Cet automne, les éditions Sidonis Calysta nous proposent de revoir les deux premiers épisodes de la saga Un Justicier dans la ville, qui eut un énorme succès dans les années 70 et 80, avec Charles Bronson.
Un Justicier dans la ville : film incompris ?
Réalisé en 1974 par le cinéaste britannique Michael Winner, Un Justicier dans la ville est l’exemple du film mal compris qui mérite d’être réhabilité (les suites sont sans doute en grande partie responsable du malentendu autour du premier film).
Paul Kersey est un architecte new-yorkais. Un jour, quelques voyous (dont un est interprété par le jeune Jeff Goldblum qui tenait là son premier rôle) entrent chez lui et agressent sa femme et sa fille. Ne sachant comment réagir, et perturbé par le défaitisme d’une police qui avoue clairement que les voyous ne seront jamais retrouvés, Kersey fait un voyage dans un Ouest américain qui lui propose une solution : les armes à feu !
Le film se repose sur un constat toujours malheureusement d’actualité de nos jours : il y a une Amérique « civilisée » des grandes villes de Nouvelle Angleterre, mais derrière ce mince vernis de civilisation il est facile de retrouver l’Amérique sauvage des porteurs d’armes, le « Gun Country ». La fracture entre les deux aspects des Etats-Unis est difficilement conciliable, et c’est ce que va montrer le parcours de Paul Kersey.
Car Un Justicier dans la ville montre avant tout un parcours. Au début du film, Kersey est un pacifiste opposé aux armes à feu. Le film va se dérouler comme une descente aux enfers : Kersey plonge progressivement dans la folie destructrice, n’hésitant pas à se promener en pleine nuit dans les lieux glauques pour provoquer les agressions et pouvoir y répondre. Après avoir tué une première victime, il rentre chez lui profondément perturbé, malade de ce qu’il a fait. Puis le processus sera de plus en plus facile et supportable.
Avec intelligence, Michael Winner ne prend pas position face à son personnage : il se contente de montrer ce qui se passe. Le film n’est pas une approbation du phénomène des « vigilantes » (Winner affirmera sans cesse au fil des interview qu’il désapprouve l’usage de la violence) ni une critique. Il constate une fascination typiquement américaine pour les armes, présentées comme la solution à tous les problèmes (de fait, cette fascination s’exprimera librement dans les cinémas diffusant le film, où de nombreux spectateurs applaudiront les scènes où Bronson flingue les voyous). Cependant, il associe souvent la violence avec la maladie, le malaise ou la folie.
Winner évite aussi de sombrer dans le film de vengeance. Kersey ne poursuivra pas ceux qui ont agressé sa famille, et on ne les reverra jamais tout au long du film.
A noter, parmi les points forts du film, une musique signée par Herbie Hancock et un scénario de Wendell Mayes, qui s’était fait remarquer en écrivant le scénario d’Autopsie d’un meurtre, d’Otto Preminger.
Un Justicier dans la ville : bande annonce
Une suite opposée
D’un certain point de vue, la suite, réalisée huit ans plus tard, en pleine administration Reagan, est l’opposé du premier. D’abord, Un Justicier dans la ville 2 est un film de vengeance. Une autre bande de voyous (avec, cette fois-ci, Laurence Fishburne) s’attaque à la fille de Kersey et elle en meurt. Face à la passivité des autorités, l’architecte reprend les armes et poursuit les criminels.
Cette suite est beaucoup plus « premier degré » que le premier épisode de la série, et ne semble pas se poser de questions sur les actions de Kersey. De fait, le rythme est plus soutenu et plaira sans doute mieux à ceux qui cherchent un film d’action. Michael Winner accorde toujours une grande importance aux décors (ceux de Los Angeles cette fois-ci, qui n’a rien à envier à New-York sur le plan du glauque). Le cinéaste va à l’essentiel, impassibilité de Charles Bronson est un atout majeur. Enfin, il faut signaler que, cette fois-ci, la musique a été signée par Jimmy Page, le guitariste de Led Zeppelin.
Un Justicier dans la ville 2 : bande annonce
https://www.youtube.com/watch?v=QjHFKZKc4I4
Compléments de programme
Niveau bonus, le DVD du premier film propose une présentation d’Un Justicier dans la ville par François Guérif, qui revient avec clarté et efficacité sur les différents personnages qui ont contribué au film (scénariste, casting…) et sur l’arrière-plan politique du long métrage. Puis nous avons un portrait de Charles Bronson réalisé pour la télévision américaine, avec des interviews d’amis d’enfance, mais aussi de James Coburn ou Michael Winner. Le documentaire d’une quarantaine de minutes montre bien l’importance qu’a eu Un Justicier dans la ville sur la carrière de Bronson, faisant de lui une star à un âge où beaucoup traversent un désert filmographique.
Enfin, le tout s’accompagne d’un livret de plus de 110 pages, supervisé par Marc Toullec, qui revient sur la saga des Justiciers, qu’ils soient interprétés par Charles Bronson, Kevin Bacon ou même le récent film avec Bruce Willis.
Le DVD du second film nous propose, quant à lui, un petit reportage d’époque sur le tournage du film, puis un documentaire de Rob Ager sur la réception critique du film. C’est, sans doute, le bonus le plus intéressant du lot (à l’exception du livret, bien évidemment). Ager, fan de ce Justicier dans la ville 2, montre comment le film s’est fait descendre par la critique à sa sortie, et l’écart qui sépare les critiques professionnels du public qui, lui, a fait du film un grand succès commercial. Il répond, à distance, à tous ceux qui ont attaqué le film en pointant sa violence. Le résultat est intéressant à défaut d’être toujours convaincant.
Un Justicier dans la ville : caractéristiques Blu-ray
Format de l’image : 16/9, 1.78
Son : DTS-HD Master Audio 2.0
Langues : anglais, français
Sous-titres français
Compléments de programme :
Présentation d’Un Justicier dans la Ville, par François Guérif (24 minutes)
Charles Bronson, un héros populaire (documentaire), 40 minutes
Livrets Des Justiciers dans la ville, 112 pages
Un Justicier dans la ville 2 : caractéristiques Blu-ray
Format de l’image : 16/9, 1.85
Son : DTS-HD Master Audio 2.0
Langues : anglais, français
Sous-titres français
Compléments de programme :
Sur le tournage d’Un Justicier dans la ville 2 (7 minutes) Un Justicier dans la ville 2 : zéro tolérance, censure et autres critiques des films « Vigilante » (58 minutes)
Alice et le maire de Nicolas Pariser est un très beau film, qui par sa qualité à observer les détails de la vie politique, arrive à faire se télescoper deux notions : celle de la pensée et celle du mouvement.
Dans un milieu politique en perpétuel mouvement et dont l’action est le seul mot d’ordre, allant systématiquement d’un point A à un point B sans forcément savoir en quoi le progrès peut avoir des vertus, où tout n’est que note et fiche, le temps de la réflexion est bien amoindri. Cela pourrait vite tourner en rond, et s’inscrire dans une idée de mise en scène bien vite désuète, mais Nicolas Pariser conduit parfaitement l’agencement de son récit, avec un rythme presque effréné. Alice et le maire fait grandement écho à Doubles Vies de Olivier Assayas, sorti lui-même cette année. Mais là où ce dernier se posait des questions sur le numérique et le futur des maisons d’édition dans un entre-soi un peu trop gourmand, cynique et libidineux pour émouvoir, Alice et le maire ne cesse de se questionner, avec drôlerie et partage, sur la responsabilité, la puissance de la vocation et la proximité même de l’homme politique avec ses propres citoyens.
Les deux films se répondent grâce à ce même penchant pour la discussion, pour la valeur des mots, la place de la culture en chacun de nous, pour le débat et le renouvellement d’une pensée sur le futur ou non de notre société. Deux films qui remettent la parole et la contradiction au goût du jour. Alice et le maire ne souffre d’aucun temps mort, et ne contient que très peu de « gras » : le sujet n’est jamais perdu de vue et le film ne se délite pas dans les habituelles péripéties narratives (histoire d’amour, grands moments politiciens…). Avec un planning journalier presque ininterrompu, qui voit les obligations politiciennes s’accumuler de manière continue, le long métrage nous montre bien un monde politique « marketé », comme un cercle vicieux, à la limite de la robotisation, qui par son incapacité à prendre le temps de la réflexion, ne peut répondre à des questions de terrain. C’est dans cette bribe d’idée que le personnage d’Alice joue la passerelle entre la volonté de théoriser des thématiques démocratiques et philosophiques, qui paressent bien volatiles mais qui au contraire permettent d’avoir un meilleur regard sur le peuple et son quotidien.
Outre son discours sur la gauche et la droite, qui sont séparées politiquement par l’immédiateté de l’argumentation et leur faculté à jouer avec l’urgence de notre époque, outre cette élite artistique aussi incomprise que déconnectée de tout ordre social, outre cette description plus ou moins méticuleuse des connexions sociales dans un cabinet municipal, le scénario évite bien des pièges comme celui de ne pas ériger son film avec un slogan bien tape à l’œil « les politiques, tous pourris », malgré le personnage de l’imprimeur et sa rancœur tenace contre ce milieu. Mais surtout, le point fort du film de Nicolas Pariser, reste en tout point, son duo d’acteurs : la magnétique Anaïs Demoustier et le pudique Fabrice Luchini. Elle aurait pu incarner le rôle d’une donneuse de leçon, et lui d’un politique furibard et outrancier à l’instar de Thierry Lhermitte dans Quai d’Orsay. Mais il n’en est rien : la qualité d’écriture des personnages leur propose autre chose, bien plus nuancée.
Elle, campe une jeune femme qui est là pour amener des idées et refaire marcher la machine à penser du maire. Sauf que le décorum municipal –avec cette urgence dans le mouvement, cette pression de répondre à l’immédiateté où les interactions sociales sont comme un rollercoaster fonçant à toute berzingue – est vite nuisible. Alice ne semble plus savoir qui elle est ou qui elle veut devenir. Lui, après des années de bons et loyaux services, voit en lui perdre toute imagination et toute disposition à trouver des réponses à son métier (ou sa vocation) pour qui il a tout sacrifié. Il n’a plus de « carburant dans le moteur » et se trouve de plus en plus bête, dans un environnement qui pousse à l’effacement de l’idée même d’idée. Et à travers ce jeu de passe-passe, où les deux protagonistes ne cesseront de débattre et redéfinir la notion même de solitude, Alice et le maire se mue en petite perle de cinéma, prenant la tangente de ce qu’elle essaye de définir pour faire se jumeler politique et cinéma : un lieu d’écoute et de réflexion qui rassemble autour de lui, et qui doit faire apparaître en lui, le feu du plaisir.
Alice et le maire – Bande annonce
Synopsis : Le maire de Lyon, Paul Théraneau, va mal. Il n’a plus une seule idée. Après trente ans de vie politique, il se sent complètement vide. Pour remédier à ce problème, on décide de lui adjoindre une jeune et brillante philosophe, Alice Heimann. Un dialogue se noue, qui rapproche Alice et le maire et ébranle leurs certitudes.
Alice et le maire – Fiche technique
Réalisateur : Nicolas Pariser
Interprètes : Anais Demoustier, Fabrice Luchini, Antoine Reinartz …
Photographie : Sébastien Buchmann
Montage : Christel Dewynter
Sociétés de production : Bac Films, Bizibi, Arte France Cinema, Scope Pictures
Distributeur : Bac Films
Durée 1h 43 minutes
Genre: Comédie
Date de sortie : 2 octobre 2019
« Show me a hero and i’ll write you a tragedy » disait Francis Scott Fitzgerald, « Montrez-moi un héros et je vous écrirai une tragédie ». La phrase est puissante, évocatrice, presque prétentieuse. A son image, Show me a hero, la mini-série de David Simon, diffusée en 2015 a les atouts d’une très grande sans la force de frappe des 5 saisons de The wire. Malgré tout, la narration et l’ambition du créateur a le temps de toucher quelques belles cibles, le temps de 6 épisodes réalisés comme un très long métrage par Paul Haggis, le réalisateur de l’oscarisé Collision (Crash, 2004) mettant en scène l’oscarisable Oscar Isaac en tête de gondole d’un beau casting choral.
Synopsis : Dans la banlieue de New York, loin de la skyline et des touristes, un terrible orage gronde. Nous sommes à Yonkers, la petite ville de banlieue frappée par une décision judiciaire divisant la ville et la prenant à la gorge. Sous peine de construire des logements sociaux dans un délai très ténu, elle devra s’acquitter d’une amende achevant ses comptes et son avenir. C’est dans ce contexte fiévreux que le jeune Nick Wasiscko, (Oscar Isaac) la moustache au vent, devient maire à même pas trente ans.
La critique de la série existe, elle est même très fouillée et entraînante sur le MagduCiné même alors il est logique de tailler dans le roc pour dévoiler de l’œuvre d’autres atouts.
Last action Hero
Une odyssée de l’espace en territoire urbain et des espaces que chacun accepte de laisser sans se sentir menacé. C’est la force d’un tel sujet, qui est tout d’abord de donner du sens à l’action politique, dans un climat de crise des institutions et de leur remise en cause, dans nombre de démocraties occidentales. 2015, c’est à la fois loin et très proche pour voir ou revoir une série très ambitieuse dans ses intentions. Que ce soit dans le nombre des personnages, leurs interactions, jusqu’à l’angle technique de certaines répliques, le réalisme est poussé très loin pour reproduire avec une réelle sincérité les rapports de force au sein d’une petite mairie. Yonkers connaît 200 000 habitants en 2010, c’est conséquent pour une ville française mais dérisoire à l’échelle des Etats-Unis et pourtant: dès le premier épisode, les scènes au sein du conseil municipal frappent par la violence des rapports entre la population et leur conseil municipal. On se croirait en guerre, on pourrait croire à une invasion imminente, mais non: si tous se chiffonnent aussi violemment, c’est d’un côté par crainte de voir la construction de logements sociaux dénaturer leur quotidien, de l’autre par la volonté d’agir dans le sens commun et le respect d’une décision de justice terriblement invalidante.
Les héros se cachent donc pour mûrir: Nick Wasicko en tête de gondole, tous ont en tête ce projet de ville. De la militante bourgeoise opposée au respect de la décision de justice jusqu’aux classes défavorisées, toutes les humanités sont représentées avec un souci de justesse très minutieux. Le fan de David Simon s’y reconnaîtra, après The wire et the corner, marquées du même sceau, mais les esprits chagrins auront nos oreilles quand ils reprocheront au dispositif de représenter les inégalités sociales de manière un peu trop frontales. Certes, l’affaire de Yonkers est un beau sujet, mais il n’est pas le bon carburant pour tenir un spectateur en haleine pendant plusieurs saisons, au risque de si mal le servir. Car pour le cerner correctement, il faut accepter pendant 6 épisodes de voir des notions de géographie, de sociologie et de politique de la ville prendre corps dans de longues répliques et des scènes fouillées refusant systématiquement toute forme de facilité, et donc d’action.
Vivre ou survivre
Entrer au sein du saint des saints, les arcanes politiques, les petits arrangements peut séduire autant que rebuter. Mais derrière chaque grande décision et chaque grand discours se cachent des démarches hautement sibyllines qui sont amenées à rester dans l’ombre. C’était le sens du Lincoln de Spielberg, c’est aussi la démarche de Show me a hero. Le risque est mesuré, sur 6 épisodes, de louper la marche et de ne pas attirer à soi les yeux qui pourront s’y plonger. Pourtant, dans un contexte où l’action au cinéma et dans les séries mange de plus en plus de place, où parfois de grands cinéastes et scénaristes doivent faire enfiler à leurs scripts les costards de films policiers, de super héros ou n’importe quel autre qui fera l’affaire pour attirer l’attention, force est de constater le courage de David Simon de continuer à créer des univers aussi forts en refusant toute forme de facilité.
L’intérêt est à la fois cinématographique, narratif et social : une série peut œuvrer, si on lui laisse le temps, à rendre accessibles et emballantes les longues litanies de public sénat ou de la chaîne parlementaire. Dans ces hémicycles, pas de super héros, quelles que soient leurs formations politiques ou leurs idéologies, mais des technicien(nes), des prises de têtes et des places que peu de personnes accepteraient de prendre si facilement, au final. Car si le trajet du personnage joué par Catherine Keener, de la farouche opposante aux logements sociaux, presque raciste, à l’humaniste dévouée, peut paraître difficile à accepter, c’est ce chemin que crée la série que d’autres pourront prendre, tout ou partie. C’est un moyen comme un autre de s’élever, au sens propre, et de s’éveiller. Dire aujourd’hui que les séries ne doivent pas oublier ces ambitions peut faire froid dans le dos, alors on remerciera à ces héros de se montrer une fois pour toutes.
En 1965, l’écrivain Samuel Beckett s’associe avec son ami le réalisateur Alan Schneider pour réaliser un court-métrage expérimental intitulé tout simplement Film, qui sera son unique œuvre du 7ème art. Le rôle principal, celui d’un homme poursuivi par son ombre, est confié à Buster Keaton, sorti de sa retraite pour l’occasion. Carlotta propose ici une réédition en Blu-ray de cet ovni cinématographique, accompagnée d’un remarquable documentaire de Ross Lipman, intitulé Notfilm.
Eye and I
Le scénario de Film est pour le moins étrange. 22 minutes durant, nous suivons un personnage masqué, toujours présenté de dos, qui s’emploie à fuir le regard du spectateur. Samuel Beckett, s’il était profane en matière de cinéma, n’en avait pas moins réfléchi à la question de la représentation cinématographique. Son idée initiale consistait à illustrer par l’absurde la thèse du philosophe irlandais George Bekeley pour lequel tout individu existe essentiellement par la perception : « être c’est être perçu ou percevoir ». Dans Film, il y a ainsi ce personnage central qui tente de disparaitre aussi bien en tant que sujet observant qu’objet perçu. Mais son projet d’imperceptibilité achoppe face à l’œil incontournable de la caméra. Et pour cause, nous sommes dans un film ! Ainsi le double point de vue, du personnage d’une part et de la caméra subjective d’autre part, s’impose-t-il dans une mise en scène complexe et déroutante. Le documentaire de Ross Lipman Notfilm, proposé par Carlotta en complément du film de Beckett raconte dans les grandes largeurs et de façon passionnante toutes les difficultés que rencontra l’équipe de tournage pour concrétiser le projet théorique de l’écrivain.
Voyage en absurdie
Les associés Beckett/Schneider optent pour un dispositif scénique qui rappelle l’univers du dramaturge. Un noir et blanc austère magnifié par la photographie de Boris Kaufmann, un décor très beckettien, réduit au minimum et consistant en une chambre presque vide occupée par quelques animaux (un chat, un chien, une perruche et un poisson) et une poignée d’objets renvoyant à l’idée de perception : un miroir, une fenêtre, quelques photographies et une icône religieuse. Enfin, un nihilisme radical sur le fond qui fait écho à plusieurs textes de l’écrivain irlandais tels Molloy ou Malone meurt.
Comme dans les pièces de Beckett, le non-sens interpelle le spectateur : qu’est-ce que l’homme fuit ainsi ? Qui incarne le point de vue de la caméra ? On imagine volontiers qu’il puisse s’agir de la mort ou du moins de l’angoisse de celle-ci, ce que les premières scènes tendraient à suggérer (la vieille dame dans l’escalier) mais cela pourrait tout aussi bien figurer l’impossibilité d’échapper à la conscience de soi face au vieillissement, question qui taraudait également l’auteur de Oh les beaux jours.
Keaton/Beckett, une histoire de dédoublement
De fait, c’est à Buster Keaton, la star déchue du cinéma muet que Beckett confie le rôle de ce personnage asocial et mutique poursuivi par l’ombre de lui-même. C’est toute l’ironie du film : l’acteur qu’une caméra suivait jusque dans les plus incroyables cascades endosse à présent le rôle de celui qui veut échapper à son regard. L’homme des gags et du contre-pied se retrouve prisonnier d’un dispositif qui le contraint fortement tant dans ses déplacements que dans son expressivité (il ne devait jamais regarder vers la caméra ni montrer son visage).
Mais Keaton, même s’il affirma n’avoir rien compris au projet de Beckett, compte de nombreux points communs avec l’écrivain qui font de leur association un véritable miracle. L’homme qui ne souriait jamais partageait avec Beckett un besoin de se confronter à l’absurdité du monde. Chacun à sa manière, le clown triste intrépide et le poète de l’absurde ont incarné deux faces d’un même personnage, devant l’inanité de la condition humaine. Et leur rencontre, aussi chaotique fut-elle, ne pouvait donner lieu qu’à un chef d’oeuvre d’étrangeté.
Une curiosité à découvrir.
Fiche technique : FILM
Sortie vidéo : 16 octobre 2019
Format / Produit : Blu-ray et DVD
Réalisation : Alan Schneider, Samuel Beckett
Avec : Buster Keaton, Nell Harrison, James Karen, Susan Reed
Scénario : Samuel Beckett
Production : Barney Rosset
Photographie : Boris Kaufman
Montage : Sidney Meyers
Décors : Burr Smidt
Édition vidéo : Carlotta Films
Durée : 22 minutes
Sortie initiale : 1965
Fiche technique : Notfilm
Sortie vidéo : 16 octobre 2019
Format / Produit : Blu-ray et DVD
Réalisation : Ross Lipman
Avec : Kevin Brownlow, Judith Douw, S. E. Gontarski, James Karen, Buster Keaton, James Knowlson, Leonard Maltin, Mark Nixon, Barney Rosset, Steve Schapiro, Jean Schneider, Jeannette Seaver, Haskell Wexler, Billie Whitelaw
Avec les voix de : Samuel Beckett, Boris Kaufman et Alan Schneider
Synopsis : Notfilm est le récit d’une collaboration aussi séduisante que périlleuse : celle du dramaturge et romancier Samuel Beckett avec la légende du cinéma muet Buster Keaton sur Film, court-métrage muet et avant-gardiste tourné à New York durant l’été 1965, aux côtés du réalisateur Alan Schneider, de l’éditeur et producteur Barney Rosset et du directeur de la photographie Boris Kaufman. Véritable ovni cinématographique, fruit de l’association improbable entre deux grands artistes du XXe siècle, Film fascine autant qu’il déroute ses spectateurs. Notfilm, le documentaire de Ross Lipman retrace l’histoire de cette œuvre hors norme, et questionne ce que le cinéma peut nous apprendre de l’expérience humaine et de la création…
UN FILM DE SAMUEL BECKETT UN FILM-ESSAI DE ROSS LIPMAN
POUR LA 1RE FOIS EN ÉDITIONS BLU-RAY DISC™ ET DVD LE 16 OCTOBRE 2019 chez Carlotta Films
Suppléments inédits Blu-ray :
Une scène perdue (6 minutes)
Prises du chien et du chat (8 minutes) Et si on avait les yeux fermés ? (enregistrements sonores de Samuel Beckett, Alan Schneider, Boris Kaufman et Burr Smidt, 7 minutes) Buster Keaton et Film : conversation avec James Karen (42 minutes) Souvenirs de Samuel Beckett : une après-midi avec James Knowlson (8 minutes)
Jean Schneider se souvient d’Alan Schneider (11 minutes)
Jeannette Seaver à propos de Beckett et Godot (4 minutes) PhotographierFilm : Photographier Beckett, conversation avec Steve Schapiro et I.C. Rapoport (7 minutes)
Trois galeries photos et la bande originale de NotFilm composée par Mihàly Vi
A propos de l’édition rééditée par Carlotta : Masters haute définition. 1080/23.98. Encodage AVC. Format 1.33 respecté. Suppléments : Scènes perdues (scènes de rue et scènes chien et chat) ; conversation avec James Karen ; Souvenirs de Samuel Beckett ; Photographier Film.
Le coffret comporte deux films. Le court-métrage de Beckett/Schneider (22 minutes) et le film documentaire de Ross Lipman sur Film (128 minutes).
Les Soprano est une série chorale, dense, séminale, à multiples étages et degrés de lecture. David Chase y raconte le quotidien doux-amer d’un chef de la mafia ambivalent, partagé entre une vie de famille compliquée et ses affaires criminelles.
Ce à quoi on a l’habitude de résumer Les Soprano n’est jamais pleinement satisfaisant. Tony est le chef d’une famille mafieuse du New Jersey qui soigne ses crises d’angoisse en rendant épisodiquement visite à sa psychiatre. Pachydermique, engoncé dans l’opulence, maillé de « capo » lui étant entièrement dévoués, toujours à l’affût d’une combine juteuse, il a depuis longtemps appris à ménager ses scrupules, se réservant des droits inextinguibles que sa morale chrétienne devrait pourtant réprouver : adultères, escroqueries, rackets, vols, meurtres, le tout revêtu d’un machiavélisme des plus perfides. Dès le générique, le spectateur est invité à déborder cette présentation sommaire. Dans un trajet métaphorique retraçant le parcours géospatial de milliers d’Italo-Américains, le parrain de la famille Soprano est révélé par bribes, tandis qu’il sillonne le New Jersey, ses quartiers communautaires, et traverse quelques hauts lieux de la série, avant de rejoindre une banlieue résidentielle où trône son fastueux domicile conjugal. On devine à sa moue contrariée que couve dans ce foyer une tension ineffable, allant de marche en marche vers des formes plurielles de ruptures, n’épargnant personne, ni femme ni enfants.
Tout au long des six saisons que compte Les Soprano, le corps familial se verra pris de fièvre et de spasmes déments. Carmela, épouse aussi empressée qu’insatisfaite, doit supporter la négligence, les mensonges et la violence d’un mari entêté à l’extrême. Cocufiée, méprisée, elle se sent si peu considérée qu’elle trouvera plusieurs fois refuge, toujours de manière fugace, dans les bras d’un autre. La maîtresse de maison, « une femme honnête » pour qui le regard des autres est « injuste », craint de finir ruinée, se rêve en promotrice immobilière, apprécie la culture, fantasme sur Paris, organise des clubs de lecture ou de cinéma – prétextes aux commérages –, mais se voit régulièrement confrontée à ses propres limites, notamment en regard de sa fille Meadow, bien plus instruite, ouverte et progressiste qu’elle. Cette dernière, profondément marquée par les discriminations dont souffrent les minorités – et singulièrement les Italo-Américains –, hésite longtemps entre des études de médecine et la fac de droit, deux trajectoires qu’elle n’envisage que sous le prisme de l’altruisme. Xénophile dans un milieu pourtant enclin au racisme, engagée dans des associations juridiques, davantage admiratrice de Pablo Picasso et Henri Matisse que de Tony Montana ou Vito Corleone, elle n’a d’autre choix, pour limiter les dissonances cognitives, que d’épouser une pensée transversale minimisant les crimes sur lesquels s’est bâtie sa famille. S’inscrivant à rebours de certaines déclarations fracassantes, souvent assénées sous le coup de la colère, cette forme de déni constitue une manière inavouée de préserver une image acceptable de ses proches, qui s’accommodent bien mieux qu’elle des chemins de traverse. Quant à Anthony Junior, dépressif et occasionnellement pris d’angoisse (comme son père), il entretient des rapports souvent orageux avec ses parents, pour qui il représente à la fois une source d’amour et de déception, les deux se répartissant de manière quasi équivalente. Il n’a manifestement pas la stature pour suppléer Tony, mais est néanmoins constamment renvoyé dans son ombre, comme en témoignent les nombreuses réflexions mi-fascinées mi-goguenardes de ses amis, le présentant régulièrement comme « le fils de Tony Soprano » et jouant volontiers de sa réputation mafieuse pour se donner des airs supérieurs ou parvenir à leurs fins.
L’autre versant des Soprano implique évidemment le crime organisé, ses chevilles ouvrières incultes, ses supplétifs tragicomiques et leurs drames plus ou moins attendus. Du neveu toxicomane cherchant à percer à Hollywood au cousin affranchi aspirant à une vie rangée, du capo taisant son homosexualité au bras droit gorgé de présupposés, tous se mettent en état de vassalité pour leur chef. Tony les considère comme une famille par affiliation, profite des enveloppes qu’ils lui remettent à intervalles réguliers, les attendrit par de petits gestes fraternels, mais ne manque jamais de se désolidariser de leurs erreurs ou de s’irriter de leurs failles ou de leur médiocrité. Le parrain s’échine à astreindre tous ses hommes à la discipline, usant pour ce faire de menaces, de promesses ou d’encouragements. C’est un régulateur dont la jauge dysfonctionne régulièrement, ce qui peut l’amener à commettre des meurtres par opportunisme, à séduire des femmes lui étant dangereuses ou à projeter sur d’autres ses propres fantasmes ou intentions. Dans le milieu phallocratique et ultra-violent de la mafia, la raison se falsifie jusqu’à donner une idée de l’infini : on cogne sans motif le barman d’un club de strip-tease, on dépouille un partenaire d’affaires pour offrir un 4X4 à sa fille, on se débarrasse sans sourciller de traîtres ou de proches jugés trop encombrants, on fait exploser le restaurant d’un ami, on tente de soudoyer des policiers ou des agents du FBI, on orchestre discrètement fortunes et perditions, on organise des tables de jeux dans un établissement psychiatrique, on cite de manière erronée Sun Tzu, on confond Quasimodo et Nostradamus, et on en appelle à Dieu, à Martin Scorsese, à Gary Cooper ou… à sa psychiatre.
Le cabinet du Docteur Jennifer Melfi semble à la fois hors du temps et de l’espace. On ignore où il se situe exactement, et on ne voit jamais Tony y pénétrer ou en ressortir. Sa fonction principale ne relève même pas de la psychanalyse. Il participe avant tout à la déconstruction du parrain mafieux, à la dissection de ses actes, c’est-à-dire du spectacle télévisuel, par une mise en abîme proprement vertigineuse. Installée dans la position réceptive du spectateur, le Docteur Melfi est tour à tour charmée, fascinée, abasourdie ou dégoûtée par le Don du New Jersey. Elle écoute le chef de famille commenter ses propres agissements, ceux de ses proches, ainsi que ses problèmes familiaux, sentimentaux et professionnels. Désormais intégré dans ce qui s’apparente à une salle de décryptage des états d’âme de Tony Soprano, le public se tient aux premières loges pour assister au match psychologique et moral que le boss livre en temps réel contre lui-même. Avec une densité et une intelligence remarquables, on en vient à effeuiller la mafia, ses coups, ses contrecoups et les commentaires qu’ils occasionnent. Dès son acte d’ouverture, la série de David Chase entreprend ainsi la production d’un méta-discours d’une puissance suggestive surprenante. C’est là-bas, dans le cabinet acajou du Docteur Melfi, que Tony prend enfin conscience du handicap que peut constituer une mère castratrice et insensible, qu’il s’épanche sans étouffoir sur sa double famille, sur les désillusions engendrées par Anthony Junior et sur celles, non moins abyssales, de Christopher, son neveu, « capo », et fils de substitution.
La dualité de Tony Soprano ne s’impose pas seulement à sa psychiatre lors d’accès de fureur ou de parades amoureuses, elle éclabousse littéralement l’écran. Le show tout entier est articulé autour de ses solos arythmiques. Côté pile et affable, on trouve le professionnel du retraitement d’ordures, charmeur, blagueur et prévenant, aidé en cela par une bonhomie naturelle et quelques codes de bonne conduite résistant encore à la tempête criminelle. Côté face et obscur, on découvre le mafieux cruel, menteur, manipulateur, irascible et mégalomane, passant le plus clair de son temps à aboyer sur ses subalternes ou à faire offense à ses proches. Cette ambivalence pulse à chaque instant : à l’image du gangster courroucé et impitoyable réaffirmant son autorité en passant à tabac son jeune chauffeur bodybuildé se superpose celle du père de famille bedonnant qui, les cheveux ébouriffés et l’allure ridicule, contemple avec gourmandise le contenu de son frigo. La morphologie de James Gandolfini n’y est évidemment pas étrangère : l’acteur américain, impeccable d’un bout à l’autre de la série, incarne naturellement ce curieux mélange de pouvoir et d’enjouement, de tyrannie et d’insignifiance. Le Don a aussi hérité du racisme de sa mère, dont les tirades contre les Juifs demeurent mémorables. C’est ainsi qu’il s’opposera sans raison apparente à la relation unissant Meadow et le métis Noah ou qu’il se désolera de voir les anciens quartiers italiens du New Jersey tomber entre les mains des Noirs. Tout Tony pourrait en fait se résumer en une réplique. Après avoir fait montre d’une violence inacceptable envers elle, il fait envoyer un bouquet au Docteur Melfi pour se faire pardonner. Constatant une froideur inhabituelle lors de la rencontre qui s’ensuit, il s’enquiert benoîtement : « Vous n’avez pas reçu les fleurs ? »
Les mafieux de David Chase n’ont rien à voir avec ceux de Martin Scorsese ou de Francis Ford Coppola. Bien que Les Soprano soit serti de références cinématographiques (dont un train phallique, miniature, à la Hitchcock), ses héros se distinguent avant tout par leur vulnérabilité, leur duplicité, mais aussi leur extrême absurdité. Pas d’hypertrophie iconique ici, mais plutôt un minutieux travail d’écriture en vue de caractériser au mieux chacun des protagonistes. Tony Soprano voue un culte parfois assommant aux héros traditionnels tels que Gary Cooper. Bobby Baccalieri, propulsé « capo » à la faveur de circonstances inattendues, est un tendre qui se passionne pour les trains électriques et refusera longtemps de réchauffer le dernier plat cuisiné par sa défunte femme. Christopher Moltisanti entretient un rapport amour-haine enfantin avec son oncle Tony. Il peine à avancer sur le scénario dont il parle tant, lequel s’ouvre par un pathétique et disqualifiant « J’ai parvenu ». Il subit régulièrement les moqueries idiotes de ses amis criminels alors même qu’il essaie péniblement de ne pas replonger dans la drogue et l’alcool. Souvent ridiculisé au cours de la série, Paulie Gualtieri a quant à lui tout du parfait imbécile. C’est un impulsif à la langue bien pendue, superstitieux, belliqueux et hypocrite, incapable de produire la moindre pensée profonde, mais souvent irritant pour son entourage.
Les sujets traités dans Les Soprano s’avèrent en revanche plus sérieux que les protagonistes qui défilent à l’écran. Aux considérations familiales et criminelles viennent se greffer des enjeux bien plus étendus : le multiculturalisme, le déracinement, le terrorisme (qui deviendra l’obsession d’Anthony Junior après le 11 septembre), l’Amérique désenchantée, la corruption (notamment via l’affaire des logements sociaux), l’éthique médicale (accepter ou pas l’argent sale d’un patient, traiter ou pas un criminel), l’homosexualité, le Mezzogiorno, la religion, les questions filiales (de Paulie, de Tony et Christopher, d’Anthony B.) ou encore la pédophilie. Tous ces thèmes bénéficient d’une approche typiquement « sopranienne » : David Chase y injecte ce qu’il faut de causticité et de sophistication pour les hisser à la hauteur d’une mise en scène « cinématographique » à laquelle rien ne saurait être reproché. Au coeur du récit se posent en outre deux interrogations auxquelles la série n’apporte que des réponses partielles. Les Melfi et les Soprano constituent-ils les deux faces antinomiques de l’immigration italienne aux États-Unis ? Pour soulager sa conscience, Tony peut-il se réclamer tout ou partie de l’écrivain Bernard Mandeville, qui postulait que le vice finit toujours par profiter à tous ?
Il va sans dire que Les Soprano a largement contribué à révolutionner la téléfiction. Énorme succès commercial dans lequel apparaissent notamment Steve Buscemi et Peter Bogdanovich, la série a suscité, aux côtés de Oz, le renouveau d’un genre auparavant mineur, qui parvient aujourd’hui à rivaliser avec le septième art – et même à l’outrepasser pour ce qui est de la construction narrative. HBO ayant donné carte blanche à David Chase, ce dernier a pu filmer avec une liberté absolue – et quelque penchant autobiographique – les pérégrinations douces-amères de Tony, l’arrière-salle virile et enfumée du Bada Bing, les tueries claniques ou encore la valse des « capo » effacés et/ou démembrés sur ordre du boss. Il a aussi donné corps à quelques éclairs de génie qui resteront à jamais dans les mémoires des spectateurs : une balade dans une forêt enneigée aux trousses d’un Russe hyper-entraîné, Christopher pétant un plomb dans une boulangerie, Tony assistant à la première de La Machette, la liquidation en mer de Big Pussy, les incidents intercommunautaires entre Indiens et Italiens au sujet de Christophe Colomb, le meurtre de Richie Aprile commis par Janice Soprano ou encore la rivalité au long cours opposant Tony à son oncle Corrado, qui se clôturera par le coma du premier et la démence sénile du second.
Générique : Les Soprano
Fiche technique : Les Soprano
Titre original : The Sopranos
Genre : Série dramatique
Création : David Chase
Production : Brad Grey
Acteurs principaux : James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Michael Imperioli, Dominic Chianese, Steven Van Zandt, Tony Sirico, Robert Iler, Jamie-Lynn Sigler
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : HBO
Nombre de saisons : 6
Nombre d’épisodes : 86
Durée : entre 45 et 75 minutes
Diffusion originale : 10 janvier 1999 – 10 juin 2007
Alejandra Marquez Abella réalise avec La Bonne Réputation un film plutôt subtil, faussement dépassionné, mais vibrant au contraire d’un maelström de sentiments violents d’orgueil et de condescendance, d’une conscience de classe que le temps n’a pas diminuée d’un iota dans un Mexique arc-bouté sur ses valeurs archaïques.
Synopsis : Sofia, en bonne place dans la haute bourgeoisie locale en ce début des années 1980, mène une vie de luxe et d’oisiveté que permet la rente de la société de son mari, lui-même héritier. Lorsque la crise économique frappe, les affaires périclitent brutalement, et emportent avec elles son univers d’apparat déconnecté des réalités. Face à la réalité d’une chute imminente, elle fera tout pour sauver les apparences…
Pride and prejudice
La Bonne Réputation de la cinéaste mexicaine Alejandra Marquez Abella est un film tout en tonalités sourdes sur l’histoire de Sofia (Ilse Salas), une femme de la bourgeoisie mexicaine victime de la crise des années 80 au Mexique. On n’y entend jamais un mot plus haut que l’autre, presque aucune larme n’y coule, et pourtant, les situations qui y sont décrites sont plutôt violentes. Que ce soit le déclassement social, le racisme ambiant entre « mexicains » et espagnols d’origine, la conscience de classe exacerbée au regard de la question d’une domesticité d’un temps révolu, les situations critiques ne manquent pas.
Et pourtant, voilà un film qui semble nimbé d’ouate. Nous sommes donc dans les années 80. Sofia célèbre son anniversaire avec la plus haute société mexicaine, en s’inquiétant du moindre détail de son apparence, et ne semblant s’inquiéter que de cela. Les enfants dînent à la cuisine avec les domestiques, le mari Fernando (Flavio Medina) arrive le dernier en ramenant une grosse berline américaine flambant neuve comme cadeau pour son épouse. On se croirait presque dans un soap opera de la plus mauvaise facture, si ce n’était la mise en scène précise et soignée d’Alejandra Marquez Abella, et ces petits détails (les nouvelles des problèmes économiques, la radio et à la télé, la gestion du président mexicain José López Portillo mise à mal,…) qui suggèrent assez rapidement une tension larvée à l’intérieur du métrage.
Les femmes de La Bonne Réputation n’ont qu’un rôle, se maintenir dans un état de désirabilité pour des maris qui décident de tout ce qui est important. Le tennis qu’elles pratiquent quotidiennement dans leur « club » est le sport indispensable pour rester sveltes. Mais c’est également le rendez-vous mondain où il faut apparaître, où la conscience de classe est à son comble, et la jeune Ana Paula (Paulina Gaitan), d’extraction modeste, mais fraîchement mariée à un magnat et admise de justesse au club, l’apprendra à ses dépens. Les remarques désobligeantes, de la part de Sofia notamment, pleuvent sur son look, sur sa diction et ses expressions. La vie n’est qu’une suite de pages glacées de catalogue où les vraies relations d’amitié sont inexistantes et où tout se mesure à l’aune de l’argent.
Quand Fernando, un héritier assez incapable, fait péricliter ses affaires dans un contexte économique qu’il n’a pas su gérer, le vernis craquelle. La carte bancaire est refusée, la domesticité se rebelle faute d’être payée. La constance de la cinéaste dans sa volonté et sa capacité de maintenir ce ton calme et dépassionné est admirable. Plus le réactions extérieures sont inexistantes, plus la souffrance et le désarroi de l’héroïne sont palpables. Sa frustration et sa détermination à rester « digne » aux yeux de tous, famille et amis, en font une victime pour laquelle le spectateur ressentirait presque de l’empathie, alors même qu’il sait à quel point elle peut être détestable (« ne vous mélangez pas aux Mexicains » dit-elle à ses enfants en partance pour une colonie de vacances).
Dans ces années-là, la mode était aux épaulettes. Plus elles étaient imposantes, mieux c’était, et la réalisatrice joue beaucoup et plutôt finement avec cet accessoire comme baromètre de l’évolution de Sofia. L’épaulette bien dressée au centimètre près correspond à une période où l’orgueil est démesuré, puis désespéré. Mais quand le temps de la capitulation et du ressaisissement arrive, c’est l’épaulette qui valse en premier dans les poubelle.
Dans le film, cette métaphore est bien plus subtile qu’il n’y paraît, et ce sont tous ces petits riens qui font qu’on s’accroche au film malgré son apparente tiédeur. La Bonne Réputation est un film bien pensé, qui montre une fois de plus les scories de cette société bourgeoise mexicaine, et plus généralement latino-américaine qui a encore beaucoup de mal à se défaire des oripeaux de ses ancêtres conquistadors, et qui l’empêchent de vivre d’une manière sincère, authentique, et sans se soucier des signes extérieurs de sa splendeur passée…
La bonne Réputation– Bande annonce
La bonne Réputation – Fiche technique
Titre original : Las niñas bien
Réalisateur : Alejandra Márquez Abella
Scénario : Alejandra Márquez Abella , Guadalupe Loaeza
Interprétation : Ilse Salas (Sofía), Flavio Medina (Fernando), Cassandra Ciangherotti (Alejandra), Paulina Gaitan (Ana Paula), Johanna Murillo (Inés), Jimena Guerra (Cristina)
Photographie : Dariela Ludlow
Montage : Miguel Schverdfinger
Musique : Tomás Barreiro
Producteurs : Maria Jose Cordova,Rodrigo Sebastian Gonzalez, Rafael Ley, Gabriela Maire
Maisons de production : Woo Films
Distribution (France) : UFO Distribution
Récompenses : Meilleure actrice pour Ilse Salas et autres récompenses au festival de Mexico
Durée : 93 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 16 Octobre 2019
Mexique – 2018
Sur le papier, Queens avait tout d’un projet mineur en dépeignant à l’écran une magouille où des strip-teaseuses ont réussi à faire la nique à des requins de la finance. C’était sans compter sur sa réalisatrice Lorene Scarafia, sans doute bien influencée par l’œuvre de Martin Scorsese, qui accouche ici d’un joli portrait de femmes, à la fois combatif et empli de résilience ; le tout dans une forme électrique et à l’énergie somme toute euphorisante.
Chez nos confrères du Québec, le long-métrage de Lorene Scarafia a pour titre Arnaques en Talons. Une dénomination éminemment réductrice (quoique drôle) tant on sent derrière ce titre, une volonté de ramener nos héroïnes à quelque chose de palpable, de petit, comme pour mieux les maîtriser. Une erreur de transcription manifeste qui incarne pourtant, et c’est là que ça en est vraiment drôle, l’idée majeure du film : puisqu’ici, nos génies du crimes ne sont pas des cols blancs bien friqués ou des petites frappes aux cheveux gominés mais bel et bien des strip-teaseuses. Autrement dit, des femmes soi-disant de petite vertu et bombardées comme étant selon l’inconscient collectif, de vulgaires écervelées. Un cliché qui à l’ère des grands courants féministes (#MeToo notamment) n’avait plus lieu d’être selon sa réalisatrice, qui sous couvert de relater ce fait divers somme toute incroyable, en a profité pour donner à voir quelques portraits de femmes pas piqués des hannetons ; comprendre ici, vrais et sans artifices.
Un puissant portrait de femme…
Et c’est bien sur ce point que le film s’affirme comme une bonne surprise. Déjà parce que la présence d’une réalisatrice nous épargne quantité de clichés ou lieux-communs sur la représentation des femmes à l’écran. Ici, point de séants surreprésentés ou de postures aguicheuses pour la simple envie d’un money-shot, point de travellings lancinants remontant sur le bassin de nos héroïnes pour incarner je ne sais quel dynamisme dans la scène : non, tout ce qui est montré de possiblement aguicheur est traité avec le plus profond respect. Oui, l’on verra des poitrines et autres fesses, mais non, elles n’accapareront pas l’écran pour la simple et bonne raison que l’objet du film est ailleurs. Ici, les corps sont certes à la vue de tous mais sont aussi des armes. Des armes de séductions mais pas seulement, puisqu’ici ces armes sont fragiles. Entre Jennifer Lopez qui vampirise l’écran dès sa première apparition (difficile de rester insensible à la manière dont elle est mise en scène) et qui se révèle être une mère issue de la working-class ; une Constance Wu pleine de doute et qui ne souhaite que le bien de sa grand-mère, on a affaire à des personnages brisés par la vie, souvent réduits à leur simple profession et qui ne cherchent qu’à prospérer pour améliorer leur quotidien et non duper le système en place. De fait, outre de créer une réelle empathie pour ces dames, le film leur confère une dose bienvenue de réalisme, permettant un réel attachement pour ces femmes bien déterminées à ne pas se laisser marcher sur les pieds. C’est sans doute d’ailleurs sur ce point que la parenté avec l’œuvre de Scorsese est la plus criante : on sent les atours d’une œuvre grisante, pop (ça enquille Britney Spears et Usher en mode juke-box infernal) multipliant les embardées et autres joyeusetés et pourtant, on sait que la fin ne sera pas joyeuse…
… très en phase avec son époque…
Une tonalité douce-amère qui fait le sel de ce « rise & fall » puisque si l’on se prend d’affection pour ces femmes, il arrive un moment – un peu à l’instar de la série Breaking Bad ou du récent Joker de Todd Phillips – où l’on ne peut plus tolérer les actes illégaux dépeints à l’écran. Un sorte de respect tacite qui étonne inlassablement, surtout à l’heure ou chaque spectateur/spectatrice est grisé(e) par l’illégalité, mais ici justifié par le coté ordinaire des coupables. Ici, ce ne sont que des mères de famille, des étudiantes ruinées, des divas trop contentes d’avoir une once de pouvoir sur ces pourris de Wall Street, bref un cocktail d’âmes perdues pour qui l’ivresse de l’argent facile n’est que trop tentant. Ça distille sur elles un parfum de fragilité mais aussi un petit coté plausible : parfois même le film via ses interprètes tend à verbaliser le coté illégal et interdit de leurs actions ; un peu comme si la réalité rattrapait la fiction et que les pigeons de ces arnaques étaient parfois un peu lucides et pragmatiques quant à ces beautés fatales leur faisant la nique. Ça a le chic d’inscrire le tout dans une réalité un poil plus palpable que les grandes épopées du gangstérisme de Scorsese, mais ça amène indubitablement à ce que le fin mot de l’histoire soit amené par une ruse vieille comme le monde, et qu’on se le dise, un peu esseulée que celle d’un arnaqué qui a le souvenir de n’avoir peut-être pas vécu la meilleure soirée de sa vie et qui va par un simple coup de fil, enrayer la mécanique pourtant bien rodée de nos héroïnes. Comme quoi, la réalité est parfois à double tranchant.
Il n’a beau pas ré-inventer le genre de l’épopée gangstérienne ou du film d’arnaque, Queens reste pourtant hautement recommandable grâce à une énergie vivifiante, un casting solide et un portrait de femmes aussi respectueux que contemporain.
Bande-annonce : Queens
Synopsis : Mené par Ramona Vega, un groupe de strip-teaseuses de New York se lie d’amitié, conjuguent leurs talents et mettent en place une arnaque pour tirer le plus d’argent possible et prendre leur revanche sur la clientèle travaillant à Wall Street. Leur plan fonctionne à merveille, mais argent et vie faciles les poussent à prendre de plus en plus de risques…
Fiche technique : Queens
Titre original : Hustlers
Titre français : Queens
Réalisation : Lorene Scafaria
Scénario : Lorene Scafaria, d’après l’article The Hustlers at Scores de Jessica Pressler pour New York
Casting : Jennifer Lopez, Constance Wu, Julia Stiles, Keke Palmer, Lili Reinhart, Lizzo, Cardi B, Mercedes Ruehl, Usher
Direction artistique : Kim Karon
Décors : Jane Musky
Costumes : Mitchell Travers
Photographie : Todd Banhazl
Montage : Kayla Emter
Production : Jessica Elbaum, Elaine Goldsmith-Thomas, Jennifer Lopez, Benny Medina, Will Ferrell et Adam McKay
Producteurs délégués : Megan Ellison, Pamela Thur, Alex Brown, Robert Simonds et Adam Fogelson
Sociétés de production : Gloria Sanchez Productions et Nuyorican Productions en association avec Annapurna Pictures
Sociétés de distribution : STX Films (États-Unis), Metropolitan Filmexport (France)
Durée : 110 minutes
C’est un roman graphique d’excellente facture que nous proposent Rodolphe et Georges Van Linthout aux éditions Glénat. En prenant le parfait contrepied du rêve américain – famille modèle, maison avec jardin, emploi bien rémunéré –, Celui qui n’existait plus postule que le bonheur ne se niche pas seulement dans le confort d’une vie bien rangée, mais aussi dans l’épanouissement que peut procurer la sensation d’une liberté absolue…
Norman Jones, quarante ans, est le directeur-adjoint d’une société de communication. Il est marié, père de deux enfants et possède une situation plutôt enviable, notamment symbolisée dans le récit par une montre à cinq mille dollars. Mais celui qui pourrait être l’étendard de l’american dream demeure insatisfait, comme il le confesse à sa maîtresse : « Je passe ma vie à m’emmerder. Je gagne de l’argent, mais à quoi me sert-il ? » Il répond aussitôt à sa propre question en énumérant les factures, les assurances, les frais de scolarité ou encore les clubs auxquels est inscrite son épouse. Norman est fait de cette lucidité qui peut se révéler impitoyable pour ceux qui en sont porteurs : il a conscience d’être inutile dans son travail (et bien payé pour cela), il comprend qu’il passe à côté de tout à cause d’une vie bourgeoise trop normée et il quitte même sa maîtresse dès lors qu’il se retrouve sans le sou – qu’espérait-elle, après tout, sinon des cadeaux onéreux ?
Sa ruine est elle-même directement imputable à cette lucidité. Le 11 septembre 2001, alors qu’il est supposé travailler dans l’une des tours du World Trade Center, il passe la matinée à batifoler avec sa maîtresse. Puisque l’occasion fait le larron, il en profite pour jeter aux ordures ses cartes de banque, ses papiers d’identité, son permis de conduire, bref tout ce qui le rattache administrativement à sa vie présente, et décide de prendre la route. Il sera, putativement, l’une des victimes de l’attaque terroriste. Il passe pour mort et en profite pour recommencer sa vie sur des bases plus saines : il profite des paysages d’Amérique, vit des aventures rocambolesques, retourne à Markheim où il a vu le jour quarante années plus tôt… Jusqu’à ce qu’il prenne peu à peu la mesure des déceptions qui l’attendent.
Là est l’une des forces du récit de Rodolphe : si la bourgeoisie américaine a des airs d’astre mort, le vagabondage est tout aussi déceptif. À Markheim, Norman revoit son amour de jeunesse Linda, métamorphosée physiquement et probablement épuisée psychologiquement. Il pense à tante Mae, à qui il écrit une fois par an, mais ne peut l’approcher sous peine de voir la supercherie de sa fausse mort révélée. Il prend alors la route avec un camionneur, se rassurant en se disant : « Voilà ce qu’on oublie quand on est directeur-adjoint d’une boîte de com, à passer sa vie sous des spots avec l’air conditionné… » Mais là encore, la joie est de courte durée. Désargenté, assailli de visions culpabilisantes de ses parents (morts dans un accident de voiture), il finit par vider les poubelles et récurer les toilettes d’un café-restaurant pour obtenir de quoi se nourrir. Il prend ensuite la route avec des roadies, passe quelques jours au cachot après une bagarre dans un bar, récupère des bouquins destinés aux ordures, dort à la belle étoile et vivote à nouveau sans savoir de quoi ses lendemains seront faits.
Vis ma vie de clochard
Extrait de « Celui qui n’existait plus », visible sur le site de l’éditeur.
Comment voulez-vous que cet homme défait ne repense pas à sa vie d’avant ? Comment pourrait-il ne pas idéaliser ce qu’il a jadis maudit ? Celui qui n’existait plus, c’est Norman, pas seulement le cadre d’entreprise, mais aussi celui qui pensait pouvoir s’émanciper par la fuite. Rodolphe nous conte le sans-abrisme avec beaucoup de talent, façon Jack London ou Robert McLiam Wilson. Tu chopes un virus un peu trop agressif, une bactérie un brin sournoise ? Tu crèves. Pas de médecin pour les pauvres, et encore moins de médicaments. Surtout en Amérique. La solidarité entre SDF ? Tu parles ! Voilà que des types encore plus miséreux que Norman le privent d’une liasse de billets (il a vendu sa montre pour une somme dérisoire) et de ses chaussures. Il reste certes encore quelques braves prêts à lui filer un coup de main, mais il doit alors jouer les fils de substitution… Les riches s’emmerdent, les pauvres meurent à petit feu. L’espoir, on en est quitte.
Celui qui n’existait plus ne s’arrête pas en si bon chemin. Le lecteur aura droit à une romance entre laissés-pour-compte, à un passage à tabac totalement gratuit, à une SDF proposant une pipe en échange d’un café, à une représentation sarcastique du mouvement Beatnik (« Comme tout le monde, j’ai tiré deux ou trois fois sur un joint, j’ai essayé de lire Kerouac et j’ai vu Grateful Dead en concert… ») et à un final se liant à l’ouverture avec une ironie mordante – et quelque peu désespérante. Puis, il y a les dessins somptueux, en noir et blanc, de Georges Van Linthout. Leur finesse et leur poésie se marient parfaitement avec le récit proposé par Rodolphe. On en redemande.
Celui qui n’existait plus, Rodolphe et Georges Van Linthout Glénat, septembre 2019, 160 pages
Chez Glénat Comics paraît The Disciples, une œuvre de science-fiction envoyant des chasseurs de primes de l’espace sur Ganymède, à la recherche de la fille d’un sénateur. Cette dernière, âgée d’à peine dix-huit ans, a été endoctrinée par un gourou milliardaire ayant colonisé la plus grande lune jupitérienne. La traque débute, jusqu’au moment où des événements cauchemardesques s’invitent à la fête…
Comme pour Aiôn, publié il y a quelques mois chez Dargaud, les traits caractéristiques du space horror ne manquent pas dans The Disciples : l’immensité cosmique, ses mystères, ses figures monstrueuses, ses machines intelligentes viennent peupler un imaginaire qui renvoie (forcément) à Alien. La saga initiée par Ridley Scott est tellement séminale qu’il est difficile de ne pas déceler quelque allusion à son endroit dans toute proposition de science-fiction horrifique. Il en va ainsi des colonies de l’espace (Aliens, le retour), de Nessie (Mother), de l’héroïne féminine (Dagmar/Ellen Ripley) ou encore d’une menace rappelant vaguement le facehugger ou le chestburster.
Steve Niles (au scénario) et Christopher Mitten (au dessin) outrepassent cependant ce cadre. Si Alien faisait la part belle à l’entreprise capitalistique Weyland-Yutani, on s’intéresse ici à McCauley Richmond, un milliardaire devant sa fortune à ses activités dans l’industrie pharmaceutique, décrit comme « très riche, très religieux et très fou ». Après avoir construit sa propre ville en Floride où seules ses ouailles étaient admises, il a colonisé Ganymède, une lune du système solaire, et y a installé ses adorateurs. C’est précisément là-bas que se rendent trois chasseurs de primes espérant retrouver la trace de la fille d’un sénateur, partie car séduite par le puissant gourou.
Extrait de « The Disciples », visible sur le site de l’éditeur.
Naturellement, le space horror reprend peu à peu ses droits sur ce prétexte initial : une femme enceinte zombiesque fait son apparition et Rick, l’un des trois mercenaires, se donne la mort en arguant qu’elle a pris le contrôle de son corps. Jules et Dagmar survivent à leur collègue mais ne peuvent néanmoins fuir : la batterie ionique de « Frankenstein » (le nom ironiquement donné à leur vaisseau spatial) doit être rechargée. Sur Ganymède, ils découvrent une Église colossale, un cimetière s’étendant à perte de vue et des traces de luttes. La planète est une sorte de nécropole et Steve Niles maintient le suspense jusqu’au bout sur ce qui a présidé à cette apocalypse. Pendant ce temps, Christopher Mitten nous gratifie d’une double page soignée où des visions cauchemardesques investissent une multitude d’écrans : cadavres, têtes coupées, membres amputés, yeux exorbités…
Si le récit fonctionne bien et donne de l’allant à cette bande dessinée, on tique parfois devant certaines transitions un peu rapides. Après avoir aperçu un premier « zombie » et fouillé en vain le vaisseau, les trois équipiers tirent la conclusion qu’ils ont été les victimes d’une hallucination collective due à un dysfonctionnement des fluides de sommeil. Le suicide de Rick ne provoque quant à lui que peu de réactions (une planche tout au plus), alors qu’on s’attendrait à des personnages plus touchés ou s’épanchant davantage. Surtout, dans une large mesure, les situations présentées dans cette bande dessinée paraissent quelque peu éculées. Le space horror a décidément du mal à se renouveler.
The Disciples, Steve Niles (au scénario) et Christopher Mitten (au dessin) Glénat Comics, septembre 2019, 112 pages
C’est l’histoire vraie de John Tanner (1780-1845), fils d’un pasteur fermier du Kentucky enlevé par les Indiens à l’âge de neuf ans. Déraciné, bientôt orphelin, il passera trente années parmi les peuples indigènes des Grands Lacs de la nation des Algonquins. Aux éditions Glénat, Christian Perrissin et Boro Pavlovic reviennent sur le parcours extraordinaire d’un Blanc ayant grandi malgré lui parmi les Ojibwé et les Ottawa.
Comme l’avant-propos l’indique clairement au lecteur, le récit se déroule à une époque (fin XVIIIe) où les Anglais et les Américains convoitent un vaste territoire d’Amérique du Nord. On apprendra en parcourant les pages de cette bande dessinée que les Indiens faisaient alors régulièrement des affaires avec les Blancs, considérés comme des interlocuteurs fiables. La parole des colons, qui cherchaient avant tout à exproprier les indigènes, aurait pourtant dû être démonétisée depuis longtemps. Ce n’est certainement pas Howard Zinn, l’auteur d’Une histoire populaire des États-Unis, qui soutiendra le contraire. Dans ce célèbre essai, il fait la démonstration des marchés de dupes utilisés par les Blancs contre les populations indiennes – débouchant sur des promesses toujours trahies et des peuples indigènes progressivement décimés.
Extrait de « John Tanner », visible sur le site de l’éditeur.
Le docteur Edwin James, qui a rencontré John Tanner alors qu’il servait dans un avant-poste de la frontière nord, a fait parvenir jusqu’à nous son histoire incroyable. Le jeune chirurgien de l’armée américaine fut immédiatement fasciné par ce Blanc ayant épousé les coutumes et pensées des Indiens. Cet état de fait est pourtant le produit d’un long cheminement qui a débuté par un déracinement brutal, que Christian Perrissin raconte par le menu : deux Ojibwé ont enlevé John de son foyer – une vieille cabane rafistolée où s’entassent les membres d’une famille reconstituée, dont le père de John et sa nouvelle femme. Cet enlèvement répond à un rituel : une Indienne a perdu son fils ; son époux lui en amène un de substitution, qu’il a volé aux Blancs par vengeance. Après une longue traversée particulièrement éprouvante – John souffre des pieds et est tenaillé par la faim –, il intègre une communauté avec laquelle il ne partage rien : ni la langue ni le mode de vie. Il est d’abord rejeté parce que différent et honni du chef indigène. Deux cultures discordantes vont bientôt s’entrechoquer en lui. Il est ensuite progressivement adopté, protégé par sa nouvelle mère, mais toujours abhorré par son nouveau père.
Cette bande dessinée est rendue d’autant plus intéressante que la vie des Indiens y est finement restituée : on les voit commercer – fourrures, armes, gibiers –, s’adonner à des rituels – notamment les danses au cimetière –, évoluer dans des hiérarchies strictement définies – où les femmes peuvent être titulaires du pouvoir, comme chez les Ottawa – et régler la vie communautaire selon des dispositifs acceptés de tous – les réunions pour consolider les alliances et redéfinir les terrains de chasse, par exemple. Christian Perrissin témoigne aussi des ravages de l’alcool dans leur communauté, de certaines croyances – parler aux esprits –, du dénuement des indigènes ou encore du troc y ayant cours – John est échangé aux Ottawa contre quelques fournitures. Boro Pavlovic emploie tout son savoir-faire dans des dessins aux couleurs idoines, dont les détails – courbures des arbres, brins d’herbes, paysages rocheux, traits des visages, etc. – frappent d’emblée le lecteur. Le fond comme la forme sont donc au rendez-vous. Ensemble, ils permettent de prendre le pouls d’une époque charnière, où Blancs et Amérindiens s’attaquent mutuellement – les campements shawnees – et se disputent des terres tout en continuant à marchander.
John Tanner : le captif du peuple des mille lacs, Christian Perrissin et Boro Pavlovic Glénat, septembre 2019, 91 pages
Le lanceur d’alerte américain Edward Snowden a sorti le 19 septembre 2019 ses mémoires, intitulés Mémoires Vives, dans lesquels il explique ce qui l’a mené à dénoncer le programme de surveillance de masse mis en place par la NSA (National Security Agency).
Tout le monde a déjà entendu parler au moins une fois d’Edward Snowden. En grande partie haï dans son pays natal, les États-Unis, où il est considéré comme traître à la nation, il vit aujourd’hui en Russie, seul pays lui ayant octroyé l’asile politique, au terme d’une situation qui semblait inextricable. Très engagé aussi bien dans la « vraie vie » que sur internet, publier ses mémoires peut aussi bien être vu comme un geste politique qu’un geste informatif. En effet, au fil des pages, il revient sur sa vie, de son enfance à aujourd’hui (bien que cette partie soit beaucoup moins développée, dans un souci de parler de l’essentiel). Il en profite pour disséminer de nombreuses informations sur tout ce qui a trait à l’informatique et la cybersécurité. Il n’oublie pas les novices, car il prend le temps d’expliquer de façon simple et claire comment ce dont il nous parle fonctionne.
Mémoires Vives fait figure de piqûre de rappel et d’avertissement sur la plus grande menace qui plane au-dessus d’internet et de ses utilisateurs : celui de la disparition de la vie privée. Snowden fait la lumière sur le programme de surveillance de masse mis en place par la NSA aux États-Unis mais pas seulement : celui des « Fives Eyes » (Cinq yeux) en règle générale. Ces Five Eyes désignent l’alliance des services de renseignement, de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et aussi, comme dit précédemment, des États-Unis. Snowden les décrit comme « une agence de renseignement supranationale qui ne répond pas aux lois de ses propres pays membres ». Comme il l’a dénoncé en 2013 et le rappelle dans ses pages, cette alliance a délibérément détourné les lois de ces pays pour espionner leurs concitoyens, grâce à l’aide de certains programmes. Parmi ceux-ci, XKeyscore est peut-être le plus connu : à travers la mise en place de quelques 700 serveurs implémentés dans une dizaine de pays, il permettait de récolter quasiment systématiquement des informations sur les activités de tout utilisateur sur internet.
Ce livre est d’autant plus important que non seulement son auteur dénonce ces méfaits, mais il explique en plus comment se prévenir face à cela. Notamment en utilisant TOR. Mais le fait de revenir plus généralement sur sa vie et la cause de ses actes, nous permet de prendre conscience qu’au nom du bien, il est très facile de tomber du côté opposé. Finalement, ces mémoires nous font poser une question : devons-nous sacrifier notre liberté pour notre protection ? Edward Snowden nous en donne un bout de réponse :
Il n’est tout simplement pas possible de fermer les yeux sur la vie privée. Nos libertés sont solidaires et renoncer à notre vie privée, c’est renoncer à celle de tout le monde. On peut tirer un trait dessus par souci de commodité ou sous prétexte que seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher veulent la protéger. Mais clamer qu’on n’a pas besoin de vie privée car on a rien à cacher revient à dire que personne ne devrait avoir le droit de cacher quoi que ce soit…
Finalement, prétendre que vous n’accordez aucune importance au concept de vie privée parce que vous n’avez rien à cacher n’est pas très différent que d’affirmer que vous n’avez que faire de la liberté d’expression parce que vous n’avez rien à dire, ou que la liberté de culte vous indiffère puisque vous ne croyez pas en Dieu, ou encore que vous vous moquez éperdument de la liberté de réunion parce que vous êtes agoraphobe, paresseux et anti-sociable. Si cette liberté ne représente peut-être pas grand-chose pour vous aujourd’hui, cela ne veut pas dire qu’elle ne représentera toujours rien demain.
Si cette lecture peut nous enseigner une leçon, elle dirait que la menace de la surveillance de masse nous concerne tous. Comme l’auteur le rappelle judicieusement dans son livre, cette surveillance peut avoir lieu partout. Souvenons-nous qu’en France, le gouvernement à adopté une loi « relative au renseignement » très controversée, promulguée le 24 juillet 2015 qui permet notamment la mise en place de « boîtes noires » chez des opérateurs de télécommunication, permettant de détecter les comportements suspects des utilisateurs grâce à leurs données de connexion. Gardons donc les yeux ouverts.
Mémoires vives, Edward Snowden Seuil, septembre 2019, 384 pages
Leos Carax pense les âmes, plutôt que les personnages. Il pense les amants séparés avant de se rencontrer, plutôt que les couples qui ne savent pas se réparer. Dans Boy Meets Girl, plus encore que dans n’importe lequel de ses films, les âmes des amants sont fracturées avant même de se frôler. Les êtres errent dans la nuit sans fin de la solitude qui abîme et c’est au cœur de celle-ci que s’opèrent les rencontres indélébiles des histoires qui s’éternisent, non dans le temps, mais dans la mélancolie des souvenirs.
Le disque de Barbara est à peine dissimulé par la veste.
Les amants du Pont Neuf s’étreignent dans un baiser mouvant et tournoyant.
Les talons martèlent le sol, les cigarettes se consument, la musique irrigue les tympans.
Ils sont venus leur dire qu’ils s’en allaient.
L’astronaute a les pieds cloués à la terre ferme, le regard vissé sur le ciel.
Les bandes des cassettes sont plus vivantes que ces invités mortifiés au visage détourné.
L’inconnu et l’inconnue boivent dans le même mal de vivre, ils fument la même peur des maux.
Des mots d’amour.
Les ciseaux sont acérés, la tasse est ébréchée.
Et dans le soir qui tombe, et dans la nuit qui pèse, on se sépare.
Le rideau n’a plus de raison d’être fermé, puisque les sentiments ont été ouverts.
Mais, déjà, trop tard. Pas le temps de les échanger. Pas le temps de se sauver, de s’aider à s’en sortir.
Le mal est fait. Le cœur est perforé.
Boy Meets Girl est une tragédie en trois actes. C’est un poème qui erre sans flâner, qui terrasse sans assourdir, qui rêve sans dormir. C’est un hymne à l’errance des blessés, au vagabondage de ceux qui ressentent un peu trop. C’est l’histoire d’une rencontre déchirée et d’une conversation sans époque. C’est une déambulation nocturne dans les rues des sentiments, à l’intersection de l’amour et de la souffrance.
Et si le ciel est noir, il est encore parsemé d’étoiles et Leos Carax n’a nul autre pareil pour raconter l’agrégation de ces astres, la collision de ces solitudes délaissées.
Au diable le bonheur, tant qu’il nous reste la mélancolie.
Car, si l’un est éphémère, l’autre est bel et bien éternel…
Boy Meets Girl : Bande-annonce :
Boy Meets Girl : Fiche Technique :
Réalisation/Scénario : Leos Carax
Photographie : Jean-Yves Escoffier
Montage : Nelly Meunier et Francine Sandberg
Musique : Jacques Pinault
Décors : Jean Bauer et Serge Marzolff
Premier assistant-réalisateur : Antoine Beau
Producteur : Patricia Moraz
Producteur délégué : Alain Dahan
Société de production : Abilene
Société de distribution : Forum Distribution (France)
Format : Noir et blanc – 1,85:1 – Mono – 35 mm
Pays d’origine : France
Langue : français
Genre : Drame
Durée : 100 minutes
Sortie : mai 1984 (Festival de Cannes) ; 21 novembre 1984 (nationale)