Une année difficile : un monde de questions

Huitième film d’Eric Toledano et Olivier Nakache, Une année difficile est l’événement du mois d’octobre dans le paysage cinématographique français. Avec une méthode et une approche bien rodées, les auteurs, avides de remises en cause sociétales et écologiques, dévoilent une œuvre abordant le monde avant les confinements.

Synopsis : Deux amis, Albert et Bruno, font la connaissance dans le milieu associatif de jeunes militants écolos. Les deux associés sont initialement plus attirés par les pots d’accueil que par les arguments écologiques. Sans réelles convictions, ils vont cependant peu à peu intégrer le mouvement et se rallier à la cause.

Le rideau est tombé

C’est un matin, au temps des gilets jaunes. La météo est un peu grise, l’ambiance est tendue et des visages froids dévalent dans les rues de Paris. Doit-on craindre le pire ? Que font ces personnes, on n’en sait pas grand-chose, mais la tension bien étreinte par les nappes de piano d’une nouvelle bande-son éthérée se laisse porter un peu fainéante jusque devant les rideaux de fer d’une grande enseigne, dans un centre commercial où Romero aurait posé quelques zombies. Parmi les cortèges, des écologistes, volontiers décroissants, forment une ligne humaine et scandent des discours de prise de conscience, tout en empêchant les clients d’entrer pour l’événement compulsif de l’année. Albert (Pio Marmaï) voudrait bien rentrer, lui. Il pousse les autres, râle en gros plan et les confronte. Agressif, condescendant et un peu maladroit, il ne cherche qu’une télé pour réussir sa journée. Pour clore la scène, inutile de chercher le clap, le rideau est déjà tombé.

Seulement un black friday ? 

Le black friday, c’est un sujet, une photo d’un contexte, un vrai terreau qui a porté l’idée. Le besoin de parler de ces conflits générationnels, où les suivants affirment aux premiers qu’ils ne peuvent plus se comporter comme cela sur un seul bout de terre. Pour ceux qui ont appris à s’en moquer par le rituel quotidien d’une lassitude, il reste à passer sous la ligne de flottaison où le personnage de Pio Marmaï se fait aux arnaques sans même sembler s’en rendre compte. Il livre des télés, picore à droite à gauche, mais n’arrive surtout pas à vivre correctement. Assommé de dettes de jeu, menacé par un percepteur de taxes peu compréhensif, Albert vit d’arnaques et de petits larcins pour rembourser les sommes qu’il doit. Le visage fatigué, il devrait pourtant en prendre quelques-uns. Quand il doit livrer sa télé à un homme encore plus perdu que lui, Bruno (Jonathan Cohen), et apporter son aide à celui qui se situe une phase plus loin dans le renoncement après avoir avalé des médicaments, il pose l’écran et semble démuni. Et c’est dans ce premier pas très concret que le film se construit sur une banalité affligeante, mais si bien trouvée. Penaud, Albert doit tendre la main à Bruno, le redresser, contacter les aides et les pompiers. Cette gêne de la personne qui ne sait pas comment s’y prendre n’est pas facile à penser, écrire et mettre en scène, mais les deux cinéastes réussissent à chasser les fragiles comme peu d’auteurs francophones aujourd’hui. Depuis la série En Thérapie, ils prennent même, inconsciemment ou non, les casquettes de radiologues de cette société dans laquelle ils arrivent si bien à repérer le commun qui fera le sel de leurs récits. Jonathan Cohen y est formidable, lui qui sortait rincé du tournage des fictions Canal et de sa série Le Flambeau : Les Aventuriers de Chupacabra. Il est ici le regard extérieur un peu pâle qui est nécessaire au bouillant Albert, qui se débat encore. Tous les deux ont besoin d’aide, ils le savent, mais aucun ne s’en pense encore méritant.

Décroissant tous les matins

Car une année difficile, celle annoncée en introduction par tous les présidents successifs dans une séquence d’archive très maline, c’est celle qui nous mène alors vers les confinements, les replis sur soi. En forçant la main à ces deux personnages vedettes, leurs créateurs les font entrer dans ce monde codifié de la troupe écolo, mise en scène dans les premières minutes du film. Là-bas, on ne s’appelle pas par son prénom. On devient « cactus », « quinoa » ou encore « poussin ». Et on pourrait reprocher un nouveau traitement de ce milieu-là comme un peu caricatural, forçant le trait sur les lubies enfantines de groupes, prêtes à changer le monde dans des réunions frémissantes, rappelant ainsi les meilleures scènes de V pour Vendetta. En rencontrant cette troupe-là, on sourit comme les deux accolytes de voir ces combats menés loin de toute réussite, posés dans la symbolique de luttes dont on ose encore rire. Cactus, jouée par Noémie Merlant, porte ainsi une énergie souvent complètement hors-sol par rapport à ces deux recrues qui viennent, malgré eux, rejoindre le mouvement parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire. L’écologiste affirmée pense ainsi, et c’est symptomatique, à baptiser ces nouvelles têtes avant même d’essayer de les connaître, sans même les lire. Qui ne verrait pas dans notre monde bien réel que ces deux-là se foutent allègrement d’elle ? Mais le cinéma opère plutôt bien avec le duo de réalisateurs, touchant toujours par savoir-faire successifs les sujets qui arrivent à parler au maximum de spectateurs. Le film ronronne, bien découpé, avec des plans suffisamment ambitieux ni trop ampoulés pour casser l’esthétique téléfilm qui en a contaminé tant d’autres, et avec une bande-son une nouvelle fois très pertinente.

Des questions surtout

Selon l’adage et si on pense aux déclaration de Billy Wilder, il faut toujours penser le spectateur comme quelqu’un d’intelligent. Ce film ne veut pas dire une fois de plus aux gens comment penser. Il sait rester en retrait, toucher une zone de gris chez un de ses personnages principaux, le montrer arnaqueur, voleur, endetté, mais pas foncièrement à jeter. Bruno a perdu sa femme, se complait dans ses addictions, mais cherche malgré tout à les combattre avec beaucoup de sincérité. On pourrait goiser que dans les années 60 ou 70 un tel scénario aurait été plus picaresque, allant jusque dans les pires noirceurs pour oser en rire. Mais là où le cinéma populaire n’est pas un gros mot, il faut savoir s’arrêter parce que cet art sert ici à poser des questions. A un grand nombre, au regard de la tournée de 140 villes choisies pour présenter le film avant sa sortie officielle. Une année difficile porte une belle troupe de paumés qui cherchent un sens à tout ce qui les entoure et c’est bien là la force d’une œuvre montrant des engagés qui ne menacent jamais directement le spectateur. On est engagé par le sujet qu’on choisit, celui-ci est formidablement mis en scène laissant ça et là des histoires passionnantes mais pas foncièrement engageantes. Comme dans Samba et les autres, assez peu de spectateurs entreront dans le combat, ici l’écologie, après avoir vu ce dernier film et ce ne sera très probablement pas un président vert qui annoncera une prochaine année difficile. Car ce cinéma-là n’est pas très engagé, ne combat rien d’autre que de l’abstrait, se nourrit de quelques scories pas très utiles, mais c’est un grand barnum filmique qui a rempli sa mission. On sort en se posant des questions, c’est un chemin bien construit et achalandé qui commence. On a envie de connaître la suite.

Bande annonce

Fiche technique

Réalisation et scénario : Éric Toledano et Olivier Nakache
Photographie : Mélodie Preel
Décors : Mila Preli
Sociétés de production : Gaumont, Quad Productions, Ten Cinéma et TF1 Films Productions
Distribution : Gaumont (France)
Genre : comédie dramatique
Durée : 118 minutes
Date de sortie : 18 octobre 2023

Distribution

Pio Marmaï : Albert dit « Poussin »
Jonathan Cohen : Bruno dit « Lexo »
Noémie Merlant : Valentine dite « Cactus »
Mathieu Amalric : Henri
Grégoire Leprince-Ringuet : « Quinoa »

Festival

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
Vieux briscard de la cinéphilie de province, je suis un pro de la crastination, à qui seule l'envie d'écrire résiste encore. Les critiques de films sont servies, avant des scénarii, des histoires et cette fameuse suite du seigneur des anneaux que j'ai prévu de sortir d'ici 25 ans. Alors oui, c'est long, mais je voudrais vous y voir à écrire en elfique.

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