Rouge sang, ou l’irresponsable détermination

L’action se passe à Hanoï, capitale du Viêt Nam, où une jeune femme prénommée Line arrive en provenance de Paris, de retour après un an d’absence. Sur place, elle doit faire un reportage sur les femmes qui se prostituent de façon totalement indépendante, en nouant leurs contacts anonymement grâce à Internet.

Pour Line, Hanoï est la ville de son enfance et elle y connaît encore beaucoup de monde. Elle y retrouve ses attaches sentimentales : ses parents, ainsi que Thang son meilleur ami (gay) dont la tante Lan travaille dans l’hôpital de la ville. La mère de Line est vietnamienne (du genre femme soumise), son père est le général Godriunov, de l’armée de l’air ukrainienne. Il occupe le poste d’ambassadeur d’Ukraine à Hanoï. Dès sa descente d’avion, Line trouve l’ambiance bizarre. Ainsi, différents animaux se comportent comme si quelque chose les affolait. Le soir en discothèque, Line voit Thang se faire agresser, à la suite de quoi le jeune homme se sent mal au point de devoir se faire hospitaliser. Considéré comme frivole, Thang est le fils du général Quach qui se trouve à la tête de la direction aux armements du ministère de la défense (ancien attaché de défense à Kyiv en Ukraine). A vrai dire, tout ce petit monde joue un jeu dangereux dont Line découvre certaines ramifications progressivement. Mais les enjeux réels dépassent largement les actions individuelles.

Le Viêt Nam

Nation vivant sous régime communiste et donc sous influence de la Russie, le pays subit le contexte du moment, en particulier le conflit entre la Russie et l’Ukraine, dont l’antagonisme remonte au moins à 2013. La lutte d’influence a pourri le climat général et le scénario fait apparaître de plus en plus nettement le dessous des cartes.

Hanoï

Concrètement, des femmes disparaissent sans que personne ne s’en émeuve plus que ça, tout simplement parce que ce sont des prostituées. D’autre part, une étrange maladie commence à faire des ravages. On observe des cadavres d’animaux, des rats notamment, dans une zone qui s’étend progressivement. Et il y aurait aussi des morts parmi les humains, mais les autorités gardent le silence. Des personnes contaminées sont observées dans la ville et Line en côtoie une qui travaille comme serveuse dans un restaurant où elle mange. C’est d’ailleurs probablement elle qui la contamine, puisqu’ensuite on voit Line avec des rougeurs sur une épaule et un bras, qu’elle s’acharne à dissimuler pour pouvoir poursuivre son enquête sans éveiller la méfiance de ce côté. Elle fait comme si elle niait sa contamination et la fin laisse entendre qu’elle échappe à toute conséquence vraiment dangereuse pour sa santé. C’est à mon avis un point faible de l’album.

Entre fiction et réalité

Cette BD présente néanmoins pas mal d’intérêts, avec un scénario signé Benoît de Tréglodé, directeur de recherche stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM) et au centre Asie du Sud-Est de l’École des hautes études en sciences sociales (EHEES), spécialiste de la géopolitique asiatique et plus particulièrement du Viêt Nam où il a résidé. Ainsi, la BD s’intéresse au pays (Viêt Nam) et à la ville (Hanoï) ce dont le dessin de Roman Gigou rend bien, dans un style élégant et précis, notamment par ses ambiances nocturnes et colorées. Pas trop fouillé, le dessin se garde d’un réalisme froid et fait en sorte de laisser la place à l’imaginaire du lecteur (la lectrice), avec des visages et silhouettes juste caractérisés, alors que les décors (très variés) mettent l’accent sur les formes, ainsi que les couleurs assez vives, où le rouge domine logiquement au vu du titre. Le scénario s’intéresse aux différentes personnalités ici confrontées et réussit l’exploit de faire sentir l’influence des enjeux politiques sur les différents personnages. Celles et ceux qui sont en dehors de la sphère politique tentent de faire leurs affaires en oubliant le reste. Ceux qui touchent la sphère politique de près ou de loin participent aux luttes d’influence. Autant dire que, dans les hautes sphères, les uns et les autres font abstraction des états d’âmes… Bref, l’antagonisme russo-ukrainien a des conséquences qui peuvent s’avérer particulièrement lourdes et l’album exploite un des scénarios ayant été évoqué comme possible début de propagation du virus du Covid-19. On note aussi que si l’action progresse essentiellement sur un rythme de trois bandes par planche, de nombreux moments de respiration permettent d’observer les personnages et la ville, parfois par des dessins pleine page. Divisé en 6 parties (plus un court prologue et un épilogue, deux semaines plus tard), une pour chaque journée successive du séjour de Line à Hanoï, cet album de 180 pages dresse un tableau assez complet de la situation et ne se contente pas de broder à partir de la réalité, puisqu’il s’agit bien d’une œuvre de fiction. Autre point intéressant du scénario, il ancre l’histoire dans l’ambiance actuelle avec l’usage fréquent du téléphone portable, en particulier pour des échanges de SMS. Sans compter ces photos accusatrices reçues anonymement par Line : d’habiles montages ou non ? L’observation des détails est donc ici fondamentale. Ainsi, dès la première image, l’épaulette avec trois étoiles d’un uniforme militaire renseigne de manière essentielle. Et puisqu’un petit dossier en fin d’album revient en détail sur chacun des personnages (principaux et secondaires) qui interviennent, ainsi que sur la position géostratégique de la ville d’Hanoï capitale du Viêt Nam, c’est une invite à relire l’album pour bien en apprécier de nombreux détails importants. Une BD à découvrir !

Rouge sang, Benoît de Tréglodé (scénario) et Roman Gigou (dessin)
Riveneuve, juin 2023
Note des lecteurs0 Note
3.5

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