Rosalie Blum, un film de Julien Rappeneau: Critique

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[Critique] Rosalie Blum

Synopsis : Vincent Machot (interprété par Kyan Khojandi) connaît sa vie par cœur. Il la partage entre son salon de coiffure, son cousin, son chat, et sa mère (Anémone) bien trop envahissante. Mais la vie réserve parfois des surprises, même aux plus prudents… Il croise par hasard Rosalie Blum (Noémie Lvovsky), une femme mystérieuse et solitaire, qu’il est convaincu d’avoir déjà rencontrée. Mais où ? Intrigué, il se décide à la suivre partout, dans l’espoir d’en savoir plus. Il ne se doute pas que cette filature va l’entraîner dans une aventure pleine d’imprévus où il découvrira des personnages aussi fantasques qu’attachants. Une chose est sûre : la vie de Vincent Machot va changer…

            À l’occasion des 10 Ans du Cinémovida d’Arras, nous avons pu assister à deux avant-premières, celle de Les Premiers les Derniers de Bouli Lanners que nous avons pu aussi rencontrer, et aujourd’hui, ce lundi 14 décembre 2015, celle de Rosalie Blum de Julien Rappeneau dont la sortie publique est programmée le 23 mars 2016.

La reine « inconstance » et la petite surprise

            Le film conte une énième histoire de rencontre humaine qui occasionnera notamment une rencontre amoureuse. Les personnages trainent tous derrière eux un passé plus ou moins difficile à porter. S’il est censé être une comédie, Rosalie Blum a tout d’un drame, dans son intrigue, dans l’interprétation de ses personnages souvent graves, beaucoup préoccupés consciemment / inconsciemment par leur passé trouble, particulièrement porté par les liens familiaux. On pourrait répondre à cela en expliquant que la présence du personnage du colocataire incarné par Philippe Rebot qu’on retrouve ici après l’avoir vu dans Les Premiers, Les Derniers (Bouli Lanners, 2016) à la précédente avant-première. Mais sa présence amène à penser à tout autre chose : le fait qu’un acteur peut être formidable chez un cinéaste et médiocre chez un autre. Son personnage est grotesque dans le sens noble du terme, mais hélas aussi dans son sens vulgarisé soit ridicule. Il est dans un surjeu, heureusement inconstant ; il se révélera formidable lorsqu’il en fera très peu. On pense à ce bref moment où le personnage d’Aude – interprétée par Alice Isaaz – mélancolique, ira s’allonger dans ses bras doucement, calmement.

           L’inconstance caractérisera aussi la structure même du film. Le réalisateur nous dévoile d’abord un morceau de la chronologie du point de vue de Vincent. Ce point de vue est souligné par le discours du personnage en voix-off. Fondu au noir, le nom du personnage Aude, et son le récit redémarre, de son point de vue bien sûr. On découvre alors que Rosalie sait qu’elle est suivie par Vincent, et elle charge sa nièce Aude de suivre Vincent. La nièce accepte la tâche et l’accomplira avec ses deux folles amies, deux véritables clichés sur pattes : la fille colérique et nihiliste mais qui peut avoir de bonnes idées parfois, et une autre hyper excentrique aux idées farfelues mais drôle, touchante et parfois elle aussi ingénieuse. Aude, elle, est la jeune femme incomprise par ses parents, perdue, qui cherche à nouer des liens familiaux avec sa tante underground, ainsi éloignées toutes les deux de la bourgeoisie familiale. Elle cherche aussi l’amour, un type bien, car elle en a marre d’enchaîner des relations douteuses avec des garçons qui le sont tout autant. Mais l’actrice réussit à dépasser le stéréotype féminin, ou arrive à passer outre le cliché, pour livrer une interprétation plus fine que l’écriture du personnage. Alice Isaaz a cette douceur, cette lumière, cette grâce dans le regard, dans ses mouvements, qui tendent à rendre Aude plus subtile, plus complexe. Khojandi a aussi un jeu empli de doute qui le rend fragile, perdu, et parfois étonné et passionné, comme un enfant. Et bien que Lvovsky montre ce qu’elle sait faire (une femme à la quarantaine bien avancée ou cinquantaine débutée, brave, fragile, aimante, et douce malgré un passé difficile) et qu’Anémone prouve qu’elle sait jouer une personne âgée usante et méchante (à l’instar de Tati Danielle), le casting et l’interprétation relativement moyenne du film ne sauvent pas le récit de figures stéréotypées voire de clichés, ni la forme véritablement inconstante de celui-ci.

            En effet, après la vision d’une même histoire par les points de vue des deux personnages, une fermeture au noir et une ouverture en fondu nous amènent face à Rosalie, qui occupe l’espace sonore par sa voix-off. La temporalité est ambiguë, son récit a-t-il lieu après ou dans l’histoire déjà contée ? Tout-à-coup la voix n’intervient plus. Et l’on revient sur les personnages d’Aude et Vincent. Les brèves rencontres complotées par Rosalie et qui entêteront Vincent auront d’ailleurs lieu du point de vue du garçon coiffeur. Il n’y aura donc pas de troisième partie de l’histoire redécouverte à travers le personnage de Rosalie, celle-ci fera chronologiquement suite à l’histoire déjà par deux fois vue et entendue, et elle fait passer le film Rosalie Blum dans un récit linéaire. Il s’agira en effet de suivre non plus un personnage puis un autre, mais un duo et enfin le trio. Ainsi la construction du récit s’en trouve perturbée, s’il fallait progresser chronologiquement, cela aurait pu se faire via le point de vue d’un personnage comme dans la trilogie Pusher (Nicolas Winding Refn, 1996-2005), dans laquelle chaque volet nous fait vivre une histoire du point d’un personnage, les épisodes suivants nous contant ainsi la suite chronologique via les points de vues de deux autres protagonistes. D’ailleurs l’œuvre à l’origine du film, le roman graphique Rosalie Blum de Camille Jourdy, a été créée en trois tomes.

On sait qu’il est difficile de préserver l’efficacité dans un film construit avec une histoire contée par différents points de vue isolés les uns des autres dans des parties qui leurs sont propres. D’ailleurs, le film a paru très long, très mou, alors que le rythme des images, des sons et l’enchaînement des actions sont assez rapides. Et la construction globale de Rosalie Blum est au final plus que douteuse. On pourrait même aller jusqu’à parler d’échec narratif qui atteindra son point culminant avec la dernière scène du film, scène dévoilant le pourquoi d’images abstraites qui occupent les rêves de Vincent. La découverte se fait cependant au dernier plan et non au fil des rêves qui restent abstraits. Et les éléments de la scène nous étant majoritairement inconnus, il s’agit véritablement d’une surprise, d’un twist final didactique, qui nous fait d’ailleurs replonger dans un passé très éloigné de la chronologie globale du récit pour comprendre le début de celle-ci, faisant ainsi de Rosalie Blum une boucle. Mais ce twist inattendu nous apparaît comme malvenu à ce moment précis du film au récit redevenu linéaire.

            Rosalie Blum n’est pas un mauvais film, mais il n’est pas un bon film, il tient plus du téléfilm d’une qualité moyenne supérieure que du film de cinéma. Il faut dire aussi que visuellement, le film n’est pas extraordinaire, il n’a pas de particularité propre à lui, de personnalité, même si l’histoire et les personnages – figures de la bande dessinée de Camille Jourdy dont le film est l’adaptation – sont formidables. Leur potentiel visuel n’a pas été exploré, car le réalisateur n’a pas signé un travail visuel du récit graphique de Jourdy comme Chabat a pu le faire avec AstérixDommage… Relativisons toutefois en disant que le premier film de Julien Rappeneau en tant que réalisateur n’est vraiment pas un échec, bien au contraire. Enfin, justement, peut-être en attendions-nous trop de ce cinéaste scénariste de Cloclo, des deux films Pamela Rose de et avec Kad et Olivier et aussi de 36 Quai des Orfèvres ?

            Nous vous invitons à en apprendre plus concernant le film dans l’article de notre rencontre avec le réalisateur et scénariste Julien Rappeneau.

Ci-dessous, la présentation du film et la rencontre avec le casting,

rapides mais efficaces par France 3 :

Ci-dessous, la bande-annonce du film :

Fiche Technique: Rosalie Blum

Réalisation : Julien Rappeneau
Scénario : Julien Rappeneau, d’après l’œuvre de Camille Jourdy
Casting : Noémie Lvovsky, Kyan Khojandi, Alice Isaaz, Anémone, Philippe Rebbot
Directeur de la photographie : Pierre Cottereau
Montage : Stan Collet
Musique : Martin Rappeneau
Décors : Marie Cheminal
Costumes : Isabelle Pannetier
Producteurs/trices : Michaël Gentile, Charles Gilibert
Production : The Film, GG Cinéma, France 2 Cinéma
Distribution : SND
Date de sortie : 23 Mars 2016