Cœurs Brûlés, un film de Josef von Sternberg : critique

C’est juste après le succès international de L’Ange Bleu que Josef Von Sternberg embarque l’actrice Marlene Dietrich (dont il s’imagine être le Pygmalion) à Hollywood pour une coproduction internationale. Les films coloniaux étant à la mode, c’est donc en Afrique du Nord que se déroulera Cœurs Brûlés (Morocco de son titre original), en pleine époque de conflits contre des groupes de résistants locaux cachés dans les montagnes. Cette situation justifiera la présence de la Légion étrangère dans la ville.

Synopsis : à Mogador, en plein Maroc colonial, le légionnaire Tom Brown rencontre la chanteuse de cabaret Amy Jolly. Ils tombent amoureux l’un de l’autre.

Terre d’exotisme et de sensualité

Le film va jouer pleinement sur l’aspect exotique de son scénario. Le cinéaste prend son temps pour nous montrer la population locale, les prières, il implante une ambiance quasiment digne des contes arabes. Mogador devient une sorte de Babel où toutes les langues sont parlées, mais c’est également un lieu où toutes les luxures semblent possibles.
Avec son goût du scandale et de la sensualité assumée, Von Sternberg va jouer là-dessus. Son film apparaît vite comme un écrin où se déploie toute la splendeur de Marlene Dietrich. L’actrice a bien changé depuis L’Ange Bleu, mais le cinéaste aime toujours la rendre provocante. Habillée en garçon, elle n’hésite pas à embrasser une autre femme, geste qui, en 1930, ne pouvait qu’être scandaleux.

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« Rien de tel que l’indépendance », dira Amy : là est résumé un des thèmes importants du film. Amy se veut une femme libre, choisissant ses amants, se jouant des hommes et des règles de pudeur qu’ils imposent. Mais cette liberté est-elle réelle ? De qui dépend-elle ? Amy ne va-t-elle pas s’enfermer dans son amour pour Tom Brown ?
Un des aspects les plus importants du personnage d’Amy, c’est sa méfiance manifeste envers ses propres sentiments. Elle veut jouer à la séductrice, mais refuse catégoriquement de tomber dans le piège de l’amour. A travers les mots, en filigranes, on sent toute la souffrance de ce personnage, souffrance d’autant plus émouvante qu’elle reste muette, qu’Amy se force à la masquer, mais qu’elle passe par tous les pores.

Suicide Passenger

Dès le début, Tom Brown nous paraît avoir plusieurs points communs évidents avec Amy. Lui aussi ne respecte pas les règles. Ce qui entraîne de fréquents conflits avec sa hiérarchie. Lorsque l’officier donne ses consignes, c’est Tom qu’il regarde avec intensité, sachant déjà qui va les enfreindre. Séducteur incapable de résister à une femme, il est volontiers bagarreur et violent. Quand ses supérieurs veulent l’affecter ailleurs, il refuse tout simplement, préférant se rendre coupable d’insubordination.

morocco-film-von-sternberg-critique-filmLe second point commun concerne sa vie passée. Même s’il n’en dira jamais rien, Brown laisse suggérer qu’il s’est engagé dans la Légion pour fuir son passé et les conséquences d’éventuelles fautes qu’il aurait commises. Amy, elle aussi, arrive au Maroc pour fuir. « Il y a une Légion Étrangère pour les femmes aussi » avouera-t-elle, sans que, une fois de plus, on puisse savoir ce qui a pu la pousser à tout abandonner pour se donner en spectacle dans un cabaret miteux. Au début du film, l’officier du bateau l’affirme : ces passagers sont appelés les « Suicide passenger » : aller simple sans retour.

Mélodrame

Il y a une déchéance qui amène les personnages au Maroc ; il y en a une autre, une plus profonde encore, qui fait définitivement abandonner la vie sociale et la liberté, une déchéance produite par l’amour, sentiment décrit ici comme asocial. Toute la seconde partie du film conduit à cette rupture, à ce constat terriblement pessimiste.
Le film déploie alors les charmes du mélodrame. Les sentiments contrariés, l’amour qui va à l’encontre de la position sociale et des convenances, tout les ingrédients sont ici réunis. Mais Von Sternberg agit avec subtilité : pas de pathos, pas de musique lourde venant insister sur les sentiments. Le mélodrame est d’autant plus tragique qu’il n’est pas appuyé.
Aidé d’un casting irréprochable (le couple Marlene Dietrich et Gary Cooper, peut-on rêver plus mythique?), le cinéaste dresse, avec une grande économie de moyen, un très beau film sur la liberté et l’enfermement, sur l’enfer des sentiments qui coupent du monde et changent des destinées, sur la déchéance. Un film sur la fuite, un mélodrame colonial se déroulant dans un monde rempli de dangers et de mystères.

Coeurs Brûlés : fiche technique

Titre original : Morocco.
Réalisateur : Josef Von Sternberg
Scénariste : Jules Furthman, d’après la pièce Amy Jolly de Benno Vigny
Interprètes : Gary Cooper (Tom Brown), Marlene Dietrich (Amy Jolly), Adolphe Menjou (M. Bessiere)
Photographie : Lee Garmes
Musique : Karl Hajos, Leo Robin
Producteur : Hector Turnbull
Société de production : Paramount Pictures
Pays : USA
Année : 1930
Durée : 1h28

Nouvelle sortie de 03 février 2016

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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