TCM Cinéma Programme: Duel, un film de Steven Spielberg: critique

Duel, un film disponible sur TCM Cinéma dès le samedi 30 avril 2016 dans le cycle « Culte »

Synopsis : David Mann est un modeste employé de commerce au volant de sa petite voiture, une Plymouth Valiant rouge qui, sur une route traversant le désert californien, franchit une ligne jaune pour doubler un impressionnant camion-citerne. Va alors commencer un petit jeu de queues-de-poisson de plus en plus violents et qui vire rapidement à une course-poursuite effrénée dont l’issue ne peut être que mortelle.

La loi du plus fort

Quand Universal demande au tout jeune Steven Spielberg, âgé alors de 23 ans, n’ayant alors à son actif que la réalisation de quelques épisodes de la série fantastique Night Gallery, de mettre en boite un téléfilm destiné à la chaine ABC, ils sont loin d’imaginer que le voyage cauchemardesque que va vivre David Mann va également marquer le début de l’une des carrières les plus prolifiques d’Hollywood. Adapté d’une nouvelle (publiée dans Playboy Magazine, pour l’anecdote) de Richard Matheson –déjà scénariste de L’homme qui rétrécit (Jack Arnold,1957) et de plusieurs épisodes de la série La Quatrième Dimension, qui partage avec Night Gallery le même créateur, Rod Serling–, qui a d’ailleurs participé à l’écriture du scénario, le téléfilm de 74 minutes de Spielberg, tourné en à peine deux semaines et moins d’un demi-millions de dollars de budget, allait connaitre un tel succès lors de sa première diffusion que ses producteurs firent le choix audacieux de l’exploiter dans les salles européennes. C’est ainsi que, deux ans plus tard et après le tournage de scènes supplémentaires (dont celle nous laissant découvrir la femme du héros, que Spielberg avouera plus tard regretter) permettant d’atteindre une durée standard de 90 minutes, le long-métrage a été découvert en France.

Plusieurs longs travellings filmés depuis une caméra posée à l’avant d’un pare-choc de voiture qui nous font suivre son trajet depuis le garage d’un petit pavillon jusqu’à la sortie de la ville vers de grandes étendues désertiques. Il n’en faut pas plus pour immerger le spectateur dans un voyage à priori anodin au côté de cet automobiliste dont il faudra toutefois attendre près de dix minutes pour voir le visage et donc l’identifier. Si l’on n’y retrouve encore aucune des grandes obsessions thématiques qui irrigueront la suite de sa filmographie (le pouvoir de l’imagination, la quête d’une jeunesse éternelle et les grandes valeurs américaines essentiellement), ce coup d’essai de la part de Spielberg rend indiscutable son talent pour narrer une histoire et installer une tension via un découpage diablement efficace. C’est justement dans la façon dont la fluidité des plans du générique d’ouverture donne peu à peu la place à un montage plus hachuré (un dispositif hérité de Hitchcock) que le film prend l’aspect d’un véritable cauchemar, en utilisant allègrement des images aussi inconfortables que peuvent l’être des gros plans à courtes focales, des mises au point floues ou des cadrages débullés. Une idée renforcée par l’idée que, même si le scénario ne dispose d’aucun argument qui relève du fantastique, le tournant horrifique que va prendre le survival fait de ce camion une pure créature maléfique. Spielberg avait un temps pensé réaliser son film sans la moindre parole, puis a finalement fait le choix de mettre en place, en plus de quelques dialogues (la plupart ayant d’ailleurs été ajoutée pour la « version ciné »), une voix-off qui nous ferait partager les monologues internes de David Mann et donc son sentiment croissant de paranoïa. Les décors désertiques n’ont pas non plus été choisis au hasard car, tout comme le font plus implicitement le titre et, en son temps, l’acteur (Dennis Weaver, vu notamment dans Dix hommes à abattre et La bataille de la vallée du diable), ils renvoient automatiquement le public vers les codes du western, dans lesquels la course-poursuite était monnaie courante, et le placent ainsi dans l’attente d’une montée crescendo de la violence qui accroit encore la tension.

Mais, davantage qu’une modernisation des chevauchées entre indiens et cowboys propres à la mythologie américaine, le sous-texte de ce Duel est celui d’une remise en question de la place de l’Homme (« Mann » n’est pas pour rien le patronyme du héros) comme espèce dominante face à une mécanisation omniprésente. En cela, Spielberg est parfaitement dans le même esprit contestataire que les jeunes cinéastes du Nouvel Hollywood, et en particulier de celui qui deviendra plus tard son fidèle compère, George Lucas, qui signait la même année THX 1138. Car, même si, contrairement à ce que fera Brian De Palma dix ans plus tard en adaptant Christine de Stephen King, le fameux camion-citerne est piloté par un être humain, l’idée de ne faire apparaitre de ce chauffeur que des bribes (un bras, une paire de santiags et enfin une main) sans que l’on ne puisse jamais lui accoler un visage et encore moins une personnalité ou des motivations, contraint le spectateur à faire un effort inconscient d’anthropomorphisme qui ferait de la carlingue du camion, un Peterbilt 281, le véritable méchant. Et pourtant, la scène dans laquelle le camion vient au secours d’un bus pour enfants (initialement absente de la nouvelle) rend plus ambivalente cette appréhension manichéenne de la machine et surtout plus légitime le sentiment de persécution de David Mann. Parallèlement, le parcours dramaturgique du « gentil », cet homme dont la lâcheté lui est reprochée par sa propre femme, fait de la résolution sanglante de son calvaire une véritable émancipation, une affirmation de soi face à une menace déshumanisée bien sûr, mais aussi au carcan social -que représente finalement sa voiture- dans lequel il s’est enfermé.

Tirant parfaitement parti de la simplicité de son scénario, au risque de faire se répéter certaines situations, Spielberg réussit à faire de son premier long-métrage une représentation de la peur primale de l’Homme face à une force qui lui serait supérieure. Au vu de cette réussite, il n’y a rien d’étonnant à ce que les décideurs d’Universal lui aient demandé, quatre ans plus tard, de réaliser un thriller similaire mais où l’animal remplacerait la machine… et que Les Dents de la Mer le consacre comme un cinéaste incontournable.

Duel : Bande-annonce

Duel : Fiche technique

Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Richard Matheson, d’après sa nouvelle homonyme
Interprétation : Dennis Weaver (David Mann), Carey Loftin (le conducteur du camion), Jacqueline Scott (Mme Mann), Lou Frizzell (Le chauffeur du bus scolaire), Eddie Firestone (Le patron du café), Lucille Benson (La patronne du Snakerama)…
Image : Jack A. Marta
Montage : Frank Morriss
Musique : Billy Goldenberg
Production : George Eckstein
Société de production : Universal
Budget: 450 000 $
Distribution : K Films
Durée : 90 minutes
Genre : Thriller
Date de sortie en France : 21 mars 1973

Etats-Unis – 1971

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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