Baden Baden, un film de Rachel Lang : critique

Synopsis : Après une expérience ratée sur le tournage d’un film à l’étranger, Ana, 26 ans, retourne à Strasbourg, sa ville natale. Le temps d’un été caniculaire, elle se met en tête de remplacer la baignoire de sa grand-mère par une douche de plain pied, mange des petits pois carotte au ketchup, roule en Porsche, cueille des mirabelles, perd son permis, couche avec son meilleur ami et retombe dans les bras de son ex. Bref, cet été là, Ana tente de se débrouiller avec la vie.

Ana de-ci de-là

Ana a 26 ans, elle cumule des petits boulots à droite à gauche au gré de ses rencontres sans se fixer un quelconque objectif sur le long-terme. Elle navigue à vue, sans élaborer de grands projets, elle vit ici et maintenant, dans une existence pas vraiment stable, parce que l’engagement angoisse et que choisir paralyse. Dans la vie précaire d’Ana peut se reconnaître une bonne partie de la jeunesse d’aujourd’hui. Sans chercher à exploiter les ressorts du film social qui auraient fait de Baden Baden une étude de cas, Rachel Lang obtient un instantané de la société en évitant les lourdeurs dramatiques que l’on retrouve dans de nombreux films sociaux. L’instabilité et la précarité ne sont pas vécues comme une humiliation, c’est simplement un état de fait. Ana ne cherche pas une voie vers une sécurité routinière, elle ne trace pas une route, mais plusieurs chemins sinueux. Elle expérimente autant qu’elle échoue, recule puis ose à nouveau, elle ne se laisse pas enfermer dans les rôles qu’on souhaiterait la voir jouer, elle est un peu tout, mais jamais exactement comme les autres aimeraient qu’elle soit. Ce protagoniste constitue à lui seul (ou presque, la grand-mère d’Ana, jouée par Claude Gensac est aussi une merveille d’interprétation) la plus belle réussite du film. Rendre toute la complexité et les ambivalences d’une personnalité, c’est témoigner d’un grand respect de ses personnages, et par extension de son public, auquel on n’apporte pas du prototype prêt à être produit en grande série.

Dans la lignée de ces jeunes réalisatrices trentenaires, Lang propose un portrait de femme vu à travers les yeux d’une autre femme. Céline Sciamma, Lucie Borleteau, Mia Hansen-Love, Deniz Gamze Ergüven, elles sont de plus en plus nombreuses, ces cinéastes qui décident que l’image des femmes ne se fera pas sans le regard de celles-ci. Ce travail prend bien des aspects : déconstruire les clichés les plus éculés du féminin (à commencer par cette idée surannée d’essence féminine), désacraliser les corps des femmes, érotisés jusqu’à l’usure et chosifiés et leur permettre ainsi de recouvrer leur autonomie, lever les tabous qui sont nombreux à persister, sous-tendus par une pudibonderie racornie etc… La liste est encore longue ! Ce qui est remarquable dans le film de Rachel Lang c’est qu’elle offre deux très beaux rôles à deux comédiennes issues de générations bien différentes, et que chaque personnage est tout aussi ciselé. En effet, si Salomé Richard est bien l’héroïne de Baden Baden, Claude Gensac, la grand-mère n’est pas en reste. Là aussi, la réalisatrice a pris soin de ne pas cantonner le personnage à des poncifs. La vieille dame est tout à la fois drôle, cynique, touchante, lucide, toute une palettes de jeu que l’actrice, dont la carrière connaît un renouveau depuis quelques années, met en œuvre avec brio. Il est intéressant que les deux femmes qui portent ce film soient toutes les deux à la marge. Ana avec ses errances professionnelles et amoureuses n’apparaît pas comme « accomplie » aux yeux de sa mère. Quant à la grand-mère, elle craint de devenir une inapte, un poids mort, « si je deviens un légume, il faudra que tu me piques » dit-elle à sa petite fille. Outre ces très beaux rôles féminins, les hommes ne sont pas absents mais sont vus par le prisme du regard d’Ana, donc forcément moins développés. Ils sont des amis, des amants, des rencontres et passent d’une case à l’autre sans peine, additionnant les fonctions (encore une fois, pas de frontière étanche, les personnages chez Rachel Lang ne sont pas des archétypes).

En dehors de la performance des deux actrices principales qui marque les esprits, le rythme de Baden Baden est plutôt vif et enlevé, sans fioritures ni longueurs. Le montage suit Ana dans ses errances sans perdre l’intérêt du public. Toutefois, le ressort narratif final est plutôt attendu et apparaît comme un moyen de clore le film de façon à refermer l’histoire clairement. Peut-être la cinéaste aurait-elle pu choisir de demeurer en suspens, sur le fil, comme le fait son héroïne tout au long de l’intrigue.

Avec ce premier long métrage, Rachel Lang impose un style marqué et marquant dont les personnages particulièrement ciselés sont le cœur d’ouvrage. Une réalisatrice à suivre !

Baden Baden : bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=HszNKDpbwZU

Baden Baden : fiche technique

Réalisation : Rachel Lang
Scénario : Rachel Lang
Interprétation : Salomé Richard (Ana), Claude Gensac (la grand-mère), Lazare Gousseau (Grégoire), Swann Arlaud (Simon), Olivier Chantreau (Boris), Jorijn Vriesendorp (Mira), Noémie Rosset (Meriem), Zabou Breitman (la mère d’Ana), Driss Ramdi (Amar)
Photographie : Fiona Braillon
Montage : Sophie Vercruysse
Son : Aline Huber
Production : Valérie Bournonville, Pierre-Louis Cassou, Jérémy Forni, Joseph Rouschop
Distribution : Jour 2 Fête
Genre : comédie dramatique
Durée : 1h36
Date de sortie : 4 mai 2016Belgique/France – 2016

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Constance Mendez-Harscouët
Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières amours de cinéma, c'est aux films d'animation que je les dois. La poésie du dessin animé est incomparable à mes yeux. J'ai ensuite élargi mes perspectives et ai découvert à quel point le champ du septième art était vaste et beau. Mon envie de films ne s'est jamais tarie. J'en ai vus et je continue d'en voir autant que je peux, car, au-delà d'être un divertissement, le cinéma façonne ma manière de voir le monde.

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