The Affair, une série de Sarah Treem et Hagai Levi : Critique de la saison 1

Diffusée depuis octobre 2014 sur le network Showtime aux Etats-Unis et sur Canal + Séries en France, The Affair s’est progressivement imposée comme une série de l’intime qui explore avec finesse la complexité des rapports humains.

Synopsis : Le temps des vacances, Noah Solloway, un écrivain et professeur de lettres new-yorkais, part se ressourcer à Montauk dans les Hamptons avec Helen, sa femme de longue date, et leurs quatre enfants. Sur place, alors qu’il est hébergé dans la propriété de son riche beau-père, Noah fait la rencontre d’Alison, une serveuse par qui il est irrésistiblement attiré…

L’intrigue, qui nous montre les conséquences parfois tragiques que peut avoir une relation extra-conjugale sur l’équilibre d’un couple, surfe habilement entre drame psychologique, romance sulfureuse et thriller. Il en résulte un show atypique et singulier dont on retient surtout l’ambiance très particulière, instaurée grâce aux décors naturels, au rythme un peu lent, à la délicatesse d’écriture, aux acteurs excellents mais aussi à la construction scénaristique éclatée qui entretient le mystère. Une réussite quasi-totale, mais qui repose sur un concept fragile : attention à ne pas s’essouffler !

Une atmosphère envoûtante

Tout commence par une rencontre : celle de Noah Solloway, écrivain raté et professeur de lettres frustré, et Alison, petite serveuse de province brisée par la perte récente de son petit garçon. Tous deux sont mariés : lui avec Helen, dont il a quatre enfants. Elle avec Cole Lockhart, propriétaire d’un ranch qui connaît des difficultés financières notables. Ils sont fidèles, et aiment leurs conjoints respectifs. Pourtant, alors qu’ils n’appartiennent ni au même milieu social, ni au même monde, Noah et Alison vont se rapprocher, inéluctablement attirés l’un par l’autre : c’est le coup de foudre.

La force première de The Affair réside dans le fait que le spectateur ressent d’emblée cette attraction, ce désir que chacun éprouve à l’égard de l’autre. Regards, silences, jeu de séduction implicite, puis rapprochement inévitable… Dès le départ, leur relation est chargée d’une rare intensité, charnelle mais aussi psychologique. Les enjeux sont multiples, l’interdit est franchi, la culpabilité s’installe, le tout mélangé au plaisir des sens… Ces sentiments, exaltants mais dangereux, sont remarquablement portés à l’écran par deux acteurs tout en finesse, transfigurés par une passion qui paraît plus vraie que nature.

Autre atout de la série : l’action se déroule en vase clos, dans une petite station balnéaire de l’état de New-York où seuls quelques habitants règnent en maitre, dont les Lockhart, belle famille d’Alison dont la présence sur l’île est tentaculaire. Par conséquent, les deux amants sont en quelque sorte pris au piège de ce lieu où ils sont observés, scrutés. Les ragots circulent, les rumeurs enflent, et le regard du clan Lockhart sur Alison se fait de plus en plus pesant, d’autant que rien n’est simple. Financièrement dépendante de son mari, avec qui elle a traversé une épreuve difficile, Alison est dans une position délicate ; tout comme Noah, entretenu lui aussi par son épouse et engoncé dans un mariage de façade dont il n’arrive pas à s’extraire, d’autant qu’il a quatre enfants. Très réaliste, le show exploite ainsi tous les tenants et les aboutissants d’une relation extra-conjugale et en étudie les multiples conséquences avec une rare intelligence. Simple et pourtant si riche, cette série arrive à faire de son thème de base un noyau dramatique puissant dont découle pléthore de sous-intrigues toutes plus intéressantes les unes que les autres.

Une narration éclatée au service d’un effet puzzle réussi

The Affair repose sur un principe simple : Noah et Alison décrivent, chacun de leur point de vue, l’évolution de leur relation. Ainsi, chaque épisode est divisé en deux, la première partie étant racontée par l’un, et la seconde par l’autre. Souvent, les deux segments reviennent sur les mêmes événements, avec des différences notables suivant la version de celui qui s’exprime, détail pertinent et révélateur de la mentalité de chacun. Noah décrit Alison comme une allumeuse pour justifier ses écarts de conduite, tandis qu’Alison fait de Noah un séducteur acharné par qui elle a été harcelée, jusqu’à céder. Ce procédé narratif innovant permet de nous donner accès à l’intériorité des deux protagonistes mais aussi de passer au scalpel les topoï universels d’une liaison : l’homme et la femme se rejettent la faute, refusent leur part de responsabilité, se cherchent des excuses, déforment la réalité. Finalement, on ne saura jamais qui dit vrai, mais c’est en mettant bout à bout les témoignages de Noah et Alison que l’on établit notre propre version des faits.

Enfin, on remarque que la chronologie n’est pas linéaire : la série fait s’entrecroiser plusieurs temporalités, et on comprend au fil du temps que Noah et Alison sont en réalité interrogés par la police sur une affaire dont on ignore encore la teneur. Face aux enquêteurs, ils reviennent donc sur la genèse de leur histoire, et le spectateur s’interroge : sont-ils toujours ensemble maintenant ? Combien de temps sépare leur rencontre de l’enquête ? Que s’est-il passé ? Qui dit vrai ? Les révélations sont faites au compte-goutte, ressort très accrocheur, ce qui introduit une touche de mystère ombrageux à l’ensemble, faisant de The Affair une série complète, à la lisière des genres, entre drame intime, chronique sociale, romance et thriller.

The Affair Critique Saison 2

The Affair : Fiche Technique

Créateurs : Sarah Treem et Hagai Levi
Réalisation : Mark Mylod, Jeffrey Reiner, Carl Franklin, Ryan Fleck
Scénario : Sarah Treem, Hagai Levi, Eric Overmyer, Melanie Marnich, Kate Robin, Dan LeFranc
Interprétation : Dominic West (Noah Solloway) ; Ruth Wilson (Alison Bailey) ; Maura Tierney (Helen Solloway) ; Joshua Jackson (Cole Lockhart) ; Colin Donnell (Scotty Lockhart) : John Doman (Bruce Butler)
Image : Steven Fierberg, Tod Campbell
Musique : Marcelo Zarvos
Production : Sarah Treem, Andrea P. Stilgenbauer
Genre : Drame
Format : 10 épisodes de 50 minutes
Chaine d’origine : Showtime
Diffusion aux USA : Depuis le 12 octobre 2014

Etats-Unis – 2014

 

 

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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