Valley of love, un film de Guillaume Nicloux : Critique, Festival de Cannes 2015

Première image de cet étrange Valley of love tout autant qualifié de chef d’oeuvre que de nanar par la presse – Isabelle Huppert de dos, immédiatement reconnaissable, serpente, fragile, un long chemin.

Sous le sable 

Elle tire une petite valise et semble engagée sur une route sans issue, démesurément sans fin. Son corps gracile vacille un peu et elle est entourée, écrasée presque, autant par un soleil de plomb que par une magnifique et grandiloquente musique. Plus tard, elle tentera de remplir l’espace en hurlant dans son téléphone. Le monde des vivants semble déjà lui échapper, elle est déconnectée. Les plans de ce début son simples, démonstratifs. Isabelle, c’est aussi le nom de son personnage, ne se nourrit presque pas. Au départ donc, cette Vallée de la mort apparaît comme un paysage démesuré, choisit par Nicloux, le réalisateur, pour son extrême symbolique : l’hallucination, la chaleur, ce désert inondé de soleil dans lequel on parvient tout de même à trouver quelques coins d’ombre.  Pourtant, ce décor est vite balayé par une apparition gargantuesque : Gérard (Depardieu) rejoint son ex-femme. Aussitôt, elle est oiseau, il est ogre. Le voilà tout en chair, qui sue, râle, avance lentement. Au-delà du jeu, Depardieu est ici plus qu’un acteur, il livre sa peau. Magnifique, avec sa diction et sa voix si particulières, presque effacé dans les mots souvent cycliques au cours du film. Il éclipse cette vallée dont il ne recherche que la fraîcheur introuvable. De viande, il est question par deux fois puisqu’Isabelle n’en consomme plus, mais aussi parce qu’après une journée de fournaise, Gégé compare ses pieds à des steaks. Jouant sur les échelles de ses plans, Nicloux fait d’ailleurs bien souvent de ses acteurs errants une brindilles et un colosse. Ces acteurs jouent-ils ? Pas sûr, en tout cas pour Depardieu, désarmant de vérité.

Les vivants et les morts 

Côté scénario, la simplicité la plus évidente demeure : un ex-couple se retrouve à la demande de leur fils mort pour un périple dans la Vallée de la mort. Entre l’hôtel, la piscine, les restaurants alentours et les fameux lieux de la Vallée que Michael (prononcé aussi bien à l’anglaise qu’à la française) fait « visiter » à ses parents, les deux ex-amants errent, parlent, tournent à vide et c’est à peu près tout. Dans cet immense paysage, hautement cinématographique, Nicloux a voulu filmer l’invisible, le spirituel. C’est là le véritable sujet de son film quand on l’écoute en parler. A la frontière entre les vivants et les morts, ce lieu est celui où le cerveau s’engourdit, la raison s’évapore et où les apparitions de déploient. Pourtant, c’est ce qui marche le moins bien dans ce film de retrouvailles : celles des acteurs de Pialat (qui est largement convoqué ici) ou encore de ceux qu’on qualifie de « monstres sacrés », mais c’est aussi les retrouvailles de deux ex-amours. La troisième entité, le fils mort et qui promet de revenir, plane et ne se manifeste qu’à de ridicules moments, peu inspirés où le réalisateur semble vouloir épaissir son mystère. Les corps portent alors les stigmates de soi-disant apparitions, sans que l’on sache si Michael est « revenu » ou non. Résultat, les instants les plus prégnants, ceux où les vivants sont confrontés plus ou moins directement à la mort sont vraiment pauvres en cinéma. Quand la mort est personnifiée devant Gérard une nuit, on dépasse vraiment les frontières du ridicule, comme si les spectres de Shakespeare venaient à exister vraiment au-delà de l’imagination d’hommes déboussolés. On comprend que Guillaume Nicloux ait choisi de ne pas donner la clef du mystère de ce lieu où les âmes semblent flotter, mais sa dimension spirituelle est trop soulignée, trop terre à terre pour fonctionner.

Un homme et une femme

Si le scénario tient sur un timbre, c’est que la force de ce film – qui se décante petit à petit dans l’esprit du spectateur par fulgurances d’après séance – réside dans des silences, dans des moments suspendus où les corps sont côtes à côtes, où le passé qui devient flou. Quelque chose semble flotter au dessus de Gérard et Isabelle, entre eux, au-delà deux, une symbiose, un mystère plus grand que le film que la caméra a capté presque malgré elle. On reste longtemps habités par le souvenir de ces corps qui marchent, happés par une lettre, entraînés dans l’aventure, sans comprendre vraiment ce qu’ils sont venus y chercher. On s’ennuie un peu, c’est sûr, mais dans ce vide apparent, une beauté indicible se glisse, celle qui nous fait vivants plutôt que morts, faisant et défaisant nos existences, ce qu’on a construit et ce mince amas de chair, de sang et d’os qui nous maintient en vie et que le film dessine comme un reflet, un miroir déformant. Comme si on avait arpenté cette Vallée de la mort, nos cerveaux sont embrumés, retournés, comme ébahis après une explosion qui a lieu grâce à deux acteurs ou plutôt à l’errance d’un homme et d’une femme célèbres sur lesquels on projette beaucoup. Peinant à inscrire sérieusement sa dimension spirituel, le film de Guillaume Nicloux ne remplit donc qu’à moitié son contrat en agissant mentalement sur nous, comme le ferait une écrasante chaleur. Ainsi, ce qui importe n’est plus vraiment ce qui se déroule sous nos yeux, mais tout le cinéma qu’on se fait dans sa tête et la spiritualité qu’on y trouve. Dans La Religieuse déjà, Nicloux prouvait que cette croyance n’était pas forcément à trouver dans le ciel, mais en soi ou, comme ici, sous le sable, symbole de tout ce qu’on a enfoui au cours d’une longue vie.

Synopsis : Après avoir reçu une lettre de leur fils décédé, Isabelle et Gérard se rendent à un étrange rendez-vous, dans la Vallée de la mort, aux États-Unis.

Valley of love – Bande annonce 

Fiche technique – Valley of love 

Titre original : Valley of love
Date de sortie : 17 juin 2015
Nationalité : Française
Réalisation : Guillaume Nicloux
Scénario : Guillaume Nicloux
Interprétation : Gérard Depardieu et Isabelle Huppert
Musique : Charles Ives
Photographie : Christophe Offenstein
Décors : NR
Montage : Guy Lecorne
Production : Sylvie Pialat, Benoit Quainon, Jean-Baptiste Dupont, Cyril Colbeau-Justin
Société(s) de production : Les Films du Worso, LGM Cinéma
Société(s) de distribution : Le Pacte
Budget : 2,9 M€
Genre : Drame
Durée : 92 minutes
Récompense(s) : Sélection officielle Festival de Cannes 2015, César 2016 de la meilleure photographie

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.