Nous nous sommes tant aimés, qui ressort en France le 30 mai, réunit toutes les qualités du cinéma d’Ettore Scola : interprétation magistrale, description subtile, intelligente et décapante de l’Italie de son temps, mélange d’humour et d’émotion…
Synopsis : Gianni, Antonio et Nicola, trois militants communistes, se sont rencontrés dans un réseau de résistance anti-nazie pendant la Seconde Guerre Mondiale. Dans l’effervescence de l’immédiat après-guerre, chacun mène sa propre vie, mais ils vont se retrouver à intervalles réguliers.
« Nous voulions changer le monde, mais c’est le monde qui nous a changés »
A travers les trente années qu’il traverse, Nous nous sommes tant aimés mêle avec finesse le portrait psychologique et la réflexion politique. Le film va suivre les aventures de trois personnages dans l’Italie des années 40 à 70. Tous les trois se sont connus par leur engagement dans la résistance anti-nazie lors de la Seconde Guerre Mondiale. Ce sont trois militants communistes convaincus.

Pourtant le premier, qui s’appelle Gianni, ne va pas vraiment mener une vie en accord avec ses principes. Étudiant en droit, il va devenir l’avocat puis le gendre d’un homme d’affaires véreux. Scola nous le montre partagé entre sa nouvelle vie de luxe et les souvenirs de sa période « bohème ».
Face à lui, Nicola est l’exemple du personnage qui place sa vie uniquement sous la direction de son idéologie. Communiste jusqu’à la moelle des os, il n’hésite pas, lorsque sa femme lui demande de choisir entre famille et engagement, à faire le choix de la politique. Un choix qui guide tous ses actes, toutes ses décisions, toutes ses prises de parole, au risque de menacer toute son existence : vie de famille, travail, et même magot d’un jeu télé.

Le troisième personnage, c’est Antonio. Plus modéré, il se contente de mener une petite vie simple, ce qui ne l’empêche pas de jalouser fortement Gianni sur plusieurs aspects. Entre les deux personnages, il n’y a pas seulement une lutte des classes, il y a aussi et surtout une rancœur mutuelle, rancœur tournée vers soi-même mais qui s’exprime contre l’autre. En attaquant Gianni (dans une superbe scène sous la pluie), Antonio exprime finalement une rage de ne pas être devenu comme lui, aussi bien sur le plan social que pour la séduction.
L’une des grandes forces de Nous nous sommes tant aimés, c’est que Scola, avec beaucoup de finesse, fait un film profondément politique sans être un film engagé. Le cinéaste se fait analyste de la société italienne des années 40 à 70, où la politique était une passion nationale. C’est cette passion qu’il montre et qu’il étudie avec son regard acéré. Nous nous sommes tant aimés est un film sur les rapports entre la vie des personnages et leurs idées. Peut-on vivre pleinement en accord avec des idéologies ? Entre le remords d’avoir trahi ses idées et le regret de ne pas avoir réussi (à cause d’elles ?), les personnages restent guidés par la politique. Cette analyse est d’autant plus importante que le cinéma italien était alors dans une grande vague de films politiquement engagés, ceux de Francesco Rosi, Elio Petri ou Ermano Olmi. Par ce film (comme par son film suivant, le très incorrect et décapant Affreux, Sales et Méchants), Ettore Scola se situe à part dans la production de son temps.
Autre piège que Scola, dans sa grande intelligence, parvient à éviter : Nous nous sommes tant aimés ne tombe pas dans la basse nostalgie du « c’était mieux avant ». Le film se concentre plutôt sur : « que sommes-nous devenus ? Ce que nous sommes maintenant correspond-il à ce que nous voulions être ? » D’où l’intense mélancolie qui irradie du film.
Car Scola manie à la perfection les émotions et nous en offre une palette particulièrement riche. Sans transition, nous passons de l’humour à la romance, puis au drame, toujours avec autant de finesse. Les émotions sont ici dans les teintes pastelles, jamais exagérées. Ce que filme Scola, finalement, c’est la vie, le temps qui passe, les sentiments, les souvenirs. C’est peut-être Nicola qui résume le mieux le projet du cinéaste : « au lieu de poursuivre l’inaccessible bonheur, autant se préparer d’agréables souvenirs pour plus tard ».

Outre leur passé commun de résistant, ce qui va unir les trois personnages masculins, c’est une femme, la magnifique Luciana. Personnage complexe et émouvant, elle est elle-aussi animée d’un grand et profond désir de vie.
Nous nous sommes tant aimés, en plus de ses personnages, est un film sur l’Italie, portrait d’un pays vu sous différents angles. La politique, la corruption, le monde des affaires, mais aussi le cinéma. Nous nous sommes tant aimés est dédié à Vittorio de Sica, dont la personnalité traverse tout le film (et qui est décédé quelques semaines avant la sortie du long métrage en Italie). Mais outre Le Voleur de Bicyclette, l’oeuvre rend aussi hommage à Fellini, puisqu’une scène se déroule pendant le tournage de La Dolce Vita, en présence du réalisateur et de son acteur principal.
Autre scène marquante du film liée au cinéma, celle où Nicola reproduit la fameuse séquence des escaliers dans Le Cuirassée Potemkine. Une fois de plus, le cinéma, vu par le personnage, se doit d’être le vecteur d’un message politique, là où on sent que Scola, suivant les pas de De Sica, préférera un cinéma de personnages, montrant des humains dans toute leur complexité, avec une tendresse qui n’empêche pas la férocité.
Avec cela, et bien d’autres choses, Nous nous sommes tant aimés ne se contente pas de suivre trois personnages au fil des ans. Il s’agit bel et bien d’un portrait de l’Italie sur trente années qui nous est livré ici, un portrait tendre et subtil qui multiplie les émotions et nous fait passer de l’humour à la mélancolie avec une maestria formidable. Les acteurs sont exceptionnels. L’attention portée aux moindres détails ajoute une profondeur au film, qui semble être pris sur le vif. La narration forcément elliptique recèle des trésors d’inventivité dans l’insertion des flash-backs ou l’emploi des voix off. C’est un film novateur, beau, émouvant mais aussi féroce que nous livre ici Ettore Scola. Un chef d’œuvre.
Nous nous sommes tant aimés : bande-annonce
https://www.youtube.com/watch?v=YwK0oxB_50k
Nous nous sommes tant aimés : fiche technique
Titre original : C’eravamo tanto amati
Réalisation : Ettore Scola
Scénario : Ettore Scola, Agenore Incrocci, Furio Scarpelli
Interprétation : Nino Manfredi (Antonio), Vittorio Gassman (Gianni), Stefano Satta Flores (Nicola), Stefania Sandrelli (Luciana)
Photographie : Claudio Cirillo
Montage : Raimondo Crociani
Musique : Armando Trovajoli
Production : Pio Angeletti, Adriano De Michele
Société de production : La Deantir
Société de distribution : Delta
Récompense : César du meilleur film étranger 1977
Date de sortie en France : 5 mai 1976
Date de reprise : 30 mai 2018
Genre : comédie, drame
Durée : 124 minutes
Italie – 1974
Dans un élan post-cannois, bien abreuvé d’une Cate Blanchett impériale, alors présidente du jury de la sélection officielle, le spectateur se rue, ou presque, vers les salles obscures pour l’admirer dans pas moins de 13 rôles différents à l’occasion de la projection de Manifesto, le film du vidéaste allemand Julian Rosefeldt. Un motif assez futile donc, pour certains, alors que les autres plus avisés auront eu vent de ce projet artistique depuis plus longtemps, lorsqu’il fut présenté aux Beaux-Arts de Paris sous forme de 13 tableaux différents en multi-écrans dans une exposition qui a plutôt fait grand bruit.
Manifesto, comme son nom l’indique, reprend donc les manifestes comme des monologues, tous récités par l’actrice australienne Cate Blanchett. On assiste parfois à des semblants de dialogues, comme avec les Règles d’Or de Jim Jarmusch (Rien n’est original) ou le Dogma de Lars von Trier et Vinterberg qui sont donnés comme une sorte de consigne par la maîtresse Cate Blanchett à ses petits élèves (des consignes contradictoires à dessein, puisqu’alors que les enfants sont encouragés à dessiner librement, la maîtresse leur édicte cette liste d’interdits…). Ainsi, également, le segment de la journaliste télé qui reprend entre autres le manifeste de l’artiste américaine Elaine Sturtevant (All current Art is fake) : on assiste à un échange entre Cate la journaliste de plateau et Cate l’envoyée spéciale du terrain, sur le mode d’un reportage : tout est ahurissant de vérité, les intonations, les mimiques, le look des deux journalistes qui se répondent à coups de manifestes, et pourtant, la pluie battante qui s’abat sur la dernière s’arrêtera d’un tour de robinet. All current Art is fake, et l’illustration de Rosefeldt est brillante…
Cate Blanchett déploie une performance incroyable d’actrice. Elle incarne tous les personnages avec la plus grande justesse, on a le sentiment très clair qu’elle est plus qu’une interprète sur le film. Elle représente à la fois les vraies gens des segments du métrage et leur vie quotidienne, si on peut parler ainsi de personnages de fiction, et les artistes eux-mêmes, auteurs des manifestes. L’accent de l’Europe de l’Est de ses origines pour interpréter le No Manifesto d’Yvonne Rainer, le décalage ad hoc lors d’une oraison funèbre pour clamer le Manifeste dada de Tristan Tzara.
Tout commence par une voix off qui nous explique à quel point on adore détester nos mères, mais que pourtant on les aime si fort. Elle dit aussi qu’il y a mille façons d’être mère. Merci. Juste après nous commençons à suivre le destin de plusieurs mères ou filles ou fils qui se croiseront plus ou moins directement grâce à de bonnes grosses ficelles scénaristiques. Ajoutons à cela le personnage d’un professeur qui nous explique en long et en large comment a été inventée la fête des mères et nous nous trouvons face à un film trop didactique, trop simpliste et qui en plus fait la morale au spectateur. Franchement, la scène où la Présidente de la République croise le regard d’une prostituée asiatique que l’on voit ensuite téléphoner à son fils par Skype et caresser l’écran d’ordinateur est d’une pauvreté cinématographique certaine. On se croirait dans le Paris de Klapish qui avec ses allures cartes postales pouvait parfois agacer. Ici, la prostitution est réduite à voir une femme marcher et attendre sur un trottoir. Il y a pourtant quelques belles idées, mais un brin trop clipesques, comme quand Nicole Garcia, pas tout à fait remise d’un AVC, s’inscrit à des cours de claquettes ou essaye d’échapper aux entrailles de son fils ultra-protecteur.
Le problème de Marie-Castille Mention Schaar est qu’elle voudrait tout dire sur la maternité, aborder mille manières de la vivre, mais ne dit rien. Elle morcelle trop son propos à travers des personnages peu incarnés et trop stéréotypés ou du moins figés dans la résolution d’un problème insoluble qui, pouf, se démêle à la fin. Elle prend si peu de temps à dessiner ses personnages que l’on peine à croire à Audrey Fleurot en Présidente de la République ; on voit surtout une actrice se baladant dans le Palais de l’Élysée. Quant à la scène, assez hilarante il faut le dire, où une fille délaissée s’acharne sur une jeune mère pour crier son refus de la maternité, elle est plombée par cette impression pour le spectateur de recevoir en permanence des messages de tolérance et d’ouverture qui tombent à l’eau. Au final, tout se termine bien, tout le monde s’aime, personne ne s’est vraiment rien dit. Dommage, car avec un casting pareil, il y avait de quoi faire. Mais le film se termine comme il avait commencé, procédé déjà utilisé par la réalisatrice dans son insipide premier film Ma Première fois et peu probant. Au final, elle nous pond un générique très long où l’on voit les actrices en gros plan avec, on le suppose, leurs mères dans la « vraie » vie. Cela montre l’échec d’un film qui se voudrait épicé, piquant sur un sujet maintes fois abordé au cinéma. On préférera repenser à l’intensité des rapports mère-enfant dans des films comme J’ai tué ma mère de



Game Night peut certainement faire vaguement penser à After Hours de Martin Scorsese qui, lui-même, a inspiré un certain nombres de comédies (plus ou moins réussies pour rester gentil) dont Crazy Night (Date Night en VO) de Shawn Levy, au titre déjà évocateur. Et surtout, impossible de ne pas penser au jeu de société culte le Cluedo (déjà adapté au cinéma). Bref, rien de nouveau à l’horizon avec ce long-métrage se déroulant dans un laps de temps limité, avec des personnages loufoques embarqués dans des situations improbables. Les réalisateurs Jonathan Goldstein et John Francis Daley, scénaristes de Comment tuer son boss ? ne révolutionnent clairement pas la comédie américaine (et dire qu’ils s’y sont mis à deux mais passons) : par conséquent, Game Night s’inscrit dans ce lot de films du genre sympathiques, parfois drôles mais rapidement oubliables.
Game Night prend un peu trop de temps à se mettre en place même si nous exposer la situation des personnages principaux (Annie ne parvient pas à tomber enceinte à cause du stress et de la jalousie de Max envers son frère Brooks, de retour dans sa vie après un an d’absence) est évidemment nécessaire pour comprendre les relations entre eux ainsi que leurs réactions. En revanche, une fois Brooks kidnappé, le long-métrage est lancé pour de bon, gagnant cette fois-ci en rythme et en intensité. Même s’il est assez prévisible sans (trop) se vouloir moralisateur, il se révèle par moments assez surprenant avec des rebondissements pas si attendus. Si dans le lot certains personnages secondaires peuvent décevoir par leur manque de développement (on pense au personnage de Michael C. Hall qui semble faire des clins d’œil à Dexter), d’autres en revanche ont le mérite d’intervenir dans le récit pour mieux frapper là où on s’y attend le moins. Même certaines blagues qui peuvent faire sourire sur le moment s’avèrent plus tard utiles dans le déroulement du scénario, que ce soit dans l’enquête ou dans la consolidation entre les personnages. Il y a même un plan-séquence assez intéressant (celle avec l’œuf de Fabergé), procédé assez rare dans les comédies, prouvant qu’il y a parfois un semblant de mise en scène.






On en a tellement su sur L’Homme qui tua Don Quichotte que c’est avec un sentiment de familiarité que l’on va voir ce film. Pour beaucoup, ils se le seront déjà fait dans leur tête et en ont une image très nette. Mais une fois face au produit fini, la déception principale sera qu’il n’est pas ce qu’on a imaginé ce qu »il serait. Après des années d’attente, on espérait du grandiose mais grandiose il n’est pas. Le projet a évolué au fil des ans et Gilliam en a fait une œuvre plus proche de lui. A travers le parcours de ce réalisateur de pub hanté par son film de jeunesse, une adaptation de Don Quichotte, Gilliam parle de lui et du projet qu’il porte depuis déjà bien longtemps. Le long métrage en devient totalement méta en jouant sur plusieurs niveaux de lecture. C’est là tout l’aspect passionnant du film qui dans son adaptation libre de l’œuvre de Cervantes vient aussi mêler la malédiction qu’avait été le précédent tournage du film. Les deux aspects se répondent à merveille et viennent brouiller les frontières entre la réalité et l’imaginaire.
On retrouve Gilliam dans le rôle du jeune réalisateur mais on le retrouve aussi dans celui du vieux Javier, tellement obsédé par son rôle et son envie d’exister qu’il en devient persuadé d’être le vrai Don Quichotte. La folie étant un héritage et celle de Don Quichotte se transmet par la passion et l’idéal d’une vie fantasmée. Ici tout y est, l’obsession d’une œuvre inachevée, la folie des grandeurs et la bataille de la passion face au cynisme avec un jeu régressif et caricatural mais assez jouissif entre le bras de fer des artistes et des méchants producteurs. Mais le manichéisme n’est jamais aussi évident qu’il semble être et Terry Gilliam met beaucoup de sa hargne dans le projet tout en sachant aussi faire une remise en question salvatrice. L’Homme qui tua Don Quichotte en devient une œuvre très personnelle mais dans sa folie latente et son habile façon de piéger son spectateur dans une dédale d’illusions, jusqu’à une très belle conclusion, se trouve aussi être une adaptation très juste de l’esprit du personnage de Cervantes. En ça, Gilliam reste fidèle à son style dans sa mise en scène, jouant souvent avec les focales pour brouiller les lignes de la réalité et jouer avec l’imaginaire. Sa réalisation est habile, malgré quelques effets spéciaux aléatoires et un début bien sage mais il se rattrape dans un final foisonnant et bourré d’idées plus réjouissantes les unes que les autres.
Il est juste dommage quand dans cette sincérité et cette passion sans faille se cachent aussi des éléments plus problématiques. Dans la vision chevaleresque du personnage, Gilliam réduit les personnages féminins à bien peu de choses et plonge dans une représentation vieillotte et ridicule qui ne manquera pas de faire grincer des dents. Le film, malgré un humour souvent piquant et délectable, plonge dans certaines lourdeurs qui amoindrissent son impact. Soit en allant beaucoup trop loin dans la caricature, poussant certaines situations jusqu’à l’extrême, soit avec certaines blagues en dessous de la ceinture qui se montrent plutôt gênantes. Et cela arrive bien trop souvent pour juste être ignoré et donne à l’ensemble un côté dépassé. Le casting n’aide pas forcément à faire passer la pilule car beaucoup sont enfermés dans leurs rôles caricaturaux et n’ont que peu de place pour exister mais on peut compter sur un duo principal qui fonctionne à merveille grâce au talent des deux acteurs, mais aussi une formidable alchimie. Adam Driver est ici brillant et montre encore une fois l’impressionnante dextérité de son talent en signant sans conteste son meilleur rôle au cinéma. Mais malgré la prouesse offerte par le jeune acteur, il ne faut pas oublier Jonathan Pryce qui derrière son cabotinage amusé cache le portrait déchirant d’un homme qui cherche à exister. Souvent drôle, il se montre aussi incroyablement touchant.
