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Disparition d’Harry Dean Stanton, le fantôme mélancolique de Paris Texas

Presque deux mois après la disparition de Sam Shepard, Harry Dean Stanton vient de s’éteindre. L’acteur américain qui a marqué des générations de films indépendants et qui fut souvent abonné aux seconds rôles est décédé à 91 ans. Avec cette perte, c’est tout un souffle du cinéma américain qui vient de s’évaporer, comme une note de blues qui vient de s’achever.

Cette gueule cassée, ce monstre des plaines étasuniennes étendues et tourmentées avait un charisme laconique, un regard troublant, et une démarche patibulaire qui émouvaient dès le premier coup d’œil. La carrière de l’acteur sonne comme une mélodie rocailleuse de Bob Dylan. Harry Dean Stanton est né en 1926 dans le Kentucky, fils d’un fermier de tabac. Après avoir servi comme cuisinier de marine dans le théâtre du Pacifique pendant la Seconde Guerre Mondiale, il a étudié le journalisme avant de quitter les cours d’acteur en 1949. Comme il le disait lui-même, il avait l’ambition d’être écrivain, musicien et acteur. Il était un artiste vertueux aux multiples visages. Harry Dean Stanton était célèbre pour sa capacité à projeter son charme de « chien » dans des rôles mineurs, notamment dans des westerns ou des films de gangsters, ce qui lui a permis de travailler en permanence pendant plus de six décennies. Pourtant il a travaillé avec les plus grands comme le prouvent David Lynch, Sam Peckinpah, Ridley Scott, Martin Scorsese et Wim Wenders.

L’une de ses premières grandes apparitions fut celle en tant que pianiste de chant dans Luke la main froide, dans lequel il a interprété la chanson Gospel « Just a Closer Walk with Thee ». Le visage de Stanton, sa carrure mortifère, sa silhouette rachitique et ses personnages anti héroïques ont accroché le cinéma des années 1970 avec la montée de la nouvelle vague d’Hollywood, et ses rôles ont progressivement pris du galon. Il a joué l’un des soldats américains dans de L’Or pour les braves, la comédie de guerre de 1970, ou un auto-stoppeur gay dans Macadam à deux voies, le film existentialiste de Monte Hellman ou même Homer Van Meter dans Dillinger dirigé par John Milius en 1973. À l’exception d’un rôle prometteur dans Le Parrain II, les films commercialement réussis semblaient échapper à Harry Dean Stanton : cela changea après que Ridley Scott le jeta en tant que membre d’équipage du Nostromo dans l’émoi de science-fiction Alien, surmontant sa réticence à incorporer les films de « monstres ».

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Puis il continua à trouver du travail avec une nouvelle génération de cinéastes dans les années 1980 comme en témoigne le rôle clé de Brain dans New York 1997 de John Carpenter, et surtout un dépositaire de voitures dans La Mort en prime d’Alex Cox. Après des décennies de seconds rôles, qui le virent jouer en face de grandes stars et qui lui permirent de montrer avec humilité son talent lumineux et son don magnifique de chanteur, Harry Dean Stanton devint, avec son aura et son apparence ascétique, un Dieu parmi les humains. Ou un humain parmi les Dieux. Grace à Paris Texas en 1984. Sam Shepard donna le rôle de l’angoissé Travis Henderson à Harry Dean Stanton. Avec ce rôle qui marqua toute une génération de cinéphiles, il a symbolisé à l’écran l’errance solitaire et agonisante, portant une casquette de baseball rouge, un costume et une cravate dans la chaleur flamboyante du désert du Texas.

La légende était soudainement mise en place. Ce visage est devenu inoubliable dans le film de Wim Wenders : la stature d’Harry Dean Stanton était elle-même le paysage : muette, mystérieuse. Travis Henderson est l’une des grandes personnalités autodestructrices et fantômes empathiques du cinéma moderne. Sous une casquette rouge, derrière une mèche blonde, il y a une tempête sous un crane, une ébullition de sentiment qui implose jusqu’au mutisme et l’amnésie quasi inébranlable. Le récit initiatique d’un homme qui essaye de retrouver l’horizon, de reconstituer le puzzle d’une vie, composée d’un passé et d’un futur. Malgré ce rôle, cela ne fit pas de lui une star planétaire.

C’est alors sous la houlette de David Lynch qu’il continua et surtout finit sa carrière. De Sailor et Lula, à Twin Peaks jusqu’à Une Histoire vraie voire Inland Empire, le physique singulier de l’acteur joncha les affres cinématographiques du réalisateur américain. Et qui de mieux pour incarner les lubies mélancoliques et tortueuses du cinéaste que le sourire sombre de Harry Dean Stanton. Alors que l’on aperçoit dans la magnifique dernière saison de Twin Peaks, on le verra dans un dernier rôle accompagné de son ami David Lynch, dans Lucky, qui sort prochainement, récit mystique de John Carrol Lynch. Sans crier gare, c’est donc une perte immense dans le paysage du cinéma américain qui s’envole vers d’autres cieux. Aussi comique que tragique, ce visage reconnaissable entre mille, à la verve poétique, fait partie de ces acteurs qui émeuvent à partir de rien, car de par leur prestance et leur simplicité, il était aisé de s’identifier à leur personnage.

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