An, un film de Naomi Kawase : Critique

Naomie Kawase est cette cinéaste japonaise déroutante qui déjoue volontairement depuis ses débuts la grammaire conventionnelle du 7ème art. Elle possède cet incroyable don d’injecter une matière lente et philosophique qui lui donne la possibilité d’épouser au plus près ses convictions philanthropiques

Synopsis: Les dorayakis sont des pâtisseries traditionnelles japonaise qui se composent de deux pancakes fourrés de pâte de haricots rouges confits, « AN ». Tokue, une femme de 70 ans, va tenter de convaincre Sentaro, le vendeur de dorayakis, de l’embaucher. Tokue a le secret d’une pâte exquise et la petite échoppe devient un endroit incontournable…

. Animiste et proche d’une contemplation à la Terence Malick, elle dilue à merveille l’espace-temps pour mieux approcher une certaine vérité humaine. Mais au contraire de son compère américain, elle ne cherche pas à sanctuariser ses personnages sur l’autel de la béatification. La ou l’illustre réalisateur cherche souvent une explication christique aux maux des êtres vivants, l’asiatique croit bien plus au caractère immuable de la destinée. Dinosaures d’une ère moderne qui exige toujours plus de rationalité et de narration balisée, l’une comme l’autre (encore plus fortement pour la première) sont à tort catégorisés comme des figures d’un ancien temps. Coupable erreur que cette prédétermination, d’autant plus quand elle est l’œuvre d’une cinéphilie méprisante.

Le présent auteur de ces lignes n’en fait pas mystère, il est absolument béa d’admiration depuis la vision de son précédent opus, « Still The Water« . Il n’est donc pas lieu de lui reprocher son manque d’objectivité puisqu’il en avoue sans honte sa faute. Force est de constater que ce « An », vu en avant-première lors d’une reprise de certains films cannois au Gaumont Opéra parisien en mai dernier, est encore une fois une merveille de sensibilité. Il n’atteint certes pas la force tellurique de son prédécesseur (était ce seulement possible?) mais il sait embarquer le spectateur dans une odyssée intime particulièrement émouvante. On retrouve le caractère compassionnel pour le sort de ces petites gens qui font tout le sel de son cinéma. Le film raconte la banale histoire d’un homme seul qui doit gérer au mieux sa boulangerie sous peine de se replonger dans un passé tortueux. Il décide un jour d’embaucher une vieille dame plus que talentueuse à force d’insistance de sa part dans le but de confectionner des gâteaux confis. Une relation s’ébauche petit à petit entre les deux, d’abord suspicieuse car indécise, jusqu’à en devenir filiale lorsque les blessures se révèlent au grand jour.

La grande force de la cinéaste est justement de décloisonner cette cette esquisse somme toute attendue pour en délivrer la douleur profonde. Le parcours accidenté de cet homme fait écho à la vie tourmentée de l’ancienne rescapée de guerre. Au fond, ce qui lui importe le plus n’est pas de trouver la saveur de ses recettes d’antan. Il est de transmettre un savoir-faire ancestral et de faire en sorte que l’ex délinquant puisse se bâtir une carapace pour mieux encaisser les coups du sort.Accepter son passé et ses erreurs n’est pas une faiblesse, bien au contraire. Cela permet de rebondir sans se renier car les échecs sont constitutifs de notre for intérieur. La jeune fille qui accompagne ce duo ne dit pas autre chose, elle qui s’emmure dans la solitude pour échapper à une mère immature et à des camarades de classe trop inconséquentes. Naomie Kawase a la certitude que le hasard n’est pas de mise dans les rencontres et les relations que nous entretenons. S’il peut prêter à des railleries faciles, son point de vue n’en est pas moins dénué de sens, qu’elle exprime par une mise en scène aérienne et fluide. Comme à son habitude, son cadre se fait l’écho d’une méditation exquise. Nul autre qu’elle ne sait rendre autant justice à la préciosité des sentiments.

Une telle attention méticuleuse sur des gestes du quotidien ne peut être le fait que d’une surdouée. Le vide ne lui fait pas peur, tant elle s’en nourrit finement pour capter le précieux silence de la nature. De même, les contres-plongées au dessus des arbres ne sont d’aucune utilité, sinon celle d’une plénitude ressentie à la vue d’une si grande maestria. La voix-off, contrairement à la majorité des cas, ne cache pas des faiblesses qu’il faudrait combler, mais sert pleinement à retranscrire la sagesse du récit. La langueur et la longueur des plans sont ici parfaitement justifiés, car au service de la puissance émotionnelle de l’ensemble. En plus de son aisance picturale, la clairvoyante native de Nara passe haut la main le test du casting. En effet, aucune fausse note dans l’interprétation des comédiens, qui savent nous toucher en plein cœur sans surjouer les situations dramatiques. Cette artiste n’a décidément pas la place qu’elle mérite, et il serait grand temps de l’inscrire au panthéon des grands cinéastes modernes. L’oubli est symptomatique d’un monde cinéphile sclérosé qui ne veut ou ne sais pas s’écarter d’une certaine tendance. Triste constat……

An : Bande-annonce

An : Fiche Technique

Réalisateur: Naomi Kawase
Scénario: Naomi Kawase, adapté du roman de Durian Sukegawa.
Musique: David Hadjadj
Distribution: Kirin Kiki, Masatoshi Nagase, Kyara Uchida, Miyoko Asada, Etsuko Ichihara…
Durée: 1h53
Date de sortie 27 janvier 2016
Le film a été présenté en ouverture dans la catégorie Un Certain Regard au Festival de Cannes 2015.

Auteur : Le Cinéphile Dijonnais (Sabri)

 

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