Cannes 2019 : Le Festival délaisse l’émotion au profit de l’étrange

Cette édition du Festival de Cannes était pour le moins surprenante et inattendue dans sa composition. Si depuis des années, le Festival a toujours été le premier à prôner la diversité et la richesse de sa sélection, il semble que cette année en soit la meilleure illustration avec beaucoup d’emprunt au cinéma de genre dans les films en compétition ou dans les autres sections.

Plusieurs semaines se sont écoulées depuis la fin de la 72ème édition du Festival de Cannes et cette année, la saveur était particulière et a laissé d’étranges empreintes intrigantes et captivantes qui rendent difficile le retour dans les salles obscures quotidiennes. Ils étaient nombreux à penser qu’avec Inarritu à la tête du jury, le palmarès serait moins politique qu’habituellement. Entouré de cinéastes comme Lanthimos ou Pawlikowski chez qui la forme cinématographique a une marque importante, on s’attendait alors à voir des prix bouleversés davantage par cette quête esthétique que par leur message politique. Et même si le résultat n’est finalement pas ce dont on rêvait, il a su rendre hommage aux initiatives ambitieuses et originales de la Compétition en récompensant des films comme Bacurau ou Atlantique à ce niveau du palmarès (respectivement Prix du Jury et Grand Prix).

Le Festival s’était déjà ouvert avec un curieux film de Jarmush qui s’amusait clairement du genre zombiesque et donnait le ton de cette édition aux éclaboussures de genre. Mais ce qui ressort dès les premiers jours de festival, c’est une émotion en deçà, au profit d’une forme en pleine ascension qui ose tout au cinéma. Avec des films comme Les misérables ou Bacurau, l’énergie collective des films et les processus mis en place pour les capter prenaient l’avantage sur le ressenti personnel du spectateur devant de telles propositions. Les Misérables offre avec sa scène finale l’un des tours de force du festival mais sera finalement assez vite oublié au profit d’autres ambitions visuelles ayant nourri les festivaliers. Bacurau offre alors, sur le même principe, quelques esclaffades visuelles et scénaristiques, où le sang, comme ce sera souvent le cas durant ce Festival, procure moins d’horreur que de jubilation. Des meurtres comiques et jouissifs, Cannes en a vu cette année. De Quentin Dupieux avec Le Daim à Diao Yinan et Le Lac aux oies sauvagesle Festival a offert sa dose de moments fatals et pourtant, très souvent, c’est par le prisme de l’absurde et du cocasse qu’ils ont été abordés. Faire dériver la mort sur la pente du comique, mélanger les genres et les tons ont été parmi les éléments centraux de cette édition.

De cette idée, le meilleur exemple en reste la Palme d’Or évidemment, Parasite, qui a su briller par son alternance formidable de registre. Mais d’autres films le rejoignent comme le Grand Prix du Festival, Atlantique. Cependant, dans cet amusement de la forme et du genre, il ressort des films moyens où l’on peut reconnaitre l’ambition et la réussite esthétique mais qui laisseront le public frustré de n’avoir rien ressenti. Souvent, à la sortie des salles, les festivaliers échangent un regard en se disant « Oui, c’était bien. », parce que techniquement, on n’y trouve pas forcément de défaut, on passe un bon moment, on est parfois diverti, parfois effleuré par quelques émotions, parfois épaté mais jamais vraiment renversé, à quelques exceptions près. En donnant la primauté au goût du risque des cinéastes, le Festival en a souvent oublié de toucher par ses films. Évidemment, certains s’en réjouiront après le pathos reproché à Yomeddine, Capharnaüm ou encore Les filles du soleil l’an dernier. Mais d’autres, en désaccord avec ce ressenti, resteront alors sur leur faim par les propositions faites cette année. Mais cette 72ème édition a tout de même livré ses grands moments de bouleversements avec notamment Une Vie Cachée et Portrait de la jeune fille en feu, et quelques autres exceptions importantes à souligner mais sur le grand nombre de films sélectionnés toutes sections confondues, il n’en ressort que quelques titres marquants par les émotions qu’ils provoquaient. Il faut dire que quand le festival s’aventure dans le cœur du spectateur, il y va franchement et laisse les festivaliers totalement troublé.

Le cinéma est souvent un savant mélange entre la forme et l’émotion; pour épater autant qu’émouvoir, un film doit avoir un bel équilibre. Certains films ont alors réussi ce pari durant le 72ème édition du Festival de Cannes tandis que d’autres devenaient trop hermétiques à cause du parti pris visuel. Le spectateur doit autant vibrer avec ses yeux qu’avec son cœur. Ceci dit, lorsque le cœur y était, les émotions étaient si fortes qu’heureusement que les films à cette intensité se faisaient assez rares. On regrettera quand même de ne pas avoir été un peu plus bousculés, mais on retiendra ces grands moments de cinéma, d’émotion et de beauté et l’ambition d’un Festival de se détacher du carcan habituel, d’innover et d’offrir une voie aux propositions originales. C’était peut être finalement là la force de cette sélection, endormir les émotions par des films très bons dans leur différence pour les réveiller lors de grands coups d’éclats. Quoi qu’il en soit, le cru 2019 fût assez impressionnant.

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Gwennaëlle Masle
Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
Le septième art est un rêve et une passion depuis quelques années déjà. Amoureuse des mots et du cinéma, lier les deux fait partie de mes petits plaisirs. Je rêve souvent d'être derrière la caméra pour raconter des histoires et toucher les gens mais en attendant, je l'écris et je me plais à le faire. Je suis particulièrement sensible au cinéma français ou au cinéma contemplatif dans sa généralité, ce qui compte c'est de ressentir. Les émotions guident mes passions et le cinéma ne déroge pas à la règle, bien au contraire.

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