« Ody-C » : une odyssée spatiale, psychédélique et féminisée

L’omnibus Ody-C a été publié chez Glénat en avril 2019. Le scénariste Matt Fraction et le dessinateur Christian Ward façonnent une bande dessinée sensorielle, envoûtante et en tous points singulière. Dans une structure à trois corps, ils revisitent L’Odyssée d’Homère, modifient son assise – époque, lieux – et y greffent de nouveaux enjeux – questions liées au genre.

Ody-C est une expérience. Avant de s’adresser à l’intellect, chacune de ses planches en appelle aux sens. Débauche de formes et de couleurs, partis pris non affadis par les concessions, découpage ambitieux, psychédélisme se situant quelque part entre Philippe Druillet, Alex Grey et Keiichi Tanaami : l’apparat graphique de la bande dessinée de Matt Fraction et Christian Ward invite à l’évasion et se suffit presque à lui-même. Le temps passé à examiner les planches excède probablement celui de la lecture, rendue insolite par l’emploi quasi exclusif de dialogues rapportés (au lieu des bulles habituelles) et de vers numérotés. Rarement le visuel aura tant phagocyté un comics. Et pourtant, c’est peu dire que l’écriture recèle, elle aussi, de qualités.

ody-c-critique-extrait-comics
Crédits : Glénat.
Extrait de « Ody-C », visible sur le site de l’éditeur.

Homère décrivait un voyage sur mer dans la Grèce antique (VIIIe av. J.-C.). Matt Fraction et Christian Ward féminisent son odyssée et la transforment en une aventure cosmique au XXVIe siècle. L’un des récits pionniers de la civilisation européenne s’en trouve relifté, gorgé de questions liées aux genres, amarré à la violence, dispersé entre trois glorieuses héroïnes, Gamen, Enée et Odyssia. Si tout commence à Troiia dans une bataille légendaire, les cadres et les personnages se succèdent ensuite les uns aux autres : le lecteur croise la route de la Cyclope de Kylos, découvre des Sebex hybrides capables de féconder un ovule, parcourt le territoire de Q’af ou d’Éolia, valse au rythme de Poséidon, Zeus, Prométhée, Héraclès ou Apollon.

Éole enfante des filles qu’elle fait ensuite disparaître lorsqu’elles se révèlent incapables de donner naissance à un garçon. Zeus craint qu’Odyssia ne vienne revendiquer son héritage. La Cyclope de Kylos se nourrit des Achéennes. Les petites-filles de Poséidon habitent un monde de sciences pures. Deux frères élevés par des tribus différentes se livrent bataille sans même connaître les liens de sang qui les unissent. L’homme est présenté comme le prédateur originel des femmes. Il est question de pouvoir, de vengeance, d’avidité, de sexe, de traîtrise, de vie et de mort… Et « partout les gens confondent leurs désirs et leurs besoins, et dépensent pour les combler ».

Si Ody-C est une entreprise ambitieuse aux qualités formelles et narratives évidentes, elle laissera certainement nombre de lecteurs sur le bord du chemin. Ses partis pris radicaux (planches, récit) s’avèrent en effet de nature à fasciner les uns autant qu’à rebuter les autres. Sa lecture, exigeante, se clôture en outre de façon abrupte, puisqu’une suite attendue depuis des années est censée compléter ce premier volume. Quoi qu’il en soit, Matt Fraction et Christian Ward parviennent à détourner les codes de la Tragédie grecque pour proposer au lecteur une expérience unique, follement ambitieuse, où chaque planche constitue une œuvre d’art à elle seule.

Ody-C, Matt Fraction (scénario) & Christian Ward (dessins, couleurs)
Glénat, avril 2019, 336 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.