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Invasion Los Angeles : testostérone dévoyée à tous les étages

En 1989, Carpenter sortait son treizième long-métrage, qui passe souvent pour le plus politique de sa filmographie. En réalité, le simplisme domine, mâtiné de virilité mal pensée et d’une érotisation de la violence dont l’époque n’a nul besoin…

L’argument du treizième long-métrage (1988) de Carpenter est simple : John Nada (incarné par le catcheur, célèbre aux USA, Roddy Piper), lancé sur les routes par le manque de travail engendré par un capitalisme galopant, arrive dans une mégalopole où il trouve enfin un emploi manuel, largement sous-qualifié. Son corps bodybuildé partage généreusement avec son cerveau quelques petits muscles, qui permettent au bonhomme d’être assez perspicace. Une sagacité qui lui permettra de tomber sur un stock de lunettes magiques, grâce auxquelles on peut voir le monde tel qu’il est : les panneaux publicitaires sont en réalité porteurs de messages subliminaux (« Dormez », « Soyez dociles », « Ne pensez pas »…) et une grande partie des supposés humains sont en réalité des androïdes extraterrestres, identifiables à la structure métallique qui se cache sous leur visage. Flanqué de son nouveau grand copain, Frank (Keith David), notre héros va entreprendre de nettoyer la ville de ces parasites qui entendent l’asservir sous les lois de la finance et du capitalisme.

L’opération de purification donnera lieu à plusieurs scènes de tuerie de masse assez nauséabondes, à grand renfort d’érotisation des armes, dont quelques gros plans montrent l’extrémité légèrement renflée vibrant sous l’énergie de la décharge… L’idéologie qui sous-tend le droit que se donnent les tueurs, chevaliers blancs du XXème siècle, est bien connue, sous ses diverses variantes d’excuse : les cibles ne sont pas des hommes, mais ici des robots… ailleurs, des sous-hommes… des ennemis du peuple… des Infidèles… des renégats… des suppôts d’Hitler… des Résistants… des opposants… des chiens de mécréants… On sait où mènent de telles déshumanisations de l’autre.Les scènes qui auront précédé cette apothéose auront bénéficié du même sceau de simplisme : opposition, au début, de la grande ville aux immeubles démesurés, froide et insensible, tout entière régie par l’exploitation de l’homme (quand un Hochhaüsler, quelques années plus tard, réservera à cette thématique un traitement tellement plus subtil, et percutant, avec Sous toi, la ville, 2010), au chaleureux bidonville, où règnent l’entraide, le partage, l’honnêteté et la bonne humeur… Groupuscule d’opposants réunis dans une église (le puritanisme américain est sauf !) et qui s’avéreront être les seuls clairvoyants (woke avant la lettre ?!), puisque ce sont eux les fabricants des fameuses lunettes… Petit plaisir du réalisateur, avec interminable scène de lutte des deux grands copains, ponctuée de râles orgastiques et même de grands coups de bassin dans les testicules du grand ami…

Sur ce ragoût mal maîtrisé de messages simplistes et de phantasmes mal assumés surnage – ô surprise, mais c’est presque du gâchis… – la très belle musique composée par le réalisateur lui-même, sorte de rock assez sensuel revisitant des thèmes de blues, et apportant, par instants, un potentiel contrepoint assez humoristique à la figure du héros. Une distance salutaire, mais qui ne rencontre pas d’autres échos dans le film, malheureusement.

Bande-annonce : Invasion Los Angeles

Fiche Technique : Invasion Los Angeles

Titre original complet : John Carpenter’s They Live 2
Réalisation : John Carpenter
Scénario : John Carpenter (sous le pseudonyme de Frank Armitage), d’après la nouvelle Les Fascinateurs (Eight O’Clock in the Morning de Ray Faraday Nelson)
Avec Roddy Piper, Keith David, Meg Foster…
Décors : Marvin March
Musique : John Carpenter et Alan Howarth
Photographie : Gary B. Kibbe
Montage : Gib Jaffe et Frank E. Jimenez
Production : Larry J. Franco
Sociétés de production : Larry Franco Productions et Alive Films
Sociétés de distribution : Universal Pictures (États-Unis), Studiocanal (France)
Durée : 90 minutes
19 avril 1989 en salle / 1h 33min / Science Fiction, Epouvante-horreur, Action, Thriller

 

 

Entre les mots au Sharjah International Film Festival : Interview de Farid Ismaïl

Diplômé d’un Master en cinéma à la Nouvelle Sorbonne, Farid Ismaïl est un réalisateur de talent possédant plus de 10 courts métrages à son actif. Entre les Mots, son premier film est un poignant plaidoyer pour l’acceptation des autres mais aussi et surtout de soi.

J’ai eu l’immense privilège de m’entretenir avec Farid dans le cadre du Festival International du Film de Sharjah (SIFF). Son film, Entre les mots, nous raconte la poignante histoire de Frédéric, un jeune étudiant en droit, bègue, qui doit passer un important examen oral et qui, tourmenté par ses difficultés, va devoir redoubler d’efforts pour s’exprimer librement. Cet entretien, nous raconte l’histoire du réalisateur, celle d’un jeune homme qui a su dépasser son bégaiement et qui, par son art, réussi le pari de nous parler à tous.

1- Tu as réalisé plusieurs films depuis le début de ta carrière. En quoi Entre les mots est-il particulier ? Peux-tu nous parler de la naissance de ce projet ? 

Cette idée est née il y a très longtemps mais je n’ai jamais osé faire ce film. Je me suis longtemps caché derrière d’autres films. Je me disais, on va plutôt mettre une comédie, on va essayer de ne pas se dévoiler. J’ai longtemps mis un masque dans mes films même si je dois avouer que ce projet me traîne en tête depuis 2010. J’ai d’abord écrit un petit bout puis je me suis dit : tiens, Entre les mots. Finalement, j’ai fini par écrire un peu plus, puis encore plus et je n’ai jamais réussi à me défaire de cette idée de faire un film sur le bégaiement. Il est différent en ce qu’il est plus personnel. Il y avait déjà le Discours d’un Roi, qui est un super film, mais je voulais aborder la chose en suivant un axe différent : je voulais aborder l’histoire du point de vue d’un bègue qui sait qu’il le restera toute sa vie, qui n’a pas la capacité de s’exprimer autrement.

2- Il y a une phrase marquante dans le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde :Tout portrait qu’on peint avec une âme est un portrait non du modèle mais de l’artiste‘. Ton film a beaucoup d’âme, à quel point est-il ton portrait?

On se cache derrière les acteurs, c’est toujours difficile de se mettre à nu dans un film. Mais en y réfléchissant, on se demande : Pourquoi fait-on des films? Si c’est pour faire le clown, il vaut mieux faire de l’humour, du théâtre. Je trouve que le film a une dimension plus profonde, plus authentique et vraie. Dans la fiction on peut dire beaucoup de vérités au même titre que dans le documentaire, on peut dire beaucoup de mensonges. La fiction peut aussi être une représentation du réel. Dans ce film, j’avais envie d’être vrai. J’ai quand même souhaité ajouter une petite touche de comique de temps en temps pour que ça reste divertissant. Même si le fond est vrai et dur, je voulais que la forme reste agréable. Je trouve qu’on est déjà dans une époque assez sombre et que lorsqu’on va au cinéma, c’est aussi pour changer d’air. Je fais une apparition dans le film aussi car j’aimais l’idée d’inverser la balance et de devenir l’exemple. C’est une belle revanche. L’homme politique que j’incarne dans le film, s’exprime avec une parfaite éloquence mais soyons honnêtes, il raconte n’importe quoi. A côté de ça, le personnage de Frédéric, qui a des choses capitales à dire sur la liberté d’expression, galère. Le fond est qualitatif mais la forme est merdique. C’est ironique. C’est une façon de se demander si en réalité, dans un discours, c’est la forme qui compte? J’accorde aussi beaucoup d’importance à l’autodérision, il ne faut pas se mettre dans une position victimaire. Mon film, c’est tout le contraire, il parle de se battre.

3- Tu nous a parlé de l’impact financier du Covid sur ton travail. Mais qu’en est-il de l’impact sur ta vision du film ? As-tu effectué des changements scénaristiques ?

Pour moi, c’était essentiel de garder l’âme de la première version du script. Sans cette âme, je ne voulais pas faire le film. Je voulais garder la même émotion, la même structure de développement mais j’ai du changer la mise en scène. Il y avait plusieurs idées magnifiques, plus dans un genre fantastique. J’aimais bien le côte surréaliste. Finalement, j’ai décidé de me recentrer sur l’essentiel et de garder l’émotion du personnage. Ce que je souhaitais garder, c’était vraiment cette démonstration de ce que c’est d’être bègue dans notre société. Je voulais pas être lourd et susciter de la pitié en disant : vous avez vu comme il est bègue ? Vous avez vu comme il souffre ? Ce n’était pas du tout mon projet. Fait comme ça, le film perd tout son intérêt. En fait, ce film est une compilation de tout ce que j’ai pu vivre plus jeune, quand j’étais très bègue, toutes les moqueries, le harcèlement, le coup de ne pas pouvoir aborder une fille. Mon personnage, lui, a eu le cran de faire ça. Je voulais montrer le courage.

4- Impossible de ne pas aborder la magnifique tirade de fin, elle apparaît comme un véritable cri du cœur. Peux-tu nous parler de son écriture ?

Je l’ai écrite plusieurs fois. C’était difficile car je ne voulais un discours ni trop propre ou trop soutenu ni trop basique ou familier. Je l’ai réécrite à plusieurs reprises. Je me suis mis à la place du personnage, j’ai essayé d’imaginer ce que je dirais dans ce contexte. J’ai vraiment tenté d’être le plus spontané possible tout en ayant des mots très forts sur la liberté d’expression. 

5- Dans certaines scènes, on peut apercevoir ton personnage en train de détruire des lettres géantes. C’est un choix artistique brillant. Pourrais-tu nous partager la genèse de cette idée ?

J’ai vraiment voulu séparer le bégaiement de la personne. Je trouve qu’on associe trop les deux. Non, ce n’est pas moi le bégaiement. C’est un truc qui m’empêche de m’exprimer et qui me bloque. Je voulais représenter une grosse lettre, le B comme bègue, et dire regardez : C’est ça le bégaiement. C’est pour ça que le personnage le pousse pour s’en défaire. Je souhaitais représenter la chose de manière plus figurative parce que j’aime bien le côté imaginaire aussi. Il fallait donner une touche un peu surréaliste dans le film pour qu’on soit dans la tête du personnage en fait. Parce que, c’est comme ça que je pense aussi parfois. Quand je parle de ‘pousser la lettre’, c’est parce que c’est ce que je fais. Je pousse la lettre par la bouche pour m’exprimer : la Li-B-erté. Dans ma tête, je la pousse réellement. C’était aussi une manière d’apporter une touche d’esthétique au film pour que ça soit visuel.

6- Le festival de Sharjah a été créé pour la jeunesse. Ces derniers jours, on a beaucoup parlé de la culture comme un vecteur d’éducation et d’ouverture au monde pour les enfants et les adolescents. Selon toi, à quel point le cinéma peut-il impacter la vie des jeunes ?  

On a cette tendance à dire que les films sont pour les adultes. On ne pense plus aux enfants. Je suis très content de participer à un festival qui est dédié aux enfants et aux jeunes. Effectivement, c’est une forme d’éducation et d’ouverture à la culture. Quand je fais un film comme Entre les mots, inconsciemment, je suis en train d’éduquer. Je dénonce le harcèlement scolaire. J’ai la sensation de donner un cours contre la moquerie, de dire : essayez de comprendre l’autre! Quand j’ai réalisé ce projet, ma première cible, c’était les jeunes. Je n’ai pas eu besoin d’attendre le festival, je voulais déjà m’adresser aux jeunes. Moi-même, quand j’étais jeune, j’ai subi ce harcèlement à cause de mon bégaiement. Quand j’ouvre les réseaux sociaux et que je vois des jeunes qui se suicident, ça me touche profondément. Je me dis, comment est-ce que je peux communiquer pour faire entendre ces voix-là. En faisant du cinéma, j’ai cette force là de pouvoir dire les choses et de véhiculer des messages. Je suis heureux que ça parle aux enfants, aux adolescents, aux politiques. Je veux partager avec tous ceux qui peuvent m’entendre et qui peuvent faire quelque chose pour que le monde change. Le film n’est pas seulement pour les bègues, il est pour tout le monde. Évidemment, les gens bègues, quand ils voient le film, sont très émus. Mais, ce film est pour tous ceux qui n’ont pas forcément le moyen de s’exprimer : les muets, les dyslexiques, mais aussi les gens timides. Je souhaite mettre ces minorités dans la lumière. C’est un film sur le dépassement de soi et une expérience extrêmement cathartique pour moi.

Pour conclure : Farid Ismaïl est un réalisateur talentueux et passionné, un amoureux du cinéma qui a le sens de l’autre. Nous le remercions chaleureusement pour ce court-métrage nécessaire et pour cet entretien qui nous a permis de lire entre les maux de tous ceux qui voient leur liberté d’expression bafouée.

https://www.entrelesmots.com/

Interview réalisé par Kenza ZOUHAM-CULCASI 

Un Pont au-dessus de l’Océan : quand l’amitié entre les peuples cesse d’être un rêve constamment repoussé

Qui connaît les Osages ? C’est pourtant vers cette tribu amérindienne d’Oklahoma que nous entraîne le fascinant documentaire de Francis Fourcou, sur les pas d’une ancienne amitié née en novembre 1829 et liant ce peuple aux Occitans de Montauban.

Il est des pages d’Histoire qui restent largement méconnues, alors qu’elles offrent de si réconfortantes raisons de croire en l’humain… Ainsi de ces trois membres de la communauté Osage qui, errant en Europe après une éphémère notoriété jusque dans la cour de Charles X, eurent l’idée de rejoindre Montauban pour la bonne raison qu’un évêque, anciennement de leur connaissance, y résidait. Bien leur en prit. Cet homme, aidé du maire de la ville, leva auprès des habitants une collecte qui permit le retour des Indiens sur leurs terres nord-américaines et fonda l’amitié des deux peuples.

En 1989, sous l’impulsion de Jean-Claude Drouilhet et de son épouse, une association voit le jour, désireuse de raviver la flamme de cette amitié, qui n’avait pas non plus été oubliée outre-Atlantique. Le réalisateur, lui-même occitan, puisque né en 1955 à Toulouse, est informé du projet et se joint à une expédition qui lui permet de tourner ses premières images auprès des Osages en 2002. Il peut ainsi filmer, deux ans avant sa mort, un précieux entretien avec Lucile Robedeaux, l’une des trois dernières locutrices de la langue osage qui semble alors vouée à disparaître, tout comme a pu l’être, naguère, l’occitan.

C’était compter sans la puissance des rêves, leur énergie propre, et le sursaut de plusieurs Indiens de la communauté qui, ayant sondé le précipice qui les lorgnait, entreprirent, avec succès, de sauver leur langue. On rencontre ainsi l’universitaire Herman Mongrain Lookout qui, soutenu, en 2014, par le chef osage Jim Gray, entreprend de créer tout un alphabet propre à la langue osage et apte à transcrire ses phonèmes singuliers, faisant ainsi de cette langue jusqu’alors exclusivement orale une langue accédant à l’écrit, donc promise à une plus ample longévité et une plus vaste diffusion. De fait, depuis 2002, les locuteurs osages se sont multipliés et leur langue n’est plus menacée de disparition.

Respectant une équité parfaite, le documentaire entremêle deux axes, à la fois parallèles et conjoints : une visite de la poétesse Osage Chelsea Tayrien Hicks en Occitanie ; une visite de la comédienne et chanteuse Isabelle François en Oklahoma. Les langues occitane, Osage et américaine, prononcées par ces deux narratrices en voix off, accompagnent des images souvent somptueuses par leurs mélodies et leurs rythmes envoûtants, comme un phylactère délicat et volontiers poétique, louant, au féminin, la résistance linguistique.

S’ouvrant sur les hauts plateaux lunaires de l’Aubrac, qui nouent sans difficulté le dialogue avec les plaines ondulées de l’Oklahoma, le long-métrage fait affleurer comme naturellement les profondes proximités qui relient les deux peuples. Ainsi, au-delà deux langues aux sonorités fascinantes, menacées puis sauvées, surgit soudain une évidente parenté entre les bisons peints de la Grotte de Niaux, en Ariège, et ceux, encore tout de chair, d’os et de longs poils, qui paissent tranquillement les terres états-uniennes. Les danses de fêtes populaires occitanes paraissent soudain bien proches des danses rituelles osages, dans lesquelles les Indiens tressautent au rythme saccadé de leurs chants.

À l’heure où des communautés humaines s’entre-déchirent, où règne la haine, et où Scorsese évoque cette même communauté Osage, mais sous l’angle de la violence, dans Killers of the Flower Moon (18 octobre 2023), il est bienfaisant d’être témoin d’une telle fraternité et entente entre des peuples. Sans doute, certes, le rapprochement est-il plus aisé, moins risqué, lorsqu’un océan sépare ces peuples, nécessitant qu’un pont soit jeté, plutôt que lorsque ceux-ci vivent en voisins, tombant dans le sinistre schéma des  frères ennemis.

Synopsis du film : Des grandes plaines osages d’Oklahoma aux montagnes d’Occitanie, deux cultures autochtones se parlent et se répondent. Deux femmes nous racontent ces cultures  aux langues menacées. Isabelle l’Occitane chez les Osages, Chelsea, l’Osage chez les Occitans, parcourant les paysages et l’histoire des plaines d’Amérique et des montagnes d’Occitanie. 

Un pont au-dessus de l’océan : Bande-annonce

De Francis Fourcou
Par Francis Fourcou
25 octobre 2023 en salle / 1h 40min / Documentaire
Distributeur : Ecransud Distribution

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Le fragment : éclats qui percent, formes brèves, discontinuités qui hantent

Il suffit qu’un plan s’arrête net, qu’une image se fige sur un éclat isolé, qu’un geste reste suspendu dans le vide, pour que le flux continu se fracture et que surgisse le fragment : un éclat qui perce, une forme brève qui refuse le lissage, une discontinuité qui intensifie au lieu de compléter. Le fragment n’est pas un reste ou un manque : il est geste actif, opérateur de rupture qui condense l’émotion, ouvre des failles, fait saigner le sens. Au cinéma (Terrence Malick, Moonlight), dans les séries (The OA, Atlanta), dans les arts visuels (bustes antiques, photographie fragmentaire) et sur TikTok ou les stories Instagram, le fragment est la forme contemporaine qui résiste à la saturation : il respire, il pense, il permet au réel de surgir dans les interstices du visible.

Il suffit qu’un plan s’arrête net, qu’une image se fige sur un détail isolé, qu’un geste reste suspendu dans le vide, pour que la continuité se brise et que surgisse le fragment : un éclat qui perce, une forme brève qui refuse le flux, une discontinuité qui intensifie au lieu de compléter. Le fragment n’est pas manque ou reste : il est geste actif, opérateur de rupture qui condense l’intensité, ouvre des failles, fait saigner le sens. Dans un monde saturé d’images continues et lisses, le fragment est résistance : il respire, il pense, il voit autrement – il est la forme qui permet au réel de surgir dans les interstices.

Le fragment n’est pas débris d’un tout perdu : il est la forme contemporaine qui refuse la totalité, qui interrompt le flux pour faire advenir du nouveau. Il traverse le cinéma, les séries, les arts visuels, le numérique – non comme accident ou économie narrative, mais comme geste fondamental : une manière de couper, de suspendre, de condenser qui rend l’image plus vive par ce qu’elle refuse de montrer. Deleuze y verrait la ligne de fuite incarnée : le fragment n’est pas partie d’un ensemble, il est devenir autonome, intensité qui échappe à la chaîne causale. Barthes y lirait le punctum : cet éclat qui perce le studium, qui blesse sans raison, qui fait saigner l’image au point où elle n’est plus regardée mais ressentie. Blanchot verrait dans le fragment l’écriture de l’interruption : il n’achève pas, il suspend, il laisse l’œuvre dans un état d’inachèvement qui est sa vérité. Adorno ajouterait que la forme fragmentaire est résistance politique : elle refuse la narrativité totalitaire, elle expose la discontinuité, elle fait du manque une force affirmative. Nous ne consommons pas le fragment ; il nous consomme : il perce, il hante, il organise notre perception par ce qu’il refuse de compléter.

Le fragment au cinéma : ellipses qui coupent, éclats qui percent, intensités qui suspendent

Le cinéma fait du fragment un outil de rupture vitale : il coupe le flux pour intensifier ce qui reste, il condense l’émotion en quelques secondes, il ouvre des failles où le sens saigne. Chez Terrence Malick, le fragment est souffle : images fugaces, gestes interrompus, voix intérieures qui surgissent et disparaissent – chaque plan est un éclat isolé, une respiration qui refuse la continuité narrative pour mieux faire sentir la vie comme succession de moments sacrés et perdus. Le fragment n’assemble pas ; il disperse : il laisse le spectateur dans l’attente, dans le manque, dans une contemplation qui n’aboutit jamais. Dans Moonlight, le film est construit en fragments de vie : trois actes isolés, trois âges, trois visages qui ne se touchent pas – le fragment devient mémoire trouée, identité qui se compose par éclats, par absences, par silences qui pèsent plus lourd que les mots. Chez Wong Kar-wai dans In the Mood for Love ou 2046, le fragment est désir suspendu : regards qui ne se croisent pas, gestes interrompus, couleurs qui saignent dans le cadre – le fragment n’achève pas l’amour ; il le fait exister dans l’inachevé, dans la tension qui ne se résout jamais. Le fragment cinématographique n’est pas économie ; il est intensité : il coupe pour faire saigner, il suspend pour faire vibrer, il perce le regard jusqu’à ce qu’il ressente le manque comme présence.

Le fragment dans les séries : narration éclatée, temporalités brisées, intensités qui hantent

Les séries contemporaines font du fragment une structure narrative : elles multiplient les éclats, jouent sur les temporalités disjointes, créent des récits qui refusent la linéarité pour mieux hanter. Dans The OA, le fragment est énigme : récits partiels, visions incomplètes, sauts dimensionnels qui laissent le spectateur dans un état d’attente permanente – le fragment n’explique pas ; il ouvre, il suspend, il fait du manque une force qui pousse à chercher. Chaque épisode est un éclat isolé qui se connecte sans jamais se fermer, une discontinuité qui devient mystère vivant. Dans Atlanta, le fragment est liberté : chaque épisode peut être autonome, une digression, une variation, un clip rap qui n’a rien à voir – le fragment refuse la cohérence narrative pour imposer une manière de raconter qui est aussi une manière de vivre : irrégulière, imprévisible, traversée par des intensités qui surgissent et disparaissent. Dans Euphoria ou The Leftovers, le fragment est trauma : flashbacks interrompus, ellipses brutales, moments isolés qui hantent les personnages et le spectateur – le fragment n’assemble pas le sens ; il le fissure, il laisse des trous où le réel saigne. Le fragment sériel n’est pas économie de temps ; il est production de manque : il hante, il perce, il organise la perception par ce qu’il refuse de montrer.

Le fragment dans les arts visuels : éclats qui concentrent, morceaux qui hantent, surfaces incomplètes

Dans la peinture, la sculpture et la photographie, le fragment est stratégie esthétique : montrer une partie pour intensifier le tout, couper pour faire exister l’absence comme présence. Les bustes antiques (grecs, romains) ne sont pas incomplets par accident : le bras manquant, la tête séparée du corps concentrent l’attention sur la présence pure, sur l’intensité du visage ou du torse – le fragment devient puissance : il hante par ce qu’il refuse de donner, il impose une contemplation qui remplit le vide par le regard. Chez Rodin ou Giacometti, la figure fragmentée est moderne : corps tronqués, silhouettes réduites à l’essentiel – le fragment n’est pas manque ; il est réduction qui intensifie, qui fait saigner la matière pour révéler l’être. Dans la photographie contemporaine (Wolfgang Tillmans, Nan Goldin, ou les séries de Rineke Dijkstra), le fragment est cadrage partiel : visages coupés, détails isolés, surfaces incomplètes – le fragment perce le studium pour faire surgir le punctum, il hante par ce qu’il cache, il organise l’empathie par l’inachevé. Le fragment visuel n’est pas débris ; il est geste : il concentre, il hante, il traverse le regard jusqu’à ce qu’il ressente l’absence comme intensité pure.

Le fragment numérique : formats courts qui percent, éclats qui capturent, discontinuités qui hantent

Dans le numérique, le fragment est devenu norme perceptive : vidéos de 15 secondes, stories de 24 heures, captures isolées – il structure l’attention par sa brièveté, par son interruption permanente. Sur TikTok, le fragment est rythme : chaque clip est un éclat autonome, une intensité immédiate qui frappe et disparaît – le fragment n’explique pas ; il percute, il impose un tempo qui refuse la contemplation longue, qui fait du regard un acte de consommation rapide. Les stories Instagram ou Snapchat sont fragments quotidiens : moments isolés, éclats de vie qui s’effacent en 24 heures – le fragment devient éphémère, il hante par sa disparition programmée, il organise la perception comme succession de présents sans mémoire. Dans les interfaces (notifications, extraits de reels, previews), le fragment est capture : il coupe le flux pour attirer, il suspend le temps pour retenir – le fragment n’est pas contenu ; il est piège, il perce l’attention pour la garder captive. Le fragment numérique n’est pas économie ; il est violence douce : il perce, il hante, il organise le regard par sa discontinuité incessante.

Le fragment comme forme contemporaine

Le fragment n’est pas manque ou reste : il est la forme contemporaine qui refuse la totalité, qui interrompt le flux pour faire surgir du réel dans les failles. Il condense, intensifie, ouvre des espaces d’interprétation que la continuité lisse referme. Dans un monde saturé d’images continues, le fragment est résistance : il respire, il pense, il voit autrement – il est la forme qui permet au regard de se poser sans être capturé, au sens de saigner sans être suturé. Le fragment n’achève pas ; il suspend : il perce, il hante, il traverse jusqu’à ce que nous sentions que le tout n’était qu’illusion et que la vérité est dans l’éclat isolé, dans la forme brève, dans la discontinuité qui refuse d’être recollée.

« Une histoire du cinéma français 1970-1979 » : amours, humeurs et humour

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Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo poursuivent l’important travail éditorial qu’ils ont entrepris sur le cinéma français aux éditions LettMotif. Ils se penchent cette fois sur les années 1970, caractérisées par la libération des mœurs, la politisation croissante de la société et l’avènement d’une nouvelle génération de comédiens et de cinéastes bien décidés à marquer le septième art de leur empreinte.

En août 2020, les éditions LettMotif publiaient le premier tome d’Une histoire du cinéma français. Philippe Pallin et Denis Zorgniotti analysaient alors l’état du septième art dans les années 1930 en France. Un peu plus de trois années plus tard, et en dépit de la disparition regrettable du premier cité, la série en est à son cinquième ouvrage, toujours aussi fin dans l’analyse et précieux dans la contextualisation de la production cinématographique hexagonale. Ce sont donc les années 1970, concomitantes au Nouvel Hollywood et à la libération des mœurs, marquées par Mai 68 et la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, qui forment le cœur de ce volume. La formule, elle, n’a guère changé : des focus sur les films emblématiques de l’époque, des portraits de comédiens et de réalisateurs, un passage en revue de plusieurs œuvres significatives (sans prétention à l’exhaustivité), des dossiers thématiques (un par année) permettant de creuser plus avant les ruptures en cours dans la cinématographie nationale de l’époque.

Ces dernières brillent par leur pluralité. Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo évoquent notamment le cinéma expérimental, le féminisme ou encore la production de films pornographiques. Dans l’immédiat post-Mai 68, entrecoupée par la promulgation de la loi Veil, la décennie 1970 donne à voir de nouvelles représentations de la femme et du couple. Pendant que Coline Serreau donne la parole à la gent féminine et interroge le couple, Alain Cavalier problématise la féminité dans la sphère sociale. L’industrie pornographique va quant à elle connaître un essor aussi soudain que bref : le relâchement sur le plan des mœurs s’accompagne d’une hausse phénoménale du nombre de films produits avant que des dispositifs réglementaires et fiscaux, quelques années plus tard, ne viennent sonner la fin de la récréation en restaurant la « bonne morale ». Cette décade est aussi celle où la politique s’immisce un peu plus au cinéma, notamment dans l’œuvre de Costa-Gavras (L’Aveu ouvre d’ailleurs le bal en qualité de premier « film de l’année »), mais aussi par cette disposition, tardive, à regarder l’Occupation et la Collaboration de manière frontale. Représentatif de cette tendance : Monsieur Klein, de Joseph Losey, une reconstitution historique mettant en avant la responsabilité de Vichy dans la déportation des Juifs, tout en sondant l’identité de son personnage principal.

Sur le plan de l’actorat, la patte de Bertrand Blier se fait sentir. Alain Delon et Jean-Paul Belmondo amorcent leur déclin, Brigitte Bardot tourne la page en 1973, tandis que les Patrick Dewaere, Gérard Depardieu ou Miou-Miou crèvent l’écran, notamment dans Les Valseuses, qui les rassemble tous les trois. Symptomatique de la transgression par l’absurde à la Blier, le film l’est tout autant vis-à-vis de la représentation de la sexualité, libre au point d’en devenir outrancière, faisant le deuil des conventions lors de scènes rapidement passées à la postérité – celle du train, par exemple. Une histoire du cinéma français 1970-1979 n’oublie pas non plus de rendre hommage à Bulle Ogier, Isabelle Huppert, Bertrand Tavernier, Jacques Rivette ou Claude Lelouch, soit autant de personnalités durablement associées au cinéma français des années 1970.

Dans leur travail de contextualisation, éminemment appréciable, Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo mentionnent le scepticisme institutionnel, les travaux de Gilles Deleuze et Michel Foucault ou encore les évolutions de la comédie française, où le meilleur et le pire continuent de coexister sans se parasiter. On croise ici Jean-Louis Trintignant, Jean Rochefort ou Annie Girardot, là La Grande Bouffe, Themroc ou Buffet froid, décrit comme une sorte de cauchemar surréaliste. Une histoire du cinéma français 1970-1979 passe du macro (le plan d’ensemble du cinéma français à cette époque) au micro (l’insert spécifique à tel film, tel comédien, tel réalisateur) en veillant à ce que l’un apporte toujours à l’autre la lumière utile à sa capture. S’il est difficile de résumer la richesse de ce nouveau volume (comme cela était aussi le cas pour tous les précédents), on peut sans risque avancer que les amateurs de cinéma français (et même les simples curieux) y trouveront largement leur compte.  

Une histoire du cinéma français 1970-1979, Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo
Lettmotif, octobre 2023, 480 pages

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« Résistances Queer » : une autre histoire de la sexualité

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L’histoire de l’homosexualité s’inscrit dans une dialectique changeante, entre marginalisation et réappropriation, entre codification médicale et rébellion culturelle. L’album Résistances Queer, fruit d’une collaboration entre les éditeurs Delcourt et La Découverte, permet aujourd’hui d’éclairer les changements sociaux, politiques et même psychologiques qui ont contribué à la construction et à la déconstruction des identités homosexuelles.

Au XIXe siècle, des figures comme Richard von Krafft-Ebing participent à la pathologisation de l’homosexualité, en la classant parmi les perversions. Mais cette période voit également l’émergence d’une contestation, à l’image de Karl Ulrichs, pionnier du militantisme homosexuel, ou Havelock Ellis, qui s’intéressait à l’homosexualité féminine, jusque-là négligée. Le psychanalyste Sigmund Freud contestera ensuite à son tour l’idée d’une dégénérescence, préférant une analyse plus nuancée et moins criminalisante.

D’Oscar Wilde à Jean Genet, de Virginia Woolf à Gertrude Stein, la littérature et l’art ont souvent servi d’espaces où l’homosexualité pouvait s’exprimer. Si Antoine Idier et Pochep ne manquent pas de le rappeler, ils opèrent aussi un détour par l’antiquité grecque ou les poètes de l’islam ancien, parfois invoqués pour légitimer culturellement l’homosexualité, ou par les personnages ambigus de la culture bourgeoise, puisque le dandysme de Baudelaire ou de Jules Barbey d’Aurevilly constituait déjà une forme de transition de genre.

Langage et représentation

Les mots ont du poids. Le terme « gay », par exemple, a remplacé d’autres dénominations souvent péjoratives telles que « folle » ou « tante ». Dans les années 90, le mot « queer » a quant à lui été réinvesti pour critiquer les normes sociales. Des penseurs comme Judith Butler ont aidé à la revendication de certains vocables, en problématisant leur détournement. Ce dernier est largement traité dans Résistances Queer. « L’histoire de l’homosexualité est à la fois une histoire de l’injure, du stigmate, et une histoire de leur retournement, de leur réappropriation. »

Répression

L’homophobie ordinaire ne peut être isolée de la répression pénale. De l’affaire du bar Manhattan à la loi de Vichy de 1942, l’histoire montre une persécution active des homosexuels. Cette répression ne se limite pas au domaine juridique ; elle se manifeste aussi dans l’opposition aux œuvres d’art, comme La Vie d’Adèle ou Baise-moi, et dans la stigmatisation médiatique qui a succédé à la découverte du SIDA. Ainsi, Résistances Queer revient longuement sur les registres documentant l’identité et l’activité des homosexuels, sur les évolutions politiques très graduelles et sur les Unes vexatoires de Libération ou de L’Express.

Au XIXe siècle, les descentes de police étaient fréquentes dans les lieux considérés comme homosexuels. Les bars, les boîtes, les saunas, les lieux de drague extérieurs faisaient l’objet de contrôles systématiques. C’était une véritable obsession policière, quadriller et cartographier les modes de vie homosexuels. L’album rappelle ainsi qu’il y aurait eu environ 10 000 condamnations pour homosexualité entre 1942 et 1982. Les hommes issus des milieux populaires formaient le gros des bataillons. En parallèle, certaines publications furent interdites, telles que Futur – Charles Pasqua s’en prenant de son côté à Gai Pied.

Technologie et société

Internet est devenu une fenêtre sur le monde pour de nombreuses personnes LGBTQI+. Cette technologie permet non seulement une représentation plus diversifiée, mais elle contribue aussi à mettre les individus en liaison les uns avec les autres. Antoine Idier et Pochep font également état des stéréotypes qui ont la peau dure, par exemple en ce qui concerne la sexualité des colonisés africains ou le prétendu penchant lesbien des femmes musulmanes (en raison de la vie dans les harems). De l’autre côté de l’Atlantique, certaines ligues de morale voient dans l’homosexualité un phénomène européen attribué à l’immigration mais aussi à la Première guerre mondiale. C’est en venant en France que les Américains se seraient familiarisés avec les pratiques perverses… Quoi qu’il en soit, il faudra attendre les années 1970 pour constater une affirmation publique de l’homosexualité.

Une histoire en construction

L’histoire de l’homosexualité est complexe, façonnée par des forces médicales, culturelles, politiques et sociales. Si le stigmate a longtemps été l’apanage de cette communauté, les stratégies de résistance et de réappropriation ont permis d’ouvrir de nouvelles perspectives. À l’image de ce que montre l’album Résistances Queer, c’est une histoire de lutte, mais aussi d’identité et de fierté.

Parfois amusant, toujours pertinent, l’album d’Antoine Idier et Pochep contextualise de belle façon l’homosexualité et son traitement public. Le combat continue pour que la sexualité soit respectée dans toutes ses nuances.

Résistances Queer, Antoine Idier et Pochep
Delcourt/La Découverte, octobre 2023, 144 pages

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4

« Chronologies visuelles des sciences »: cartographies du savoir

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Dans le paysage éditorial dédié à la vulgarisation scientifique, les éditions Gallimard ont l’habitude de proposer des beaux-livres encyclopédiques destinés à la jeunesse. Dans le cas présent, avec ces Chronologies visuelles des sciences, elles nous offrent un outil pratique et accessible, richement illustré, et transcendant les frontières disciplinaires pour constituer un ensemble exhaustif et engageant.

La richesse de ce livre est flagrante dès que l’on se plonge dans ses pages intérieures. La périodisation choisie pour diviser l’histoire scientifique est pertinente et le contenu se déploie par thème sur des doubles pages invitant indifféremment à une lecture exhaustive ou sporadique. L’évolution ininterrompue de la pensée humaine trouve une résonance idoine dans la juxtaposition de l’histoire de la robotique, caractérisée par le robot industriel de General Motors en 1961 ou la voiture sans conducteur depuis 2005, de la découverte de l’ADN et de l’ARN ou encore de l’évolution humaine à travers le temps.

L’ouvrage offre également des réflexions variées sur des thèmes urgents comme l’écologie. Un arbre illustratif égrène ses dates-clés dans ses feuilles : le terme « écosystème » est inventé en 1935, le militantisme environnemental compte la création de Greenpeace en 1971 et l’Anthropocène apparaît dans le discours public au cours des années 2000, soulignant l’impact croissant de l’humanité sur la planète. Ailleurs, c’est le plastique ou le nucléaire qui prolongent à leur manière cette thématique, dont on trouve des extensions çà et là dans ces Chronologies visuelles.

Au-delà de ses fiches thématiques, le livre navigue avec didactisme à travers des figures historiques emblématiques telles que Marie Curie, Charles Darwin, Florence Nightingale ou Albert Einstein. Ce dernier, avec sa théorie de la relativité, n’éclipse pas la moins connue Florence Nightingale, pionnière des soins infirmiers modernes. Et si l’on s’arrête précisément sur elle, on notera que les auteurs explicitent parfaitement son recours innovant aux statistiques, matérialisé par le diagramme en rose. Ils rappellent qu’elle a permis de réduire drastiquement le taux de mortalité des soldats durant la guerre de Crimée, en prenant des positions avant-gardistes en termes d’hygiène. De telles intersections entre la science et l’histoire humaine soulignent combien notre progrès scientifique est indissociable de notre évolution sociale et morale.

La polyvalence des ces Chronologies visuelles des sciences est manifeste dans sa couverture de domaines aussi divers que l’archéologie, la biochimie, les nanotechnologies, ou même la philosophie antique grecque. Ce faisceau de sujets converge vers une histoire holistique des sciences. Des spéculations cosmologiques de Thalès à Aristote aux inventions mécaniques d’Archimède, sans oublier la légende de l’instant Eurêka, l’invention de la puce au silicium, la genèse du savon ou l’extinction des espèces (actuellement près de 20 000 espèces seraient menacées par les activités humaines), de nombreux sujets sont traités avec une attention égale et une érudition qui se singularise par son accessibilité.

Chaque fil, qu’il soit scientifique, technologique, environnemental, humain ou philosophique, contribue à former notre tissu historique et existentiel. En cela, Chronologies visuelles des sciences apparaît comme un indispensable compagnon pour toute personne cherchant à comprendre la complexité et l’interconnexion du savoir humain. Ingénieusement conçu, visuellement somptueux, cet ouvrage constitue une mosaïque temporelle dédiée à la découverte humaine, d’une complétude rare.

Chronologies visuelles des sciences, collectif
Gallimard, octobre 2023, 320 pages

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4.5

The Pod Generation : marcher sur des œufs

Le bon art de vivre en communauté, c’est avant tout l’art du partage. Ce n’est évidemment pas ce qui prévaut dans cette utopie, où la grande majorité des outils technologiques révolutionnaires ont remplacé les êtres organiques. Cela pointe une certaine déconnexion avec la vie et à la nature. Et ce bouleversement est significatif dans The Pod Generation, car la conception des bébés a trouvé une nouvelle voie, l’ectogenèse. Ce processus de procréation, qui permet le développement de l’embryon et du fœtus dans un utérus artificiel, teste ainsi les limites d’un couple qui appréhende la parentalité.

Synopsis : Dans un futur proche où l’intelligence artificielle prend le pas sur la nature, Rachel et Alvy, couple new-yorkais, décident d’avoir un enfant. Un géant de la technologie, vantant les mérites d’une maternité plus simple et plus paritaire, propose aux futurs parents de porter l’enfant dans un POD. Alvy a des doutes, mais Rachel, business-woman en pleine ascension, l’incite à accepter cette expérience…

Le meilleur des mondes

Reparti bredouille des festivals Sundance et Deauville, le film de Sophie Barthes (Âmes en stock, Madame Bovary) n’a pas manqué de susciter curiosité et intérêt. La science-fiction de la cinéaste française brosse le portrait, pas si lointain, d’un monde dans lequel l’innovation et le profit vont de pair. Le progrès tend à soulager les humains de leurs tâches les plus laborieuses ou les plus élémentaires, comme la préparation d’un repas au bon temps de cuisson souhaité. La technologie se spécialise donc davantage et se personnalise tout autant, dès lors qu’un nouveau produit phare de la société Pegazus troque l’inconfort de la grossesse contre l’intimité de leurs clients. Résoudre la problématique de l’accouchement est leur devise, mais sommes-nous préparés à un tel changement ?

Pitch idéal pour un épisode de Black Mirror, l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies supplantent les lois de la nature jusqu’au processus de conception, où les enfants du futur naissent dans des pods, œufs qu’une multinationale commercialise auprès des parents souhaitant se soustraire aux inconvénients d’une maternité. Avec un tel produit sur le marché, nous ne sommes pas loin des critères d’une société totalitaire, où une minorité de gens pensent savoir ce qui est bon pour les autres. C’est en tout cas l’angle qu’a retenu la réalisatrice, en évoquant l’écrivain britannique George Orwell, auteur de 1984 et La Ferme des Animaux. Il y a également de quoi nous rappeler les dérives qu’Aldous Huxley a magnifiquement su hiérarchiser dans Le Meilleur des Mondes, un titre ironique et adapté à notre époque.

Les protagonistes évoluent ainsi dans un décor influencé par la culture japonaise et scandinave, avec des couleurs plus douces, pastels, ainsi qu’un côté rétro qui rappelle l’esthétique de Her de Spike Jonze. Sur ce point, il n’y a rien à signaler, c’est un plaisir à regarder. Le film fourmille vraiment d’idées, qui ne sont cependant jamais abouties. Elles sont simplement juxtaposées, créant un faux rythme qui ampute l’intrigue d’un fort capital sympathie.

Un esprit artificiel dans un corps saint

Une routine ne démarre pas sans aller à petits pas. Pourtant, elle semble suffisamment calibrée pour catapulter Alvy (Chiwetel Ejiofor) et Rachel (Emilia Clarke) dans leur journée ensoleillée, car l’intelligence artificielle prend une place conséquente dans leur demeure et leur couple. Il s’agit d’une aide précieuse qui remonte le moral de Rachel, en délicatesse dans sa carrière, contrairement à Alvy qui n’a rien besoin d’autre qu’un baiser de sa compagne pour affronter le jardin botanique qu’il entretient dans son université. On sent évidemment un décalage entre les deux membres du couple, dans l’attente d’un enfant pour les lier de nouveau. Cependant, Rachel n’est pas rassurée à l’idée de perturber son travail au bureau, tandis qu’Alvy est en contradiction avec cette naissance dans l’œuf, sans son consentement. Cela donne lieu à un sujet pertinent où la maternité et la paternité se confondent, sachant qu’ils finissent tous les deux par s’attacher à leur nouvelle acquisition.

Alvy y voit de la vie à l’intérieur, tandis que Rachel n’y voit qu’un outil supplémentaire dans sa panoplie technologique. Ce qui donne lieu à des situations cocasses, mais assez peu jouissives. Malheureusement, cette thématique de fond jongle constamment avec la comédie satirique de la société américaine que l’on développe parallèlement. Un débat environnemental par-ci, un procès sur l’innovation par-là. L’intrigue change trop souvent de direction et ne prend pas soin de laisser le spectateur s’investir à mi-chemin des deux pôles. Au lieu de cela, nous déambulons sur un grand sentier balisé, désamorçant ainsi plusieurs effets de surprise. Une pointe d’ambiguïté n’aurait pas fait de mal, même dans un discours aussi radical. C’est ce qu’Andrew Niccol a parfait avec Bienvenue à Gattaca, qui faisait la démonstration d’une vie artificielle, où la réussite n’était plus seulement due aux performances humaines, mais bien due au code génétique qui constitue les êtres. Les imperfections font pourtant partie de l’humanité. Jusqu’où peut-on aller avant de renoncer à notre identité ?

D’une certaine manière, ces questions-là reviennent en boucle. Mais, il s’agit de l’ADN des grandes industries que l’on analyse ici. Rachel en fait partie et rentre dans le rang, comme un bon petit soldat dans Starship Troopers. Rappelons que dans cet univers, les droits ne sont accordés qu’aux citoyens ayant finalisé leur service militaire. Cette condition est également nécessaire afin d’obtenir un permis pour tomber enceinte. Ce qui arrive à Rachel n’est pas si éloigné de cette fantaisie. Sophie Barthes convoque le féminisme radical, régi par les codes du capitalisme au sein d’une société qui ne jure que par la performance et la compétitivité. Le film serpente entre les caricatures pour mieux émietter des situations révoltantes, comme le fait de ne pas mettre une photo de son enfant au risque d’être cataloguée comme une « mère distraite ». Une initiative des employeurs, afin d’établir des conditions de travail qui poussent les femmes à se conduire comme des hommes.

Face à une telle pression, Rachel trouve refuge auprès d’un œil géant en guise de psychologue, à l’image du Dr. Know dans A.I. Intelligence Artificielle, un moteur de réponses voisin de ChatGPT. Ce qui est loin d’être concluant. À côté de ça, Alvy invite ses étudiants à manger des figues dans ce qui continue sans doute le dernier espace vert en ville. Bien que l’attitude de chacun pour trouver du réconfort semble extrême, voire absurde, ils ne restent pas moins humains et c’est dans le dernier acte que le duo finit par tourner le dos à toute cette hostilité ambiante et passive. Preuve qu’il n’est jamais trop tard pour guérir.

Baby on board

L’intelligence artificielle pend à la langue de tout le monde de nos jours. S’il s’agit d’une fiction, la réalité finit souvent par rattraper les problématiques qu’on y présente et l’avertissement de Sophie Barthes n’est certainement pas le dernier. Lorsque l’outil parvient à remplacer nos facultés, c’est une partie de notre humanité que nous perdons. Ce discours de rejet envers la technologie et les intelligences artificielles constitue un socle plutôt encourageant et bienveillant du côté de Blade Runner ou du récent The Creator de Gareth Edwards. A contrario, ce que The Pod Generation souligne avec sa dystopie cynique et comique, c’est que notre hygiène de vie devient de moins en moins compatible avec notre mode de consommation. L’avertissement est pertinent, la pédagogie un peu moins.

Bande-annonce : The Pod Generation

Fiche technique : The Pod Generation

Réalisation & Scénario : Sophie Barthes
1ère Assistante réalisatrice : Marion Richoux
Scripte : Julie Ghesquiere
Directeur de la photographie : Aandrij Parekh
Montage : Ron Patane, Olivier Bugge Coutté
Musique :  Evgueni et Sasha Gasperine
Producteurs : Geneviève Lemal, Yann Zenou, Nadia Khamichi, Martin Metz, Olivier Rroskill
Production : Scope Pictures, Quad Productions
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Jour2Fête
Durée : 1h51
Genre : Science-fiction, Comédie, Romance
Date de sortie : 25 octobre 2023

The Pod Generation : marcher sur des œufs
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3

Sharjah International Film Festival (SIFF) : le cinéma comme vecteur d’éducation

Cette année, dans le cadre de la 10ème édition du festival international du film de Sharjah (SIFF), le Mag du ciné s’est envolé pour les Emirats Arabes Unis. Le festival, qui s’inscrit dans une dynamique d’ouverture au monde, est une ode internationale à l’art et à la culture du monde arabe.

‘L’éducation est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde’ (N.Mandela)

Depuis sa création, le SIFF a un crédo : par, pour et à propos de la jeunesse. L’objectif premier du festival est de présenter des films d’horizons variés pour ouvrir les enfants au monde et partager des valeurs de tolérance, de créativité et de vivre ensemble. En abordant des sujets comme la guerre ou le handicap à travers l’objectif de l’enfance, le festival réussit son pari éducatif et culturel. La qualité des films ainsi que la diversité des catégories (films étudiants, courts-métrages, films d’animation ou encore long-métrages), propulsent le SIFF au rang des plateformes avenir du cinéma indépendant et inscrivent la ville de Sherjah au rang de précurseur dans la région. Comme le souligne Sheika Jawaher Bint Abdullah Al Qasimi, directrice du festival, l’événement va au-delà du divertissement en ce qu’il permet d’ouvrir les portes d’un ‘avenir où le pouvoir du cinéma illuminera la voie vers des possibilités illimitées pour nos jeunes‘. La catégorie ‘Child & Youth Made Films‘ confirme cette affirmation. En permettant à des enfants d’écrire et de réaliser leurs propres films puis de les présenter devant un jury composé de leur pairs, un champ infini de potentialités créatives s’ouvre pour tous les enfants. Outre le large panel de films internationaux proposés, c’est le monde du cinéma dans son ensemble qui est présenté aux jeunes générations. Par le biais d’atelier de maquillage ou de storytelling, le festival ouvre le champ des possibles et souligne brillamment les mille facettes du monde cinématographique.

Par la mise en place de conférences, de Q&A ou encore d’un ‘tapis vert’, le SIFF permet une très grande proximité entre les professionnels et le public ce qui donne naissance à de fructueux échanges. Les réalisateurs, producteurs ou encore acteurs, n’hésitent pas à conseiller  la jeunesse curieuse qui rêve de cinéma en étayant l’importance de la créativité, du rêve et du partage. Les débats proposés sont variés et empreints d’actualité. L’une de ces conférences : ‘From festival screenings to streaming : How to find your way through platforms?‘ initie par exemple une discussion concrète sur le débat cinéma v. streaming mais également sur l’expérience cinématographique, le marketing ou les critères d’un bon trailer. Tarek Ghannam, responsable de distribution chez Shooting Stars, rappelle l’intérêt capital d’évènement tels que le SIFF pour assurer le voyage des films autour du monde et l’internationalisation de l’art.

Un festival au service de l’art militant

En ouvrant le festival avec le court-métrage poignant ZOO de Tariq Rimawi, scénariste et réalisateur indépendant Jordanien, le SIFF n’a pas peur de présenter le cinéma comme un vecteur du militantisme et de la liberté d’expression. Expressément politique, ce short-film d’animation, visuellement inspiré des dessins de Naji al-Ali, célèbre caricaturiste Palestinien assassiné dans les années 80, raconte l’histoire du ‘Zoo le plus dangereux du monde’ situé dans la bande de Gaza. Dans un décor de guerre, l’actualité tragique s’invite à l’écran et présente le cinéma, et par extension, l’art comme un moyen pacifique de faire entendre sa voix et d’asseoir ses convictions. Ce choix souligne avec force l’importance du festival pour une jeunesse qui évolue dans un monde si incertain. C’est ce que nous confirme Mira Ibrahim, une jeune ambassadrice du SIFF :

‘Il s’agit pour le moins d’une immense opportunité. Je suis une ancienne membre du jury jeunesse et j’ai adoré mon expérience. Aujourd’hui, je m’adresse à vous en tant que jeune ambassadrice. C’est une grande chance d’apprendre à connaître différentes cultures, différentes personnes. J’ai rencontré énormément de gens grâce à ce festival. Je conseille l’expérience à tout le monde, pas seulement pour regarder des films mais aussi et surtout, car ils nous rapprochent.’

Elle ajoute à cela une reconnaissance de l’impact du festival après 10 ans d’existence. De manière générale, les témoignages recueillis, auprès des organisateurs ou encore de la jeunesse de Sharjah, confirment tous l’évolution du festival qui année après année, a su dépasser les frontières régionales et internationales.

La grande variété d’invités et de films internationaux présentés, semblent présager un brillant avenir pour le Festival International du Film de Sharjah. Le SIFF a tous les atouts pour croître  et inscrire durablement le cinéma régional et la culture du monde arabe dans une perspective internationale.

Second tour d’Albert Dupontel : la révolte en campagne

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3.5

Après Neuf mois ferme et Adieu les cons, Albert Dupontel nous offre avec Second Tour une nouvelle comédie décalée à l’humour grinçant. Sur fond d’une campagne électorale particulièrement mouvementée, le film mène une réflexion pertinente sur le monde du pouvoir et des médias. Grâce à son coutumier brin de folie, le réalisateur nous livre un regard tantôt enfantin, utopiste, tantôt désenchanté sur l’engagement politique, ses affres et ses promesses. Vive la République !

Le cinéma d’Albert Dupontel sème depuis plusieurs années les graines de la rébellion. Ses films distillent la rancœur, la colère, l’indignation contre une machine sociale qui écrase sans pitié les faibles et les rêveurs. À ce titre, Adieu les cons marquait la victoire d’un système bureaucratique absurde, protégé par des policiers sans foi ni loi, sur des employés malades et fragiles. Non, la France n’est pas un pays pour les romantiques, encore moins pour les idéalistes.

Dans Second Tour, la révolte d’Albert Dupontel gagne le champ miné de la politique. Pierre-Henri Mercier, riche héritier d’une grande famille française mais inconnu des électeurs, part favori dans la course à la présidentielle. Mademoiselle Pove, une journaliste placardisée à la rubrique football, se voit confier la couverture de la campagne de l’entre-deux tours. Persuadée que Mercier n’est pas ce qu’il prétend dans les médias, mademoiselle Pove, secondée par l’étonnant Gus, se lance dans une enquête qui la mène sur des chemins inattendus… 

PHM : le candidat mystère

Mais qui est donc Paul-Henri Mercier, cet homme fortuné et surdiplômé qui décide subitement de se frotter au suffrage des Français ? Mademoiselle Pove, qui l’a déjà rencontré dans sa jeunesse, ne croit pas à la sincérité de ce personnage aux manières parfaitement étudiées. Sa présentation, son attitude, ses déclarations prévisibles… quelque chose ne sonne décidément pas juste. Balayant d’un revers de main les questions convenues imposées par ses supérieurs, Mademoiselle Pove n’en fait qu’à sa tête pour faire tomber le masque de ce candidat arriviste.  Aussi hermétique qu’énigmatique, Paul-Henri Mercier, incarné par un époustouflant Albert Dupontel, semble cacher un secret bien gardé. Mais lequel ? 

À travers cette recherche de vérité, Second Tour nous emporte dans une enquête rocambolesque pleine de surprises et de rebondissements. Poursuite, agressions, tentatives d’assassinat, la campagne présidentielle n’aura jamais été aussi palpitante. Qu’il s’agisse de l’éthique journalistique ou de programme politique, chacun se bat corps et âme pour défendre ses idées. Dans ce tourbillon périlleux d’aventures, Gus, un fanatique de foot campé par un exceptionnel Nicolas Marié, apporte un humour bien dosé qui contraste avec la gravité du propos. Car en déterrant le passé et l’entourage de ce candidat mystère, les journalistes déchirent progressivement le voile sur un système de pouvoir cyclique et corrompu, une machine infernale soumise à la seule volonté de ses financiers. 

La politique : une cause perdue ?

Depuis une dizaine d’années, le cinéma français s’est beaucoup intéressé à la politique. L’exercice de l’État, Quai d’Orsay, La Conquête ou encore Alice et le Maire dissèquent avec un certain réalisme les mécanismes du pouvoir. Mais l’approche choisie par Second Tour demeure singulière. Le regard acerbe d’Albert Dupontel oppose ce que la politique devrait être avec ce qu’elle est, l’idéalisme rempli d’illusions et la pratique dictée par des financiers, le programme nécessaire et celui « qui va tout casser encore plus ». Pour changer la donne, une seule solution possible : le mensonge. Dans cette vision pessimiste, la politique, impuissante, dépend du courage et du sacrifice d’un homme pour renaître de ses cendres.

Si Second Tour propose une réflexion indispensable sur notre monde politique, il manque parfois un peu de nuances et de subtilité. En poussant le trait à l’extrême, le film d’Albert Dupontel prend les allures d’une fable politico-écologique que n’aurait pas boudé George Orwell. Une critique d’un système enrayé et perverti, bien sûr, mais aussi d’une certaine passivité des citoyens qui le tolèrent sans broncher. Un appel à l’action, et à la réaction donc ! Que l’on adhère ou non à son message, l’incisif manifeste d’Albert Dupontel écrit une belle page de cinéma. 

Second tour – Bande-annonce

Second tour – Fiche technique

Réalisation : Albert Dupontel
Scénario : Albert Dupontel
Interprétation : Cécile de France (Mademoiselle Pove), Albert Dupontel (Pierre-Henry Mercier), Nicolas Marié (Gus), Uri Gavriel (Lior), Philippe Uchan (M. Robard)…
Montage : Christophe Pinel
Photographie : Julien Poupard
Producteur : Catherine Bozorgan
Sociétés de production : Pathé, ADCB Films, Manchester Films
Durée : 1h35
Genre : comédie, drame
Date de sortie : 25 octobre 2023

Qui a joué le plus longtemps à Barcelone ?

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Dans l’un des meilleurs clubs de foot du monde, Barcelone, il y a eu de nombreux sportifs célèbres et performants qui y ont joué longtemps. Actuellement, les paris sportif 1xBet pour toi sont disponibles sur n’importe quel événement auquel le club de foot indiqué participe. Et parmi ces sportifs de foot il faut nommer Xavi Hernandez.

En parlant des particularités du développement de son parcours sportif professionnel dans la composition de Barcelone, il faut noter qu’il y a débuté en 1998. Avant cela, il a rejoint la jeunesse du FC Barcelone à un jeune âge et a progressé à travers les clubs de jeunes du club. Sur 1xBet les paris sportif sont disponibles pour toi sur les événements auxquels l’équipe en question participe. Au total, Xavi a joué pour le FC Barcelone pendant 17 saisons, de 1998 à 2015.
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Les réussites et les moments clés de son parcours sportif pro

Pendant la période entre 1998 et jusqu’en 2015 Xavi Hernandez est devenu l’un des sportifs de football emblématiques du club. En jouant sur 1xbet.cm/casino aux jeux de casino en ligne, les internautes ont la chance de parier sur les événements auxquels cette équipe participe. Il a été au cœur de l’équipe qui a connu un grand succès sous la direction de l’entraîneur Pep Guardiola.

Le sportif a gagné de nombreux titres avec le club de foot espagnol, notamment :

  • un triplé historique en 2009, remportant la Liga, la Coupe d’Espagne et la Ligue des champions;
  • La Liga (en 1998-1999 il a remporté le titre de vainqueur pour la première fois);
  • la Coupe du Roi (en 2008-09 quand il a remporté le tournoi pour la première fois);
  • la Supercoupe d’Espagne (en 2005 il a remporté le titre de vainqueur pour la première fois);
  • la Ligue des champions de l’UEFA (en 2005-06 quand il a remporté le tournoi pour la première fois).

De plus, il pourrait être important d’apprendre que Xavi Hernandez a aussi remporté la Coupe du Monde des Clubs de la FIFA. Pour la première fois, cela s’est passé en 2009.

En parlant des titres individuels de ce joueur de football, il est nécessaire d’indiquer les suivants :

  • joueur mondial de football de l’année en 2010;
  • joueur révolutionnaire de l’année en Liga en 1999;
  • Ballon d’Argent de la Coupe du Monde des Clubs de la FIFA en 2011;
  • Ballon de Bronze de la Coupe du Monde des Clubs de la FIFA en 2009;
  • Prix de carrière du joueur des Globe Soccer Awards en 2013.

Xavi Hernandez reste l’une des icônes les plus emblématiques de l’histoire du FC Barcelone. C’est en raison de sa longévité au club, de ses performances exceptionnelles et de sa contribution à de nombreux succès de l’équipe. Sur 1xBet on peut faire des pronostics sportifs sur les rencontres auxquelles le club en question participe.

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« Spielberg, la totale » : exégèse d’un cinéaste

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Les éditions EPA publient un ouvrage passionnant et très complet sur Steven Spielberg. À cette occasion, Olivier Bousquet, Arnaud Devillard et Nicolas Schaller s’associent pour revenir sur la carrière, les moments définitoires et les motifs récurrents du réalisateur de Jurassic Park, La Guerre des mondes ou encore E.T. l’extraterrestre.

Né en 1946 à Cincinnati, Steven Spielberg grandit dans une famille juive orthodoxe dont la désunion va profondément marquer sa filmographie. Il va en effet en tirer certaines de ses obsessions cinématographiques, qui s’exprimeront dans E.T. l’extraterrestre, AI Intelligence artificielle ou encore l’autobiographique The Fabelmans.

Sa passion pour le cinéma naît très tôt, et dès son adolescence, il commence à réaliser ses propres courts-métrages. Rejeté par la prestigieuse école de cinéma de l’Université de Californie du Sud, il intègre l’Université d’État de Californie à Long Beach. Mais c’est son court-métrage, « Amblin’ », qui retient l’attention et lui ouvre les portes de la petite lucarne. Après avoir exercé ses talents à la télévision, notamment dans la série Columbo, dont il réalise le pilote, il met en scène le téléfilm Duel en 1971, un thriller psychologique fourmillant de trouvailles visuelles – dont une vue à travers le hublot d’une machine à laver, sur laquelle les auteurs reviennent plus spécifiquement. Ce projet pose les bases de sa carrière au cinéma, à tel point que Les Dents de la mer, superproduction et premier blockbuster de l’histoire, sera considérée, y compris par le cinéaste lui-même, comme une variation en pleine mer de cette cabale menée dans un tracteur routier Peterbilt 281.

Sorti en 1975, Les Dents de la mer démontre l’aptitude de Steven Spielberg à surmonter les défis d’une grosse production. On a tendance à l’oublier, mais le cinéaste a en effet connu des problèmes récurrents avec le requin mécanique. Autre époque, autres monstres. En 1993, le cinéaste américain, qui a entretemps définitivement tourné le dos au Nouvel Hollywood et imprégné la culture populaire avec les productions Amblin (des Gremlins à Retour vers le futur en passant par Les Goonies), chamboule à nouveau le monde du cinéma avec Jurassic Park. Grâce à sa collaboration avec Industrial Light & Magic et Stan Winston, il fusionne les effets numériques, les maquettes et les animatroniques pour donner vie aux dinosaures. Cette utilisation innovante des nouvelles technologies et des images de synthèse établit de nouvelles normes pour les effets spéciaux. De quoi être ébahi, un peu à la manière des personnages spielbergiens pâmant d’émerveillement devant des contrechamps sophistiqués.

Ce tic de réalisation, indissociable de la geste du cinéaste, fait partie des nombreux sujets annexes traités dans l’ouvrage en marge des films. Il prend ainsi place aux côtés des fidèles de Steven Spielberg, des enfants comédiens, des rapports erratiques avec le Nouvel Hollywood, de l’homme d’affaires derrière le metteur en scène ou encore des relations d’amitié entre le « Roi de l’entertainment » et le maître Stanley Kubrick – les deux hommes se sont rencontrés alors que la fille de Stanley Kubrick portait plainte pour maltraitance d’animaux sur le tournage d’un épisode d’Indiana Jones et ils ont ensuite entretenu une longue et riche correspondance.

Spielberg, la totale prend le lecteur à témoin. Sous le vernis du divertissement, l’œuvre de Spielberg est profondément introspective. L’enfance, thème récurrent, est abordée de manière poignante et plurielle, tant dans E.T. l’extraterrestre que dans Hook ou la revanche du capitaine Crochet ou L’Empire du Soleil. Et si Amistad est décrit comme étant relativement naïf, Lincoln ou La Liste de Schindler (qui a failli échoir à Martin Scorsese et qui résonne avec l’histoire personnelle de Steven Spielberg) placent l’ami de Michael Crichton et père de la franchise cinématographique Jurassic Park par-delà le spectacle pop-corn.

Les motifs du père absent ou distant, de la Seconde guerre mondiale ou des nouvelles technologies tapissent également la filmographie du cinéaste américain. Cette dernière renferme par ailleurs quantité d’anecdotes qui ne manqueront pas de satisfaire les admirateurs de Steven Spielberg comme les simples curieux. De la postproduction de La Liste de Schindler assurée par George Lucas à la démission tardive de Liam Neeson sur Lincoln en passant par les soupçons de plagiat d’E.T. l’extraterrestre ou la polémique sur l’exception culturelle française lors de la sortie de Jurassic Park, l’ouvrage d’Olivier Bousquet, Arnaud Devillard et Nicolas Schaller se montre particulièrement généreux sur les à-côtés des réalisations spielbergiennes. L’aspect analytique, lui, est plus chiche et discret.

Au bout de cette passionnante lecture, il est difficile de nier l’impact de Steven Spielberg sur le cinéma mondial. Alliant innovations techniques et propos plus profonds qu’il n’y paraît, il a su toucher le cœur et l’imagination des spectateurs du monde entier. Tout en conservant une âme d’enfant, dans la conception du spectacle, dans la caractérisation de ses personnages ou dans les thématiques abordées, parfois dictées par de lointains souvenirs, à l’instar du mémorial Lincoln.

Spielberg, la totale, Olivier Bousquet, Arnaud Devillard et Nicolas Schaller
EPA, septembre 2023, 504 pages

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