A Cure for Life, ou comment Gore Verbinski se venge des studios et adapte son BioShock

Malgré un accueil en demi-teinte, A Cure for Life est une œuvre à la richesse admirable qui permet à un cinéaste mésestimé de prendre sa revanche sur les gros studios de production. Retour sur un film plus habile qu’il n’en a l’air. ATTENTION SPOILERS.

Synopsis : Lockhart est un jeune cadre ambitieux travaillant pour une grosse firme financière américaine. Les patrons lui donnent pour mission d’aller rechercher son supérieur en convalescence dans un centre médical dans les Alpes Suisses. Là, il tombe sur une étrange institution dans laquelle il se retrouve malgré lui prisonnier mais dont il ne désespère pas de percer le mystère.

BioShock

Après une décennie à avoir baigné dans les blockbusters de studio, Gore Verbinski tente de se ressourcer avec son dernier film, faisant même de cela la base de son A Cure for Life. On ne peut s’empêcher de voir des similitudes entre son jeune héros et le cinéaste, tout deux brisés par l’influence du conglomérat, chaque parties d’un système vicié voulant l’asservir (d’un côté les gros studios/entreprises et de l’autre les puristes) tandis que lui se voile dans l’illusion de ne vouloir être qu’un bon cadre d’entreprise. Sauf que comme le souligne A Cure for Life, le rêve est terminé pour le cinéaste et il est temps de se réveiller, faisant un film avant tout pour lui en ne s’imposant aucune limites dans la radicalité de sa vision. Il n’a ni peur du ridicule, ni de déborder de son sujet et il embrasse toute ses imperfections pour mieux souligner le propos de l’oeuvre et offre un long métrage jusqu’au-boutiste aussi admirable qu’exaltant, bien qu’imparfait.

Avant de s’attaquer à ce projet, Gore Verbinski était très attaché à une adaptation cinématographique du célèbre jeu vidéo BioShock qui n’a malheureusement pas pu voir le jour en raison d’un studio trop frileux. Chose qui a très clairement contrarié le cinéaste, qui a apporté beaucoup de ses idées dans ce nouveau film, faisant de A Cure for Life, une adaptation indirecte de BioShock. Tout y est, l’environnement clinique et surannée où l’eau est omniprésente, la création d’un monde utopique par un mégalomane fou, la quête d’un personnage pour nous amener à la découverte d’un autre. Dans le jeu le joueur tente d’atteindre Ryan, le créateur de la ville sous-marine, le voyant comme l’achèvement de sa quête mais découvre la trahison d’Atlas, son guide, qui n’est autre que Fontaine en réalité, le méchant de l’histoire. Dans le film le héros part à la recherche de Pembroke, son supérieur hiérarchique, pour au final découvrir la folie de Volmer, qui se cache aussi sous une fausse identité. On y retrouve aussi la quête du père, la réflexion sur l’immortalité, un personnage qui évoque un Big Daddy, imposant garde du corps dans le jeu, ou un autre qui évoque la petite sœur, personnage corrompu par la folie du méchant que le héros doit libérer (ou tuer, le choix étant laissé au joueur). Mais ce que reprend surtout le film, c’est le concept de l’ADAM.

Dans le jeu, l’ADAM est une sorte d’élixir qui confère au joueur et à ceux qui l’utilisent des capacités spéciales. Un élixir qui est récolté et transformé par une sorte de limace de mer, mais pour pouvoir posséder de bonnes quantités de cet élixir, il faut l’intégrer à la paroi de l’estomac d’un hôte humain, qui devient presque un zombie, puis puiser l’ADAM grâce à des régurgitations. Dans le film, Verbinski remplace les limaces de mer par des anguilles tandis que l’élixir ne confère plus des pouvoirs mais un forme d’immortalité. Il se sert de tout cela pour retranscrire une vaste quête de pureté qui vire à l’obsession et se transforme en une monstruosité impure. On y retrouve les mêmes thématiques dans dans le jeu vidéo, le rêve qui se transforme en cauchemar, la lutte des classes, l’oppression du consumérisme et l’envie d’une existence d’opulence érigée au détriment des autres. On ne peut être fort si l’on n’a pas des faibles, quitte à les fabriquer. Le scénario devient habilement une critique acerbe du monde dans lequel on vit, et ce montre par moments bien plus intelligent qu’on pourrait le penser. Notamment dans cette séquence surréaliste qui voit le personnage principal accompagné d’Hannah s’échapper du centre pour aller dans un village voisin. Une scène qui marque l’éveil tourmenté d’une jeunesse troublée en quête de repaire. Chaque personne dans le bar où les deux protagonistes s’arrêtent sont dissociés de leur temps mais aussi des uns des autres, par leur look mais aussi leur attitude. Le scénario arrive avec finesse à souligner l’incommunicabilité d’une génération, qui ne sait s’exprimer que par la violence et la dégradation.

La richesse thématique du scénario est absolument vertigineuse et force le respect, entre la vengeance que prend le cinéaste sur les gros studios, la critique du monde d’aujourd’hui mais aussi une adaptation fidèle des obsessions du jeu vidéo qui a clairement inspiré son projet. Mais malheureusement, ce qui marche d’un point de vue symbolique, ne fonctionne parfois pas sur le plan narratif. En ça, le film sera parfois bien trop attendue dans ses ficelles narratives tout comme il manque cruellement de subtilité dans sa façon d’alimenter ses rebondissements. Il appuie beaucoup trop certains éléments, notamment par la mise en scène, pour que l’on ne devine pas la direction que va prendre le récit. Il bascule aussi dans un dernier acte over the top, où ses inspirations gothiques sont moins crédibles que l’atmosphère clinique qu’il avait si bien alimentée jusque là. Son final frise par moments le ridicule mais n’y tombe jamais vraiment car il retranscrit bien l’effervescence de la folie qui est censée exploser. L’absence de contrôle qui émane de la fin devient donc justifiée même si très clairement perturbante. Pour autant, on parvient à y croire grâce aux acteurs, tous très bons. Dane DeHaan est ici très en forme et apparaît presque à contre-emploi. Loin des performances d’ados perturbés qu’on lui prêtait, il s’impose en jeune homme confiant et impétueux avec une aisance et une justesse qui qualifie les grands, car grand acteur il l’est assurément. Mia Goth s’impose par son étrangeté touchante qui n’est pas sans rappeler celle de Christina Ricci, les deux actrices dégagent quelque chose de similaire. Et par cela, Goth trouve facilement sa place au sein du film où elle se montre très convaincante. Jason Isaacs pourra peut-être décevoir par sa prestation un brin caricatural sur la fin, mais il arrive par petites touches à trouver les nuances de son personnage.

A Cure for Life s’impose facilement comme une oeuvre solide malgré ses imperfections. Gore Verbinski y déploie une culture cinématographique impressionnante et soulignée par une mise en scène, certes trop appuyée par moments, mais plastiquement superbe. Les plans sont d’une inventivité rare, soutenue par la photographie hyper-stylisée du Bojan Bazelli, et créent une ambiance malsaine et fascinante qui marque la rétine. La mise en scène s’impose par son élégance et sa sophistication et fait plaisir à voir. Même la musique y est inspirée, flattant tout les sens du spectateur. Donc avec son scénario imparfait mais riche qui ne se refuse aucun excès, Verbinski signe une œuvre admirable par bien des aspects. A Cure for Life aura sans aucun doute ses détracteurs mais reste un film qui se doit d’avoir sa chance, car sous ses airs de série B de luxe, se cache un pamphlet fascinant sur notre façon de vivre. En plus d’être bien filmé et joué, il s’impose aussi comme une adaptation audacieuse du jeu BioShock, pas nécessairement celle demandée par les fans mais qui pourrait néanmoins les réjouir. Du très bon.

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.