Séries Mania 2017 : Gros plan sur les personnages féminins de Big Little Lies

A l’occasion de la sortie en salle des deux premiers épisodes de Big Little Lies pour le festival Séries Mania, revenons sur cette panoplie de personnages féminins torturés et complexes. Attention spoilers.

Des femmes qui jugent d’autres femmes.

Dans un milieu, celui des nouveaux riches, où les apparences sont primordiales, les femmes de Monterey abordent toutes de grands sourires (figés) en société, communiquant entre elles avec une politesse et un enthousiasme tellement exagérés qu’ils en deviennent comiques. Lors des interviews avec les inspecteurs de police cependant, elles montrent un autre visage, bien moins sympathique et bienveillant. Se critiquant sauvagement, jugeant unetelle sur sa vie sexuelle, ou une autre pour son milieu social, les femmes de la série sont intransigeantes.

Si les hommes ont aussi une place importante, ce sont les femmes qui sont au premier plan dans Big Little Lies. La série s’intéresse particulièrement au regard que portent les femmes sur les autres femmes. La société leur impose de se détester, de se jalouser dès le plus jeune âge et cela se remarque notamment dans la relation avec Abigail et sa mère. L’adolescente s’éloigne de sa mère, qu’elle pense parfaite et qui lui fait alors se sentir mal dans sa peau, elle ne pense pas être à la hauteur à côté d’un tel modèle de perfection. Les femmes de Monterey essaient si désespérément d’avoir l’air parfaites, qu’elles n’osent se confier à leur famille ou à leurs amies proches en toute confiance. Ce n’est que plus tard, dans les derniers épisodes, que Madeline décidera d’être honnête avec sa fille, lui prouvant qu’elle est très loin de la perfection ou que Celeste se confiera à sa meilleure amie, Madeline. Lui avouant adorer travailler, et se sentir coupable de vouloir plus dans sa vie que son rôle de mère. “I’m evil” dit-elle, honteuse.

Les “career moms” et “stay at home moms” se font la guerre dans la série. Dominant Monterey dans son immense villa surplombant la ville, Renata est l’exemple caricatural (du moins au départ) de la “career mom”. Totalement hystérique et tyrannique, elle part en croisade contre Jane et son petit garçon Ziggy qui aurait vraisemblablement étranglé sa fille, Amabella. On s’étonne par la suite, lorsque Jane s’excuse et tente d’instaurer une entente, de la voir si vulnérable et honnête. Car si Renata est protectrice à l’excès avec sa jeune fille, quitte à empirer la situation, c’est par culpabilité. Si elle ne cesse de se vanter auprès de ses “amies” de sa réussite professionnelle, elle est en fait rongée par la culpabilité d’être une “business woman”, d’avoir un métier qui lui prend la plus grosse partie de sa vie, au contraire de ces mères de famille qui se dévouent corps et âme pour leurs enfants bien aimés.

En plus de devoir jongler parfaitement entre vie professionnelle et vie de famille, les femmes de Monterey doivent aussi donner l’impression d’un mariage parfait. Et celles qui attirent les regards grâce à leur sensualité ou celles dont le couple semble être passionné comme au premier jour se font critiquer. Toutes les femmes jalousent le mariage de Perry et Celeste qui semble si parfait et Ed et Madeline remettent leur vie sexuelle en question, s’inquiétant de ne pas faire l’amour aussi souvent et avec autant de fougue que leur couple d’amis.

Une série sensorielle qui appelle à la bienveillance

Si chaque femme se jugent les unes les autres, la série elle, aborde les choses avec beaucoup de bienveillance. Parlant de violence conjugale (qui n’est pas le sujet le plus facile à traiter), de manière très juste, décrivant toute la complexité d’une telle relation. Nous donnant à voir une femme, Celeste, totalement lucide quant à sa situation, mais en conflit avec ses désirs et ses pulsions destructrices. La série nous donne même des clés de compréhension quant au comportement de Perry, sans pour autant justifier ses actes moralement. Big Little Lies dépeint tous les points de vue et les imperfections et failles de chaque personnage.

Le show donne une voix à tous, que ce soit les enfants (ce qui est rare) ou les femmes, leur donnant une seconde chance, nous incitant à porter sur eux un regard indulgent. Cette bienveillance passe par l’audacieuse réalisation de Jean-Marc Vallée et à l’attention portée aux détails. Faisant sans cesse le parallèle entre les personnages et l’océan, Big Little Lies retranscrit la relation dévastatrice de Celeste et Perry notamment grâce à leur maison et à sa décoration froide et ses immenses baies vitrées par lesquelles on peut apercevoir la mer déchaînée s’abattre sur les rochers à la manière des moments de passion (trop) intenses du couple qui finissent inéluctablement dans la violence.

Au contraire de la maison de Madeline, plus cosy et chaleureuse, confortable, à l’instar de son mariage. Pour elle, cet océan, comme elle le dit à sa fille Chloe, représente un monde caché. L’océan de ce côté de la côte est lisse et en dessous de cette vaste surface bleue se trouve un monde au-delà des apparences, au-delà de cette face lisse qu’elle essaie tant bien que mal de garder à longueur de journée.

Quant à Jane, l’océan, d’apparence calme, enfouit un souvenir douloureux qui tente de refaire surface et qui, persistant, lui revient sans cesse à l’esprit à la manière de ses légères vagues qui vont et viennent inlassablement.

Que ce soit les vices destructeurs de Celeste, le perfectionnisme de Madeline ou le traumatisme de Jane, l’océan représente les émotions de ses femmes qui n’ont une vie lisse qu’en apparence mais qui sont en réalité sur le point d’imploser à tout instant sous le poids de leur vie et de la pression sociale. Une pression qui est palpable grâce à la réalisation qui alterne des moments calmes, parfois étouffants, et des moments d’exultation pure. C’est cette scène où Jane, après son footing, s’égosille sur « Dance this mess around » de The B-52’s en dansant énergiquement comme si elle tentait d’exorciser un mal-être profond; ou encore cette scène quand elle craque et se met à sangloter en écoutant « Bloody Mother Fucking Asshole » de Martha Wainwright. Jouant avec la bande-son, Big Little Lies continue de rendre l’instabilité émotionnelle de ces femmes palpable, sensorielle. Accompagnant leurs hauts comme leurs bas, passant d’une soul paisible à des morceaux jouissifs aux notes électro, ou encore un air de piano suintant la mélancolie. Cette atmosphère, ce portrait sensoriel de femmes est magnifiquement résumé dans le générique.

Ces femmes dont on impose une image, celle de la femme parfaite qui sait jongler entre carrière et enfants avec brio, qui restent belles et désirables tout au long de sa vie et qui s’adonne à des parties de jambes en l’air endiablées et régulières avec un mari viril; finissent par jeter ces injonctions dans les escaliers. Dans une dernière scène libératrice, les façades qui commençaient déjà à se fissurer finissent par tomber pour de bon, et on retrouve Madeline, Celeste, Jane, Bonnie et Renata sur la plage en compagnie de leurs jeunes enfants. Ce jour-là, la mer n’est ni déchaînée, ni lisse, elle est mouvante, prête à changer au gré des émotions de ses femmes désormais soudées et solidaires qui acceptent (ou du moins essaient) dorénavant l’imperfection.

Big Little Lies : Fiche Technique

Créateur : David E. Kelley ( basé sur le roman Big Little Lies de Liane Moriarty)
Réalisation : Jean-Marc Vallée
Scénario : David E. Kelley
Interprétation : Reese Witherspoon (Madeleine Mackenzie), Nicole Kidman ( Celeste Wright), Shailene Woodley ( Jane Chapman), Laura Dern ( Renata Klein), Alexander Skarsgard ( Perry Wright), Adam Scott (Ed Mackenzie), Zoe Kravitz ( Bonnie Carlson)
Directeur de la photographie : Yves Bélanger
Musique : Susan Jacobs
Production : David E.Kelley, Liane Moriarty, Barbara A. Hall, Jean-Marc Vallée, Reese Witherspoon, Nicole Kidman
Sociétés de production : Pacific Standard, Blossom Films
Genre : Soap, drame, policier
Format : 7 x 50 minutes
Chaîne d’origine : HBO
Diffusion aux USA : 19 février 2017

Etats-Unis – 2017

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Perrine Mallard
Perrine Mallardhttps://www.lemagducine.fr/
J’ai grandi avec Luke Skywalker, Korben Dallas et la bande de Friends. Rêvé de devenir un gangster comme dans les films de Scorsese. Me suis prise pour une cinéphile après avoir vu Pulp Fiction et découvert mon amour pour le cinéma avec les films des frères Coen. J’aime la poésie de Sofia Coppola et l’imaginaire de Wes Anderson. Je préfère presque toujours les méchants. Et mes films préférés sont entre autres : Bronson, Un Tramway nommé Désir, Donnie Darko, The Dark Knight, Thelma & Louise, Somewhere, Mad Max : Fury Road, The Voices, Snatch et la plupart des Coen. J’ai découvert les séries avec Supernatural pour ensuite me tourner vers The Walking Dead, Misfits et continuer avec The Office, Hannibal, True Detective pour ne jamais m’arrêter, à tel point que je ne peux plus me passer de ma dose quotidienne. Néanmoins, j’ai la fâcheuse tendance à dire que les premières saisons sont les meilleures. Je n’ai pas de préférence entre le cinéma et les séries, tout comme je n’en ai pas concernant les genres, les seuls films/séries qui ne me plaisent pas sont ceux qui me laissent indifférente.

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