Cop car, un film de Jon Watts : Critique

Lorsque son distributeur a fait le choix de priver ce film de Jon Watts de projection en salles pour le limiter à une sortie direct-to-video, il ne devait pas encore savoir que le réalisateur allait être adoubé par Kevin Feige pour signer le re-reboot de Spider-man, devenant ainsi un objet de curiosité pour quelques dizaines de milliers de fans.

Synopsis : Deux enfants, Travis et Harrison,  viennent de fuguer de chez eux et tombent, à l’orée de la forêt, sur une voiture de police qu’ils pensent abandonnée. D’abord effrayés, ils commencent à jouer avec et, de fil en aiguilles, en viennent à la voler. Lorsque son propriétaire, un flic ripoux et violent, s’en rend compte, il se lance à la poursuite des jeunes voleurs qui sont loin d’imaginer la menace qui plane sur eux.

Une auto-patrouille comme boite de Pandore.

Quoi qu’il en soit, celui qui l’on doit le sympathiquement horrifique –et déjà minimaliste dans son dispositif– Clown, produit par Eli Roth, confirme par cette chasse à l’homme sa maitrise du cinéma de genre et sa capacité à tirer profit de scénarios simplistes et de budgets limités. Evidemment, le premier argument de Cop Car est la présence de Kevin Bacon, dont le cabotinage est ici tout simplement jouissif, autour de qui se concentre d’ailleurs l’affiche du film. Or la bonne idée du scénario est justement de ne pas avoir fait de son personnage le point de focalisation de la narration, mais d’avoir au contraire su créer un équilibre entre son point de vue et celui des deux gamins. C’est de cette alternance que va naitre le mélange de genres qui fera de ce long-métrage un objet filmique assez particulier et pour le moins intéressant.

Débutant par le récit de ces deux bambins en quête d’aventures, l’ouverture du film prend des allures de quête initiatique, qu’il est d’autant plus facile de rapprocher de Stand by me (Rob Reiner, 1986) que les deux gamins en question font preuve d’une innocence que l’on aurait du mal à trouver crédible chez des gosses de notre époque, et ce malgré le naturel du duo de jeunes comédiens. Après un quart d’heure de péripéties ludiques pleines d’insouciance, la même action va être perçue à travers le contre-champ de ce shérif redneck et sur-cocaïné. Dès lors, le ton va alors radicalement changer, délaissant la légèreté enfantine pour une violence virile que n’aurait pas reniée Jeremy Saulnier (Blue Ruin, Green Room). Cette façon habile de nous multiplier les enjeux d’une intrigue au postulat minimaliste en en adoptant deux points de vue radicalement opposés pose les bases d’un suspense va se révéler étonnamment intense. Un tel procédé ne pouvait toutefois qu’être voué à perdre son effet dans l’irrémédiable télescopage des deux axes narratifs. Et c’est justement ce qui arrive dans le dernier acte, une fusillade entre le shérif et son prisonnier dont les enfants ne seront que les témoins impuissants. Evidemment, certains ne pourront s’empêcher de considérer que cet échange de coups de feu est la seule action et donc le climax de ce film, qu’ils jugeront de fait ostensiblement trop long à se mettre en place, alors que cette séquence s’avère être moins inspirée que tout ce qui l’a précédé car, si la dualité entre ces deux effrayantes figures maléfiques parvient à exploser toute notion de manichéisme lourdaud, elle ne réussit pas à imposer le regard naïf des enfants sur la brutalité du monde qui les entoure.

Il est difficile de ne pas percevoir dans cette réalisation l’influence des frères Coen, que se soit dans la caractérisation ambiguë de ce shérif ou dans la façon qu’a le réalisateur de filmer la violence d’une façon presque absurde et les vastes plaines de Colorado Springs à grands coups de travellings latéraux. Mais les références ne s’arrêtent pas là, puisque sont indirectement cités Spielberg (maitre s’il en est des récits sur le passage de l’état d’enfant à adulte) via la fameuse voiture de police dont la plaque d’immatriculation est la même que celle du camion de Duel, un inévitable maitre-étalon en terme de chasse à l’homme automobile, mais aussi Orson Welles, le nom du comté, tel qu’il apparait une fois encore sur la voiture, étant Quinlan, patronymedu commissaire de La soif du mal, une figure incontournable du flic ripoux. Autant dire que John Watts maitrise ses classiques, sans pour autant repomper sur le travail de ses modèles. On peut même dire que, à l’heure où la mode est aux montages ultra-rapides, Watts prend un soin fou à étirer ses scènes sans les rendre trop longues, parvenant ainsi à accentuer soit l’effet comique quand il s’agit des enfants, soit la tension lorsqu’il s’agit du shérif ou de son prisonnier. Et même si la fusillade finale est moins enthousiasmante scénaristiquement, elle n’en demeure pas moins un moment d’une rare intensité, grâce notamment à cette mise en scène épurée de tout effet de style visuel ou musical.

Du fait de son tournage fait à l’arraché (à peine neuf jours !), Cop Car n’est pas exempt de défauts, et en particulier de faux raccords, mais sa volonté de revenir aux fondamentaux du cinéma de genre pour en tirer une œuvre radicale, plutôt que de succomber aux sirènes des superproductions édulcorées et dialectiques, en fait une proposition de cinéma absolument réjouissante. Comme il est triste de penser que son réalisateur sera d’ici peu absorbé par l’industrie hollywoodienne…

Cop car : Bande-annonce

Cop Car : Fiche technique

Réalisation : Jon Watts
Scénario : Jon Watts, Christopher D. Ford
Interprétation : Kevin Bacon (Shérif Kretzer), James Freedson-Jackson (Travis),  (Harrison), Shea Whigham (le prisonnier) Camryn Manheim  (Bev)…
Photographie : Larkin Seiple, Matthew J. Lloyd
Montage : Megan Brooks, Andrew Hasse
Production : Jon Watts, Cody Ryder, Alicia Van Couvering, Sam Bisbee, Andrew Kortschak…
Société de production : End Cue, Dark Arts Film, Park Pictures Features
Distribution : M6 Vidéo
Festival : Compétition officiel du festival de Deauville 2015
Genre : Thriller
Durée : 88 minutes
Date de sortie : Le 20 avril 2016 en DVD
Etats-Unis – 2015

 

Festival

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Deauville 2026 : I’ll Be Gone in June, le crépuscule d’un monde

Comment les Européens perçoivent-ils l'Amérique ? Et comment ce pays, ancienne terre d'immigration, accueille-t-il les étrangers dans un contexte troublé ? Ce sont les questions que posent, en creux, le premier long-métrage de Katharina Rivilis. Avec "I'll Be Gone in June", la cinéaste allemande signe un récit d'apprentissage à la fois âpre et lumineux, tourné dans le désert du Nouveau-Mexique, sur fond de traumatisme post-11 septembre. Une œuvre très personnelle qui touche par sa sensibilité.

L’Étrange Festival 2026 : Blaise, quand la politesse tourne à l’émeute

"Blaise" suit une famille obsédée par son image, prête à tout pour ne déplaire à personne, jusqu'à s'embourber dans une spirale de quiproquos de plus en plus absurdes. Porté par une animation en photomontage numérique inédite, le film transforme la politesse ordinaire en mécanique comique redoutable.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.