Tempête de sable, un film d’Elite Zexer : Critique

Le vent se lève sur le village bédouin du film d’Elite Zexer, mais la Tempête de sable aura beau gronder, le village ne tombera pas.

Synopsis : Les festivités battent leur plein dans un petit village bédouin en Israël, à la frontière de la Jordanie : Suliman, déjà marié à Jalila, épouse sa deuxième femme. Alors que Jalila tente de ravaler l’humiliation, elle découvre que leur fille aînée, Layla, a une relation avec un jeune homme de l’université où elle étudie. Un amour interdit qui pourrait jeter l’opprobre sur toute la famille et contre lequel elle va se battre. Mais Layla est prête à bouleverser les traditions ancestrales qui régissent le village, et à mettre à l’épreuve les convictions de chacun.

La domination masculine

Pierre Bourdieu a étudié les rapports de pouvoir entre les sexes dans toute son œuvre, et c’est sous le titre volontairement accrocheur de La domination masculine qu’il a synthétisé l’ensemble de sa pensée. Il expose dans ce livre le poids des codes sociaux auxquels chaque entité « femme » ou « homme » est amenée à se conformer, par la reproduction insidieuse de comportements qui maintiennent un statu quo inégalitaire au service d’une société patriarcale hégémonique. Tempête de sable d’Elite Zexer offre une démonstration parfaite de situations décrites par le sociologue. Nous sommes introduits in medias res au sein des festivités organisées pour le second mariage du père de la famille (la raison n’est pas explicitement donnée, mais on peut facilement soupçonner que l’absence d’héritier mâle parmi sa descendance soit une motivation suffisante). Cette scène initiale est assez chaotique. Le choix de la réalisatrice de laisser son public tâtonner pendant quelques minutes en ne délivrant les informations qu’au compte-goutte et en brouillant les pistes, (le père est présenté comme un parent aimant et complice avec ses filles) est judicieux. En effet, en ménageant ses révélations, elle rend leur impact plus violent lorsque nous comprenons vers quoi nous allons. Passée cette première scène et une fois l’élément perturbateur annoncé (très tôt dans l’intrigue), Tempête de sable adopte les traits du documentaire pour se pencher sur le quotidien des femmes dans cette société et sur le rôle qu’elles y tiennent.

C’est un portrait choral au féminin que dresse Zexer. La cinéaste montre habilement les différentes phases de la vie de fille à celle de femme. Tandis que les plus jeunes bénéficient d’une certaine liberté, indifférence habituelle de l’adulte vis à vis de l’enfant, dès que la petite fille devient jeune fille, elle devra se soumettre au pouvoir régalien des hommes. La femme mariée quant à elle fait preuve de résilience et de résignation. La cinéaste filme le travail domestique, la vie astreignante des femmes, condamnées à la maison. Les filles vont à l’école, on le voit, mais au-delà d’un certain âge, cela semble incongru : « Pourquoi elle étudie ? » demande un homme étonné au père de Layla, la fille aînée de la famille. Les femmes mariées ne travaillent pas, pourquoi donc faire des études puisque c’est leur mari qui les entretiendra ? Assignées par leur naissance à une caste subalterne, les femmes évoluent sans cesse sous le joug masculin, qu’il soit paternel ou marital. Elles ne sont pas maîtresses de leur propre existence et s’assimilent à une forme de sous-humanité qu’elles participent à reproduire. La réaction de Jalila, la mère est à ce sens symptomatique : elle agit de manière coercitive à l’encontre de sa fille afin de maintenir un ordre social qui n’est en aucun cas profitable aux femmes. La puissance du corps social broie toute velléité individuelle. Dans ce tableau désespérant, y-a-t-il la possibilité d’une résistance ?

Jalila est l’héroïne de Tempête de sable, le personnage le plus intéressant et complexe. Si Layla est celle par qui le scandale arrive, elle semble n’avoir aucune idée de la portée de ses actes. Elle s’aveugle complètement et n’envisage son salut que par l’entremise d’un homme qui lui donnera l’autorisation d’agir. Le père admiré fait apparaître la mère bien insignifiante, et c’est pourtant d’elle seulement que pourra venir l’émancipation. Jalila est le protagoniste qui évolue le plus au cours du film, et c’est elle qui ébranle l’édifice patriarcal. On croit un moment que cet élan féministe l’emportera, mais la suite de l’intrigue foule cet espoir au pied ; c’est encore une fois la femme sacrifiée qui gagne, l’émancipée attendra.

Si Tempête de sable est incontestablement une critique virulente d’une société gangrenée par des siècles de patriarcat, modèle de société dominant partout dans le monde, la cinéaste propose une vision très noire de la condition féminine. Sans tomber dans l’angélisme et le happy end consensuel, présenter des personnages féminins forts, dont la préoccupation principale ne serait pas l’hyménée est un acte tout autant essentiel que la condamnation corrosive opérée par Elite Zexer. C’est la plus grande faiblesse de Layla qui,  en tant que jeune femme éduquée, aurait pu présenter des motivations autrement plus complexes et radicales que se limiter à cette opposition amoureuse rancie ; la liberté pour elle-même plutôt que le passage d’une tutelle masculine à une autre.   C’est un geste crucial pour le cinéma de créer des personnages de femmes libres parce que c’est encore trop souvent une initiative subversive.

Tempête de sable : Bande annonce

Tempête de sable : fiche technique

Titre original : Sufat Chol
Réalisatrice : Elite Zexer
Scénario : Elite Zexer
Interprétation : Lamis Ammar (Layla), Ruba Blal (Jalila), Hitham Omari (Suliman), Khadija Al Akel (Tasnim), Jalal Masrwa (Anwar)…
Musique: Ran Bagno
Image : Shai Peleg
Montage : Ronit Porat
Producteurs : Haim Mecklberg, Estee Yacov-Mecklberg
Producteurs exécutifs : Leon Edery, Moshe Edery, Ygal Mograbi, Rami Yehoshua
Distribution : Pyramide Distribution
Récompenses : European Film Awards – Prix du Cinéma Européen 2016
Durée : 87 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 25 janvier 2017
Israël – 2017
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Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
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