« Une histoire du cinéma français 1970-1979 » : amours, humeurs et humour

Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo poursuivent l’important travail éditorial qu’ils ont entrepris sur le cinéma français aux éditions LettMotif. Ils se penchent cette fois sur les années 1970, caractérisées par la libération des mœurs, la politisation croissante de la société et l’avènement d’une nouvelle génération de comédiens et de cinéastes bien décidés à marquer le septième art de leur empreinte.

En août 2020, les éditions LettMotif publiaient le premier tome d’Une histoire du cinéma français. Philippe Pallin et Denis Zorgniotti analysaient alors l’état du septième art dans les années 1930 en France. Un peu plus de trois années plus tard, et en dépit de la disparition regrettable du premier cité, la série en est à son cinquième ouvrage, toujours aussi fin dans l’analyse et précieux dans la contextualisation de la production cinématographique hexagonale. Ce sont donc les années 1970, concomitantes au Nouvel Hollywood et à la libération des mœurs, marquées par Mai 68 et la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, qui forment le cœur de ce volume. La formule, elle, n’a guère changé : des focus sur les films emblématiques de l’époque, des portraits de comédiens et de réalisateurs, un passage en revue de plusieurs œuvres significatives (sans prétention à l’exhaustivité), des dossiers thématiques (un par année) permettant de creuser plus avant les ruptures en cours dans la cinématographie nationale de l’époque.

Ces dernières brillent par leur pluralité. Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo évoquent notamment le cinéma expérimental, le féminisme ou encore la production de films pornographiques. Dans l’immédiat post-Mai 68, entrecoupée par la promulgation de la loi Veil, la décennie 1970 donne à voir de nouvelles représentations de la femme et du couple. Pendant que Coline Serreau donne la parole à la gent féminine et interroge le couple, Alain Cavalier problématise la féminité dans la sphère sociale. L’industrie pornographique va quant à elle connaître un essor aussi soudain que bref : le relâchement sur le plan des mœurs s’accompagne d’une hausse phénoménale du nombre de films produits avant que des dispositifs réglementaires et fiscaux, quelques années plus tard, ne viennent sonner la fin de la récréation en restaurant la « bonne morale ». Cette décade est aussi celle où la politique s’immisce un peu plus au cinéma, notamment dans l’œuvre de Costa-Gavras (L’Aveu ouvre d’ailleurs le bal en qualité de premier « film de l’année »), mais aussi par cette disposition, tardive, à regarder l’Occupation et la Collaboration de manière frontale. Représentatif de cette tendance : Monsieur Klein, de Joseph Losey, une reconstitution historique mettant en avant la responsabilité de Vichy dans la déportation des Juifs, tout en sondant l’identité de son personnage principal.

Sur le plan de l’actorat, la patte de Bertrand Blier se fait sentir. Alain Delon et Jean-Paul Belmondo amorcent leur déclin, Brigitte Bardot tourne la page en 1973, tandis que les Patrick Dewaere, Gérard Depardieu ou Miou-Miou crèvent l’écran, notamment dans Les Valseuses, qui les rassemble tous les trois. Symptomatique de la transgression par l’absurde à la Blier, le film l’est tout autant vis-à-vis de la représentation de la sexualité, libre au point d’en devenir outrancière, faisant le deuil des conventions lors de scènes rapidement passées à la postérité – celle du train, par exemple. Une histoire du cinéma français 1970-1979 n’oublie pas non plus de rendre hommage à Bulle Ogier, Isabelle Huppert, Bertrand Tavernier, Jacques Rivette ou Claude Lelouch, soit autant de personnalités durablement associées au cinéma français des années 1970.

Dans leur travail de contextualisation, éminemment appréciable, Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo mentionnent le scepticisme institutionnel, les travaux de Gilles Deleuze et Michel Foucault ou encore les évolutions de la comédie française, où le meilleur et le pire continuent de coexister sans se parasiter. On croise ici Jean-Louis Trintignant, Jean Rochefort ou Annie Girardot, là La Grande Bouffe, Themroc ou Buffet froid, décrit comme une sorte de cauchemar surréaliste. Une histoire du cinéma français 1970-1979 passe du macro (le plan d’ensemble du cinéma français à cette époque) au micro (l’insert spécifique à tel film, tel comédien, tel réalisateur) en veillant à ce que l’un apporte toujours à l’autre la lumière utile à sa capture. S’il est difficile de résumer la richesse de ce nouveau volume (comme cela était aussi le cas pour tous les précédents), on peut sans risque avancer que les amateurs de cinéma français (et même les simples curieux) y trouveront largement leur compte.  

Une histoire du cinéma français 1970-1979, Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo
Lettmotif, octobre 2023, 480 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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