle n’a gardé que de bons souvenirs. Elle apprend cependant que ce dernier, victime de rumeurs délétères, a perdu son poste d’enseignant et fini sa vie dans la solitude d’une dépression. Nadar, une nouvelle fois, irrigue d’ambiguïté son récit, en suggérant davantage qu’en montrant, révélant toute l’ambivalence des rapports humains…
Artiste local
« Artiste Local » s’attarde sur la mémoire culturelle à travers le personnage d’Antonio Dominguez, biographe de l’artiste peintre Horacio Almendros. Malgré des années de dévouement, l’auteur n’obtient aucune forme de reconnaissance : il présente son livre dans des salles clairsemées, ne capte pas l’attention des visiteurs du musée et ne parvient à échanger avec son fils que lorsque ce dernier a besoin d’argent. Pourtant, sa biographie va trouver un nouveau public, fasciné, à un moment tardif – et inattendu. Victime d’un accident, Antonio perd la vie et son fils hérite de son appartement. Il décide de jeter aux ordures les œuvres d’Almendros. L’une d’entre elles, « Origine », est récupérée par un passant et installée dans son maison, ce qui va susciter la passion naissante d’une jeune fille, tellement désireuse d’en savoir plus sur le peintre qu’elle finira par lire la biographie qu’a écrite Antonio. Voilà une manière peu commune de remonter à l’origine.
Riche et ironique
Nos Trajectoires Humaines est un ouvrage qui joue beaucoup de l’ironie dont se teintent ses récits. Nadar met de l’inconfort dans la vie de ses protagonistes et se délecte des petits hasards de l’existence qui en pimentent la réalité brute. Les situations familiales sont toutes complexes et plus ou moins conflictuelles ; elles servent utilement le propos de l’auteur, qui se double à chaque fois d’une morale tout sauf professorale. De bonne facture.
Nos trajectoires humaines, Nadar Marabulles, octobre 2023, 144 pages
Le roman graphique Il m’a volé ma vie, adapté du livre éponyme de Morgane Seliman et publié aux éditions Glénat, prend le pouls de la domesticité de la violence conjugale, phénomène qu’il radiographie à travers un point de vue unique et féminin.
Le comportement de Yassine est illustratif des mécanismes insidieux de l’emprise amoureuse, psychologique et existentielle. Il m’a volé ma vie montre d’abord un homme attentionné, certes franc, mais plus romantique et protecteur que dirigiste envers celle qu’il cherche à séduire. Rapidement toutefois, il va basculer vers une dynamique de pouvoir coercitif et destructeur. Il y a une forme d’escalade vertigineuse dans le récit, allant de l’emprise psychologique à la violence physique. Dans un premier temps, Yassine punit Morgane par le silence et l’isolement quand elle refuse, par manque de temps, de lui servir son petit-déjeuner. Ensuite, les choses se gâtent, et l’homme en vient aux mains, annonçant de manière froide et anticipée les moments où il va s’en prendre à elle, devenue entretemps sa femme et la mère de leur fils Bilal.
Dans Il m’a volé ma vie, la masculinité apparaît évidemment sous un jour toxique. Yassine est une figure crainte et respectée dans sa communauté. C’est une forte tête, qui sait ce qu’il veut et qui se donne les moyens de l’obtenir, en tout temps et avec n’importe qui – il extorquera par exemple 15 000 euros à son ex-patron… s’achetant dans la foulée un quad et une arme à feu. Laurent-Frédéric Bollée et Francesco Dibattista n’en font pas le porte-drapeau d’un patriarcat qu’il faudrait à tout prix vouer aux gémonies ; ils préfèrent procéder par le menu, en radiographiant une violence débridée au sein d’un foyer en apparence tout ce qu’il y a de plus ordinaire.
C’est justement ce mal ordinaire qui va pousser Morgane dans ses derniers retranchements. « Les jours, les mois passent et la routine de l’emprise et des douleurs s’installe. Mon cerveau est tout le temps aux aguets. Le stress est permanent. Je suis à l’affût du moindre bruit. Je ne suis jamais en repos. » Car Yassine ne supporte pas la moindre contrariété. Pour l’apaiser, il faut que la maison soit immaculée, parfois lui faire fumer un joint et surtout ne pas le déranger à des moments inopportuns. « J’ai la tête à l’envers, plus rien n’a de sens, tout s’effondre sous moi et je me noie dans une résignation honteuse… »
L’abattement ressenti par Morgane devient de plus en plus clair à mesure que le récit progresse. Coincée par les impératifs familiaux, culpabilisant à l’idée d’abandonner un homme qu’elle croit malade et qu’elle espère sauver, susceptible de provoquer un drame irrémédiable en sollicitant l’aide des autorités, surveillée par tout un quartier quand elle parvient à tromper le sixième sens de Yassine, Morgane est démunie, impuissante, aussi désemparée que piégée.
Si Yassine ne représente qu’un cas spécifique (mais utile à la problématisation des violences conjugales), Morgane, elle, est plus typique de la manière dont les femmes peuvent intérioriser et cacher la souffrance domestique et les comportements tyranniques qu’elles subissent. Prise dans le cycle sans fin de la violence, elle passe par chacune de ses étapes itinérantes : isolement, dévalorisation, inversion de la culpabilité, peur et impunité. Pour rappel, 213 000 femmes déclarent avoir subi des violences physiques ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ex-conjoint chaque année en France. Le phénomène y toucherait une femme sur 10.
La rupture dans le récit se produit lorsque Morgane trouve le courage de porter plainte contre Yassine. Mais là encore, les écueils sont nombreux. Le temps de la justice est long, la protection de la jeune femme n’est pas pleinement assurée et Yassine trouve le moyen de revenir dans sa vie, d’abord en la harcelant (filature, appels téléphoniques, SMS), puis de manière plus concrète encore. Même après avoir brisé le mur du silence, Morgane est confrontée aux séquelles psychologiques et aux retours pernicieux de son ex-mari.
Il m’a volé ma vie présente les différentes dimensions de la violence conjugale. Laurent-Frédéric Bollée et Francesco Dibattista dépeignent avec une clarté brutale les réalités d’un fléau socialement enraciné. À travers les épreuves autobiograhiques de Morgane Seliman, ce roman graphique invite, par son travail de sensibilisation, chaque lecteur à réfléchir et à agir avec conviction contre les violences domestiques, qui continuent malheureusement de ravager des vies dans l’ombre.
Il m’a volé ma vie, Laurent-Frédéric Bollée et Francesco Dibattista Glénat, octobre 2023, 152 pages
L’action se passe à Hanoï, capitale du Viêt Nam, où une jeune femme prénommée Line arrive en provenance de Paris, de retour après un an d’absence. Sur place, elle doit faire un reportage sur les femmes qui se prostituent de façon totalement indépendante, en nouant leurs contacts anonymement grâce à Internet.
Pour Line, Hanoï est la ville de son enfance et elle y connaît encore beaucoup de monde. Elle y retrouve ses attaches sentimentales : ses parents, ainsi que Thang son meilleur ami (gay) dont la tante Lan travaille dans l’hôpital de la ville. La mère de Line est vietnamienne (du genre femme soumise), son père est le général Godriunov, de l’armée de l’air ukrainienne. Il occupe le poste d’ambassadeur d’Ukraine à Hanoï. Dès sa descente d’avion, Line trouve l’ambiance bizarre. Ainsi, différents animaux se comportent comme si quelque chose les affolait. Le soir en discothèque, Line voit Thang se faire agresser, à la suite de quoi le jeune homme se sent mal au point de devoir se faire hospitaliser. Considéré comme frivole, Thang est le fils du général Quach qui se trouve à la tête de la direction aux armements du ministère de la défense (ancien attaché de défense à Kyiv en Ukraine). A vrai dire, tout ce petit monde joue un jeu dangereux dont Line découvre certaines ramifications progressivement. Mais les enjeux réels dépassent largement les actions individuelles.
Le Viêt Nam
Nation vivant sous régime communiste et donc sous influence de la Russie, le pays subit le contexte du moment, en particulier le conflit entre la Russie et l’Ukraine, dont l’antagonisme remonte au moins à 2013. La lutte d’influence a pourri le climat général et le scénario fait apparaître de plus en plus nettement le dessous des cartes.
Hanoï
Concrètement, des femmes disparaissent sans que personne ne s’en émeuve plus que ça, tout simplement parce que ce sont des prostituées. D’autre part, une étrange maladie commence à faire des ravages. On observe des cadavres d’animaux, des rats notamment, dans une zone qui s’étend progressivement. Et il y aurait aussi des morts parmi les humains, mais les autorités gardent le silence. Des personnes contaminées sont observées dans la ville et Line en côtoie une qui travaille comme serveuse dans un restaurant où elle mange. C’est d’ailleurs probablement elle qui la contamine, puisqu’ensuite on voit Line avec des rougeurs sur une épaule et un bras, qu’elle s’acharne à dissimuler pour pouvoir poursuivre son enquête sans éveiller la méfiance de ce côté. Elle fait comme si elle niait sa contamination et la fin laisse entendre qu’elle échappe à toute conséquence vraiment dangereuse pour sa santé. C’est à mon avis un point faible de l’album.
Entre fiction et réalité
Cette BD présente néanmoins pas mal d’intérêts, avec un scénario signé Benoît de Tréglodé, directeur de recherche stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM) et au centre Asie du Sud-Est de l’École des hautes études en sciences sociales (EHEES), spécialiste de la géopolitique asiatique et plus particulièrement du Viêt Nam où il a résidé. Ainsi, la BD s’intéresse au pays (Viêt Nam) et à la ville (Hanoï) ce dont le dessin de Roman Gigou rend bien, dans un style élégant et précis, notamment par ses ambiances nocturnes et colorées. Pas trop fouillé, le dessin se garde d’un réalisme froid et fait en sorte de laisser la place à l’imaginaire du lecteur (la lectrice), avec des visages et silhouettes juste caractérisés, alors que les décors (très variés) mettent l’accent sur les formes, ainsi que les couleurs assez vives, où le rouge domine logiquement au vu du titre. Le scénario s’intéresse aux différentes personnalités ici confrontées et réussit l’exploit de faire sentir l’influence des enjeux politiques sur les différents personnages. Celles et ceux qui sont en dehors de la sphère politique tentent de faire leurs affaires en oubliant le reste. Ceux qui touchent la sphère politique de près ou de loin participent aux luttes d’influence. Autant dire que, dans les hautes sphères, les uns et les autres font abstraction des états d’âmes… Bref, l’antagonisme russo-ukrainien a des conséquences qui peuvent s’avérer particulièrement lourdes et l’album exploite un des scénarios ayant été évoqué comme possible début de propagation du virus du Covid-19. On note aussi que si l’action progresse essentiellement sur un rythme de trois bandes par planche, de nombreux moments de respiration permettent d’observer les personnages et la ville, parfois par des dessins pleine page. Divisé en 6 parties (plus un court prologue et un épilogue, deux semaines plus tard), une pour chaque journée successive du séjour de Line à Hanoï, cet album de 180 pages dresse un tableau assez complet de la situation et ne se contente pas de broder à partir de la réalité, puisqu’il s’agit bien d’une œuvre de fiction. Autre point intéressant du scénario, il ancre l’histoire dans l’ambiance actuelle avec l’usage fréquent du téléphone portable, en particulier pour des échanges de SMS. Sans compter ces photos accusatrices reçues anonymement par Line : d’habiles montages ou non ? L’observation des détails est donc ici fondamentale. Ainsi, dès la première image, l’épaulette avec trois étoiles d’un uniforme militaire renseigne de manière essentielle. Et puisqu’un petit dossier en fin d’album revient en détail sur chacun des personnages (principaux et secondaires) qui interviennent, ainsi que sur la position géostratégique de la ville d’Hanoï capitale du Viêt Nam, c’est une invite à relire l’album pour bien en apprécier de nombreux détails importants. Une BD à découvrir !
Rouge sang, Benoît de Tréglodé (scénario) et Roman Gigou (dessin) Riveneuve, juin 2023
Conte chinois immoral à la sauce cannibale exotique, drame familial désaxé et pervers, giallo dégénéré au scénario labyrinthique ; voici trois films de genre à retrouver sur les plateformes pour saisir une fois de plus la liberté créative qu’autorise la position marginale du cinéma bis.
Nouvelle cuisine (Dumplings) – Une cure de jouvence succulente.
Madame Lee veut reconquérir les faveurs d’un mari autrefois très amoureux mais qui lui préfère désormais les chairs plus jeunes. Pour ce faire, elle se rapproche de Mei, femme mystérieuse qui excelle dans l’art de cuisiner des jiaozi, raviolis à la vapeur qui ont fait sa réputation et donnent au film son titre original – Dumplings.
Ce ne sont ni le bouillon ni la pâte qui font la renommée du petit commerce de Mei mais plutôt la propriété spéciale de la farce qui requiert un ingrédient secret. Il s’agit bien de viande mais non celle qu’on trouve au supermarché ni même sur les pâtures. À deux mois, la viande n’est pas assez riche mais à cinq, la proportion entre le maigre et le gras ravira les palais les plus délicats. On l’aura compris, les clientes de Mme Lee s’arrachent ses raviolis au fœtus, censés être la clé de la jeunesse de ses traits. C’est dans son passé troublé que Mei a découvert les secrets de cette fontaine de Jouvence macabre. Grande docteure et chirurgienne, Mei était autrefois une avorteuse hors pair en Chine continentale ce qui lui valu l’exil à Hong-Kong où ses talents s’exercent désormais dans la clandestinité. Nouvelle Cuisine nous raconte sur le mode de l’angoisse l’histoire de femmes qui ne veulent pas vieillir et mangent des enfants au pays où ils doivent être uniques et des raviolis vapeur.
La première qualité du film est de brasser plusieurs grands thèmes – le rapport homme/femme au sein du couple, le rapport à la vieillesse et à l’amour, le rapport entre Hong Kong et la Chine continentale, le désir de procréation, le cannibalisme – noués autour d’une narration bien conduite et raffinée que sublime la mise en scène. C’est que les raviolis ne sont pas vraiment la clé de l’œuvre mais le moyen visuel d’aborder puis d’explorer ces différentes questions. Comme au théâtre, les scènes principales ont lieu dans un seul décor, le petit appartement de Mei où la retrouve Mme Lee ainsi que ses autres clients, les raviolis cristallisant à la fois le dégoût et les thèmes du film. Dérisoires et délicieux, un des mets les plus populaires de la cuisine chinoise se met tour à tour à jouer les McGuffin, puis les symboles voire l’ingrédient principal d’un comique de situation bienvenue dans une angoisse insistante qui ne quitte jamais le cadre.
Populaire et dégoûtant, succulent et effrayant, comme les raviolis, c’est une esthétique du contraste que déploie le film pour susciter un malaise et une angoisse qui ne peuvent cesser qu’au générique, laissant un spectateur médusé. Car que regarde-t-on ici ? L’épisode de l’avortement nous illustre l’esthétique du film et montre bien à quel point Fruit Chan veut brouiller les pistes pour ne laisser place qu’au malaise du spectateur. À l’arrière-plan de l’intrigue, l’avortement est en fait au cœur de tous les arcs narratifs et s’il arrive à des personnages exclusivement secondaires (dont on n’apprendra l’issue finale qu’en dehors du point de vue de Mei et Mme Lee), cela n’entame en rien leur dimension tragique.
Une collégienne de 15 ans est enceinte de 5 mois et veut avorter pour se laisser la chance d’un avenir, sa mère la soutient et c’est elle qui l’emmène voir Mei. Le problème c’est qu’un avortement à cette date n’est pas seulement moralement douteux mais aussi physiquement dangereux pour la mère qui risque gros dans l’opération. Ce qui emporte la décision de Mei, c’est que Mme Lee est prête à payer très cher la meilleure farce de ravioli, celle concoctée avec un fœtus de maturation parfaite, vers 5 mois justement. Et puis le père de l’enfant vient émousser quelque peu l’immoralité de l’acte, étant lui même le père incestueux de la jeune femme. Elle obtient donc son avortement en l’espèce d’un accouchement sacrilège puisqu’il donne naissance à un avorton mort.
Impossible pour le spectateur de se situer ici et de dégager d’une telle scène et de ses conséquences un sens univoque qui pourrait lui restituer le confort d’une compréhension, voire d’une bonne conscience. S’il s’agit d’aider une innocente victime, alors comment comprendre que Mei se fait grassement rémunérer pour le fœtus de 5 mois récupéré ? Fœtus qui servira de cure de jouvence pour Mme Lee, qui espère ainsi regagner les faveurs d’un mari ne jurant que sur la jeunesse des femmes. Jusque dans la mise-en-scène, les repères sont brouillés car là où on pouvait s’attendre à une débauche de sang et de larmes, les plans sont minutieusement et sobrement composés, laissant au hors-champ et donc à l’imagination le soin de représenter visuellement le pire. Aucune sécurité dans ces plans et dans l’intrigue, le spectateur est constamment rejeté d’un point de vue à un autre, et d’une morale à l’autre. Si Mme Lee apparaît incontestablement comme la victime malgré elle d’un mari minable et libidineux, elle se transforme pourtant en la pire des femmes à la fin de l’œuvre, reproduisant pour son propre profit les méfaits de Mei. A l’instar de ce second rôle mystérieux introduit dans la première scène en mouvement, passant le poste frontière de la Chine continentale vers Hong Kong, le spectateur ne sait sur quel pied danser et le pas n’est jamais assuré, comme une fois de plus, le plan final qui termine le film en inversant son prologue. Non plus un mouvement dans un sens classique et déterminé – de gauche à droite du cadre elle présente ses papiers et entre à Hong-Kong – mais un mouvement mal assuré qui essaie comme de remplir le cadre ; habillée en tenue traditionnelle chinoise, elle porte maladroitement des jarres et manque de chuter.
S »attendant à une débauche d’effets et à une surenchère dans le gore, on découvre avec plaisir la mise-en-scène qui épouse délicatement ce mouvement et ce contraste. Un étalement plus frénétique de violence sanguinolente aurait même été compréhensible dans la mesure où le film s’inscrit dans les célèbres Catégory III du cinéma hongkongais où les critères de l’exploitation permettent moins de raffinement que dans le cinéma d’auteur ou même mainstream. Au contraire, c’est à une construction particulièrement soignée à laquelle on assiste, dans les thèmes, mais aussi dans la construction des cadres et dans la logique du montage qui passe d’un personnage à un autre tout en les liant clairement dans l’espace de l’atelier de ravioli / appartement de Mei, permettant d’unifier le métrage et de ne pas perdre le spectateur sur fond d’un appui de l’unité thématique des raviolis et du délitement des valeurs traditionnelles. Fruit Chan multiplie en effet les symboles et les clins d’œil : M. Lee mange évidemment des œufs poussins dont raffolent les chinois et apparaissent de nombreuses fois à l’écran ce qui rappelle la jeunesse ou la maternité (chérubins, poupées, jouets pour enfants). Sans jamais qu’un bambin ne soit réellement au premier plan (deux enfants joueurs peuvent être aperçus une fois dans le cadre), les références à la prime enfance sont légions comme si la véritable présence infantile ne pouvait advenir dans le cadre d’un film de ce genre, à l’instar de la farce elle doit être cachée.
Ce mouvement et ce contraste distillent un malaise aussi étrange qu’une soupe de fœtus mais poussent le spectateur à s’interroger sur le sens d’une telle boucherie, certes hors-champ mais dont la nécessité de raconter pose question. Et c’est Mei qui répond le mieux, car lors de la scène de la rencontre avec le mari de Mme Lee, pourtant venu pour la confondre et qui se révèle bien vite séduit, elle fait le lien entre le cannibalisme et la Chine traditionnelle et millénaire pour en montrer l’innocence sinon l’identité. Manger ses enfants fait partie des valeurs traditionnelles chinoises qu’elle ne fait que perpétuer – autrefois, insiste-t-elle, par temps de disette, on mangeait les enfants malingres. Autrement dit, le monstre ça n’est pas elle, ni même M. Lee qui ne regarde plus une femme, même la sienne, au delà d’un certain âge, ni Mme Lee, pourtant prête à toutes les bassesses pour retrouver sa jeunesse. Le monstre n’existe pas réellement, il s’agit de la Chine et de ses valeurs. Comme dans un ravioli, l’extérieur est visible et ragoûtant, l’intérieur caché et peu appétissant mais recèle l’essentiel de la saveur.
Ainsi, la famille incestueuse perdure pourvu que l’enfant soit avorté et ce n’est qu’avec la mort de la jeune fille (sans doute due à des complications suite à son avortement) que la famille explose totalement avec le meurtre vengeur du père par son épouse. Ainsi, le couple Lee perdure lui aussi, cachant la monstruosité sous les belles apparences comme un ravioli cache une délicieuse et parfois immonde farce. Ainsi, en 2004 Hong-Kong îlot démocratique, est mangé, rétrocédé, cannibalisé par la Chine continentale qui sous les apparence de la transition pacifique mate la démocratie comme ne le cesse de raconter le cinéma hongkongais des années 80 et 90. Le peuple chinois, sous l’apparence de l’unité populaire et pacifique, se dévore lui-même de même qu’une famille, lieu de sécurité et d’amour, peut n’être qu’apparence et destruction.
Fiche technique : Nouvelle Cuisine
Titre original : Gau Ji Aussi connu sous le nom de : Dumplings, Jiao zi, 餃子
Genre : Epouvante Horreur
Année : 2004
Pays d’origine : Hong Kong
Durée : 1 h 31 min
Date de sortie (Hong Kong) : 20 août 2004
Réalisateur : Fruit Chan
Scénariste : Lilian Lee
Producteurs :
Peter Chan Ho-Sun, Patricia Cheng, Eric Tsang
Megalomaniac : un film de famille.
Félix et Martha sont les enfants du dépeceur de Mons en Belgique – un tueur en série authentique qui avait terrorisé la région sans jamais être confondu par la police avant d’arrêter ses meurtres.
Félix semble vivre normalement mais Martha est chargée de ramener un salaire pour faire vivre le ménage et vit repliée sur elle-même, aligne les problèmes de poids, se fait maltraiter puis violer par ses collègues. Là, à l’usine dans les mêmes toilettes qu’elle doit laver et récurer avec soin (fréquentées exclusivement par des hommes semble-t-il), elle endure les viols, sévices et brimades à répétition sans que son patron pourtant affable et au courant de la situation ne daigne dénoncer ou s’opposer. Filmée entre plusieurs cuvettes, ou le corps dépassant à peine de la cabine, le spectateur est comme Martha dans ces lieux d’aisance, plongé dans un endroit exigu et lugubre, qui ne rassure jamais. C’est en premier lieu le style du film qui entretient ce malaise, structuré par la photographie générale qui fait la part belle à l’obscurité et aux lumières froides et blafardes. Même le rouge écarlate des tentures et des étoffes présentées dans la maison familiale ne réchauffe pas le tout, tant il semble absorbé par l’obscurité visqueuse qui se dégage de chaque plan.
Que le spectateur soit en effet prévenu, c’est à un malaise continuel qui ne le dispute qu’au glauque parfois gothique que veut atteindre le film – avec succès. Aucun screamer, aucune tension provoquée par le récit, aucun mystère à suivre comme dans un polar d’épouvante, il ne s’agit simplement que d’une expérience de l’insituabilité (plus marquée encore que dans Dumplings), de la précarité morale dont le spectacle révulse. Quelle position morale doit-on adopter ? Que doit-on partager avec les personnages ? Sans expliquer le film, c’est à la déstabilisation complète qu’est invitée ici le spectateur. Le synopsis de départ annonce déjà le fil narratif qui culminera dans la scène finale en ne manquant pas de provoquer quelques réactions de dégoût. Si en effet, les personnages principaux sont frère et sœur, ce sont avant tout les enfants du plus horrible tueur en série que la Belgique ait connu ces dernières années. Faut-il, à cet égard, les plaindre ou s’en méfier voire les condamner ? La frontière floue, entre victime et bourreau est tout entière contenue dans ce statut d’enfant de monstre que le film ne lâchera pas sans l’avoir interrogé, évidé (pour ne pas dire éviscéré) de sa fausse évidence morale.
Ici nous devons évoquer Martha qui est l’héroïne du film et porte à elle seule (magistralement interprétée par Eline Schumacher) tout le poids d’une interrogation aussi naturelle pour les films de genre. Si une scène initiale dont on se demande la signification nous présente l’accouchement de sa mère, attachée et ensanglantée, on tend pourtant facilement à croire qu’elle est la sœur de Felix. Lui qui s’adonne à des projets plus ambitieux (continuer l’œuvre de son père en tuant des femmes au hasard) laisse donc sa sœur travailler pour le foyer. Mais Martha n’est pas Felix, lui qui est animé par une entreprise grandiose et immonde, bien bâti et apparemment sûr de lui, tranche avec le port peu altier de sa sœur, en surpoids, transi d’angoisses vis-à-vis de son apparence physique et emprunte de troubles mentaux qu’elle soigne ; à l’occasion du moins. Femme de ménage dans une usine, (on a envie de rajouter « seulement » ou « hélas ») ses collègues malveillants et prédateurs qui la violent jours après jour dans l’indifférence (voire l’hilarité) générale achèvent le tableau d’une perdante sociale, dont chaque aspect de la vie est une épreuve récompensée inexorablement par son lot quotidien de souffrance – une victime, dans tous les sens du terme.
Alors que fait-on lorsque le travail, les relations sociales, l’extérieur n’est que souffrance ? On se replie, sur sa communauté, sur son cercle, bref sur le peu dont on dispose pour respirer, quitte à s’enfermer davantage sans le savoir et sans le voir. C’est bien le thème du repli sur soi, sur sa communauté quelle qu’elle soit qui est au cœur du film et permet d’être la trame de fond intelligente d’une interrogation sur le mal et la figure de la victime.
Un repli qui est ici singulièrement féminin puisque Martha concentre tout à la fois jusqu’à l’exagération burlesque (ses crises de boulimie) le rôle de personnage principal et de victime du film. Or, ses bourreaux sont avant tout masculins et incarnent une certaine ligne dure patriarcale qui n’a pas besoin d’être nommée pour signifier toute l’horreur qu’elle représente – jusque dans la figure du père (dont la menace ne peut être ici seulement symbolique) qui s’éveille et sort des cendres à la fin du film, comme ressuscité tel le phénix par la réussite de ses enfants chéris. Tous les personnages féminins dans ce film ne sont en effet que des victimes ou des cadavres, alors que tous les personnages masculins déclinent les nombreux visages du danger patriarcal. À commencer par Félix, dont la protection fraternelle flirte toujours un peu avec l’oppression. Le patron est certes extrêmement poli et respectueux mais ce n’est que pour mieux dissimuler sa couardise (sa complicité inavouée ?) face à la violence des collègues qui consacrent l’horreur insupportable du patriarcat. Quant au père certes absent du film, rappelons que son personnage est emprunté au véritable « dépeceur de Mons » et que son fils veut continuer son œuvre ; difficile de faire plus lourde comme menace (symbolique ou non comme l’atteste la scène finale sur le registre bien assumé du fantastique) planant sur l’existence de la fratrie.
Pour les personnages principaux en effet, la filiation avec l’horrible dépeceur de Mons joue le thème de l’origine impossible, celle qui n’est plus là et continue de déployer ses effets – ainsi la maison qu’ils occupent est celle de leur père et Félix a à charge de poursuivre l’œuvre de son géniteur. Mais pour les spectateurs, l’expérience est quoique moins torturante tout aussi significative et symbolique puisqu’il s’agit de savoir où se situer, pour qui prendre parti, dès lors que – comme dans toute narration – on commence à s’identifier. Mais à qui ? Martha, de victime parfaite assume l’héritage familial en piégeant (et tuant) ses violeurs avec l’aide de son frère dans la clôture du film. Felix, quant à lui, offre une « femme de compagnie » à Martha, une de ses victimes qui sert de jouet à sa sœur. Et cette pauvre femme qui n’est qu’une victime de plus de la descendance du dépeceur, quelle surprise de la voir , après plusieurs séances de torture, assumer le rôle d’animal de compagnie, comme si elle en avait envie (« la famille s’agrandit » dit Martha). Ainsi de cette famille résolument monstrueuse peut naître un semblant d’alliance, de solidarité, de collectif qui évite à tout prix la solitude contrainte. N’est-ce pas cela au fond qui importe ? Le film vaut son visionnage rien que pour cette question. L’aspiration au collectif, à la communauté n’est-elle pas un objet vide de sens, une vieille idole qu’on manie d’autant mieux qu’on veut écraser l’individu – et en l’occurrence les femmes, comme le signale du reste furtivement un plan du point de vue de Martha sur deux femmes voilées ? Une chance d’appartenir à une communauté ou la garantie de la dissolution de soi ?
On regrettera au niveau formel un certain maniérisme des images tout aussi superflu que surprenant qui ne brise pas l’immersion dans l’intrigue ou le style du film, mais parait un peu trop appuyé pour être élégant. Ainsi les visions monstrueuses de Felix qui semblent bien être l’image du poids du Nom-du-père bien connu des psychanalystes mais qui en l’état n’ajoutent rien à l’expérience du spectateur. De même pour la scène de taillades finales qui se veut certes très esthétique (avec ses multiples plans au ralenti) sans pourtant que ça n’ajoute quoi que ce soit à une scène déjà dérangeante et nécessairement confuse ; est-elle expiatoire ou elle aussi déstabilisante ? Une question que ces petits défauts formels n’aident pas à poser.
Fiche technique : Megalomaniac
Genre : Epouvante Horreur
Année : 2022
Pays d’origine : Belgique
Durée : 1 h 58 min
Date de sortie (Belgique) : 22 juillet 2022
Réalisateur : Karim Ouelhaj
Scénariste : Karim Ouelhaj
Producteurs : Nicolas George, Karim Ouelhaj, Florence Saâdi
Le parfum de la dame en noir – Un giallo tourmenté.
Silvia, chercheuse en chimie, traumatisée par ses souvenirs d’enfance s’ennuie dans une vie consacrée à son travail. Une nuit, elle rencontre chez ses amis un professeur de sociologie qui lui fait l’éloge de la magie noire africaine et du vaudou. Entrée après cela dans un monde fantasque où il lui est impossible de discerner le rêve de la réalité, il lui faudra deviner le pire et faire le tri entre ses amis et ennemis pour échapper à la mort dans cette histoire qui s’amuse à brouiller les pistes sous le signe du voyage d’Alice au pays des merveilles.
S’il est beaucoup question de fleurs à l’écran, Il profumo della donna in nero se donne d’emblée comme un pot-pourri, de thèmes, de styles, de couleurs et sans doute de parfums – tantôt exotiques, tantôt capiteux. Il est vrai que le flot constant de personnages, de rebondissements et de retournements de situations à grands coups de musiques dramatique peut à première vue donner le tournis devant cet étrange objet cinématographique. Mais il faut dépasser ce sentiment pour arriver à profiter esthétiquement de ce film de genre, oublié et très critiqué à sa sortie pour lui reconnaître une inventivité formelle, thématique (chromatique même) et narrative à ne pas rater.
La mise en scène ne quitte en effet jamais le point de vue de Silvia (sauf pour quelques scènes où il s’agit de ceux qui la traquent qui ne font qu’ajouter à la confusion générale) pour fondre son expérience avec celle du spectateur et ainsi renforcer une identification problématique. Dans les précédents films évoqués, une telle identification n’allait pas de soi en raison de l’ambivalence torturée des personnages. Ce n’est pas le cas ici, la Silvia incarnée par Mimsy Farmer est une héroïne de giallo tout à fait classique. On ne nous demande pas d’imaginer le passé hors-champ de la protagoniste, mais celui-ci nous est révélé petit à petit à mesure que progresse l’horreur des scènes, dans la plus pure tradition du genre finalement – plus les images défilent et plus le sens du personnage et de l’intrigue s’opacifient. Candide, douce et fantasque à l’occasion, elle est surtout profondément belle et son visage juvénile peut incarner à merveille la fragilité et la confusion apeurée qu’une héroïne aussi tourmentée réclame. Car on s’éloigne vite des grosses ficelles du genre pour aller de surprise en surprise et c’est précisément l’intrigue labyrinthique qui rend ce film si captivant.
À mi-chemin entre l’horreur et le giallo, le mystère ne fait jamais que s’épaissir et n’est jamais un tant soit peu résolu. Dès qu’une péripétie s’achève, c’est une autre couche de mystère qui capte l’héroïne et même le dénouement ne résout pas toutes les questions. C’est que le film s’inspire très librement – disons thématiquement – d’Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll. La désorientation et le labyrinthe de la pensée et du sens sont les véritables enjeu d’un récit aussi canonique mais parviennent mal à s’insérer sans dégâts dans une œuvre qui veut en plus jouer sur le terrain du polar, et pas n’importe lequel, le polar italien – genre très codifié du giallo.
Ainsi, on y retrouve tous ses éléments mais comme dispersés ou mélangés au shaker en sorte que la narration s’en éloigne constamment. Silvia est bien traumatisée mais là où la blessure se révélait être le moteur ou le catalyseur des crimes dans le giallo classique (qu’on pense à Le chat aux yeux de Jade ou La maison aux fenêtres qui rient), on découvre ici une toute autre configuration puisque celui qui blesse à l’arme blanche dans le souvenir (autre thème cher au giallo) n’est autre que Silvia elle-même.
S’il s’agit bien de reconstituer un puzzle de souvenirs censé fournir la vérité, l’identité du tourmenteur de Silvia, la reconstitution du passé n’offrent rien de tel dans la mesure où la folie de l’héroïne continue et s’accentue après-coup. Enfin, l’illisibilité de l’image (comme projection du non-sens de l’époque) est ici, comme dans nombre de giallo, bien présente mais surgit comme à contre-emploi. Ce thème qui vient notamment d’Antionioni (Blow up) où l’image ne fait plus sens par elle-même mais doit être l’objet d’une interprétation qui conduit dès lors l’action. Cette interprétation est exploitée dans de nombreux polars italiens où la résolution de l’enquête se confond avec l’injection réussie du sens dans ce qu’a vu le héros quitte à multiplier les interprétations et relectures, on pense évidemment au séminal Profondo Rosso d’Argento. Or, si Silvia est une sorte d’Alice romaine, ce n’est pas parce que le cadre et par la suite l’image manquent de quelque chose (comme le reflet de Profondo Rosso manque de la proximité nécessaire pour que Daniel s’aperçoive qu’il a vu un miroir) mais parce qu’elle est saturée de signes, de symboles et de renvois, jusqu’à la nausée.
Cette saturation s’exprime d’abord au niveau chromatique puisque quasiment chaque plan affiche un éventail de couleurs dont le symbolisme a été travaillé. Ainsi le vert émeraude profond revient à chaque fois que Silvia éprouve un malaise à savoir si elle se trouve dans le réel ou dans son rêve (référence au Vertigo de Hitchcock ?), le jaune quant à lui qui ne cesse d’être associé aux fleurs qu’on offre à Silvia semble refléter le souvenir et la douleur du trauma qu’elle doit accepter pour l’effacer de sa mémoire. Mais il y a aussi le vaudou, l’exotisme diffus de la référence africaine, le parfum, le rôle étrange d’une mère sous emprise, l’apparition hallucinée d’une femme tout aussi étrange et spectrale, le rapport à la mort distillé dans les meurtres mais également dans le trouble personnage du taxidermiste, etc.
Toutes ces notes ou ces tons sont jetés sur le film comme sur une toile mais ne semblent pas tous se fondre harmonieusement. On a plutôt l’impression d’un camaïeu criard duquel on peut dégager ou repérer quelques formes congruentes qui tentent bien de manifester un sens, sans trop de clarté. À mi-chemin entre Une fille qui en savait trop de Bava et Rosemary’s baby (surtout dans le final éblouissant mais déconcertant) de Polanski, le spectateur ne peut qu’apprécier cette surenchère stylistique dans la plus pure tradition baroque italienne. On empile couleurs et formes jusqu’à ce qu’un sens esthétique en émerge spontanément et c’est bien cela qui apparaît à l’écran lors du visionnage de ce film. Œuvre baroque qui se donne donc comme un parfum capiteux, celui des vieilles dames et de la nostalgie qui ravit ou donne la nausée.
Fiche technique : Le parfum de la dame en noir
Titre original : Il profumo della signora in nero
Genre : Epouvante Horreur
Année : 1974
Pays d’origine :
Durée : 1 h 41 min
Date de sortie (Italie) : 24 mars 1974
Date de sortie (France) : 9 septembre 2010
Réalisateur :
Francesco Barilli
Scénaristes : Francesco Barilli, Massimo D’Avak
Producteurs : Giovanni Bertolucci, Aldo U. Passalacqua
Radiographie de la France post-covid, Une année difficile ne choisit pas la gravité. Le nouveau film de Toledano-Nakache oscille entre une peinture légère et parodique des mouvements d’intervention écolos, et une introspection plus aride et seulement esquissée de ses personnages.
« A-t-on vraiment besoin maintenant des choses ? »
C’est le mantra que répète le personnage interprété par Mathieu Amalric (tout en fêlure subtile) lors des ateliers de sensibilisation aux conduites compulsives qu’il dispense à des surendettés. Un peu plus tard on découvre le protagoniste tenter lui-même à plusieurs reprises de revenir dans un casino alors même qu’il y est interdit de jeu. Il y a chez lui une douce dinguerie en même temps qu’une vraie écriture à la marge du film qui aurait pu emporter cette année difficile dans des directions davantage imprévisibles, sans doute aussi plus libres et brisées.
Le film raconte l’union improbable et d’abord opportuniste entre deux surendettés (Jonathan Cohen et Pio Marmaï), et un groupe d’activistes écologiques mené par une aristo allumée Noémie Merlan. Ce dernier opus des Toledano-Nakache navigue habilement entre les blagues et l’action, la comédie-satire et le film social-gentiment mélo. Les metteurs en scène veulent toutefois trop mettre l’accent sur les moyens d’expression spectaculaires menés par les activistes engagés cherchant à rompre avec la surconsommation. La mise en scène y gagne en effets faciles et trépidations garanties, mais perd en finesse et anthropologie sociologique. Surtout le long-métrage y dilue sa matière vive cinématographique : la singularité des récits des personnages (brillante mais inaboutie) et des acteurs les portant.
Une Année difficile souffre de ce choix directionnel ainsi que d’une volonté assumée de plaire au plus grand nombre. L’effet de groupe réconcilie et anesthésie. Là où il eût été plus riche, percutant et imprévisible de suivre la pente des trois beaux personnages égarés, incarnés par Pio Marmaï, Jonathan Cohen et Amalric. Chacun a sa manière dit les failles et errances de l’époque, ses sensibilités et batailles, ses pertes et ses conflits. Là où leur ligne de fêlure se ressent davantage interne (il faut regarder l’expression désespérée des visages de Pio Marmaï et Mathieu Amalric) qu’a priori sociale, les metteurs en scène choisissent le parti-pris d’externaliser cette ligne de faille et de l’intriquer plus artificiellement à une causalité socio-économique.
Depuis En thérapie , nous savons à quel point le tandem Toledano-Nakache brille dans sa description de la psyché des individus, avec leurs singularités, leurs vulnérabilités et complexités.
Les rôles de Pio Marmai, Jonathan Cohen et Mathieu Amalric valaient à eux seuls des déploiements plus denses à l’intérieur du récit. C’est par leurs énergies et délitements subtils que le film se serait aventuré dans des zones perturbantes et poignantes davantage qu’ici où c’est le point du vue du groupe, des unions fortuites, du militantisme écologique (pourtant quelque peu tourné en dérision) qui est privilégié, affaiblissant le projet.
Il n’en reste pas moins qu’UneAnnée difficile témoigne d’un humanisme échevelé, d’une foi du cœur et d’une direction d’acteurs épatante réalisée par de fins diagnosticiens des crises de l’époque.
Bande-annonce : UneAnnée difficile
De Eric Toledano, Olivier Nakache
Par Eric Toledano, Olivier Nakache
Avec Pio Marmaï, Jonathan Cohen, Noémie Merlant…
18 octobre 2023 en salle / 1h 59min / Comédie
Fraîchement débarquée dans la capitale un jour pluvieux, la réalisatrice polonaise Anna Jadowska nous a accordé une rencontre afin d’échanger sur son dernier long-métrage, Une Femme sur le toit. Nous y retrouvons Mirka, une sage-femme sexagénaire qui mène une vie irréprochable auprès de son mari et de leur fils. Pourtant un matin, quelque chose change. Après s’être levée tôt, avoir étendu le linge et acheté de la nourriture pour ses poissons, elle tente de braquer une banque armée d’un couteau de cuisine. Son geste désespéré échoue, mais l’oblige à reconsidérer sa vie.
Présenté l’an passé au Tribeca Film Festival, ce drame qui évoque la situation sociale des femmes en Pologne est arrivé sur nos écrans depuis le 18 octobre 2023.
Pouvez-vous nous parler de la genèse du film, ainsi que des choix qui vous ont motivés à le réaliser ?
Mon point de départ pour ce film est d’un fait divers. J’ai lu un article sur une femme dans la soixantaine qui a essayé de voler une banque. Et c’était juste un court article, mais la vraie femme était aussi infirmière. Et juste avant le vol, elle a acheté des aliments pour poissons. J’ai donc apporté tous ces détails au scénario. Pour moi, dès le début, c’était l’histoire de d’une émancipation tardive, d’un réveil tardif. C’est ce qui est vraiment commun dans cette génération de femmes polonaises, parce que cette génération de la cinquantaine et la soixantaine travaille généralement à la maison et elles se sont oubliées. Donc, pour moi, ce vol était comme un moment critique, qui va amorcer un bon changement dans la vie de mon personnage principal.
Comment expliquez-vous ce phénomène ? Est-il exclusivement d’ordre générationnel selon l’environnement, urbain ou rural ?
Ces familles traditionnelles sont plus courantes dans les petites villes, bien sûr, mais cela pourrait également arriver dans les grandes villes. Le fait est que dans la jeune génération de femmes, les filles sont assez modernes et très puissantes. Elles se sentent puissantes, d’une manière différente des personnages principaux de mon film, ce qui était visible pendant nos élections parlementaires ce week-end, qui sont très importantes pour le pays. Pendant presque huit ans, on avait un gouvernement très à droite et les droits des femmes étaient presque oubliés par eux. Et l’avortement est aujourd’hui presque impossible en Pologne. Donc maintenant, grâce à la jeune génération de filles qui a voté, nous avons eu un taux de participation très élevé. Près de 74 % des gens ont voté ce dimanche en Pologne et je crois que la situation des femmes polonaises changera bientôt.
C’est également ce que Mirka symbolise dans cette lutte selon vous ?
Oui, cela signifie pour moi que le changement est toujours possible, même si on sent que quelque chose est vraiment difficile, et que c’est vraiment difficile de prédire ce qui va se passer. Mais parfois, un moment très critique peut se transformer en quelque chose de positif. Nous pourrions voir nos vies sous un angle différent et découvrir une nouvelle manière de penser.
Dans votre film, Mirka fuit son monde pour mieux de se retrouver, tout en questionnant ses désirs. Comment avez-vous trouvé votre comédienne pour l’incarner et comment l’avez-vous dirigé ?
Au début, quand nous étions en train de chercher l’actrice principale avec le directeur de casting (Piotr Bartuszek), nous avions l’idée que ça devait être quelqu’un d’inconnu en Pologne, même un amateur. Mais c’était vraiment difficile de trouver ce genre de personne et on a décidé de commencer à parler avec des actrices polonaises assez célèbres et Dorota Pomykala était l’une d’entre elles. Elle est très populaire, elle joue dans des séries télévisées et principalement au théâtre. Mais dans la vraie vie, elle est une personne complètement différente, très énergétique et très amusante. C’était donc très difficile pour nous d’imaginer qu’elle puisse trouver en elle-même ce genre de femme, très passive. Mais, dès le tout début du casting, nous avons senti que c’était notre personnage et que ça allait fonctionner. D’une manière ou d’une autre, elle était physiquement très proche de celle que j’avais à l’esprit. Et elle a gagné beaucoup de prix pour ce rôle. D’abord, c’était à Tribeca, puis dans de nombreux lieux à travers le monde. Et le film voyage encore, donc on verra ce qui va se passer.
Avez-vous des cinéastes ou des films qui vous ont influencé dans votre processus d’écriture ?
Pendant que j’écrivais, j’ai pensé à un roman de l’écrivaine américaine Elizabeth Strout. Elle a écrit un livre intitulé Olive Kitteridge, qui a été adapté en minisérie que Frances McDormand a produit et dans laquelle a tenu le rôle-titre. J’aime sa façon de représenter les gens, elle possède une plume d’écrivaine. Elle a une approche très particulière des personnages. C’est très tendre. Elle montre des situations apparemment sans importance. Ce qui, d’une manière ou d’une autre, crée des personnages très complexe. C’est donc vraiment quelque chose que j’aime beaucoup en tant que spectatrice et lectrice. Et j’essaie en quelque sorte de trouver ce genre d’approche pour mon personnage principal. J’aime également beaucoup de films de Michael Haneke, Bruno Dumont et des frères Dardenne, qui possèdent mon type de narration.
Avez-vous rencontré des difficultés dans la création de l’histoire ou dans l’écriture des personnages ?
C’était un long processus. J’ai travaillé sur le scénario depuis plus de trois ans et j’avais d’excellents conseillers. J’ai travaillé avec un script doctor anglais, mais ce n’était pas compliqué. Je pense que les difficultés ont commencé lorsque nous, ma productrice Maria Blicharska et moi, avions commencé à réfléchir au budget, au lieu et à la manière de tourner. Il a donc été difficile de convaincre les gens à propos de l’histoire d’une femme âgée, parce que ce n’est pas un personnage typique. Dans les films, la femme dans la soixantaine est presque invisible. J’ai souvent entendu pourquoi nous devrions financer le film sur une vieille femme, ce qui m’a surpris parce que personnellement, j’aime beaucoup ce genre d’histoire.
Où avez-vous tourné et combien de temps le tournage a-t-il duré ? Avez-vous été confronté à des défis particuliers pendant le tournage ?
Le tournage était assez rapide. J’ai travaillé avec une excellente chef opératrice, Ita Zbroniec-Zajt. Elle est polonaise, mais elle vit et travaille en Suède et elle est très talentueuse. Nous avons donc eu une excellente coopération et nous avons tourné dans une petite ville à deux heures de la capitale. En revanche, les scènes d’intérieur étaient tournées à Varsovie. Le plus grand défi, je pense que c’était pour Dorota, notre comédienne principale. Elle était presque tout le temps sur le plateau, car elle était dans chaque scène. C’était donc physiquement éprouvant pour elle, qui s’était épuisée au bout de quelques jours. Et nous avions des scènes vraiment difficiles à tourner comme celles sur le toit ou lorsqu’elle était nue à l’extérieur.
Revenons à présent sur l’esthétique singulier de votre film. Vous faites appel à des couleurs froides, blanches et bleu ciel notamment, avec une surexposition de la lumière. Comment avez-vous travaillé l’identité visuelle de votre film avec votre chef opératrice ?
Au début, nous avons essayé de trouver une sorte de style visuel. Mais à vrai dire, les premières décisions sont toujours pour moi intuitives. Il est donc difficile de dire pourquoi nous avons décidé de suivre cette voie et d’expliquer ce travail ou quel genre de couleur vous voyez dans votre esprit. Donc la plus grande inspiration pour nous était en fait la photographe japonaise Rinko Kawauchi. Elle utilise ce genre de lumière, ce genre de couleurs. Nous avons senti que cela devait être comme ça et c’était difficile de le faire, car nous avions besoin de beaucoup de lumière et cela prenait beaucoup de temps pour créer ce genre de scène très lumineuse. Et pour moi, ce visuel reflète en quelque sorte la vie intérieure du personnage principal. Au fond d’elle, elle est une personne vraiment douce, délicate, mais n’aime pas parler de ses besoins internes.
Qu’attendez-vous des spectateurs qui sortiront de la projection ?
Je n’ai donc aucune attente. En tant que spectatrice, je préfère avoir une sorte de dialogue avec le film qui me donne l’impression de pouvoir projeter ma propre vie sur l’histoire que je regarde. J’aimerais donc dire que les spectateurs pourraient simplement passer du temps avec le personnage principal. Je pense qu’elle est une personne assez intrigante, car j’essaie de capturer ses émotions qui, je pense, pourraient être compréhensibles et universelles. Et peut-être qu’après le visionnage, les gens pourraient sentir qu’ils sont capables d’arrêter leur routine quotidienne et ils seront peut-être capables de faire quelque chose d’imprévisible. Pas de ne pas braquer la banque, mais quelque chose de différent. Et ce serait le bon changement dans leur vie.
Avez-vous d’autres projets à venir ?
Oui, j’ai deux scénarios sur lesquels je travaille. L’un d’eux est une histoire très simple qui se déroule dans le village où j’ai grandi. Une a dolescente de 16 ans tente de vendre sa virginité sur Internet, ce qui n’est pas si populaire, mais ça pourrait arriver. L’autre script est en quelque sorte inspiré la vie de ma grand-mère. Je travaille sur ce projet avec ma productrice Maria Blicharska et il s’agit d’un drame d’époque, parce que ma grand-mère travaillait comme domestique quand elle avait sept ans avant la Seconde Guerre mondiale. C’est donc l’histoire d’une fille qui commence à travailler dans un palace et elle voit des fantômes. Elle n’est donc pas une personne si ordinaire.
Une dernière chose à ajouter ?
Je voudrais rappeler que nous sommes au début d’une nouvelle ère, depuis la fin des élections législatives. Je crois que la situation des femmes en Pologne va changer. Les tensions, qui sont visibles dans la vie de Mirka, devraient s’atténuer et ça s’améliorera un peu dans la nouvelle génération et les nouvelles familles, parce que ces tensions sont provoquées par un gouvernement majoritairement de droite.
En habitué des sujets difficiles, le Britannique Alan Parker se lança en 1988 dans un projet traitant d’une période ô combien sensible – et toujours d’actualité – de l’histoire américaine : la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains. Le résultat est un thriller nerveux relatant un fait divers authentique survenu dans le Mississippi ségrégationniste de 1964. Remarquablement mis en scène et porté par un casting impeccable dominé par le duo Gene Hackman-Willem Dafoe, Mississippi Burning jette un regard glaçant, quoique parfois excessif, sur une réalité que l’Amérique parvient difficilement à affronter. Paradoxalement, le film fut décrié par des acteurs des deux bords – défenseurs et adversaires des droits civils des Afro-Américains. Que cette polémique n’empêche pas de profiter de cette œuvre solide, présentée aujourd’hui par L’Atelier d’Images dans une nouvelle édition très réussie.
Mississippi Burning est basé sur un fait divers retentissant qui porte le même nom, aujourd’hui quelque peu oublié car survenu à une époque qui ne fut pas épargnée par les événements tragiques. En 1964, en plein mouvement américain des droits civiques, trois jeunes activistes disparaissent dans le Mississippi, alors qu’ils tentaient, dans le cadre de la campagne Freedom Summer, de convaincre les Afro-Américains de l’Etat du sud de s’enregistrer pour voter, ce qu’ils étaient (fortement) découragés de faire par les autorités ségrégationnistes depuis la fin du XIXe siècle. Les corps des trois hommes ne seront trouvés que plusieurs semaines plus tard, dans le cadre d’une investigation d’envergure menée par le FBI, qui fut aidé par un mystérieux indic. L’affaire fit grand bruit lorsqu’il apparut clairement que divers membres du Ku Klux Klan local étaient impliqués, parmi lesquels le shérif et le shérif adjoint du comté ainsi qu’un prêtre (!) Il est à noter qu’à l’époque, seules sept personnes furent condamnées à des peines de prison relativement clémentes compte tenu de la gravité des faits, mais l’impact du film d’Alan Parker fut tel qu’un journaliste, Jerry Mitchell, relança l’affaire au début des années 2000. En 2005, quarante ans après les faits, un homme fut enfin condamné à 60 ans de prison pour le triple homicide.
En 1988, ce sujet brûlant faisait l’objet d’un scénario signé Chris Gerolmo dont Hollywood, même plus de vingt ans après les faits, ne voulait pas car trop sensible. Les plus politisés Orion Pictures acceptèrent en revanche avec enthousiasme de distribuer le film, qu’ils confièrent au Britannique Alan Parker, qui venait de tourner l’excellent Angel Heart. Parker, disparu il y a trois ans, était une forte tête qui appréciait les sujets difficiles – il récidivera d’ailleurs dès 1990 avec un autre opus s’attaquant à une page sombre de l’histoire américaine, Bienvenue au Paradis, qui traite du sort réservé aux Nippo-Américains après la déclaration de guerre de décembre 1941. C’est Gene Hackman, une autre forte tête, qui fut engagée pour interpréter le rôle principal de Rupert Anderson, un ancien shérif du Mississippi venu assister l’agent Alan Ward, responsable de l’enquête mais plus jeune qu’Anderson et ignorant les réalités locales. Le casting est un des atouts majeurs du film. On aurait tort d’oublier l’immense comédien que fut Hackman, qui s’est retiré du métier en 2004 et poursuit depuis lors une carrière de romancier. Il est parfait dans le rôle d’un policier honnête mais souffrant d’un conflit d’allégeance et prêt à user de méthodes musclées pour que justice soit faite. Le jeu physique et naturel de Hackman lui permet de s’adapter à toutes les scènes, qu’il s’agisse d’une bastonnade, d’une réaction de frustration devant les méthodes plus réglementaires de Ward ou des scènes d’amour, particulièrement subtiles. Ses partenaires à l’écran sont eux aussi brillants, de Willem Dafoe (qui venait de tourner deux autres films controversés, Platoon et La Dernière Tentation du Christ) dans le rôle de Ward, à la formidable Frances McDormand qui trouve ici son premier rôle important, en passant par tous les rôles secondaires tenus par des comédiens plus convaincants les uns que les autres (Brad Dourif, Michael Rooker, R. Lee Ermey, Stephen Tobolowsky…). D’ailleurs, Mississippi Burning fait partie de ces films où il est parfois difficile de distinguer les rôles principaux des rôles secondaires, tant ces derniers sont bien écrits et incarnés avec talent.
La mise en scène d’Alan Parker, qui n’avait à l’époque déjà plus rien à prouver, ne souffre d’aucun défaut, bien aidée par un travail préparatoire minutieux (notamment le choix des lieux de tournage ainsi qu’une réécriture du script de Gerolmo). Il s’entoura par ailleurs d’une équipe technique familière et talentueuse, parmi laquelle le chef opérateur Peter Biziou, qui remporta un Oscar pour ce film. Le mérite de Mississippi Burning est qu’il peut s’apprécier avant tout comme un thriller efficace, au rythme parfaitement équilibré entre moments de bravoure et séquences en retenue, brillamment interprété et mis en images. En ce qui concerne le fond historique, il faut admettre que Parker a parfois la main lourde, notamment dans la représentation d’un Sud ultra-raciste peuplé de bouseux caractérisés essentiellement par leur amour de la violence et leur haine atavique vis-à-vis des Noirs. Le cinéaste britannique admet lui-même qu’il ne connaissait pas grand-chose au sujet du combat pour les droits civiques aux États-Unis et, même s’il s’est lancé dans un travail d’investigation important avant de se lancer dans le projet, il n’évite pas certains clichés ou lourdeurs dans la représentation d’un sujet complexe et plus subtil qu’on ne l’explique souvent. Ironiquement, le film suscita d’ailleurs une vive polémique à sa sortie, non seulement de la part des adversaires des droits civiques, mais également de la communauté afro-américaine, qui lui reprocha notamment de représenter une injustice causée par des Blancs… rectifiée par un duo de héros blancs. Preuve s’il en est que, lorsqu’on traite de ce sujet, il est décidément compliqué de se positionner de manière « relativement » neutre (entendons-nous, le film prend clairement position en faveur de la population noire), sans se complaire dans un manichéisme qui n’admet aucune nuance. Mississippi Burning fut également critiqué pour son travestissement de certains faits historiques, ce qui constitue une accusation quelque peu injuste puisque le film ne prétend qu’être un thriller basé sur des faits authentiques, non un documentaire.
SUPPLÉMENTS
Hormis la belle copie du film que constitue ce nouveau master en HD édité par L’Atelier d’Images, plusieurs suppléments intéressants sont inclus. On peut même dire que voici un exemple assez rare d’édition « 0 remplissage », ce dont on ne peut que se réjouir ! Deux interviews d’Alan Parker, de 9 min et 20 min respectivement, permettent d’en savoir plus sur les motivations du cinéaste, la genèse du projet, le casting ou encore ses méthodes de travail. On saluera la franchise rare de Parker lorsqu’il évoque le système hollywoodien (qu’il ne porte visiblement pas dans son cœur) ou dans son interprétation de la mauvaise réception du film. Le metteur en scène britannique loue également le travail de ses comédiens, en particulier Gene Hackman malgré le caractère parfois difficile du comédien américain. Parker avoue même avoir eu franchement peur lors d’un désaccord avec l’acteur, ce dernier étant physiquement très imposant ! Ces deux entretiens sont complétés par ceux de l’acteur Willem Dafoe et du scénariste originel Chris Gerolmo, eux aussi très intéressants. Enfin, le spectateur a droit à un court making of permettant notamment d’entendre Gene Hackman – dont les interviews sont rares – évoquer le film lors de son tournage, ainsi qu’à la traditionnelle bande-annonce. Bref, à part l’ajout éventuel d’une analyse d’un expert qui aurait permis d’avoir un avis extérieur sur le film, voici une édition sérieuse et joliment réalisée, qui ravira tant les fans du film que ceux qui le découvrent pour la première fois.
Synopsis : 1964. Trois militants d’un comité de défense des droits civiques disparaissent mystérieusement dans l’État du Mississippi. Deux agents du FBI, Ward et Anderson, aux méthodes opposées mais complémentaires sont chargés de l’enquête. Très vite leurs investigations dérangent et des violences sur fond de racisme éclatent alors dans cette ville où le Ku Klux Klan attise les haines et la violence…
Suppléments de l’édition Blu-ray :
Interview d’Alan Parker par Jean-Pierre Lavoignat et Christophe D’Yvoire
Making of
Interviews de Alan Parker, Willem Dafoe et Chris Gerolmo
Fervent défenseur du cinéma, Martin Scorsese est encore plus hargneux quand il s’agit de tacler à chaque occasion les films de Super-Héros ou le contenu médiocre des productions Disney. Aujourd’hui, à l’aube de son 81ème anniversaire, le papa du Loup de Wall Street entend rappeler au monde ce qu’est le 7ème art. Dans une année où Oppenheimer, Babylon ou encore Fabelmans existent, le pari a de quoi rendre curieux !
Long, bonne ou mauvaise idée ?
206 minutes. Oser. Oui, il faut oser. Qui sort encore, en 2023, un film de près de 3h30 sans que la population ne viennent y ajouter son grain de sel ? Oui, nous sommes malheureusement dans une époque ou le streaming est roi, où les spectateurs lambdas (et même maintenant les “ passionnés ”) préfèrent regarder un film sur leur télévision, téléphone et télécommande en mains. Sortir un long-métrage plus long qu’une leçon de mathématiques avec votre père un jour d’été, aujourd’hui, il faut oser. Pourtant, comme l’ont démontrées tant d’œuvres depuis les temps anciens du cinéma (Titanic, Il était une fois en Amérique, La liste de Schindler ou le récent et extraordinaire Oppenheimer) long n’est pas synonyme d’ennuyeux. Au contraire, tous les films cités passent à une vitesse folle, quand d’autres longs-métrages de 90 minutes à peine semblent interminables.
Tout le paradoxe de Killer of the Flower Moon est là. Le film démontre un talent inédit à capter l’attention du spectateur tout du long, en le laissant fortement conscient du temps qui passe. À cela, une évidence se pose : Le nouveau Scorsese se doit d’être vu en salles. Quelqu’un d’avisé vous dira que tous les bons films se voient au cinéma et en VO. Du moins, c’est indispensable pour se forger un avis totalement objectif sur le film, débarrassé des données parasites d’un mauvais doublage/mixage français, du mauvais son d’une télé par rapport à celui d’enceintes de qualité, ou encore des lumières allumées d’un salon. Killer of the Flower Moon, c’est le genre de film qui se voit sur grand écran, parce qu’une grande majorité des gens n’en verraient pas le bout, pas d’une traite, s’ils étaient chez eux. Ou alors, ils zapperaient quelques scènes, pour ultérieurement se plaindre de ne pas avoir compris certaines choses. Mais, rendons à « Scorsesar » ce qui appartient à « Scorsesar », Killers of the flower moon se voit en salles simplement car c’est un excellent film. Ici et plus que jamais, les longueurs restent question de subjectivité, selon les recherches du spectateur.
Le loup de Fairfax street
Soyons francs, une grande partie du public ira au cinéma pour une raison simple : le retour de Leonardo DiCaprio, revenant en force après une performance dantesque dans Once Upon a Time in Hollywood et un passage timide sur Netflix avec le plus controversé Don’t look up. Pour sa sixième collaboration avec Scorsese, l’acteur de Titanic démontre encore une fois qu’il est le roi, tant pour sa prestance à l’écran que pour l’intensité de son regard. Son personnage d’Ernest est incroyablement riche et complexe. Un peu bonnet, bien loin des hommes à l’intelligence froide habituels du comédien depuis quelques années, le protagoniste fascine autant qu’il répugne. Un monstre attachant, sublimé (et réciproquement) par sa camarade de jeu, Lily Gladstone. L’actrice incarne à la perfection une Molly Burkhart remarquable, forte et résignée. Véritable fer de lance de l’intrigue, elle apporte une sagesse pleine de retenue et de combativité, tout en s’assurant les éloges de l’Académie en vue des Oscars. Mais, des trois acteurs en tête d’affiche, impossible de ne pas donner la consécration à Robert De Niro, acteur fétiche de Scorsese depuis Mean Streets en 1973. Imperial, dangereux, menaçant d’un simple regard, l’acteur de 80 ans continue de régner sur Hollywood. Non, si vous aviez en tête de voir le film pour son casting, vous en aurez pour votre argent.
Et ceux qui viennent pour la leçon de cinéma, promise depuis la projection du film à Cannes, qu’ont-ils ? Difficile à dire, dans un monde ou une série comme Ahsoka ou des films comme Avengers : Endgame sont considérés par certains comme de parfaits représentants du 7ème art. Mais, blague à part, hormis la longueur dont on pourrait débattre de l’utilité, difficile de reprocher quoi que ce soit à Killers of the Flower Moon. Si, on pourrait éventuellement parler de l’histoire globale, prévisible au possible et qui empêche donc ces 3h30 de passer comme une lettre à la poste. Mais dans la mesure ou elle s’est réellement déroulée, est-ce pénalisable ? Si l’on prend en compte les nombreux twists d’Oppenheimer, qui parvenait à surprendre continuellement, on serait tenté de dire que oui. Certains points de l’intrigue auraient pu être révélés plus tard, par exemple. Non, quand quelqu’un meurt, on sait qui a fait le coup (à une exception près). Quand un personnage trahit l’autre, on le voit également très vite. Scorsese choisit de montrer chronologiquement et sans ambiguïté le meurtres des indiens Osage, contrairement à ce qu’auraient fait un Nolan ou un Fincher.
L’art de mettre en scène
Oui, le film choisit de plonger le spectateur dans cette magnifique ambiance satyrique, perdant au passage ceux qui s’attendaient à un western explosif ou à une histoire au rythme aussi effréné que Le Loup de Wall Street. Ne dit-on pas que c’est le voyage qui compte, et non pas la destination ? Scorsese prend son bébé et ne lui fait faire qu’un avec ce dicton. Il sait ou il va, et plus important, a parfaitement conscience que nous le savons également. Le réalisateur va donc utiliser tout son savoir, pour mettre en scène son histoire. Décors impeccables, montage image/son aux petits oignons, photographie somptueuse et nombreuses scènes fortes, jusqu’à son troisième acte très réussi (mais là encore sans surprise). Le spectateur vit, respire presque, aux cotés de ces personnages. L’immersion et le partage de la culture du peuple, telles sont les vraies protagonistes de l’œuvre. Et, là ou ces 3h30 sont agaçantes, c’est qu’il est difficile de dire ce que l’on aurait coupé pour de rendre l’expérience plus digeste, quand bien même on en a ressentit la durée. Peut-être une vingtaine de minutes, en additionnant tous les plans un peu trop long que l’on aurait pu couper ? Et, là encore, au vu du degré de perfectionnisme, il est évident de penser que chaque seconde à l’image est volontaire.
Résultat ? Killers of the Flower Moon aurait pu être parfait. Pour certains et pour beaucoup, il le sera. Pour d’autres (ceux qui restent jusqu’au bout, les autres ne méritent pas de donner un quelconque avis), beaucoup moins. Est-il destiné à devenir culte dans les années à venir ? Indiscutablement. Mais peut-il trôner parmi les plus grandes œuvres du cinéma ? Le temps nous le dira. Si, objectivement et cinématographiquement parlant, on tient l’un des meilleurs film de l’année, il est fort concevable, possible même, qu’une partie du public n’y trouve pas son compte. Mais, on se disait tous la même chose du film de Nolan, désormais réputé comme le meilleur biopic de tous les temps, et plus grand biopic au box office de l’histoire. Alors, qui sait ?
Bande-annonce : Killers of the Flower Moon
Fiche technique : Killers of the Flower Moon
Réalisation : Martin Scorsese Scénario : Eric Roth / Martin Scorsese Genre : Historique/Drame Casting : Leonardo DiCaprio / Robert De Niro / Lily Glastone / Jesse Plemons / Brendan Fraser Musique : Robbie Robertson Photographie : Rodrigo Priero Montage : Thelma Schoonmaker Production : Imperative Entertainment/Appian Way/Apple Studios/Sikelia Productions Distribution : Paramount Pictures Durée : 206 minutes Sortie : 18 Octobre 2023 en salles
Après un septième opus qui devait soi-disant être le chapitre final et très justement intitulé Saw : chapitre final, malhonnêtement suivi d’un huitième dénommé Jigsaw et d’un neuvième en forme de spin-off concocté par Chris Rock, Spirale, l’héritage de Saw – n’ayant tous trois pas renversé le box-office (ni les fans) – l’increvable et illustre saga maîtresse du torture porn revient une nouvelle fois avec un dixième épisode. Si on ne l’attendait vraiment pas, à la fois blasé par cette mouvance et lassé des pièges sadiques de Jigsaw, ce nouveau film surprend (un peu) en injectant du sang neuf dans son intrigue et en soignant un tantinet plus son esthétique qu’à l’accoutumée. Mais c’est bien connu, chassez le naturel et il revient au galop. En effet, Saw X retombe assez vite dans ses travers classiques tout en donnant aux puristes et amateurs du genre ce qu’ils attendent.
Synopsis : John Kramer, le tueur au puzzle, est de retour dans le volet le plus perturbant de la franchise SAW. Les événements se situent entre SAW I et II et on y retrouve un John, malade et désespéré, qui se rend au Mexique afin de subir une opération expérimentale capable de guérir son cancer. Il découvre cependant que tout ceci n’est qu’une escroquerie visant des malades vulnérables et affligés. Animé d’un nouveau but, le célèbre tueur en série retourne à son œuvre, et va prendre sa revanche sur ces escrocs dans un terrible « jeu » dont il a le secret, à travers des pièges toujours plus machiavéliques et ingénieux les uns que les autres.
L’adage est bien connu à Hollywood : « Quand il n’y en a plus, il y en a encore ! » Et celui-ci se vérifie encore plus dans le cinéma de genre. Qu’il soit slasher (la saga Halloween et ses multiples suites et reboots, ou celle des Scream, récemment exhumée avec le succès au box-office qu’on connait), films de possession (coucou L’Exorciste et sa nouvelle itération coulée dans le nouveau moule à la mode, le legacy sequel) ou encore films d’action décérébrés avec les Fast and Furious et ses bientôt onze opus.
Saw, l’étalon-maître de la mouvance du torture porn, débutée au milieu des années 2000, ne déroge pas à la règle avec un dixième film qui lui est consacré. Quand on pense que le premier opus était un petit bijou, simple thriller malin au twist final dingue et inoubliable, pensé et réalisé avec une économie de moyens admirable pour un résultat qui s’est inscrit au panthéon du cinéma de genre et du gore… Tout cela est désormais bel et bien terminé, sali par une ribambelle de suites aux velléités commerciales.
En vingt ans, ce premier film s’est donc décliné avec une suite sympathique qui dirigeait déjà la saga vers le gore et les pièges sadiques en chaine, puis avec un troisième opus extrême qui poussait les curseurs de l’écœurement à leur paroxysme, avec même une interdiction aux moins de dix-huit ans à la clé. Du jamais vu ! Après, mieux vaut oublier tous les autres épisodes avec un effet de répétition qui a terni l’image de toute la saga et surtout des scénarios de plus en plus tordus et abracadabrantesques. L’avant-dernier en date, celui de Chris Rock, tentait autre chose mais sans y parvenir. C’est donc avec une absence totale d’attente et d’excitation qu’on a appris l’arrivée d’un épisode dix. Il confirmait qu’Hollywood n’avait plus d’idées et se payait notre tête tout autant que celle des fans de la saga. Et pourtant…
Ce Saw X se révèle un peu plus réussi que les six précédents épisodes parce qu’il essaie de sortir du lot et respecte le spectateur. Jusqu’à la moitié tout du moins. En effet, pour la première fois les images de Kevin Greutert – coupable pourtant de quelques-uns des épisodes les plus mauvais – sont soignées, et même presque belles. Le film se déroule au Mexique, ce qui permet de varier un peu des intérieurs crades et anonymes des autres films.
Ensuite, l’épisode se déroulant après le premier de la saga, on retrouve pour la première fois John Kramer, comme vrai personnage principal joué par Tobin Bell, un acteur probablement sous-employé qui peut enfin donner de la chair à son personnage. D’ailleurs, un peu comme dans la suite de Don’t breathe, le méchant s’humanise et devient presque bon. L’intrigue se joue des labos pharmaceutiques de manière un peu opportuniste mais pas pour autant idiote. Bref, cela commence plutôt bien surtout qu’hormis une séquence gore fantasmée vue sur l’affiche pour faire patienter les fans, le début reste sage et innove sans sévices pendant une cinquantaine de minutes.
Mais dès lors que la vengeance pointe le bout de son nez (avec un vrai motif ici il faut l’admettre), la saga retourne sur ses rails habituels et c’est parti pour des séquences de pièges tarabiscotés et des moments ultra gores, dont certains sont excellents pour qui est adepte du genre. Cependant, tout cela reste totalement capillotracté (comment ne pas s’évanouir, voire mourir, devant de telles tortures) et bien trop complaisant.
En somme, le reste s’avère destiné aux fans inconditionnels du tueur aux pièges et de son assistante. D’ailleurs, Amanda est là pour assurer le fan service qui va coloniser toute la dernière partie jusqu’à une scène post-générique ridicule. Alors à vous de voir si vous êtes prêts pour une nouvelle rasade de crade, de gore, d’improbable et de vengeance en mode libre-arbitre extrême malgré un postulat intéressant et une mise en scène dotée de plus de goût qu’à l’accoutumée.
Jusqu’au onze ? Non, épargnez-nous cela !
Bande-annonce – Saw X
Fiche technique – Saw X
Réalisateur : Kevin Greutert.
Scénariste : Josh Stolberg et Peter Goldfinger.
Production : Lionsgate.
Distribution France : Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Tobin Bell, Shawnee Smith, Synnove Macody Lund, …
Photographie : Nick Matthews.
Durée : 1h58.
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Genres : Thriller – Horreur.
25 octobre 2023 en salle / 1h 58min / Epouvante-horreur
Nationalité : États-Unis.
Avec Vent d’Est, Vent d’Ouest, Pearl Buck entame une série de romans situés en Chine. Née Américaine en 1892, elle a séjourné en Chine dès l’âge de trois ans, d’abord avec ses parents missionnaires, puis avec son époux ingénieur. Si elle a appris le mandarin avant l’anglais, elle a fait ses études aux États-Unis où elle retourne vivre en 1933. Toute son œuvre (nombreux romans, mais pas que) est en anglais, y compris Vent d’Est, Vent d’Ouest paru avant son retour au pays.
Imprégnée par ses observations faites en Chine, Pearl Buck écrit en Américaine ayant l’expérience de la vie aussi bien en Chine qu’en Amérique, à une période (années 1920) où, quand elles se côtoyaient, les deux populations ne se comprenaient pas. Ici, elle met en scène ce choc des cultures dans une famille chinoise très marquée par les traditions, mais dont les membres ont l’occasion d’aller aux États-Unis ou plus simplement de rencontrer des personnes imprégnées par tout ce qu’ils ont vu lors de leurs séjours là-bas. Cet aspect démonstratif passe rapidement au second plan, tant Pearl Buck captive par les circonstances qu’elle développe pour ses personnages dont les caractères se révèlent.
Kwei-Lan
Cette jeune femme de dix-sept ans, qui assure la narration, vient d’épouser un homme à qui elle était promise depuis sa naissance. Or, elle ne l’avait jamais vu et, bien entendu, elle n’avait connu aucun autre homme avant lui. Le souci, c’est qu’il ne la trouve pas belle ! Pourtant, elle se comporte exactement comme on le lui a enseigné depuis son plus jeune âge. Mais ce que la famille de Kwei-Lan avait négligé, c’est que son futur mari avait passé douze ans en Amérique pour étudier la médecine. Tout ce qu’il a vu et appris l’a marqué (au même titre que tout ce qu’a vécu Pearl Buck en Chine !) et on peut même se demander pourquoi il accepte ce mariage. C’est probablement sa seule concession pour pouvoir vivre selon ses aspirations. Toujours est-il qu’il propose à Kwei-Lan une cohabitation pacifique et amicale, sans qu’il soit question de consommer le mariage. Pour Kwei-Lan, c’est le ciel qui lui tombe sur la tête, elle qui se réjouissait de son statut de Première Épouse, avec de futurs enfants promis à un beau destin. Il faut dire que sa famille évolue dans un milieu relativement privilégié, puisque son père peut entretenir plusieurs concubines (cela va jusqu’à la Quatrième Épouse) et leurs enfants, ainsi que des domestiques.
Les femmes dans la société chinoise
Cette situation de base n’est quasiment qu’un prétexte pour explorer en profondeur la complexité des relations entre deux peuples qui restent dans l’incompréhension l’un de l’autre sur bien des points. Ainsi, la simple signification d’une couleur (le blanc), symbole de pureté et d’innocence pour les occidentaux, du deuil pour les orientaux, entraîne des confusions, voire des frictions. Les Chinois sont marqués par des siècles de traditions. Exemple typique avec les filles qui grandissent avec les pieds bandés jusqu’à en souffrir physiquement, pour qu’ils restent aussi petits que possible. Aussi, le respect que les Chinoises « doivent » aux hommes se retrouve dans la façon qu’elles ont de les considérer selon leur position et sans utiliser de prénom (manière trop familière). L’éducation est axée sur le respect de ces traditions séculaires et Kwei-Lan fait sentir qu’elle ne voit pas pourquoi on pourrait imaginer autre chose. Il faut la confrontation avec son mari pour qu’elle commence à réaliser que le monde ne se limite pas à la Chine, malgré son appellation d’Empire du Milieu. Il faut dire qu’en tant que femme, Kwei-Lan n’est pas éduquée pour penser ! Très grande force du roman, il montre que Kwei-Lan a subi un véritable conditionnement dont elle ne prend conscience que progressivement grâce à son mari.
Le frère de Kwei-Lan
Son retour en Chine pourrait soulager Kwei-Lan. Mais il a lui-même séjourné plusieurs années en Amérique pour étudier et il rentre accompagné d’une américaine que Kwei-Lan a l’occasion d’observer, à défaut de pouvoir discuter avec elle. Comment son frère a-t-il pu épouser cette jeune femme, alors qu’une jeune Chinoise attend qu’il honore l’engagement que leurs deux familles avaient pris depuis longtemps ?
Pearl Buck
Elle s’y entend pour faire sentir le fossé qui sépare les deux cultures et surtout elle réussit à faire sentir énormément de choses en 200 pages environ. Son style qui vise essentiellement la simplicité rend son roman très accessible et vivant, ce qui ne l’empêche pas d’être riche de nombreux détails significatifs. Les descriptions font comprendre comment tout se passe dans une famille chinoise vivant selon les traditions. C’est même amusant de réaliser à-côté de quoi les Chinois passent en refusant le progressisme apporté par les Américains (Kwei-Lan apparaît assez naïve, finalement). Pearl Buck ne se gêne pas pour montrer que cela peut mener à de véritables drames. Ceci dit, elle ne fait pas non plus des Américains les détenteurs de la vérité absolue. D’ailleurs, même si elle ne le dit pas ouvertement, ils n’ont pas de leçon à donner vis-à-vis de l’esclavage, réalité que Pearl Buck n’esquive pas puisque le roman l’évoque à l’occasion.
Est-Ouest
Pearl Buck justifie donc magnifiquement son titre, avec un roman qui confronte deux points de vue assez antagonistes, celui de l’Est pour les Chinois puisque toute l’action se passe chez eux et celui de l’ouest puisque la modernité vient d’Amérique. Comme l’ont remarqué les historiens et spécialistes, ce qu’elle décrit de la Chine est criant de vérité, au point qu’un lecteur non averti pourrait très bien attribuer ce roman à quelque grand écrivain chinois. On comprend donc pourquoi Pearl Buck a obtenu le prix Nobel de littérature dès 1938. Ajoutons que la majorité des vingt-et-un chapitres commence par une phrase où Kwei-Lan s’adresse à une personne qu’elle nomme sa sœur, seule apte à la comprendre. Or, rien ne vient finalement désigner cette personne. Je verrais bien quand même l’épouse de son frère, l’Américaine avec qui elle finit par avoir des échanges verbaux, car cette jeune femme mémorise bien tout ce qu’on lui explique, malgré une situation délicate qui finira par l’inciter à vouloir rentrer en Amérique, contrairement à ce qu’elle envisageait en épousant le frère de Kwei-Lan.
Vent d’Est, vent d’Ouest, Pearl Buck Le Livre de poche, janvier 1972 (parution originale en américain : 1930)
La collection « Mirages » des éditions Delcourt accueille Sans panique, de Coline Hégron. Récompensée en 2021 par le prix « Jeunes talents » au FIBD d’Angoulême, la jeune scénariste et dessinatrice intrigue et déroute le lecteur avec un récit sans ligne directrice claire et nappé de poésie.
Sans panique est en premier lieu une exploration de la psyché humaine. Ce roman graphique dessiné avec beaucoup de personnalité, en rupture avec les codes traditionnels de la BD franco-belge, interroge notre compréhension des émotions et des traumatismes. Il est arrimé à deux jeunes protagonistes, Romie et Danaé, au cœur d’une île nébuleuse, Galguantes, où le psychisme humain apparaît comme anesthésié. « Si je devais donner un nom à ton état d’âme… », dit Romie à son amie, « ce serait l’apathite ». Et Danaé de lui répondre aussitôt : « Si j’ai l’apathite, alors tu as la débordante ».
Au commencement
La rencontre entre Romie, survivante d’un accident aérien qui a coûté la vie à ses parents, et Danaé, son antithèse affective, sert de catalyseur à une dissection minutieuse de l’équilibre émotionnel. Romie incarne la virulence des sentiments, une effervescence qui l’emporte souvent dans des tempêtes internes. Danaé, atteinte de ce que Romie appelle « l’Apathite », se meut quant à elle dans un monde où les émotions sont estompées, gardées sous cloche, convoitées mais inatteignables. L’une aspire à l’intensité de l’autre, et vice versa. Comme le dit l’adage : l’herbe semble toujours plus verte dans le pré voisin.
Refonte
Tandis que Romie est recueillie par la famille de Danaé, elle exprime toutes sortes de sentiments qui demeurent largement inconnus de sa nouvelle amie. Coline Hégron relate un éveil mutuel, mystérieux et touchant, dans une ambiance d’incertitude, en imbriquant les éléments de la réalité et des subterfuges psychologiques. L’archipel, la famille d’accueil de Romie, la météorite annoncée, le volontarisme politique opposé à l’indifférence des habitants de Galguantes, les leçons émotionnelles : Sans panique prend des trajectoires inattendues, sans propos affirmé, en adoptant le point de vue, doué de sensibilité, de ses deux jeunes héroïnes, à la fois si proches et si différentes l’une de l’autre.
La narration opte délibérément pour l’ambiguïté, quitte à dérouter le lecteur. Le dessin, à première vue « libre », souple et un peu sommaire, avec de généreux aplats colorés, se prête très bien à l’exercice stylistique de Coline Hégron. Il contribue à renforcer le sentiment d’étrangeté qui entoure Sans panique.
Initiations
On l’a dit, la bande dessinée de Coline Hégron n’est pas une œuvre qui se laisse facilement cerner. Deux évidences s’en dégagent toutefois : le voyage émotionnel et le périple initiatique. Sans panique prend alors la forme d’une introspection imagée, du processus de deuil à l’expression des sentiments, nous invitant à plonger dans l’abysse de nos propres émotions, pour en ressortir, peut-être, plus sûrs de notre propre complexité.
Sans panique, Coline Hégron Delcourt/Mirages, septembre 2023, 200 pages