Une année difficile : en avons-nous vraiment besoin ? Oui !

Radiographie de la France post-covid, Une année difficile ne choisit pas la gravité. Le nouveau film de Toledano-Nakache oscille entre une peinture légère et parodique des mouvements d’intervention écolos, et une introspection plus aride et seulement esquissée de ses personnages. 

« A-t-on vraiment besoin maintenant des choses ? »

C’est le mantra que répète le personnage interprété par Mathieu Amalric (tout en fêlure subtile) lors des ateliers de sensibilisation aux conduites compulsives qu’il dispense à des surendettés. Un peu plus tard on découvre le protagoniste tenter lui-même à plusieurs reprises de revenir dans un casino alors même qu’il y est interdit de jeu. Il y a chez lui une douce dinguerie en même temps qu’une vraie écriture à la marge du film qui aurait pu emporter cette année difficile dans des directions davantage imprévisibles, sans doute aussi plus libres et brisées.

Le film raconte l’union improbable et d’abord opportuniste entre deux surendettés (Jonathan Cohen et Pio Marmaï), et un groupe d’activistes écologiques mené par une aristo allumée Noémie Merlan. Ce dernier opus des Toledano-Nakache navigue habilement entre les blagues et l’action, la comédie-satire et le film social-gentiment mélo. Les metteurs en scène veulent toutefois trop mettre l’accent sur les moyens d’expression spectaculaires menés par les activistes engagés  cherchant à rompre avec la surconsommation. La mise en scène y gagne en effets faciles et trépidations garanties, mais perd en finesse et anthropologie sociologique. Surtout le long-métrage y dilue sa matière vive cinématographique : la singularité des récits des personnages (brillante mais inaboutie) et des acteurs les portant.

Une Année difficile souffre de ce choix directionnel ainsi que d’une volonté assumée de plaire au plus grand nombre. L’effet de groupe réconcilie et anesthésie.  Là où il eût été plus riche, percutant et imprévisible de suivre la pente des trois beaux personnages égarés, incarnés par Pio Marmaï, Jonathan Cohen et Amalric. Chacun a sa manière dit les failles et errances de l’époque, ses sensibilités et batailles, ses pertes et ses conflits. Là où leur ligne de fêlure se ressent davantage interne (il faut regarder l’expression désespérée des visages de Pio Marmaï et Mathieu Amalric) qu’a priori sociale, les metteurs en scène choisissent le parti-pris d’externaliser cette ligne de faille et de l’intriquer plus artificiellement à une causalité socio-économique.

Depuis En thérapie , nous savons à quel point le tandem Toledano-Nakache brille dans sa description de la psyché des individus, avec leurs singularités, leurs vulnérabilités et complexités.

Les rôles de Pio Marmai, Jonathan Cohen et Mathieu Amalric valaient à eux seuls des déploiements plus denses à l’intérieur du récit. C’est par leurs énergies et délitements subtils que le film se serait aventuré dans des zones perturbantes et poignantes davantage qu’ici où c’est le point du vue du groupe, des unions fortuites, du militantisme écologique (pourtant quelque peu tourné en dérision) qui est privilégié, affaiblissant le projet.

Il n’en reste pas moins qu’Une Année difficile témoigne d’un humanisme échevelé, d’une foi du cœur et d’une direction d’acteurs épatante réalisée par de fins diagnosticiens des crises de l’époque.

Bande-annonce : Une Année difficile

De Eric Toledano, Olivier Nakache
Par Eric Toledano, Olivier Nakache
Avec Pio Marmaï, Jonathan Cohen, Noémie Merlant…
18 octobre 2023 en salle / 1h 59min / Comédie

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

L’écologie vous épuise ? Dépasser les petits tracas

« Et cela résonne : un système contribue à l’évolution d’un système plus large, duquel il reçoit aussi sa propre nourriture. Ainsi un bâtiment contribue à la dynamique de la ville dans laquelle il se situe. Cette même ville lui fournit sa « nourriture » : ses services, infrastructures et règlements. »

Mi Amor : Techno Trip

Dans "Mi Amor", Guillaume Nicloux assume sa radicalité : un pacte irrévérencieux avec le spectateur, un scénario qui semble s'écrire sous nos yeux, une mise en scène voluptueuse et des acteurs magnétiques (Pom Klementieff, Benoît Magimel).

Die My Love : Die My Life

Que faire quand on aime son enfant mais qu'on n'a aucune envie de jouer à la mère ? Dans "Die My Love", Lynne Ramsay s'empare de cette question inconfortable. Portée par une Jennifer Lawrence éblouissante de rage sauvage et de désarroi avide, l'histoire se noue dans une demeure déglinguée du Montana. La réalisatrice écossaise compose une partition aussi âpre qu'intense et lumineuse. Soutenue par un Robert Pattinson en mari désemparé et par la présence nostalgique de Sissy Spacek et Nick Nolte, Ramsay ne filme pas seulement une dépression : elle ausculte le vertige d'une femme qui ne veut pas se plier aux conventions. Ni complaisance, ni réalisme psychologique. Juste une sincérité à vif, et un cri.