« Il m’a volé ma vie » : les mécanismes de l’emprise

Le roman graphique Il m’a volé ma vie, adapté du livre éponyme de Morgane Seliman et publié aux éditions Glénat, prend le pouls de la domesticité de la violence conjugale, phénomène qu’il radiographie à travers un point de vue unique et féminin.

Le comportement de Yassine est illustratif des mécanismes insidieux de l’emprise amoureuse, psychologique et existentielle. Il m’a volé ma vie montre d’abord un homme attentionné, certes franc, mais plus romantique et protecteur que dirigiste envers celle qu’il cherche à séduire. Rapidement toutefois, il va basculer vers une dynamique de pouvoir coercitif et destructeur. Il y a une forme d’escalade vertigineuse dans le récit, allant de l’emprise psychologique à la violence physique. Dans un premier temps, Yassine punit Morgane par le silence et l’isolement quand elle refuse, par manque de temps, de lui servir son petit-déjeuner. Ensuite, les choses se gâtent, et l’homme en vient aux mains, annonçant de manière froide et anticipée les moments où il va s’en prendre à elle, devenue entretemps sa femme et la mère de leur fils Bilal.

Dans Il m’a volé ma vie, la masculinité apparaît évidemment sous un jour toxique. Yassine est une figure crainte et respectée dans sa communauté. C’est une forte tête, qui sait ce qu’il veut et qui se donne les moyens de l’obtenir, en tout temps et avec n’importe qui – il extorquera par exemple 15 000 euros à son ex-patron… s’achetant dans la foulée un quad et une arme à feu. Laurent-Frédéric Bollée et Francesco Dibattista n’en font pas le porte-drapeau d’un patriarcat qu’il faudrait à tout prix vouer aux gémonies ; ils préfèrent procéder par le menu, en radiographiant une violence débridée au sein d’un foyer en apparence tout ce qu’il y a de plus ordinaire.

C’est justement ce mal ordinaire qui va pousser Morgane dans ses derniers retranchements. « Les jours, les mois passent et la routine de l’emprise et des douleurs s’installe. Mon cerveau est tout le temps aux aguets. Le stress est permanent. Je suis à l’affût du moindre bruit. Je ne suis jamais en repos. » Car Yassine ne supporte pas la moindre contrariété. Pour l’apaiser, il faut que la maison soit immaculée, parfois lui faire fumer un joint et surtout ne pas le déranger à des moments inopportuns. « J’ai la tête à l’envers, plus rien n’a de sens, tout s’effondre sous moi et je me noie dans une résignation honteuse… »

L’abattement ressenti par Morgane devient de plus en plus clair à mesure que le récit progresse. Coincée par les impératifs familiaux, culpabilisant à l’idée d’abandonner un homme qu’elle croit malade et qu’elle espère sauver, susceptible de provoquer un drame irrémédiable en sollicitant l’aide des autorités, surveillée par tout un quartier quand elle parvient à tromper le sixième sens de Yassine, Morgane est démunie, impuissante, aussi désemparée que piégée.

Si Yassine ne représente qu’un cas spécifique (mais utile à la problématisation des violences conjugales), Morgane, elle, est plus typique de la manière dont les femmes peuvent intérioriser et cacher la souffrance domestique et les comportements tyranniques qu’elles subissent. Prise dans le cycle sans fin de la violence, elle passe par chacune de ses étapes itinérantes : isolement, dévalorisation, inversion de la culpabilité, peur et impunité. Pour rappel, 213 000 femmes déclarent avoir subi des violences physiques ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ex-conjoint chaque année en France. Le phénomène y toucherait une femme sur 10.

La rupture dans le récit se produit lorsque Morgane trouve le courage de porter plainte contre Yassine. Mais là encore, les écueils sont nombreux. Le temps de la justice est long, la protection de la jeune femme n’est pas pleinement assurée et Yassine trouve le moyen de revenir dans sa vie, d’abord en la harcelant (filature, appels téléphoniques, SMS), puis de manière plus concrète encore. Même après avoir brisé le mur du silence, Morgane est confrontée aux séquelles psychologiques et aux retours pernicieux de son ex-mari.

Il m’a volé ma vie présente les différentes dimensions de la violence conjugale. Laurent-Frédéric Bollée et Francesco Dibattista dépeignent avec une clarté brutale les réalités d’un fléau socialement enraciné. À travers les épreuves autobiograhiques de Morgane Seliman, ce roman graphique invite, par son travail de sensibilisation, chaque lecteur à réfléchir et à agir avec conviction contre les violences domestiques, qui continuent malheureusement de ravager des vies dans l’ombre.

Il m’a volé ma vie, Laurent-Frédéric Bollée et Francesco Dibattista
Glénat, octobre 2023, 152 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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