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Greta : Grâce notamment à Isabelle Huppert, un retour plutôt réussi de Neil Jordan au bon vieux thriller sauce 90’s

Neil Jordan réussit avec Greta à susciter notre intérêt pour un film pourtant assez formaté et qui fleure bon le thriller des années 90. La prestation impeccable d’Isabelle Huppert n’y est pas pour rien ; l’actrice prouve une fois de plus qu’elle sait absolument tout jouer.

Synopsis : quand Frances trouve un sac à main égaré dans le métro de New York, elle trouve naturel de le rapporter à sa propriétaire. C’est ainsi qu’elle rencontre Greta, veuve esseulée aussi excentrique que mystérieuse. L’une ne demandant qu’à se faire une amie et l’autre fragilisée par la mort récente de sa mère, les deux femmes vont vite se lier d’amitié comblant ainsi les manques de leurs existences. Mais Frances n’aurait-elle pas mordu trop vite à l’hameçon ?

Obsession

On ne peut pas parler de Greta, ce nouveau film de Neil Jordan, sans évoquer d’emblée Isabelle Huppert. Une actrice iconique tout autant que redoutablement efficace. En effet, tout a été dit sur les hommages appuyés que Neil Jordan a adressé à Hitchcock dans ce film, à commencer par une première image, celle de la star de dos, s’éloignant sur un quai, la coupe au carré, la jupe à l’ancienne, une parfaite copie de cette autre scène de Marnie, un des plus fameux films du maître. Des hommages plaisants par ailleurs, que d’aucuns ont vite fait d’utiliser comme étalon pour (mal) juger le cinéaste et son film.

Donc, le véritable intérêt de Greta, c’est de voir comment l’actrice française, rompue aux films d’auteurs, va s’emparer du personnage titulaire, une psychopathe toute droite sortie des années 90, on pense bien sûr à Glenn Close de Liaison fatale en premier lieu. Et de ce point de vue, et il faut bien l’avouer, sans avoir pris trop de risque, Neil Jordan a rempli son contrat. Que ce soit dans la posture de la veuve française vaguement excentrique qui vit à New-York, ou celle de la harceleuse postée à tous les coins de rue, apparaissant subitement ici et là avec un don d’ubiquité inégalé, Isabelle Huppert fait toujours le job impeccablement.

Le film a deux parties assez inégales. Dans un premier temps, la mise en place orchestrée par le cinéaste est assez molle. Frances McCullen (Chloe Grace Moretz) est une jeune bostonienne émigrée à New-York pour fuir une histoire familiale somme toute assez peu extraordinaire. Elle vit en colocation avec Erica (étonnante Maika Monroe), sa copine de fac, une jeune femme moderne qui pratique le yoga et autres lavements bobo dans son gigantesque loft, une manière d’ancrer le film dans notre époque. Frances , quant à elle, est plus simple, plus naturelle, et c’est en toute logique qu’en jeune femme innocente et pétrie de droiture, elle va rendre à Greta (Isabelle Huppert) le sac qu’elle a laissé dans le métro, et qui contenait son adresse . Neil Jordan échoue quelque peu à brosser en profondeur le portrait de ces deux personnages, dont le potentiel était pourtant assez important et pouvait apporter au film un contenu qui lui manque un peu.

Quand la nature double de Greta, pour ne pas dire plus,  est dévoilée, le film prend un peu plus d’ampleur pour se terminer assez efficacement en crescendo dans son genre, le thriller. Isabelle Huppert est impressionnante dans sa capacité à dompter Greta, un personnage qui peut dérailler facilement vers la caricature, tant elle est affublée de tous les stéréotypes du genre : la froideur et l’hystérie, la violence et la fragilité, les traumatismes et les refoulements. Même dans les situations les plus improbables, et le film en recèle quelques-uns, elle arrive toujours à apporter une crédibilité par son travail rigoureux, un travail qu’elle semble respecter énormément pour savoir jongler entre les films d’Haneke, Honoré ou encore Hong Sang-Soo d’une part, et des films plus grand public comme Mon pire Cauchemar (Anne Fontaine), pour ne citer que lui, d’autre part.

Quant à Chloe Grace Moretz, elle s’en sort plutôt pas mal à camper ce personnage de jeune femme influençable et fragile, ayant perdu sa mère récemment, et prête à se lier d’amitié à la première figure vaguement maternelle venue, même si celle-ci sent la femme à problèmes à plein nez dès sa première apparition. Le film aurait peut-être gagné en peps avec Maika Monroe à la place de Moretz, mais la platitude qui se dégage de cette dernière est sans doute due à un rôle insuffisamment écrit (Ray Wright est également crédité au générique), qu’à une actrice incompétente (sa participation au Suspiria de Luca Guadagnino a été très convaincante).

On peut reprocher à Neil Jordan de n’avoir voulu s’attacher qu’au côté thriller, et de ne pas avoir essayé de développer la veine sociale et intime qui est restée en jachère dans son film : le passé des deux protagonistes est à peine effleuré, ainsi que la manifestation de la solitude dans une grande ville comme New-York, quand on est une femme d’un certain âge et étrangère de surcroît, ou au contraire une jeune provinciale fraîchement orpheline et réservée. Le film est tourné pour une bonne partie en Irlande, et ceci explique sans doute cela ; les scènes essentiellement tournées en intérieur ne donnent pas assez la mesure de cette solitude.

Pour finir, Greta est un thriller efficace, avec de vrais bons moments de suspense, notamment vers le dernier tiers du film. Il démarre cependant beaucoup trop mollement et avec trop peu de matière pour convaincre totalement. Heureusement, Le travail hypnotique d’Isabelle Huppert comble nos frustrations.

Greta – Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=g8Ff_3g4JMM&t=28s

Greta : Fiche technique

Titre original : Greta
Réalisateur : Neil Jordan
Scénario : Neil Jordan, Ray Wright
Interprétation : Isabelle Huppert (Greta Hideg), Chloë Grace Moretz (Frances McCullen), Maika Monroe (Erica Penn), Jeff Hiller (Maître d’hotel Henri), Jessica Preddy (Barmaid du Park Hill Bartender), Colm Feore (Chris McCullen), Zawe Ashton (Alexa Hammond), Stephen Rea (Brian Cody )
Photographie : Seamus McGarvey
Montage : Nick Emerson
Musique : Javier Navarrete
Producteurs : Lawrence Bender, James Flynn, Sidney Kimmel, John Penotti,Karen Richards, Coproducteurs : Mark O’Connor, Dylan Tarason
Maisons de production : Sidney Kimmel Entertainment, Lawrence Bender Productions, Little Wave Productions
Distributeur France : Metropolitan FilmExport
Récompense : Meilleur Film Irlandais – Festival de Dublin 2019
Durée : 98 min.
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 12 Juin 2019
Irlande | Etats-Unis – 2018

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3.5

Le cinéma noir américain, de la lutte au consensus

Ranger le cinéma dans des cases ou des règles est souvent difficile et réducteur d’une époque ou d’un style, mais quand il est marqué d’une histoire et que celle-ci s’en retrouve l’élément central alors il convient de définir la forme par son fond. On appellera cinéma noir américain, celui où les films sont produits ou au moins réalisés par des noirs, définition parfois sujette à débat.

Mémoires de l’Histoire

Ancré dans sa société, le cinéma noir américain n’a cessé d’évoluer depuis les années 70 et de changer de tons. En lien direct avec ses dirigeants politiques et les moeurs de son époque, il raconte, crée et frappe la société qu’il subit parfois autant que les acteurs qui le font, ou ses protagonistes, érigés en porte parole des combats. Lorsque l’on plonge dans la filmographie des oeuvres afro-américaines, il apparaît très clairement le besoin de raconter, de sortir du silence les années d’esclavage qui ont marqué l’Histoire du pays et de rendre hommage aux victimes, aux héros et aux figures marquantes de cette période. Le cinéma comme devoir de mémoire dans les heures les plus sombres de l’Histoire, des films de guerre aux films d’esclavage, les drames humains ne font pas toujours de bons films mais ont le mérite de créer du débat et des émotions, souvent contradictoires. S’emparer de sujets aussi sensibles, c’est aussi prendre un risque et se mettre en danger lorsque l’on est artiste. Mais là où les films noir-américains restent pertinents, c’est dans la vérité et la réalité que retracent les scénaristes ou réalisateurs, ayant souvent à coeur de rendre hommage à leur communauté. Rétablir la vérité alors, défendre ses droits aussi, puis lutter surtout, toujours. C’est ainsi qu’ils ont fait du cinéma, sans éviter les erreurs ou les défauts mais en faisant vivre ce qui était alors invisible au cinéma, en montrant ce qui était caché ou oublié, en rappelant quelle était la réalité là où des années avant, on avait tenté de la balayer en offrant raison au Ku Klux Klan à travers The Birth of a Nation, de Griffith en 1915.

Dans les années 70, le cinéma afro-américain connaît son âge d’or avec les films de la Blaxploitation. Les Noirs y sont alors totalement revalorisés dans des premiers rôles et bien que beaucoup soient réalisés par des cinéastes blancs, quelques figures marquantes émergent. Gordon Parks fait le premier film hollywoodien avec Les sentiers de la violence puis enchaîne avec Les nuits rouges d’Harlem. Les genres se mélangent, beaucoup de séries B voient le jour dans lesquelles la violence a une part importante. L’époque cinématographique reflète la lutte des années 60-70 pour les droits civiques, et les films sont empreints de l’ambiance qui règne dans cette Amérique raciste : les Noirs sont tués par les flics ou jugés injustement coupables d’actes criminels. Même lorsque les films visent à divertir, ils sèment subtilement ou non, leurs revendications et colères. Que ce soit dans des films d’action, ou dans des comédies plus légères, on peut alors difficilement séparer les films afro-américains de la situation vécue par la communauté tant les deux sont liés.  Les années 70 voient tout de même ce qui peut être considéré comme le premier film véritable sur l’esclavage avec Mandingo, de Richard Fleischer, qui répare les erreurs faites par Griffith. Mandingo n’hésite pas à donner la vérité en plein visage au spectateur. Inutile de cacher le sexe inter-racial, inutile d’endormir le spectateur dans des dialogues embellis, Fleischer n’hésite pas et présente la monstruosité d’une époque avec une honnêteté abjecte mais réelle.

Cette audace et ce goût de la percussion dans une société trop enfermée dans ses clivages, Spike Lee la retrouvera quelques années plus tard. Après avoir connu une période plutôt calme où la naissance des blockbusters aura fait mal à la production des films afro-américains, l’Amérique verra alors de nouveaux visages émerger avec l’un de ceux qui ne quittera pas le pays de si tôt, Eddie Murphy. En 1986, Spike Lee réalise son premier film avec Nola Darling n’en fait qu’à sa tête dans lequel il fait s’affranchir une femme de toutes les contraintes qu’on lui impose. Dans ce manifeste féministe, Spike Lee pose les points de départ de son cinéma contestataire et intelligent à la base du New Jack Cinema des années 90. Très vite, ces années là donnent la parole aux ghettos jusqu’à présents assez méprisés au cinéma. Do the right thing, Boys N the Hood, New Jack City, que ce soit dans les images ou les dialogues, les films noirs s’urbanisent et n’ont plus peur de montrer la vie des ghettos. Cette vague de jeunes réalisateurs rafraîchit le cinéma afro-américain en apportant un autre ton, pas moins enragé que précédemment, mais dans une quête de la justice un peu différente. Si l’avant Reagan était marqué par davantage d’optimisme et d’héroïsme, ici, on sent au contraire la révolte pure. Les années ont passé, les gouvernements réprimants également, et rien n’a changé, si ce n’est empiré. Les années 90 voient alors un repli communautaire se former, les émeutes éclatent et le cinéma est en colère. À travers Glory ou encore Malcolm X, les personnages réclament justice et n’ont plus peur d’aller directement au front avec le gouvernement ou ceux qui les oppriment quotidiennement. Là où la Blaxploitation était une libération des années de silence, le New Jack Cinema est une période de rage et de violence où la vie dans les quartiers noirs est dépeinte au plus près de la réalité et des rancœurs populaires et communautaires.

Vers l’apaisement et la légèreté 

Les années 2000 voient un net recul de cette rage précédente. Les Black Panthers sont divisés et dissolus, les gangs de rue ont émergé, l’unité communautaire n’est plus vraiment présente et la révolte est lasse bien que toujours d’actualité. Le cinéma de cette époque trouve alors son industrie complexifiée par l’arrivée de Bush au pouvoir. Les thèmes afro-américains sont délaissés au profit de films mainstream « blancs ». Le cinéma afro-américain devient celui des classes moyennes des quartiers résidentiels ou celui des comédies romantiques ou familiales. Le ton change et la création évolue avec une nouvelle génération de cinéastes noirs comme George Tillman. L’époque fait évoluer les représentations des femmes noires qui sont moins sexualisées dans ce qu’on appelle alors les « black comedies ». À l’image d’Act of love, ou encore Brown Sugar, les initiatives sont plus banales mais prouvent ainsi que le cinéma noir-américain n’est pas obligé d’être politique et engagé, que le goût de la révolte qui définit souvent ce cinéma ne devrait pas avoir lieu d’être et que si les choses avaient été bien faites, aucune distinction n’aurait dû être faite entre cinéma « blanc » ou « noir ». La seule chose qui les différencie c’est l’Histoire et l’oppression d’un peuple sur un autre. Les années 2000 rappellent bien que les fictions peuvent être les mêmes, qu’importe la couleur de ceux qui les racontent, l’amour, la création est universelle et à la portée de tous.

L’arrivée de Barack Obama en 2009 relance la vague quelque peu contestataire des années 90. Des cinéastes noirs travaillent pour Hollywood, les indépendants émergent et l’héritage afro-américain est célébré. L’héritage culturel à travers des biopics musicaux comme Get on Up, Jimi, NWA permet au cinéma noir-américain de souffler sur les braises de son passé et de relancer l’optimisme populaire. L’esclavage est également remis en image avec 12 years a slave (Steve Mc Queen), The Birth of a Nation (Nate Parker) ou Django Unchained (Quentin Tarantino) où les Noirs sont érigés en héros. Outre la qualité et le ton inégaux de ces trois films, ils rendent justice aux personnes ayant vécu cette époque monstrueuse. Les films, qu’ils soient réalisés par des Blancs ou des Noirs, quand ils retracent l’histoire afro-américaine font des millions d’entrée au box office US et marquent alors un changement important dans la société américaine dont le public de cinéma évolue, et les mentalités, on essaie de s’en persuader, également. Le ton est à l’espoir revenu, aux fins à succès, le rêve d’Obama est dans la continuité de celui de Martin Luther King, la célébration d’une communauté remplit les cœurs de ceux, trop longtemps restés en marge. La mémoire est intacte, et sauvée, le long chemin des champs de coton à la Présidence d’Obama est énoncé clairement et salué internationalement. L’unité du pays est retrouvée contrairement à l’éclatement vécu dans les années 90, les conflits communautaires sont intégrés dans les films avec des arguments de toute part. Le Majordome en dresse une image intelligente où chacun mène à sa façon la lutte, qui finalement rassemble. Loin du radicalisme des années 90, l’heure est plutôt au vivre ensemble et à la réconciliation et non plus à la condamnation des Blancs. Mais certains films se refusent à se laisser endormir par l’obamania et continuent de montrer le vrai visage de la société américaine avec ses personnages en marge. De Precious à Moonlight, en passant par Blue Caprice, le cinéma n’oublie pas les problèmes sociaux qui demeurent durant l’ère Obama. Bien que ces films restent dans l’ombre des grands succès, ils n’en restent pas moins importants.

Réalité ou consensus et idéalisme ?

Les années qui suivent ne permettront pas vraiment de l’affirmer puisqu’Obama perdra quelques partisans au fil de ses mandats qui verront renaître tout ce qui avait été passé sous silence durant quelques années positives et réveillera le suprématisme blanc. La joie de l’élection d’un président noir redescend et fait à nouveau face à la réalité sociétale bien moins idéaliste. L’apartheid est toujours ancré sur le sol américain et l’héroïsme blanc surgit dans les films en se servant des Noirs pour faire apparaître les héros blancs, comme si la lutte pour l’égalité était le résultat d’une lutte des Blancs. Retour à la lutte avec le regain du racisme et des violences policières. Quatre siècles d’oppression contre 8 ans de présidence noire, la balance penche et la société américaine aussi. De nouveaux mouvements émergent, des martyrs aussi, tristement. Freddie Gray, Oscar Grant, Alton Sterling, les noms sont nombreux de ceux tombés sous les balles injustes des policiers. Avec Fruitvale Station, Ryan Coogler met frontalement en accusation le racisme policier des années 2010. Un nouveau cinéma noir-américain est en train de naître, celui du #BlackLivesMatter…

Source :

Le cinéma noir américain des années Obama, Régis Dubois

Piranhas de Claudio Giovannesi : Baby Boss à Naples

Adapté du livre éponyme de Roberto Saviano, l’homme derrière Gomorra, Piranhas de Claudio Giovannesi est un récit intense mêlant naturalisme et conte mafieux. Une démarche qui s’inscrit dans un courant social désireux de genre et très en vogue dans le cinéma italien contemporain.

Le film, déjà auréolé de l’Ours d’argent – Prix du scénario – à la Berlinale et du Prix du jury au Festival du Film Policier de Beaune, est centré autour de Nicola (Francesco Di Napoli) et ses amis, une bande de jeunes adolescents qui se balade en scooter dans les rues étroites napolitaines. Ils observent les parrains de la Camorra à l’œuvre venant racketter les riverains. Et entre fascination, appât du gain et volonté d’émancipation pour faire comme les grands, il n’y a qu’un pas…

« Petit frère n’a qu’un souhait, devenir grand »*

Le feu et le sang. Des corps encore imberbes, un gigantesque feu dans un terrain vague et une jeunesse qui tourne autour tel des supporters Azzuri. Dès l’introduction emplie de symbolisme, Piranhas, saisit son sujet à bras le corps. Ce sera un film sur une jeunesse incandescente, inscrite dans les traditions locales et désireuse de pouvoir.

Avec son troisième film, Claudio Giovannesi poursuit sa quête naturaliste en racontant l’histoire des « Baby gangs » notamment dans cette volonté primaire de saisir le réel dans son matériel le plus vif. La caméra est à hauteur d’homme, souvent portée à l’épaule, proche des corps et des visages. Le but est d’incarner plus que d’observer. Cette jeunesse est à l’œuvre, allons la scruter. Le film évite alors l’écueil de la thèse sociologique explicative, du sermon hautain qui chercherait à se justifier. Il faut faire du cinéma.

Et pourtant, et c’est là l’une de ses grandes forces, le film refuse le jugement et épouse avec beaucoup de ferveur les conditions de vie modestes des familles vivant dans les quartiers napolitains. Il y a un sens du détail dans la retranscription de la vie, à la fois intime et collective, qui est très fort. L’on comprend rapidement alors que cette délinquance émerge des conditions de vie, des inégalités, des injustices et d’une reproduction sociale très forte. L’Italie va mal, socialement et économiquement et Piranhas en devient un témoin supplémentaire. Le film peut s’appuyer sur la solide direction d’acteurs, comme toujours chez Giovannesi.

Le rapport entre adolescence et criminalité s’introduit par l’urgence de grandir, de ne pas rester inactif, de faire comme les grands, de protéger sa famille jusqu’au refus de l’insouciance. Jusqu’à la fin de l’innocence. Mais là encore, le long métrage nous rattrape par cette innocence intrinsèque à l’enfance : on se dispute avec son petit frère pour des gâteaux, on joue aux jeux-vidéos, on drague la jeune fille du quartier. Et lorsque la violence les rappelle, c’est à travers des procédés visuels et sonores, une fois encore diablement réalistes, notamment dans la sensation glaçante de voir une arme à feu dans les mains de jeunes de 15 ans. Nous ne sommes pas à Hollywood…

« Sur le canon de mon arme, vos noms s’inscrivent, incandescents ».

https://www.youtube.com/watch?v=C41N5rBbjrQ

« À 13 ans, il aime déjà l’argent, avide mais ses poches sont arides, alors on fait le caïd… »*

Avec son volet naturaliste, Piranhas joue également sur un autre tableau, celui de la fable mafieuse – genre incontournable dans l’histoire du cinéma. En jonglant entre naturalisme et fresque baroque, Giovannesi s’échappe malicieusement de la chronique réaliste sur des adolescents en perdition, déjà exhumée à de multiples reprises.

Le film se joue des codes d’honneur, transgresse la réalité pour apporter ce souffle romanesque qui donne de l’air et de l’épaisseur au film. Jusqu’à se prendre rapidement au jeu, rentrer dans du pur cinéma qui nous aspire dans cette spirale infernale de violence.

Nouvelle vague Italienne

Piranhas semble s’inscrire dans une nouvelle génération de cinéastes italiens à l’œuvre depuis une petite dizaine d’années. Celle d’un cinéma réaliste, social et populaire, ouvert sur le monde et qui, en digne héritière des Visconti, Fellini et tuttiquanti, s’échappe souvent vers le conte, la romance, la fresque.

Incarnée d’abord récemment par Daniele Luchetti (La Nostra Vita) et Matteo Garrone (GomorraDogman), elle a donné lieu à de véritables petites pépites telles que Il Figlio, Manuel de Dario Albertini et Cœurs purs de Roberto De Paolis, sortis en 2018, ou encore Fiore Gemello de Laura Luchetti ou Il Vizio Della Sperenza de Edoardo De Angelis inédits en France. Il ne suffit pas de chercher très loin pour voir que dès ses premiers films Claudio Giovannesi tendait vers ce cinéma à la fois social et onirique. À l’image de Fiore (2017), une romance libre entre deux adolescents placés en prison pour mineurs. La bonne nouvelle, c’est qu’une génération a soif de cinéma et se fait un témoin précieux de l’Italie contemporaine.

*Extraits de « Petit Frère » d’IAM.

Synopsis : Nicola et ses amis ont entre dix et quinze ans. Ils se déplacent à scooter, ils sont armés et fascinés par la criminalité. Ils ne craignent ni la prison ni la mort, seulement de mener une vie ordinaire comme leurs parents. Leurs modèles : les parrains de la Camorra. Leurs valeurs : l’argent et le pouvoir. Leurs règles : fréquenter les bonnes personnes, trafiquer dans les bons endroits, et occuper la place laissée vacante par les anciens mafieux pour conquérir les quartiers de Naples, quel qu’en soit le prix.

Piranhas – Fiche Technique

Titre original : La Paranza Dei Bambini
Réalisateur : Claudio Giovannesi
Avec Francesco Di Napoli, Ar Tem, Viviana Aprea, Alfredo Turitto,
Genre : Drame
Date de sortie : 5 juin 2019
Durée : 1h52
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Nationalité : Italie

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4

Quatre superbes mélos réunissent Marlene Dietrich et Josef von Sternberg en Blu-ray

Elephant Films sort en Blu-ray ou combo quatre des sept films tournés par Josef von Sternberg avec Marlene Dietrich.

Ce sont quatre superbes mélodrames que nous proposent les éditions Elephant Films. Quatre des sept films dans lesquels Josef von Sternberg dirigea Marlene Dietrich, formant un des couples réalisateur-actrice les plus glamours de l’histoire cinématographique. Dans l’ordre chronologique, nous avons Agent X-27 (Dishonored), sorti en 1931, et qui reprend l’histoire de Mata Hari de façon à peine romancée : une jeune veuve obligée de se prostituer, dans la Vienne de 1915, est engagée par les services secrets autrichiens pour user de ses charmes afin de soutirer des informations aux ennemis, en particulier russes.
Comme son titre l’indique, Shanghaï Express se déroule en Chine, dans un train qui relie Pékin à Shanghaï, pendant la guerre civile chinoise. Marlene Dietrich y interprète Shanghai Lily, une « entraîneuse » tiraillée entre un ancien amour méfiant et un rebelle influent qui cherche à la séduire.
L’Impératrice Rouge (The Scarlet Empress) nous plonge dans la Russie tsariste : une jeune noble allemande est choisie pour épouser le tsarévitch et futur empereur Pierre III. Le film raconte la transformation de la jeune femme naïve et ingénue en une des plus grandes souveraines européennes, Catherine II.
Enfin, La femme et le pantin (The Devil Is A Woman) est l’adaptation, signée par le grand romancier américain John Dos Passos, du roman de Pierre Louys. Marlene Dietrich y incarne une femme qui sait jouer avec les sentiments des hommes autour d’elle pour obtenir ce qu’elle veut. Il s’agit du dernier des sept films que tourneront ensemble le réalisateur et son actrice.

Petite et grande histoires

Nous avons donc quatre mélodrames qui montrent le destin d’une femme forte qui assume ses actes au risque de choquer la « bonne société ». Les personnages que Marlene Dietrich incarna pour Sternberg sont tous du même acabit : meneuses de revue dans des cabarets, prostituées, elles sont toutes en marge de la société et flirtent avec les limites de la morale. D’ailleurs, dès les premières scènes le décor est planté : des rumeurs se propagent dans le Shanghai Express au sujet de cette Shanghai Lily de mauvaise vie ; l’héroïne d’Agent X-27 (dont on ne connaîtra jamais le nom) fait le tapin dans la rue ; et au sujet de la protagoniste de La Femme et le pantin, Pascual passe la moitié du film à nous mettre en garde contre elle…
Et pourtant, ces femmes fortes sont loin d’être de simples dévergondées comme on pourrait le croire de prime abord. Le cinéaste a toujours soigné la profondeur psychologique de ses personnages. Et surtout, il nous propose, dans chacun de ces films, des portraits de femmes rachetées, sublimées par l’amour. Car ces quatre films sont quatre superbes histoires dans lesquelles l’amour pousse à faire les plus grands sacrifices (voire le sacrifice ultime, celui de sa vie).
Car l’histoire personnelle est gravée dans « l’Histoire avec sa grande hache » (comme l’écrivait Georges Pérec). Les histoires présentées ici se déroulent dans des contextes politiques compliqués. Même le carnaval, pourtant a priori inoffensif, de La Femme et le pantin se transforme en un lieu dangereux : un des dirigeants de la ville donne explicitement à ses policiers l’ordre de tirer en cas de débordements, sans chercher à faire de prisonniers, et le fait qu’un des personnages principaux soit un proscrit rentré clandestinement d’exil renforce le côté dangereux de l’événement.
Agent X 27 se déroule lors de la Première Guerre Mondiale, mais surtout dans le contexte d’effondrement social et moral de l’Autriche-Hongrie (officiers qui trahissent, alcool qui coule à flot, obsédés sexuels) ; la Russie de L’Impératrice rouge est aux mains d’autocrates cruels et tortionnaires et la future Catherine est prise dans des enjeux de pouvoir qui la dépassent ; enfin le Shanghai Express fonce (plus ou moins) dans un pays déchiré par la guerre civile.
A chaque fois, c’est ce contexte politique qui va imposer à l’héroïne une situation tragique où l’amour va l’exposer à de graves dangers. L’amour est constamment interdit car il se fait hors des cadres de ce que la société de l’époque considérait comme normal. C’est l’amour qui aboutit soit à la rédemption, soit à la mort.

Travail esthétique

L’esthétique des films est très travaillée. Josef von Sternberg avait un sens artistique rare. Ainsi, chaque film, se déroulant dans un milieu différent, a donc une ambiance différente. L’esthétique la plus marquante est sans conteste celle de L’Impératrice Rouge : les images baroques sont remplies de sculptures et d’icônes morbides, dans une surcharge de détails signifiants qui a sans doute influencé Sergueï Eisenstein lorsqu’il a réalisé son fameux Ivan le Terrible, quelques années plus tard.
Une autre caractéristique des films de von Sternberg est son emploi de la musique. Parfois elle s’inspire de compositeurs classiques (Tchaïkovski pour L’Impératrice rouge, avec entre autres la splendide « Ouverture 1812 » pour la scène du couronnement de Catherine II, ou Rimsky-Korsaov pour La femme et le pantin). Son rôle est particulièrement important dans Agent X 27 : la seule musique présente dans l’histoire est celle jouée par la protagoniste ; or, si l’espionne a appris à maîtriser ses émotions et paraît froide, c’est par la musique qu’elle exprime les sentiments qui la dominent.

En bref, par l’intelligence de ses scénarios, par les choix artistiques judicieux et souvent éblouissants, par la qualité de l’interprétation (bien entendu, Marlene Dietrich est exceptionnelle dans chacun de ces films, mais les autres acteurs sont tout aussi bons ; mention spéciale à Victor McLaglen, acteur habituel de John Ford, qui est formidable de finesse dans Agent X 27), Josef von Sternberg crée ici quatre œuvres magnifiques.

Caractéristiques des Blu-ray :
Langue 1 anglais
2.0 DTS-HD Master Audio
Sous-titrage 1 français
Format image 4/3 format respecté 1.33
Qualité Pal
Noir et Blanc
Son mono

Compléments de programme :
Le film par Jean-Pierre Dionnet (13’)
Josef von Sternberg par Jean-Pierre Dionnet (12’)
Marlene Dietrich par Xavier Leherpeur (13’)
Entretien croisé avec Mathieu Macheret & Théo Esparon (38’)
Bande-annonce
Dans la même collection
Galerie photos
Crédits

Durée des films :
Agent X 27 : 91 minutes
Shanghai Express : 87 minutes
L’impératrice Rouge : 104 minutes
La femme et le pantin : 80 minutes

Cannes 2019 : Le Festival délaisse l’émotion au profit de l’étrange

Cette édition du Festival de Cannes était pour le moins surprenante et inattendue dans sa composition. Si depuis des années, le Festival a toujours été le premier à prôner la diversité et la richesse de sa sélection, il semble que cette année en soit la meilleure illustration avec beaucoup d’emprunt au cinéma de genre dans les films en compétition ou dans les autres sections.

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis la fin de la 72ème édition du Festival de Cannes et cette année, la saveur était particulière et a laissé d’étranges empreintes intrigantes et captivantes qui rendent difficile le retour dans les salles obscures quotidiennes. Ils étaient nombreux à penser qu’avec Inarritu à la tête du jury, le palmarès serait moins politique qu’habituellement. Entouré de cinéastes comme Lanthimos ou Pawlikowski chez qui la forme cinématographique a une marque importante, on s’attendait alors à voir des prix bouleversés davantage par cette quête esthétique que par leur message politique. Et même si le résultat n’est finalement pas ce dont on rêvait, il a su rendre hommage aux initiatives ambitieuses et originales de la Compétition en récompensant des films comme Bacurau ou Atlantique à ce niveau du palmarès (respectivement Prix du Jury et Grand Prix).

Le Festival s’était déjà ouvert avec un curieux film de Jarmush qui s’amusait clairement du genre zombiesque et donnait le ton de cette édition aux éclaboussures de genre. Mais ce qui ressort dès les premiers jours de festival, c’est une émotion en deçà, au profit d’une forme en pleine ascension qui ose tout au cinéma. Avec des films comme Les misérables ou Bacurau, l’énergie collective des films et les processus mis en place pour les capter prenaient l’avantage sur le ressenti personnel du spectateur devant de telles propositions. Les Misérables offre avec sa scène finale l’un des tours de force du festival mais sera finalement assez vite oublié au profit d’autres ambitions visuelles ayant nourri les festivaliers. Bacurau offre alors, sur le même principe, quelques esclaffades visuelles et scénaristiques, où le sang, comme ce sera souvent le cas durant ce Festival, procure moins d’horreur que de jubilation. Des meurtres comiques et jouissifs, Cannes en a vu cette année. De Quentin Dupieux avec Le Daim à Diao Yinan et Le Lac aux oies sauvagesle Festival a offert sa dose de moments fatals et pourtant, très souvent, c’est par le prisme de l’absurde et du cocasse qu’ils ont été abordés. Faire dériver la mort sur la pente du comique, mélanger les genres et les tons ont été parmi les éléments centraux de cette édition.

De cette idée, le meilleur exemple en reste la Palme d’Or évidemment, Parasite, qui a su briller par son alternance formidable de registre. Mais d’autres films le rejoignent comme le Grand Prix du Festival, Atlantique. Cependant, dans cet amusement de la forme et du genre, il ressort des films moyens où l’on peut reconnaitre l’ambition et la réussite esthétique mais qui laisseront le public frustré de n’avoir rien ressenti. Souvent, à la sortie des salles, les festivaliers échangent un regard en se disant « Oui, c’était bien. », parce que techniquement, on n’y trouve pas forcément de défaut, on passe un bon moment, on est parfois diverti, parfois effleuré par quelques émotions, parfois épaté mais jamais vraiment renversé, à quelques exceptions près. En donnant la primauté au goût du risque des cinéastes, le Festival en a souvent oublié de toucher par ses films. Évidemment, certains s’en réjouiront après le pathos reproché à Yomeddine, Capharnaüm ou encore Les filles du soleil l’an dernier. Mais d’autres, en désaccord avec ce ressenti, resteront alors sur leur faim par les propositions faites cette année. Mais cette 72ème édition a tout de même livré ses grands moments de bouleversements avec notamment Une Vie Cachée et Portrait de la jeune fille en feu, et quelques autres exceptions importantes à souligner mais sur le grand nombre de films sélectionnés toutes sections confondues, il n’en ressort que quelques titres marquants par les émotions qu’ils provoquaient. Il faut dire que quand le festival s’aventure dans le cœur du spectateur, il y va franchement et laisse les festivaliers totalement troublé.

Le cinéma est souvent un savant mélange entre la forme et l’émotion; pour épater autant qu’émouvoir, un film doit avoir un bel équilibre. Certains films ont alors réussi ce pari durant le 72ème édition du Festival de Cannes tandis que d’autres devenaient trop hermétiques à cause du parti pris visuel. Le spectateur doit autant vibrer avec ses yeux qu’avec son cœur. Ceci dit, lorsque le cœur y était, les émotions étaient si fortes qu’heureusement que les films à cette intensité se faisaient assez rares. On regrettera quand même de ne pas avoir été un peu plus bousculés, mais on retiendra ces grands moments de cinéma, d’émotion et de beauté et l’ambition d’un Festival de se détacher du carcan habituel, d’innover et d’offrir une voie aux propositions originales. C’était peut être finalement là la force de cette sélection, endormir les émotions par des films très bons dans leur différence pour les réveiller lors de grands coups d’éclats. Quoi qu’il en soit, le cru 2019 fût assez impressionnant.

Interview : Les femmes s’animent et s’emparent d’Annecy 2019

Nous avons interviewé Corinne Kouper, présidente du collectif « Les femmes s’animent », présent au festival d’Annecy 2019. Un entretien où il est question de stéréotypes, de propositions concrètes et de cinéma, bien entendu.

Le Mag du Ciné : Comment est née l’association « Les femmes s’animent » ?

Corinne Kouper : L’association est née en 2015, suite à ma prise de conscience de la non-parité dans nos studios et la découverte grâce à Lenora Hume (Membre du comité consultatif de Women in Animation, et représentante de TeamTO à Los Angeles) du travail de l’association Women in Animation qui se développe depuis plus de 20 ans aux Etats Unis.

Qui la compose ? Est-ce seulement un combat de femmes ?

L’association se compose de professionnelles essentiellement, quelques étudiantes, quelques hommes et plusieurs sociétés du secteur. Oui, c’est un combat de femmes, mais qui est fort heureusement soutenu par des hommes également. Les tables rondes que nous organisons nous permettent de nous rendre compte qu’ils sont intéressés et nous suivent.

Quelle est la part de femmes présente dans l’animation aujourd’hui en France ?

Elle varie selon les métiers. Bien sûr les métiers de gestion de production sont très féminins. Hélas, les autres métiers sont bien mal représentés.

Les chiffres montrent que les femmes réalisatrices de courts-métrages sont nombreuses (ce qui veut bien dire que les talents ne sont pas loin), pour autant les films de long métrage sont rarement confiés aux femmes.

75%   Chargées de production, 15%   Chef animatrices, 39%   Réalisatrices de courts métrages entre 2009 et 2016 (172 courts sur 441 produits), 6% Réalisatrices des longs entre 2003 et 2017 (10 films sur 154 produits)

Et par rapport au cinéma en prises réelles ?

L’évolution semble un peu plus rapide dans le cinéma en prises de vues réelles en France ( ce qui semble différent aux Etats Unis). Les films d’animation sont chers du fait du nombre de techniciens dans les équipes, et les durées de production.

D’après vous, quels sont encore les freins au développement de la place des femmes dans cette industrie ?

Après avoir regardé les chiffres et dressé les constats, nous pensons que les freins sont multiples : les stéréotypes inconscients, le manque de confiance de certaines femmes en elles-mêmes, le manque d’exposition des talents femmes, le manque de confiance de certains hommes aux commandes.

Comment les combattre concrètement ?

Nous mettons en place des stratégies multiples. Les actions de mentorat, les ateliers, sont parmi les stratégies que nous abordons au sein des Femmes S’Animent. Une avancée majeure cette année, non pas une démarche de quota mais une bonification adoptée par le CNC :  le bonus parité pour le cinéma d’Animation qui a été mis en place par le CNC au 1er janvier 2019. Il est entré dans le champ de cette mesure en faveur de la parité, en même temps que la fiction (et grâce à communication simultanée du CNC avec 5050 en 2020 & LFA ). L’extension de ce bonus parité à la télévision est le prochain objectif.

Il serait essentiel de travailler sur l’éducation des enfants (filles et garçons) dès l’école dans la mise en valeur à égalité des filles et des garçons, combattre les préjugés pour une société plus inclusive.

Mais pour les jeunes femmes qui sortent des écoles d’animation en ce moment, comment éviter qu’elles ne s’éloignent de leur but ? elles suivent les formations, et ensuite on ne les retrouve pas sur le marché du travail.

Nous pensons que des mentorats spécifiques devraient être organisés pour elles, de façon à les aider à accéder à ces postes qui visiblement ne s’offrent pas à elles.

Dans l’animation aujourd’hui, comment se porte la représentation des personnages féminins à l’écran ?

La représentation des personnages féminins en animation est globalement un sujet en nette évolution, et on se doit de reconnaître que les anglo-saxons ont montré la voie vers plus de diversité d’une manière générale. Il est intéressant de voir que les projets actuellement en développement à travers le monde se posent très en amont la question non seulement de la parité des personnages représentés à l’écran, mais également d’une plus grande diversité des histoires, à l’encontre des stéréotypes de genre.

Quelle est votre action au festival d’Annecy ? Est-ce un festival égalitaire, ou du moins a-t-il mis en place des leviers pour le devenir ?

C’est un Festival qui se place en ardent promoteur de la cause des femmes puisqu’il a signé en 2016 la charte pour la parité des femmes dans les jurys. Annecy soutien l’organisation des Rencontres internationales des Femmes dans l’Animation pour la troisième année cette année. Ces rencontres sont organisées conjointement par Women In Animation, l’organisation américaine, et LFA.

LFA sponsorise le concert de clôture des Rencontres avec la musicienne électro engagée pour la cause des femmes, Léonie Pernet. LFA organise en outre, tous les matins du Festival, des petits déjeuners /tables rondes visant à mettre en avant le travail dans l’animation des femmes présentes à Annecy. Chaque matin mettant le focus sur un aspect différent, tel que la place des Femmes au Japon, les femmes réalisatrices en compétition… LFA participe à l’organisation d’une table ronde avec le CNC et Causette intitulée « Quid des Garçons » qui discutera de la place des personnages masculins dans ce nouvel environnement plus paritaire en devenir.

L’action en faveur de la place des femmes se développe un peu partout, mais est-elle réellement efficace ? N’y a-t-il pas un effet « trop plein » ? On le voit à Cannes, il suffit que 3 réalisatrices soient nommées en compétition officielle pour que le débat cesse alors que la question est loin d’être réglée …

Je crois que l’on peut dire sans la moindre hésitation que l’action récente en faveur des femmes est très efficace. Le simple effet de la prise de conscience est énorme et c’est un préalable à une évolution des pratiques vers une plus grande parité. Ainsi, par exemple, de nombreux studios ont commencé à se poser les bonnes questions et ont rapidement pris conscience que même les plus favorables à la cause étaient loin d’appliquer la parité au sein de leurs équipes. Le débat est sur la place publique, et peut sembler lassant, mais c’est au quotidien, dans les studios, chez les producteurs, au sein des équipes que le changement s’opère.

Enfin, avez-vous un coup de cœur présenté à Annecy à nous faire partager ?

Nous sommes particulièrement émues de recevoir Eléa Gobbé-Mévellec à notre petit déjeuner à l’espace détente. Elle a participé à l’un de nos petits déjeuners ici il y a deux ans. Depuis lors, son film (Les hirondelles de Kaboul qu’elle a co-réalisé avec Zabou Breitman) été sélectionné à Cannes et à Annecy. C’est assez remarquable pour une jeune femme de son âge.

La Montagne Jaune, duel autour d’une mine en DVD et Blu-ray

Les éditions ESC nous proposent un western de série B inédit en France à ce jour, La Montagne Jaune, qui ravira sans doute les amateurs de westerns…

La Montagne jaune possède à la fois tous les charmes et toutes les limites d’un western de série B des années 50. Il s’agit d’un film sans star (le seul acteur connu, John McIntire, est un habitué des seconds rôles dans des westerns essentiellement), d’une durée réduite (75 minutes), réalisé avec une certaine efficacité, mais sans la moindre originalité ni personnalité. Jesse Hibbs, le réalisateur, a signé une douzaine de films, des westerns en grande partie, puis a terminé sa carrière avec la série culte Rawhide (avec le jeune Clint Eastwood).

Le film souffre clairement de ce statut de série B : l’acteur principal n’est pas un génie, le scénario est d’un grand classicisme.

Cependant, cela n’empêche pas le film d’être plaisant si l’on aime les westerns. Pour les plus anciens d’entre nous, cette Montagne Jaune pourrait évoquer les films diffusés dans l’émission La Dernière Séance d’Eddy Mitchell. Nous avons d’abord le Technicolor qui fait appel à notre nostalgie des productions des années 50. Puis, il y a ce décor, cette ville de prospecteurs, avec les rues boueuses et poussiéreuses dans lesquelles on se bat pour un oui ou pour un non.

D’ailleurs, on se bat souvent dans ce film. L’amitié virile qui unit les deux protagonistes masculins du film, Andy Martin et Pete Menlo, se fait à grands coups de poing dans la figure. Dès la scène d’ouverture, les deux personnages se retrouvent en se tapant dessus, et cela deviendra un running gag plutôt efficace tout au long du film. Le ton est donné : nous sommes dans un film qui n’est pas d’une grande finesse mais qui est finalement plutôt agréable.

Dans ce cadre, le film va développer le conflit entre deux propriétaires de mines d’or, Menlo et Bannon. Pour obtenir le plus de concessions possibles, tous les coups sont permis, légalement d’abord, mais la tension monte vite entre les deux hommes. Cette tension est symbolisée par le conflit entre les deux hommes de main, Drake et Martin, qui se menacent de façon de plus en plus explicite.

Sur ce canevas, La Montagne jaune va nous proposer tout ce que l’on attend d’un western classique : course-poursuite, fusillades, ruée vers l’or, méchant propriétaire terrien, histoire d’amour, saloon enfumé et duel dans la rue comme point d’orgue.

Compléments de programme

A ce film resté inédit en France jusqu’à présent vont s’ajouter deux compléments de programme.

Le premier, le plus intéressant, est un entretien avec Noël Simsolo, historien du cinéma, qui fait une présentation passionnée et érudite de la firme Universal en général et de ses westerns en particulier.

Le second entretien donne un certain recul par rapport au Nevada et permet d’inscrire le film dans l’histoire de l’État.

En bref, un film qui ravira les amateurs de westerns qui pourront y retrouver une ambiance et des thèmes classiques mais efficaces.

Caractéristiques du DVD/Blu-ray

Nouveau Master Haute Définition
USA / 1954
Durée : dvd : 78 mn – Blu-ray : 82 mn
Couleur (Technicolor)
Image : 1.37
Langues : anglaise
Son : mono  2.0
Sous-titres : français

Compléments de programme

« Jesse Hibbs et les westerns Universal », entretien avec Noël Simsolo (32 minutes)
«  Prospecteurs et joueurs du Nevada », entretien avec IAC (6 minutes)

Barry, saison 2 : la merveille de Bill Hader

Après une première saison des plus prometteuses, Barry tient la dragée haute avec une saison 2 au-delà des espérances. Bill Hader s’affirme autant comme brillant auteur que grand acteur. On a déjà hâte de voir la suite.  

LA VIE D’APRÈS

On avait quitté Barry Berkman dans le pétrin. Après avoir assassiné l’agent du FBI Moss (aussi compagne de Gene Cousineau) pour protéger sa véritable identité, l’antihéros raccroche le pistolet… et vend des vêtements. Le tout en continuant à suivre les cours d’un Gene (Henry Winkler) dévasté par la perte de sa douce. L’heure est à la reconstruction, à une nouvelle vie. Mais malheureusement pour l’ami Barry, on n’échappe pas si facilement à son passé…

BREAKING BARRY

Dès les prémices de la saison 1, Bill Hader apportait à son Barry ce qui faisait le sel de Breaking Bad. Ce soupçon de référence permettait de jouer avec son anti-héros avec l’attachement que l’on porte au personnage, apprivoiser ses forces et ses faiblesses. En somme, créer une forte empathie pour en accentuer les ressorts dramatiques. Barry est une sorte de miroir à Breaking Bad. Mais le rapport est inversé. Barry (Bill Hader) ne se transforme pas mais fuit un passé injecté de sang et de larmes.

Et tout comme la série de Vince Gilligan, tout se joue dans le mensonge, les non-dits et la dissimulation. Tous les personnages passent par là. De Sally (Sarah Goldberg) qui change son histoire personnelle pour son spectacle, à Hank (Anthony Carrigan) et son business étrange avec la pègre bolivienne en passant par Fuches (l’excellent Stephen Root), véritable Juda de Barry.

La série use habilement de ces faux-semblants pour amener le spectateur vers le plus savoureux des adultères : celui des twists, des cliffhangers en pagaille, des multiples effets de surprise, de la folie des personnages et de la moralité questionnée.

La deuxième saison garde tous les atouts de la première, à savoir son humour noir mordant, sa manière de jouer avec la déstabilisation de nos attentes et une irrémédiable bascule vers la tragédie. Elle est entièrement construite sur des arcs narratifs tragiques. Et comme les plus belles tragédies grecques, ce second acte propose une vision plus sombre et ô combien pessimiste, laissant la fenêtre d’espoir se refermer violemment dans la tronche de ses protagonistes. L’étau se resserre inlassablement et les destinées s’embrasent violemment. Ça pleure, ça se crispe, ça frôle la mort. Les actes sont lourds de conséquences et plus personne n’est à l’abri.

Une construction narrative puissante qui n’empêche pas à Bill Hader et Alec Berg de s’octroyer des moments de grâces, puissamment jubilatoires, en puisant minutieusement dans le cinéma de genre.

https://www.youtube.com/watch?v=ir1_hjemxNA

FAIS PAS GENRE BARRY

Barry peut s’appuyer constamment sur la maîtrise de son cadre, de sa mise en scène et la solidité constante de son écriture. L’épisode 5 ronny/lily en est le parfait exemple. Une sorte de perfection hors du temps et qui constitue l’un des meilleurs épisodes de séries de ses dernières années.

Étrangeté quasi-fantastique, un sens du burlesque délicieux, mécanique comique implacable et un bijou d’écriture doublé d’une mise en scène au cordeau. Une autre dimension. Un épisode qui réunit tout l’attrait de ce produit HBO. Constamment, Bill Hader va puiser partout pour donner une réelle singularité à son bébé. Véritable atout de la série, l’auteur-acteur brille autant devant que derrière la caméra. Il confirme un talent d’acteur saisissant, capable de faire rire et d’émouvoir avec la même intensité, tout en alternance et rupture de ton. Une partition intense et incarnée.

Bill Hader s’affirme aussi comme brillant auteur avec un sens de l’écriture et de la mise en scène toujours remarquable, repoussant toujours ses propres limites pour proposer un show fin et intelligent, rafraîchissant et brillant et dont la conclusion, d’une froide violence, laisse présager le pire pour ses personnages et le meilleur pour nous spectateur.

Barry
Créée par Bill Hader et Alec Berg
Distributeur : HBO
Genre : comédie, drame
Format : 30 min
Nombre d’épisode: 8

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4

L’aventurier du Texas, de Budd Boetticher : cool lonesome cow-boy

De  1956 à 1960, le réalisateur américain Budd Boetticher et l’acteur Randolph Scott réalisent ensemble les sept westerns dits du cycle Ranown (du nom de la société de production). Sidonis Calysta ressort dans sa collection « les Westerns de légende », le 4ème de la série, Buchanan rides alone : un film atypique où humour et personnages détonnants se côtoient.

Le cow-boy par excellence

Quel acteur représente le mieux la figure du cow-boy solitaire que Randolph Scott ? Longtemps utilisé par André de Toth, il engage avec Budd Boetticher une collaboration qui verra la réalisation d’une petite dizaine d’excellents westerns. De fait, on retrouve dans L’Aventurier du Texas, qui fait suite à L’Homme de l’Arizona et surtout Sept hommes à abattre, un Scotty on ne peut plus à l’aise. Après avoir servi comme mercenaire dans la révolution mexicaine, Tom Buchanan est sur le chemin du retour (and a long way from home) avec 2000 dollars en poche. De quoi donner le sourire à notre aventurier texan. Force tranquille et détachement, telles sont les qualités du héros boettichien, sorte de Lucky Luke viril et flegmatique que Randolph Scott incarne si bien. C’est décontracté et sourire aux lèvres, qu’on le voit arriver dans la petite ville d’Agry Town.

Des seconds rôles excellents

Mais en débarquant dans cette grosse bourgade c’est en quelque sorte dans un nid de serpents qu’il pose ses éperons. Il faut dire que la ville tient son appellation d’une redoutable fratrie qui y détient tous les pouvoirs : Lew Agry en est le shérif, Amos Agry l’hôtelier et Simon le juge. Trois frères qui vont en faire baver des ronds de chapeau à Buchanan et un pistolero auquel il est venu en aide. Mais les héros ne sont pas la principale attraction du film, la vedette leur étant volée par les méchants, ces trois frères à la malhonnêteté chevillée à la ceinture. La palme de l’implication revenant à l’acteur Peter Withney (Amos Agry l’hôtelier) dont la silhouette pataude et la bouille d’ahuri ne manquent jamais de faire sourire à chaque apparition.

Un scénario un peu léger mais plaisant

De fait, L’Aventurier du Texas est un film particulièrement drôle. Lorsque les frères Agry rivalisent de perfidie et de cupidité ou encore lors de cette fameuse scène de l’enterrement dans l’arbre avec prière à la limite du surréalisme. Le déroulé du film lui-même enchaîne les rebondissements mais au prix de certaines invraisemblances. C’est peut-être le reproche principal que l’on peut faire à ce bon western de série B, l’absence de rigueur dans l’écriture et dans les dialogues, celle-là même qui faisait merveille lorsque le scénariste Burt Kennedy était aux manettes. Pour autant, ce modeste western à l’humour détonant reste très plaisant à suivre et constitue une curiosité tout à fait recommandable.

Synopsis : Tom Buchanan (Randolph Scott), un mercenaire ayant participé à la révolution mexicaine, décide maintenant de retourner dans son Texas natal pour s’y fixer. A la frontière californienne, il s’arrête dans la petite ville d’Agry dont il se rend vite compte qu’elle est sous la coupe de la famille du même nom. Pour avoir pris la défense de Juan (Manuel Rojas), un Mexicain venant de commettre un meurtre sur la personne du fils du juge Agry, Tom est arrêté, dépouillé de son argent et jeté en prison : les habitants comptent bien le lyncher dès le lendemain en compagnie de l’assassin. 

Bande Annonce : L’Aventurier du Texas 

Caractéristique de cette édition Sidonis Calysta prestige sous fourreau

COMBO DVD – BLU-RAY
Format combo dvd /Blu ray  (prix public : 19,99€)

UN GRAND MOMENT DU FILM B

SORTIE US 1ER AOÛT 1958
Image et son restaurés
DURÉE : 78 MN • TECHNICOLOR • FORMAT : 1:85 • 16/9
VERSION : VF / VOST FRANÇAIS • MONO • CHAPITRAGE
BONUS : • Présentation par Bertrand Tavernier et Patrick Brion

Sortant du cadre habituel de la collaboration Boetticher/Scott (Comanche Station, La chevauchée de la vengeance), le personnage de Randolph Scott, bien que cavalier solitaire, n’est pas le taciturne personnage en quête de vengeance et de rédemption. Confronté, non à lui-même mais à la vindicte d’une famille de notables, Scott est lui-même promis à la potence. Boetticher dresse là un récit
dramatique sobre et équilibré, ponctué de poursuites et de rebondissements qui apportent à cette oeuvre non dénuée d’humour une tension particulière.

Fiche technique :

Titre original : Buchanan Rides Alone
Titre français : L’Aventurier du Texas
Réalisation : Budd Boetticher
Avec Randolph Scott, Craig Stevens…
Scénario : Charles Lang Jr d’après le roman The Name’s Buchana
Société de production : Producers-Actors Corporation
Société de distribution : Columbia Pictures
Pays d’origine:  Etats-Unis
Langue originale : Anglais
Genre : Western
Durée : 78 minutes

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3.5

X-Men Dark Phoenix ou le timide chant du cygne des mutants

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2

Après le douloureux X-Men Apocalypse en 2016, on aurait pu croire que la saga des célèbres mutants initiée sous la houlette de Bryan Singer en 2000 était finie et prête à se faire avaler par la récente fusion entre la Fox et Disney. C’était sans compter sur la tête pensante de la saga, Simon Kinberg, qui livre avec X-Men Dark Phoenix, un opus sensé clore officiellement l’aventure de nos mutants préférés. Une gageure qu’il ne réussit que timidement voire pas du tout (c’est selon…), la faute à un désintérêt majeur du casting et de l’histoire mise en scène. 

Car cette fois-ci, point de nemesis ultime à abattre, pas de Oscar Isaac grimé en bleu ou de Tyrion Lannister avec une pornstache des 70’s, mais bien un ennemi au sein même de la fratrie des X-Men : Jean Grey. Soit tout le credo du tant décrié X-Men 3 sorti en 2006, non ? Tout juste. La mutante rouquine est en effet de tous les plans dans ce Dark Phoenix qui entend montrer comment la télépathe, jeune protégée de Charles-Xavier, va passer de mutante un brin bizarre à l’une des entités les plus puissantes de l’univers. Un glow-up totalement assumé par le film, qui à l’instar de ses pairs super-héroïques va malheureusement peu dévier du cahier des charges : avec la constance d’un horloger suisse, on assistera ainsi à la naissance de la menace, la division de notre famille mutante et enfin un gros climax gonflé aux CGI confrontant ces mêmes mutants à ladite menace. Là où on pourra néanmoins trouver un intérêt, c’est dans sa propension à embrasser pleinement le postulat dramatique de son histoire tout en confiant le gros de l’écran à une « espèce » souvent reléguée au second plan dès lors qu’on parle de blockbuster : les femmes. 

Future is Female. 

Car à l’image de sa « méchante » campée par la talentueuse Jessica Chastain, et de ses héroïnes Jean Grey (Sophie Turner), Mystique (Jennifer Lawrence) ou même Tornade (Alexandra Shipp), Dark Phoenix brille ou tout du moins surprend par la place qu’il accorde à ses femmes. Alors bien sûr, rien de bien nouveau sous le soleil et pas de quoi attendre un puissant plaidoyer féministe mâtiné de relents super-héroïque. Non, tout juste pourra-t-on s’attendre à voir les personnages féminins prendre toute la couverture et notamment Jean Grey dont le combat interne a vite fait de fasciner le néo-réalisateur Simon Kinberg. En ce sens, prioriser les sentiments exacerbés de la jeune femme, montrer de plain-pied son incompréhension, ses dilemmes moraux, sa résistance (futile) à la chimère qui la dévore de l’intérieur est quelque peu inédit. On multiplie ainsi les gros plans, les scènes posées, les silences et on se surprend, au milieu de la soupe qu’est d’habitude un divertissement super-héroïque, à guetter les scènes où la fine équipe des mutants réfléchit davantage qu’elle n’agit. Et c’est un peu ça que le film cherche à dépeindre. Après déjà 3 opus ayant vite fait de montrer la puissance de feu de nos mutants, il est ainsi plaisant de les voir mesurer le poids de leurs actions ; entre l’uber optimisme d’un Charles Xavier qui n’hésite pas à jeter son équipe en pâture aux humains, une Mystique consciente des risques et qui désapprouve les desseins mêmes du groupe auquel elle appartient ou un Fauve qui a accepté son statut de membre au point de sacrifier sa propre personne. Cela donne à l’ensemble un certain gravitas, plutôt bienvenue d’ailleurs puisqu’il a le mérite de pleinement justifier les rares scènes d’actions du métrage, entre une intro spatiale plutôt bien fichue et un climax ferroviaire qui brille par son intensité. Mais derrière le concert de louanges que l’on adresse volontiers au ton déployé par le métrage, on pourra pas nier qu’il y a un hic. Et pas des moindres. 

Une conclusion plutôt désincarnée.

Ce hic, c’est le massif désintérêt véhiculé par l’histoire. Déjà contée en 2006 par l’infâme X-Men 3, l’avènement du Phoenix n’a ainsi plus rien dans ses manches pour emporter l’adhésion si ce n’est son ton dramatique qu’il use parfois ad nauseam. Ainsi, on a beau greffer une antagoniste campée par la non moins recommandable Jessica Chastain, on sait éperdument que ça ne sera qu’une vulgaire péripétie et non un point de scénario majeur. De la même façon, les interactions entre certains personnages semblent tellement forcées qu’on a l’impression de voir des comédiens devant respecter un juteux contrat hollywoodien et pas des personnages mus par une volonté de sauver la planète. C’est d’ailleurs ce côté forcé ou anti-spontané qui nuit le plus au film puisque couplé à la prévisibilité de ce qu’il met en scène, le spectateur a vite fait de ne plus se sentir investi émotionnellement parlant. On assiste ainsi à une série de scènes, au demeurant bien troussées mais qui parfois manquent de tension, d’investissement, de malice, de noblesse pourra-t-on même dire, lesquelles une fois compilées donnent cette chose. Et à la longue, on se surprend à voir une oeuvre dénuée d’enjeux propres et surtout de vision. Cela peut s’expliquer par le fait qu’il s’agit de la première mouture du réalisateur Simon Kinberg qui a peut-être été animé par la volonté de clore l’histoire de ses personnages plutôt que d’imposer son travail comme une réflexion sur la différence, telle que l’avait fait en son temps Bryan Singer avec son X-Men des années 2000. Une volonté honorable loin s’en faut, mais qui appose sur le film une impression d’opus intermédiaire et pas de conclusion finale à l’ensemble, tant en plus d’être expédié, son final illustre toutes les incohérences de cette quadrilogie bâtie en marge de celle d’il y a 20 ans. Dès lors, entre les incohérences narratives, visuelles et celles inhérentes à la saga, ce Dark Phoenix s’assume comme un divertissement peut-être bien troussé oui, mais dont l’ajout à la saga a vite fait de plonger celle-ci dans les limbes du bon goût d’Hollywood. Si bien qu’à la fin, passée la déception de se dire que l’on verra plus la paire Fassbender/McAvoy, on est presque soulagé de se dire que cette saga si bien partie ne pourra plus, ou tout du moins jusqu’à un énième reboot, être perturbée par les désiratas des studios soucieux d’exploiter le filon jusqu’à la dernière goutte. Vous l’aurez compris, pour l’originalité, on repassera. Pour l’investissement personnel, autant faire une croix dessus également. Mais pour ce qui est du divertissement, ça serait être de mauvaise foi de ne pas concéder que ce Dark Phoenix, aussi pétri de mauvaises intentions soit-il, réussit à assumer son postulat récréatif le temps de quelques scènes bien sympa. Mais bon, pour un opus sensé clore une saga matricielle du divertissement des années 2000, c’est peu. Bien trop peu…

Autant dramatique qu’il n’est désincarné, autant bien troussé qu’il est dispensable, X-Men Dark Phoenix semble être constamment entre deux feux, tiraillé entre une histoire et une volonté de conclure. Cela a vite fait de donner à l’ensemble un coté étrange, qui malheureusement le restera, la faute à un manque d’investissement et de vision transformant le tout en banal récréation super-héroique. So long les X-Men…

Bande-annonce : X-Men Dark Phoenix

Synopsis : Dans cet ultime volet, les X-Men affrontent leur ennemi le plus puissant, Jean Grey, l’une des leurs. Au cours d’une mission de sauvetage dans l’espace, Jean Grey frôle la mort, frappée par une mystérieuse force cosmique. De retour sur Terre, cette force la rend non seulement infiniment plus puissante, mais aussi beaucoup plus instable. En lutte contre elle-même, Jean Grey déchaîne ses pouvoirs, incapable de les comprendre ou de les maîtriser. Devenue incontrôlable et dangereuse pour ses proches, elle défait peu à peu les liens qui unissent les X-Men.

X-Men Dark Phoenix : Fiche Technique

Titre original : Dark Phoenix
Réalisation : Simon Kinberg
Casting : James McAvoy, Michael Fassbender, Jennifer Lawrence, Sophie Turner, Jessica Chastain, Tye Sheridan, Evan Peters, Nicholas Hoult, Alexandra Shipp, Kodi Smit-McPhee,
Scénario : Simon Kinberg,
Direction artistique : Michele Laliberte
Costumes : Daniel Orlandi
Décors : Claude Paré
Photographie : Mauro Fiore
Montage : Lee Smith
Musique : Hans Zimmer
Production : Simon Kinberg, Hutch Parker, Lauren Shuler Donner et Bryan Singer
Producteurs associés : Daniel Auclair et Kathleen McGill
Producteurs délégués : Todd Hallowell, Stan Lee et Josh McLaglen
Sociétés de production : 20th Century Fox, TSG Entertainment, Bad Hat Harry Productions, Marvel et The Donners’ Company
Société de distribution : Walt Disney Studios Distribution
Durée : 114 minutes

Etats-Unis – 2019

L’autre continent : Un film très attachant de l’autre Cogitore

L’autre Continent de Romain Cogitore est le film d’un cinéaste photographe, et ça se voit. Une photo de toute beauté qui sert une histoire très émouvante qui est portée par l’amour mais qui interroge d’autre thématiques importantes tournant autour de l’identité.

Synopsis : Maria a 30 ans, elle est impatiente, frondeuse, et experte en néerlandais. Olivier a le même âge, il est lent, timide et parle quatorze langues. Ils se rencontrent à Taïwan. Et puis soudain, la nouvelle foudroyante. C’est leur histoire. Celle de la force incroyable d’un amour. Et celle de ses confins, où tout se met à lâcher. Sauf Maria.

Un amour infini

La première image du film de Romain Cogitore est un tilt-shift, à la fois une démarche technique, et la métaphore d’un monde qui n’existe pas vraiment. On comprend immédiatement alors que si enchantement il y a, il viendra entre autres de l’image. L’homme sait manipuler sa caméra. La bonne distance, le bon cadrage, les bonnes tonalités. Ses images reflètent assez parfaitement les ambiances de ce deuxième long métrage : L’autre Continent. Mélancolique, onirique et pourtant terriblement réel, le film fait sans cesse de l’équilibrisme sur une crête dangereuse, celle d’un film intimiste qui tout d’un coup pourrait basculer vers le mélo pur et dur.

Le film est riche de plusieurs thématiques, avec peut-être l’identité comme thème central, de plusieurs partis pris aussi. Les deux protagonistes eux-mêmes en effet sont complexes. Olivier, interprété par un Paul Hamy une fois de plus impressionnant, après notamment son inoubliable partition dans l’Ornithologue de João Pedro Rodrigues, est un jeune homme lunaire, qui surfe légèrement sur le spectre autistique, parlant 14 langues, sauf celle du flirt et de la séduction. Maria (pétillante Déborah François), une femme libre et légère, qui part à Taïwan pour pouvoir se consacrer à son roman. Le jour de son départ, elle se fait conduire par sa mère aux quatre coins de la ville pour pouvoir dire, très joyeusement semble-t-il, adieu à ses différents amants. Autant dire que la rencontre entre ces deux êtres, guides touristiques tous les deux pour faire bouillir la marmite, ne pouvait être qu’improbable et sujette à de nombreuses opportunités cinématographiques, drôlatiques pour certaines.

Mais la magie de l’amour a opéré, et toute la première partie du film montre merveilleusement la beauté, la poésie de leurs premières fois, qui sortent ici de l’ordinaire pour prendre un tour délicieux, très attachant, dans chaque séquence. Le soleil éclatant de leur pays d’adoption et les choix photographiques de Cogitore contribuent par ailleurs à cette impression de légèreté, de bonheur ineffable qui flotte dans l’air.

Quand, dans une deuxième partie, le drame arrive, et que les deux amoureux reviennent précipitamment en France, le spectateur est déjà accroché. Olivier est gravement malade, et le film restitue avec beaucoup de force les affres d’une femme amoureuse, jadis le symbole même de la liberté, et qui se trouve emprisonnée par un destin qui la dépasse. Tiraillée entre l’amour puissant qu’elle éprouve pour Olivier et un désir tout aussi vivace de se protéger, de protéger son essence, son écriture, presque son intégrité. Ici encore, le maître mot c’est l’amour, y compris l’amour parental, celui des parents d’Olivier, comme celui de la mère de Maria qui tente de la sortir de cette bulle. Romain Cogitore réussit avec ses thèmes très casse-gueule à garder le sang-froid, et évite les écueils du film tire-larme tout en faisant pleurer.

On ne le sentira plus faible que dans une troisième partie plus molle, peut-être à l’image de ses personnages dont la vie elle-même est devenue une mélasse qui les englue vivants, d’où chacun veut s’extirper, mais où leur relation très forte voudrait les maintenir. Comme eux, le cinéaste semble ne pas trop savoir comment terminer cette histoire qui démarrait très fort. Des redites apparaissent, également quelques incohérences notamment dans le personnage de Paul Hamy, ainsi que dans cette voix off (celle de Déborah François) un peu trop terre-à-terre au regard du reste du film. Mais dans l’ensemble, tout cela n’arrive heureusement pas à diluer l’émotion que les parties précédentes du métrage ont distillée.

L’autre Continent, celui de l’Orient, mais également celui de l’intime (le cœur, la tête, voire les entrailles des personnages), est un film qui montre une adresse certaine chez Romain Cogitore, la même que celle de son grand frère Clément, très remarqué entre autres avec  son Braguino, et avec lequel il collabore régulièrement. Son choix de l’imposant Paul Hamy pour jouer ce personnage fragile et de Déborah François pour interpréter cette détermination sans faille est tout simplement judicieux et gagnant. En rajoutant la magnifique photo de son film, on pense tenir là un cinéaste prometteur et qu’on espère retrouver pour de nouveaux films tout aussi percutants.

L’autre continent – Bande annonce

L’autre continent – Fiche technique

Réalisateur : Romain Cogitore
Scénario : Romain Cogitore
Interprétation : Déborah François (Maria), Paul Hamy (Olivier), Daniel Martin (Jacques), Christiane Millet (Sophie-Charlotte), Vincent Perez (Professeur Deglacière), Aviis Zhong (Professeur Chen), Nanou Garcia (Danouta), Réginal Kudiwu (Florian)
Photographie : Thomas Ozoux
Montage : Romain Cogitore, Florent Vassault
Musique : Mathieu Lamboley
Producteurs : Tom Dercourt, Vincent Wang Co-producteurs : Estela Valdivieso Chen, Sophie Erbs, Hsin-Hung Tsai
Maisons de production : CinémaDefacto, House on fire
Distributeur France : Sophie Dulac Distribution
Budget : EUR 900 000
Durée : 97 min.
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 05 Juin 2019
France – Taïwan – 2018

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4

Le Congrès d’Ari Folman : la numérisation du cinéma

Le Congrès n’est pas la suite de Valse avec Bachir mais en est une belle continuité. Une continuité, parce qu’Ari Folman accentue son introspection mémorielle et la matérialisation des traumas qui peuvent guider les hommes et les femmes à sombrer dans une certaine forme de néant.

Mais alors que Valse avec Bachir était un long métrage d’animation dans son intégralité, Le Congrès contient 30 premières minutes de prises de vue réelles pour ensuite glisser dans l’animation la plus colorée et délurée. Le ton du film est donné dès le premier plan : une actrice, Robin Wright, qui joue son propre rôle, avec le visage face caméra et les larmes qui glissent sur sa joue, regarde inerte son agent lui remémorer tous les mauvais choix qu’elle a pu faire pendant sa carrière. En un seul plan, Le Congrès sent d’emblée l’odeur de fin du monde.

C’est la fin d’une actrice qui, à bientôt 45 ans, n’a presque plus aucune offre qui arrive sur la table. Sa carrière n’en est plus une et elle s’occupe de son fils, gravement malade, qui dans plusieurs années, deviendra aveugle et sourd. Une seule possibilité lui est proposée : celle de se faire scanner et de voir une grosse boite de production utiliser son image, ou autrement dit, ses clones numériques, pour un nombre de blockbusters illimités. Mais pour ce faire, elle doit faire profil bas pendant 20 ans. C’est la fin d’une actrice, mais aussi la fin d’une certaine idée du cinéma, d’un artisanat technique et manuel dont l’aventure humaine se métamorphose dans le résultat d’un agglomérat d’algorithmes et d’effets synthétiques. Les deux sont, dans les 30 premières minutes, à chaque fois jumelées : la consommation d’un nouveau type de cinéma dont les codes déshumanisent la notion même de l’acteur et l’actrice. Les films en question ont besoin de visages, de violence, d’émotions affichées mais n’ont pas besoin d’incarnation. Un clone, un hologramme suffisent amplement à remplir les salles de cinéma : pourtant derrière cette dématérialisation de l’identité, se génère l’intemporalité du métier d’acteur qui retranscrira ad vitam aeternam la jeunesse et la fougue de l’humanité. Sauf que cette intemporalité est synonyme d’aliénation, dissimulant une perte d’altérité évidente et un consumérisme imparable de l’âme. Comme une mort annoncée, à l’image de ces plans où l’on voit Robin Wright marcher dans les couloirs de la production comme si elle allait à l’abattoir.

Cette première partie est d’un brio sans égal : alors que le questionnement sur le cinéma et son avenir aurait pu devenir opaque , réac’ et sentencieux, Ari Folman a cette brillante faculté de construire ce désenchantement à travers le regard inerte de son actrice. Partie qui se finit dans l’émotion la plus palpable avec cette séance de scanner où Harvey Keitel (l’agent) crie son amour et son admiration pour son actrice. Le réalisateur arrive parfaitement à organiser sa pensée par le prisme de l’humain. C’est alors 20 ans plus tard que commence cette deuxième partie, où Robin Wright sera l’invitée d’honneur du Congrès de la société de production, dans un environnement numérisé où le monde entier deviendra un parc géant où chacun se créera un avatar. De ce fait, Le Congrès bascule dans la science fiction et la bizarrerie animée la plus totale : on pense aux traits abstraits de Osamu Tezuka, à la farandole hybride de Satoshi Kon, aux attraits existentialistes de Matrix (la pilule pour la réalité morne et apocalyptique face à l’hallucination divinatoire), et d’un point de vue, de la philosophie, est presque un anti Ready Player One (la soustraction de la réalité par l’immatérialité de l’avatar).

Cette deuxième partie riche, psychédélique et passionnante semble parfois un peu brouillonne, farfelue, partant vers un nombre de pistes qui ne cesse de s’allonger et voulant parler autant du cinéma que de la société générale : notre rapport au cinéma, la société qui se module par sa façon  de consommer ses plaisirs, l’identité qui se détruit pour se reconstruire, cette envie de l’Homme de se détacher de ses barrières corporelles, la déshumanisation de notre perception de la réalité ou même le virtuel comme remède aux maux du monde réel. C’est donc un monde en déliquescence qui offre ses plus belles paillettes : le point culminant de Le Congrès, malgré ses pyrotechnies visuelles, sa course à la phosphorescence, est le regard de cette actrice, qui n’a qu’une seule envie : celle d’avoir le choix, de garder son libre arbitre pour pouvoir exister, et non pas seulement subsister. Dans sa vie, comme dans sa carrière, ses choix, mauvais ou bons, ont été guidés par le seul horizon du bonheur et la sécurité de son fils. C’est le fil rouge du film, qui derrière sa volonté d’en montrer beaucoup, sait très bien faire parler la fibre émotionnelle de sa direction artistique et narrative : embrasser l’humain, qui est au centre de tout. 

Synopsis : Robin Wright (que joue Robin Wright), se voit proposer par la Miramount d’être scannée. Son alias pourra ainsi être librement exploité dans tous les films que la major compagnie hollywoodienne décidera de tourner, même les plus commerciaux, ceux qu’elle avait jusque-là refusés. Pendant 20 ans, elle doit disparaître et reviendra comme invitée d’honneur du Congrès Miramount-Nagasaki dans un monde transformé et aux apparences fantastiques…

Bande Annonce – Le Congrès

Fiche Technique – Le Congrès

Réalisateur : Ari Folman
Scénario :  Ari Folman (provenant du roman éponyme de Stanislaw Lem)
Genre : Drame/ Animation
Durée : 2h03
Date de sortie : 3 juillet 2013