Les Premiers, les Derniers, un film de Bouli Lanners : Critique

Le Cinémovida d’Arras fête ses dix ans. A l’occasion, deux avant-premières suivies d’interviews ont été proposées. La première est celle du nouveau film de Bouli Lanners, Les Premiers, Les Derniers.

Synopsis : Cochise (Albert Dupontel) et Gilou (Bouli Lanners), deux inséparables chasseurs de prime doivent retrouver un téléphone au contenu sensible, égaré par son influent propriétaire. Leur recherche va les conduire dans une petite ville paumée, où ils vont croiser Esther (Aurore Broutin) et Willy (David Murgia), un jeune couple en marge du monde qui semble fuir un grand danger…

            Du Western Crépusculaire à l’Épopée Apocalyptique

Bouli Lanners est un véritable cinéaste cinéphile. Des grands espaces à la présence de deux grands noms du cinéma, Michael Lonsdale et Max von Sydow, la filmographie de Bouli Lanners est habitée de cinéphilie. Si Eldorado (2012) renvoyait aux genres proprement américains du Road Movie et du Western, Les Premiers, Les Derniers est un film plus proche du Western et du genre Apocalyptique.

Nous voyons défiler à l’écran de grandes images de paysages étalés, plats et dominés par le ciel, dans lesquels se déplacent, avec des véhicules automobiles ou à pied, des silhouettes. Lorsqu’elles ne sont pas filmées de loin, elles sont filmés dans des échanges, des duos ou des triellos (terme utilisé en référence au triel à la fin du Bon, la Brute, et le Truand, de Leone, 1966) ou encore dans des gros plans. Des échanges au début du film toujours constitués par des conflits (même pour le couple Esther / Willy qui a peur que l’un se fasse attraper par les autorités), conflits qui sont au cœur même des personnages : Gilou est souffrant et ne veut pas le dire, Cochise en a marre de la bêtise humaine mais va trouver du réconfort et l’amour avec le personnage de Suzanne Clément… Justement, ces luttes internes et externes (une bande de fachos du coin veulent rendre eux-mêmes la justice, mais bien sûr, sont des idiots qui veulent juste dominer un territoire par la violence et des discours haineux) vont trouver des réponses lumineuses. Les échanges vont ainsi devenir de plus en plus portés par l’amour et d’autres sentiments humanistes : Cochise et Gilou vont aider Esther et Willy, Gilou perdra son sentiment de mort pour retrouver une énergie vitale grâce aux figures paternelles et sages incarnées par Michael Lonsdale et Max von Sydow et le duo Cochise / Gilou va aussi arrêter de traquer des objets pour des personnes mauvaises et mettre leur talent pour aider des personnes emplies de bonté…

Il s’agit ainsi d’un voyage dans les ténèbres percées par la lumière que nous propose Bouli Lanners. Si ces précédents films se terminaient mal, celui est habité par l’espoir. L’image du film a été visuellement construite au montage avec une colorimétrie protée sur le gris. Au fur et à mesure du film, alors que l’on avance vers le Bien, la lumière perce ces ténèbres. On notera cependant que l’image aura parfois tendance à être monochrome, notamment dans des plans très peu éclairés. Ces images grisonnantes d’espaces aux constructions parfois ravagées ne sont pas sans rappeler La Route (John Hillcoat, 2009) où l’on suivait deux personnages avancer pour survivre dans des décors détruits ou presque, et surtout dans des images très grises. Nous avons aussi un duo qui survit avec Esther et Willy. Et ce n’est définitivement pas un hasard, puisque le réalisateur nous a confirmé que le film l’avait profondément touché et inspiré (voir l’interview du cinéaste ici). La cinéphilie du cinéaste n’est cependant pas comparable à celle d’un Edgar Wright ou d’un Quentin Tarentino. Il ne s’agit pour Bouli Lanners d’un cinéma de référence, mais d’un cinéma véritablement héritier. Dans son cas, l’idée d’un cinéma qui porte les concepts, idées, images d’un ancien, est à ouvrir sur un cinéma porteur d’héritages artistiques et culturels multiples.

Le titre du film fait référence à la Bible, précisément au divin qui est à la fois le premier et le dernier, l’alpha et l’oméga. Il s’agit ici pour Lanners de filmer des personnages qui sont à la fois finis et à leur commencement, vides et pleins, mais surtout à la fin, et au début. L’apocalypse selon Lanners n’est pas concrètement apocalyptique. Il s’agit d’un espace non nommé mais universel, où tout le monde semble se rencontrer – on trouve toujours des non-lieux chez le cinéaste – qui est habité par une ambiance mortifère et des émotions tout aussi morbides (portées par les fascistes, par Gilou, et d’autres), moins qu’un espace où l’apocalypse a lieu avec certaines voies très largement médiatisées au cinéma et à la télévision : une catastrophe naturelle mondiale, le retour des morts-vivants, la domination d’une race extraterrestre colonisatrice entre autres.

Ici les personnages sont à la fin d’une étape de leur vie et au début d’une toute nouvelle. Et ils assistent aussi à la fin d’un monde ténébreux dominé par des obscurantistes profonds, et au début d’un tout autre beaucoup plus lumineux, porté par l’espoir.

Il s’agit alors moins d’une fin du monde destructrice que d’une apocalypse spirituelle. La mort ronge les êtres qui vont être ici soit révélés, soit détruits. Si Lanners a déclaré dans l’interview ne pas avoir fait un film biblique, on ne cesse d’y voir un récit porté par des valeurs bibliques, sinon au moins religieuses. D’ailleurs, Jésus traverse l’histoire du film. En effet, Philippe Rebbot incarne un personnage qui dit s’appeler Jésus, et qui ressemble beaucoup à la figure peinte du prophète fils du divin : blanc, barbu, les cheveux mi-longs châtains/bruns. Le personnage se révélera être la clef pour la majorité des autres : Willy, Esther, Gilou qu’il croisera à l’hôpital… Une certaine ambiguïté peut subsister quant au statut du personnage, est-il véritablement ou non le Christ ? D’après le cinéaste, chacun peut y voir ce qu’il veut, mais pour lui, c’est bien Jésus, ressuscité et revenu pour l’apocalypse. Si le récit n’est pas premièrement biblique, il pourrait toutefois être pensé comme une interprétation, une relecture du livre de l’apocalypse. Lanners s’affiche définitivement comme un cinéaste non pas d’une religion, mais comme un artiste religieux, à l’image de Martin Scorsese – qui réemploiera les idées, les concepts moraux et autres tels que la rédemption pour créer des films qui ne servent pas une religion ou une autre, mais qui sont emplis de grâce, de foi, d’humanité, et qui sont définitivement religieux, reliés au divin et à tout le bien et qu’il peut représenter, pour ainsi réaliser des films à l’humanisme universel.

Les Premiers Les Derniers est ainsi un film qui prône l’espoir qui subsiste même dans le contexte le plus sombre. Ce qui n’est pas sans rappeler le récent Mad Max Fury Road (George Miller, 2015), via la figure de Max en pleine rédemption et en même temps rédempteur, qui va apporter l’espoir dans un monde qui avait sombré dans le chaos le plus total. Ce qui n’est pas pour nous faire du bien dans cette période sombre que nous vivons aux niveaux micro et macroscopique de notre histoire humaine. Ce film empli de l’humour absurde propre à l’univers de Lanners et admirablement servi par son casting confirme l’importance du cinéaste dans le paysage cinématographique mondial et agrandit son cosmos d’auteur tout en poursuivant certaines lignes, notamment cinéphiles… Une vraie surprise cinématographique à ne pas rater, et à revoir très vite.

Nous vous conseillons de compléter cette lecture avec celle de la rencontre avec le cinéaste Bouli Lanners si ce n’est pas encore fait, disponible ici.

Les Premiers, les Derniers: Fiche Technique

Réalisation : Bouli Lanners
Scénario : Bouli Lanners
Casting : Albert Dupontel, Bouli Lanners, Suzanne Clément, Aurore Broutin, David Murgia, Philippe Rebbot, Michael Lonsdale, Max von Sydow, Serge Riaboukine, Lionel Abelanski
Directeur de la photographie : Jean-Paul de Zaetijd
Musique : Pascal Humbert
Producteur : Jacques-Henri Bronckart
Production : Versus Production
Distribution : Wild Bunch Distribution, O’Brother Distribution
Date de sortie : 27 Janvier 2016

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