Rencontre avec João Pedro Plácido: Réalisateur de Volta à terra

« Ils étaient trop occupés pour se préoccuper de moi »

À l’occasion de la sortie de Volta à terra le mercredi 30 mars, rencontre avec João Pedro Plácido qui signe là son premier film en tant que réalisateur après avoir travaillé sur de nombreux projets en tant que chef opérateur. Ce documentaire raconte la vie paisible des habitants de Uz, un hameau montagnard du nord du Portugal vidé par l’émigration où subsistent quelques dizaines de paysans.

Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours dans le cinéma avant d’en arriver à votre premier film ?

Je suis passionné par le cinéma depuis l’âge de 6 ans et j’ai eu ma première caméra entre les mains à 14 ans. J’ai ensuite effectué des études audiovisuelles spécialisées dans l’image à l’université avant de devenir chef opérateur dans le cinéma de fiction et de documentaire.

Est-ce que ce sont ces déplacements d’un tournage à un autre qui vous ont donné envie de revenir à vos origines et donc de tourner ce film, ou est-ce parti avant tout d’un désir de réalisation ?

J’ai toujours eu envie de faire ce film, de parler de ces gens et de cette contrée. Je n’ai pas particulièrement de désir de réalisation. Je suis chef opérateur, c’est ce que j’aime faire et ce que je veux continuer à faire. Mais cela fait déjà longtemps que je souhaitais partager le mode de vie de ces villageois et je pense que j’étais le mieux placé pour le faire au Portugal.

Pourquoi ressentiez-vous le besoin de parler de ce monde hors du monde. Vous positionniez-vous dans une démarche de mise en contraste avec notre société actuelle ?

Oui, c’est la principale raison pour laquelle j’ai fait ce film. Ce qui était passionnant dans ce projet, c’était de montrer ce contraste entre Uz et le reste du monde. Un contraste d’autant plus fort qu’il provient surtout du choix des habitants. Ils pourraient émigrer autre part mais non, ils ont décidé de rester dans les montagnes. Cet amour des animaux et de la nature témoignent d’une philosophie qui révèle beaucoup de sagesse. Ils ne sont pas matérialistes.

C’était important pour moi de montrer l’esprit de partage, d’entraide. En acceptant les choses sans pervertir les éléments, ils acceptent la condition humaine. Ce qu’ils prennent à la nature, ils le rendent à la nature. C’est une façon de vivre très équilibrée que les humains connaissent depuis le début de la civilisation, et c’est prouvé que ça marche ! La simplicité rend les gens heureux, c’est pour ça que je suis convaincu que le mode de vie d’Uz est celui qui traversera les siècles jusqu’à la fin de l’humanité.

Votre film a pour but de rendre compte de la vie de ces villageois. Et pourtant vous vous concentrez surtout sur le personnage de Daniel. Est-ce que ce choix a été pensé dès l’écriture, ou le scénario s’est construit au fur et à mesure du tournage ?

J’ai écrit le portrait du village pendant un an. Pour faire le portrait d’un agriculteur, il faut faire celui de la nature, parce que c’est elle qui va influencer son travail. L’hiver il travaille peu, l’été beaucoup, par exemple.

Avant le tournage je voulais faire le portrait de trois générations. Les enfants en suivant deux filles de neuf ans, Daniel pour génération du milieu et un homme plus vieux. Au montage les deux jeunes filles ont disparu. Je me suis concentré sur Daniel et le vieil homme car la vieillesse représente le passé pour Daniel et dans le même temps, c’est une image de son futur. Cet écho entre ces deux générations m’intéressait.

Très vite, le fil des saisons, Daniel et le vieux étaient à la base de mon scénario. Mais au fur et à mesure du tournage je me suis rendu compte qu’il me manquait un conflit. J’attendais que quelque chose d’inattendu arrive, en vain. La vie de ce village est tellement millimétrée, chronométrée, que rien qui sorte de l’ordinaire n’arrive jamais. Je me suis rendu compte de cela après quatre ou cinq mois [sur les treize mois de tournage ndlr].

Le déclic est survenu à force d’entendre les plaintes de Daniel sur le fait de ne pas avoir de copine. Je me suis rendu compte que le conflit qu’il me manquait était là. Daniel voulait une fille, il avait besoin d’être un homme.

La principale force de votre film, à mon sens, c’est qu’il échappe à tout genre, on pourrait parler de documentaire fantastique, on s’échappe du documentaire mais pas seulement en y ajoutant des éléments fictionnels comme cette histoire d’amour, mais en y faisant surgir du surnaturel.

J’ai porté beaucoup d’attention sur l’image dans ce film. Je pense que le côté surnaturel auquel vous faîtes allusion fait référence à Dieu. Personnellement mon Dieu c’est la nature. Je voulais qu’elle soit un personnage discret. Ma mise en scène veillait à intégrer l’homme au paysage, et pas que le paysage ne prenne l’homme, ce qui en aurait fait un film de carte postal.

Justement, outre la puissance mystique que vous donnez à la nature, la religion est très présente à Uz. On a le sentiment qu’en hiver, l’Église est le seul lieu social du village. La religion est-elle davantage sociale que spirituelle à Uz ?

C’est l’œuf ou la poule ! De tout temps, l’Église est le seul endroit où les gens socialisent hors du travail. Et c’est, je pense, de là que naît l’importance de la religion. L’un amène l’autre, le social amène la foi et inversement. Quoiqu’il en soit, la religion est très importante à Uz. Pour survivre à une vie aussi âpre, il faut croire à quelque chose qui nous dépasse. J’ai beaucoup étudié le contraste entre la ville et des endroits reculés comme Uz, et le point communs à tous ces villages c’est la religion. La foi est toujours présente.

Cette importance de la foi était-elle déjà présente dans le scénario d’origine ?

La foi était très importante, mais comme les petites filles au montage, je n’ai pas réussi à la mettre plus en évidence.

Revenons à cet aspect non-matérialiste des habitants du village. Les agriculteurs travaillent quasiment sans machines agricoles. Il n’y a qu’un seul moment où la technologie est présente, c’est lors des préparatifs de la fête.

Oui, il y a un homme qui annonce les préparatifs de la fête avec un powerpoint sur son ordinateur. Cette technologie n’est pas liée à Uz puisque l’organisateur de la fête est une personne hors du village qui débarquait avec son arsenal moderne, un peu comme moi. Je suis d’ailleurs arrivé au bon moment. L’année précédente je voulais organiser une fête mais personne n’était intéressé.

La fête n’a pas lieu tous les ans ?

Non, c’était exceptionnel. Quand j’ai proposée à ce que l’on organise une fête, personne n’avait envie de s’en occuper. On en revient à la vie bien réglée à Uz.

Comment les habitants ont-ils vécu l’arrivée de cet arsenal moderne que vous représentez, avec votre caméra ?

Ils s’en fichaient complètement. Ils n’ont pas changé leurs habitudes. Personne ne m’a d’ailleurs demandé un DVD à Uz. Les habitants vivent le présent, ils étaient trop occupés pour se préoccuper de moi. De toute façon je ne suis même pas sur qu’il y ait un lecteur DVD à Uz. Peut-être un, mais pas plus. Les gens n’ont pas la culture de regarder des films, ils préfèrent jouer aux cartes, discuter ou regarder ce qui passe à la télé.

Quelles sont vos références et modèles cinématographiques ?

La période documentaire d’Abbas Kiarostami avant Le Goût de la cerise, Nicolas Philibert, les documentaires d’Agnès Varda… Il y en a plein d’autres.

L’élaboration de votre film s’inspire-t-elle d’une autre œuvre ?

J’ai vu beaucoup de documentaires sur la campagne, parce que je suis cinéphile et passionné par la vie rurale. J’ai regardé beaucoup de films pour être sûr de ne pas faire la même chose. Je n’ai jamais vu un documentaire sur la vie à la campagne que j’ai vraiment aimé. Je n’aime pas beaucoup Jean Rouch par exemple, le fait que sa caméra bouge tout le temps me désoriente. Il aime travailler avec une équipe réduite au possible, portant lui-même la caméra. Il n’a pas besoin de chef opérateur qui est mon métier d’origine alors comprenez que je ne suis pas en phase avec sa méthode. Je trouve en revanche le travail de Depardon très important, mais pour le spectateur c’est assez lourd, presque chiant, avec ces plans-séquences interminables…

Qu’avez-vous ressenti lors de l’annonce de la sélection de votre film à Cannes dans la sélection ACID ?

Ce serait un peu étrange si un réalisateur disait ne pas être content d’être sélectionné à Cannes. C’était une semaine inoubliable. J’ai été très ravi pour le film et la vie que le festival lui a donné. Par contre, être physiquement à Cannes c’est une autre histoire. Je ne m’y suis pas toujours senti à l’aise. Mais le plus important c’est qu’un film arrive aux spectateurs et je serais toujours reconnaissant aux festivals, grands comme petits, de permettre cela.

Avez-vous d’autres projets pour le futur ?

Je travaille sur trois documentaires différents, mais pas de réalisation. Peut-être dans vingt ans à Uz, pour faire un numéro 2. Un peu à l’image de Farrebique et Biquefarre…

Mes remerciements à João Pedro Plácido, Claire Viroulaud, Mathilde Cellier et Ciné-Sud Promotion pour m’avoir permis de réaliser cet entretien.

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Jim Martin
Jim Martinhttps://www.lemagducine.fr/
Diplômé en Lettres, puis en Cinéma, je n'avais qu'une gageure. Celle de braver tous les pans de l'histoire du cinéma, du chef-d’œuvre intimiste au navet international, pour écrire et partager mes points de vue sur ce septième art qui, comme nul autre, nous ouvre au monde et à des expériences sensorielles inédites. Je vous engage dès lors à ne pas être d'accord avec moi. Réagissez, débattez et donnez ainsi sens à ce cinéma que l'on chérit tant !

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