Accueil Blog Page 436

Interview, scénaristes français : processus créatif (2/4)

0

Durant ce mois d’octobre, Le Mag du Ciné vous propose une série d’entretiens avec cinq scénaristes français : Yacine Badday, Elina Gakou Gomba, Mathieu Gompel, Léa Pernollet et Nicolas Ducray. Ils reviennent sur leurs conditions de travail, leur statut ou encore leurs expériences personnelles. Second acte : le processus créatif.

Quelles sont les sources d’inspiration d’un scénariste ? Sont-elles à chercher autant dans la littérature qu’au cinéma ?

Yacine Badday : Tout dépend du scénariste, de son parcours, de ses influences ! De mon point de vue, la cinéphilie est essentielle, mais je pense que c’est vital d’avoir des centres d’intérêt qui échappent au champ du cinéma, pour éviter le culte de la référence ou de la reproduction. C’est toujours mieux quand des influences extérieures circulent, qu’il s’agisse de romans, d’essais de sociologie, de théâtre, de BD, de musique… Après, chacun se nourrit en fonction de ses centres d’intérêt.
Concernant la forme même du scénario, on se situe sur une fine ligne quand on écrit ! On dit toujours, à raison, qu’il ne faut « pas faire de littérature », éviter les digressions psychologiques… Pour autant, avant d’être un outil de fabrication destiné au tournage, le scénario est appelé à être lu, si possible avec plaisir, et susciter l’engagement de partenaires financiers, d’acteurs, de partenaires artistiques… En ce sens, il s’inscrit dans une démarche de séduction ; il doit projeter au mieux les émotions que le film entend faire ressentir.
Au cours de l’écriture, on essaie constamment de trouver le bon équilibre entre une écriture littéraire qui ne convient pas au médium et un style trop télégraphique qui laisserait la question de l’incarnation complètement de côté. C’est un équilibre compliqué et je dirais que l’écriture d’un scénario est, au moins en partie, un exercice « paralittéraire ». Il faut trouver des moyens de camper un personnage, un décor, en quelques mots, faire résonner un silence ou un regard… Tout en gardant à l’esprit que ce travail sur les didascalies, sur le « ton » du scénario n’est pas une fin en soi, mais un support à l’image, au récit, à l’action – au sens de ce qui sera visible à l’écran.

Seriez-vous d’accord avec l’affirmation selon laquelle tout auteur met toujours une part de lui-même, de son propre vécu dans ses écrits ?

Léa Pernollet : Absolument. Même lorsqu’on est co-scénariste d’un long métrage en France, à savoir dans ce modèle encore très dominant où le réalisateur/la réalisatrice a l’idée première du film et écrit aussi, on met de soi dans le travail d’écriture. À la fois inconsciemment et consciemment. Quand on démarre un projet avec un réalisateur, on cherche à comprendre ses envies, son point de vue, pour développer le meilleur scénario possible ensemble, donc on est en partie des caméléons. Mais pas seulement. Les co-scénaristes sont des auteurs, ils ont différentes « pattes », différentes visions, sensibilités, idées, qu’ils apportent au texte. Lorsque je me lance dans une nouvelle écriture, c’est avec quelqu’un que j’ai choisi et qui m’a choisie pour des raisons artistiques et humaines, et parce que le sujet me parle. Dès lors qu’un sujet résonne en moi, je sais que je vais pouvoir apporter au projet quelque chose qui m’appartient et qui participera à sa floraison.

À quoi songez-vous en premier lors de l’écriture d’un scénario : les personnages, les situations, les lieux, les thèmes, les intrigues ?

Nicolas Ducray : C’est extrêmement variable. Personnellement, j’aime bien manier l’entonnoir (ou la pyramide, chacun son jargon) dans les deux sens. Du particulier au général ou du général au particulier, peu importe. Ce qui est essentiel par contre, c’est mon désir. Est-ce que l’histoire que je veux raconter me stimule suffisamment pour que je m’imagine la porter pendant plusieurs années ? Le temps de développement d’un long métrage est souvent long – très long – et, à mon sens, il est primordial de tester son désir avant de s’embarquer dans une telle aventure. Pour le long que je développe depuis bientôt trois ans, j’ai eu dès le début une certitude qui ne m’a pas quittée : je voulais me mettre dans la peau d’une femme d’une cinquantaine d’années, peu à l’aise avec sa sexualité. Ce désir-là m’a tenu et me tient encore dans l’écriture du scénario.

Lors de l’écriture, le chemin est long : arrive-t-il d’achever un scénario d’une manière que vous n’aviez absolument pas envisagée ? Autrement dit, quelle marge de manœuvre avez-vous vis-à-vis de votre vision d’ensemble initiale ?

Elina Gakou Gomba : Bien sûr, un scénario n’est que ré-écriture, strate après strate, version après version. Parfois, en route, on se rend compte qu’on voulait dire autre chose, ou alors qu’il y a une meilleure manière de le dire en plaçant tel personnage à un point différent de sa trajectoire. Lorsqu’on rend une première version, on va ensuite retravailler un point qui ne fonctionne pas, ce qui va décaler d’autres choses, et ainsi de suite. Ce sont plus des décentrements qui mènent à d’autres décentrements. Il faut toutefois que ce travail reste constructif, si on raye tout pour tout recommencer à chaque version, c’est que quelque chose ne va pas dans l’intention de départ. Et puis, si l’on écrit un film sur une musicienne électro dans les années 70 – ce que j’ai fait en co-écrivant le premier film de Marc Collin, sorti en salles en juin dernier –, la version finale ne racontera pas l’histoire d’un chasseur dans la Drôme aujourd’hui. Donc, la marche de manœuvre entre la version 1 et la version finale est grande mais pas étirable à l’infini, car si on s’épuise sur dix-sept versions (pas forcément rémunérées à juste titre d’ailleurs), ce n’est – dans la plupart des cas – ni bon pour le projet, ni pour notre santé mentale. Le plus souvent, même contractuellement dans le cadre d’un long métrage, on signe pour trois versions corrigées. À titre indicatif, bien sûr.

Quelle est selon vous le plus grand écueil dans le travail d’un scénariste ?

Mathieu Gompel : Selon moi, le plus grand écueil dans le travail de scénariste est de ne pas savoir se positionner entre le texte que l’on a écrit et le retour critique qu’un lecteur en fait. La gestion des retours de lectures est un exercice qui n’est pas toujours évident à gérer, surtout au début. Lorsqu’une version est terminée, le scénariste est souvent dans une phase de satisfaction, mais aussi de grande fragilité. Il a beaucoup donné, manque de recul et peut devenir susceptible à certaines remarques qu’il peut prendre personnellement. Tout au long du processus d’écriture, le scénariste s’est forgé des certitudes qu’il considère parfois comme acquises, inhérentes au projet et immuables. Mais elles peuvent être totalement remises en cause au détour d’une note de lecture. Le scénariste doit alors prendre le temps de la digérer et en comprendre les tenants et aboutissants. Il ne doit pas rester fermé et hermétique aux critiques sans pour autant devenir trop influençable. Le travail d’écriture est un artisanat où il faut apprendre à cultiver sa propre voix tout en la rendant intelligible aux autres. Il faut écrire à la fois avec des doutes et des certitudes, ni trop l’un ni trop l’autre. Les retours de lecture, même s’ils sont parfois maladroits, sont nécessaires et il faut apprendre à les déchiffrer, car ils nous permettent d’affiner notre regard sur ce qu’on écrit. Il faut savoir se remettre en question tout en gardant un cap clair.

Avez-vous des rituels d’organisation ou d’écriture lors de l’élaboration d’un scénario ?

Mathieu Gompel : La grande majorité de mes projets sont en co-écriture. Chaque collaboration est différente et donc la méthodologie de travail n’est pas toujours la même. Au début d’un nouveau projet, j’essaie quand même d’instaurer un rendez-vous hebdomadaire d’une demi-journée avec mon co-auteur afin d’apprendre à s’apprivoiser, déterminer les contours du projet, film ou série, sur lequel on va travailler et voir ce que chacun peut y apporter.
Je pense qu’il est important de ne pas partir trop vite dans la rédaction, il faut se charger de bagages car l’aventure risque d’être longue, prendre le temps de bien mûrir un désir commun par des conversations parfois décousues, mais qui, au final, nourrissent toujours le projet. Généralement, on garde une trace de tout ce qui se dit. Et réunion après réunion, les notes s’accumulent. Elles peuvent (et mêmes elles doivent) dans cette première phase aller un peu dans tous les sens. C’est l’étape très excitante du brainstorming, du tout est possible, du « et si ? ».
Ensuite, nous essayons d’inscrire le projet dans un genre et surtout lui trouver une parenté (même lointaine) avec d’autres films. Un thème et des idées se dégagent progressivement et on essaie avec le co-auteur de se voir plus régulièrement (on passe à deux ou trois fois par semaine). On esquisse les contours d’un monde, de personnages, de situations. Quand il y a suffisamment de matière, une proposition émerge et on essaie d’écrire un synopsis de cinq à dix pages. Un exercice extrêmement difficile, en ce qui me concerne, car je n’arrive pas à faire court. Je termine toujours par faire deux fois plus long que prévu.
Généralement, il y a des aller-retours sur le texte avec le co-auteur, chacun fait sa passe pour l’affiner. Quand nous sommes satisfaits, nous le faisons lire au producteur s’il y en a déjà un, ou bien nous démarchons auprès des producteurs que nous connaissons et qui pourraient être sensibles à notre proposition.

Quel est le rôle d’un consultant ? Arrive-t-il fréquemment aux scénaristes d’y avoir recours ?

Nicolas Ducray : Je fais appel à un consultant quand j’ai le nez dans le guidon et que j’ai besoin d’un regard frais et éclairé sur un scénario. Lorsque je suis accompagné dans l’écriture, le consultant est payé par le producteur. Quand je suis seul et que je développe des projets personnels (« on spec », comme on dit), le consultant est tout simplement… un ami. Un ami que je vais rémunérer en lui payant son café (c’est la moindre des choses), mais surtout en lui promettant de lire ses projets en retour. Échange de bons procédés. J’ai la chance d’avoir autour de moi plusieurs amis scénaristes-réalisateurs qui peuvent lire mes projets en un week-end si je leur demande et me faire des retours très généreux. Personnellement, je ne suis pas partisan de faire lire à tout-va et de collecter un maximum de retours. Un film, ce n’est pas un référendum, ni une négociation syndicale. Il faut être attentif aux retours convergents, mais c’est à moi de savoir ce que je veux raconter.

La rédaction du Mag du Ciné remercie tout particulièrement Yacine Badday, qui a permis l’organisation de cette série d’entretiens.

Cycle HBO : « Entourage », percée à Hollywood

Entourage est animé du feu sacré : en détricotant Hollywood, en mettant en saillie un Jeremy Piven inégalable, en portant au pinacle des liens d’amitié indéfectibles, cette sitcom estampillée HBO allie l’ironie du monde du cinéma à la justesse des sentiments humains.

Entourage est tout à la fois : une bromance, une mise en abîme hollywoodienne, une œuvre chorale, des histoires d’amour et d’ego. Doug Ellin y raconte les péripéties de Vincent Chase, un jeune acteur prometteur, toujours flanqué de son frère « Drama », dont la carrière de comédien bat de l’aile, d’Éric, son manager, et de « Turtle », son homme à tout faire. Vincent leur offre une existence dorée et oisive qui les pousse au statu quo et les maintient dans un état de dépendance relative. Ce postulat possède à lui seul une puissance humoristique remarquable : un boulier ne suffirait pas à dénombrer les instants où Vince apporte son soutien financier à ses amis, où ces derniers se voient renvoyés à leur subordination pécuniaire, ou traités en moins-que-rien. Il faut dire que Johnny « Drama » ne parvient plus à décrocher le moindre rôle et vit dans le passé, tandis qu’Éric manage Vince de telle manière qu’il provoque régulièrement le courroux d’Ari Gold.

« Le requin ». C’est son surnom. Ari est un agent influent, très bien intégré au circuit hollywoodien. Campé par un Jeremy Piven majuscule, il exerce sur le récit une emprise herculéenne. Ses colères épiques, ses répliques parfaitement troussées, sa gestuelle de nabot survitaminé, mais aussi sa vie privée et son dévouement sincère envers Vincent en font l’un de meilleurs personnages secondaires portés sur petit écran. C’est par son truchement que le spectateur découvre les dessous de Hollywood, ses batailles de coulisses, ses espoirs déchus, ses triomphes tardifs. Ari, c’est l’impatience, l’arrogance, la combativité incarnées. Un volcan en éruption constante. L’élément qui vient contrebalancer la relative torpeur qui anime le groupe d’amis sur lequel se braquent les projecteurs d’Entourage. Même les guests tels que Mark Wahlberg, Jessica Alba, Snoop Dogg, Val Kilmer, Peter Jackson, Larry David, Martin Scorsese ou Scarlett Johansson peinent à susciter le même enthousiasme, lors de leurs apparitions, qu’un Jeremy Piven décidément au firmament. Au golf, à son bureau, dans un walk and talk téléphonique, à une table de jeu, en soirée devant une célébrité, lors d’une projection test, dans l’école de ses enfants, en vociférant face à son assistant Lloyd, Ari crève tout à la fois : l’écran, les abcès, les cœurs, de colère, de rire, de honte… Citation aléatoire (sans la gestuelle inimitable de Piven) : « Paramount a refusé avant de savoir qu’Universal avait accepté. C’est comme à l’école, Éric. Tu peux pas sauter la reine de la soirée tant qu’elle a pas appris que sa meilleure copine t’avait branlé dans un vestiaire ! »

L’essentiel d’Entourage se déroule à travers les différentes strates du système hollywoodien. La production d’un blockbuster, les négociations avec les grands studios, la vision d’un acteur sur son métier, ses attentes concernant sa carrière, sa volonté de dénicher un rôle, n’importe lequel, pour son grand-frère, sa déception quand il apprend qu’il est contractuellement engagé dans une série de films alors que James Cameron ne réalise que le premier d’entre eux : la série de Doug Ellin est un voyage dans le centre névralgique du cinéma américain, avec un souffle de folie sur la nuque. Mais cette image est quelque peu réductrice : ses moments les plus justes et touchants, Entourage les réserve aux liens d’amitié et de solidarité que cinq amis entretiennent les uns avec les autres. À chacun sa caractérisation, à chacun ses obsessions, à chacun ses arches narratives. Mais tous contribuent à façonner une production HBO autoréférentielle et rendue au dernier degré de l’irrévérence. Pour notre plus grand plaisir.

Bande-annonce : Entourage

Fiche technique : Entourage

Titre original : Entourage
Genre : Série tragi-comique
Création : Doug Ellin
Production : Doug Ellin, Stephen Levinson, Mark Wahlberg
Acteurs principaux : Adrian Grenier, Kevin Dillon, Kevin Connolly, Jerry Ferrara, Jeremy Piven, Rex Lee, Perrey Reeves, Debi Mazar
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : HBO
Nombre de saisons : 8
Nombre d’épisodes : 96

Note des lecteurs0 Note
4

Festival Lumière 2019 : critique de Irréversible de Gaspar Noé

Le Festival Lumière 2019 rend hommage à Gaspar Noé, en diffusant Irréversible (dans les deux sens) et Lux Æterna. Cet événement nous permet de nous confronter une nouvelle fois à ce monstre chaotique et obsédant du cinéma français qu’est Irréversible.

Irréversible est un film organique, charnel, profitant à la fois d’un montage à reculons parfait où chaque scène se répond et d’un travail sonore sidérant démultipliant cette plongée cauchemardesque dans un chaos infini, et mettant en exergue une réalisation brillante. Avec Irréversible, Gaspar Noé affiche ses intentions, et livre une œuvre intransigeante qui en laissera plus d’un sur le carreau. La subtilité n’est pas la qualité première du film, mais cette générosité dans la proposition de cinéma, cette volonté de montrer l’insoutenable et de toucher du bout des doigts un jusqu’au-boutisme malsain, rend l’expérience encore plus fascinante. Cette opacité vertigineuse accentue cette force viscérale qui se dégage du long métrage. L’utilisation de la caméra est impressionnante de maîtrise, avec cette accumulation de plans-séquences fixes ou complétement volatiles qui partent dans tous les sens.

Mais malgré cette liberté visuelle dominatrice, ce mouvement perpétuel qui peut sembler vain au premier abord, Gaspar Noé enchante, bouleverse, nous laisse pantois devant cette maestria esthétique, à la fois onirique et anarchique, montée de telle sorte que l’on navigue entre clair/obscur, où le flou s’accommode d’une lisibilité parfaite pour nous faire profiter d’un spectacle coup de poing, à l’image de l’une des premières scènes du film montrant Marcus, inconsolable, tentant de retrouver un certain Le Ténia pour en découdre avec lui dans une boîte de nuit gay dénommée le Rectum. L’affrontement entre les deux hommes n’aura pas lieu, mais cela n’arrête pas le réalisateur dans ses intentions puisqu’il achèvera sa séquence, en plan fixe rapproché, dans le fracas le plus strident par un cassage de bras et un meurtre à la violence abominable. Ces couleurs rougeâtres, ces lumières absconses, ces couloirs labyrinthiques dépravés à la morbidité sexuelle déplaisante tétanisent le sang et les sens.

Gaspar Noé n’y va pas avec le dos de la cuillère, nous plongeant dans la première partie du film dans une nuit noire anxiogène sur les traces d’une quête effrénée vengeresse. Derrière la force de frappe provocatrice du film, se cache un film présentant nos sentiments vierges de tout compromis, soulevant le voile sur nos pulsions les plus primitives, démystifiant le monstre qui se cache en chaque être humain, où la violence est visualisée sans maquillage, sèche comme un coup de trique (ou d’extincteur pour le coup). Gaspar Noé, réalisateur de Climax, joue avec nos sensations, notre sensibilité quitte à choquer, pour flirter avec la complaisance ou une certaine gratuité dans les scènes les plus douloureuses du film, notamment dans cette scène centrale de viol de plus de 5 minutes, où il est difficile de ne pas baisser le regard devant la dureté physique et psychologique de cette agression. Stupéfiant pour certains, outrancier pour d’autres, le style parfois écrasant de Noé trouve son apogée grâce à la justesse et la pudeur (relative) de la prestation de ses acteurs, notamment dans une deuxième partie de film tout en tendresse malgré la simplicité des thèmes abordés (le couple, l’amitié, le sexe, l’infidélité…).

Irréversible démarre dans une torpeur nocturne implacable, une virée en enfer criarde tournoyant dans une palette de couleurs rouge et noire épileptique, pour se finir avec consistance et émotion dans la bienveillance maternelle la plus touchante. Gaspar Noé se réapproprie les codes du genre « rape and revenge » pour en extraire une sensation turbulente difficilement plaisante mais terriblement magnétique. Au lieu de porter un regard sur une déchéance de violence prenant le pas sur une certaine luminosité humaine, Gaspar Noé prend un chemin de traverse différent, grâce à une narration à la chronologie inverse particulièrement bien écrite, ayant pour but de relâcher le monstre existant en chacun de nous pour finalement faire naître une pureté émotionnelle bouleversante.

Sélection de films et séries en mode Casino à voir

L’univers des jeux d’argent inspire la pellicule aussi bien au cinéma que sur le petit écran. Le casino devient un lieu mythique où tout peut se passer, la salle de jeu devient synonyme de glamour, de stratégie, d’adrénaline et de toutes sortes d’intrigues. Du long métrage Le Kid de Cincinnati avec Steve McQueen, certainement le meilleur de film sur le poker de tous les temps, jamais filmé, à  Casino de Martin Scorsese, inspiré de l’histoire vraie de Frank Rosenthal, en passant par les séries Las Vegas, ou encore Breaking Vegas, ce monde du jeu fascine le septième art et le spectateur. 

Que vous soyez un joueur de roulette, de poker, de blackjack ou encore un joueur en ligne, vous trouverez certainement de quoi satisfaire votre désir d’intensité et de tension dans ce tour d’horizon des meilleurs films et séries se déroulant dans un casino. Action !

Casino Jack : un film de George Hickenlooper avec Kevin Spacey, Kelly Preston, Barry Pepper, Rachelle LeFevre, Jon Lovitz

Sortie: 13 mars 2012

Synopsis: L’histoire du membre d’un groupe de pression très puissant, dont les arrangements de corruption et les transactions frauduleuses avec des casinos indiens, l’ont finalement mené en prison.

Very Bad Trip : un film de Todd Phillips avec Bradley Cooper, Ed Helms, Zach Galifianakis, Justin Bartha, Heather Graham

Sortie: 24 juin 2009

Synopsis: Au réveil d’un enterrement de vie de garçon bien arrosé, les trois amis du fiancé se rendent compte qu’il a disparu 40 heures avant la cérémonie de mariage. Ils vont alors devoir faire fi de leur gueule de bois et rassembler leurs bribes de souvenirs pour comprendre ce qui s’est passé.

Las vegas 21 : un film de Robert Luketic avec Jim Sturgess, Kate Bosworth, Laurence Fishburne, Kevin Spacey, Aaron Yoo.

Ce film est l’adaptation du best-seller Bringing Down the House : The Inside Story of Six MIT Students Who Took Vegas for Millions de Ben Mezrich, vendu à plus d’1,5 million d’exemplaires,

Sortie: 04 juin 2008

Synopsis: Ben Campbell, étudiant doué au prestigieux M.I.T., est contraint de partager son temps entre ses études et petits boulots afin de pouvoir payer ses frais de scolarité. Lorsqu’un groupe d’élèves aussi doués que lui le repère, ils lui proposent de participer à un jeu bien plus lucratif… Tous les week-ends , cette petite bande de mathématiciens hors pair se rend à Las Vegas pour jouer au blackjack sous de fausses identités, avec des règles qui ne doivent plus rien au hasard. Guidés par le professeur et génie des statistiques Micky Rosa, ils ont compris comment prévoir les cartes et communiquer entre eux pour rafler de très grosses mises.br >Séduit par l’argent facile, la vie de rêve et Jill, sa très belle équipière, Ben multiplie les défis. Les risques augmentent pourtant rapidement avec les mises, et les cartes ne restent pas longtemps son seul adversaire : il doit désormais se méfier de Cole Williams, le plus terrifiant des hommes de main des casinos.

The Rooler (Lady Chance) : un film de Wayne Kramer avec William H. Macy, Alec Baldwin, Maria Bello, Estella Warren, Ron Livingston

Sortie: 18 aout 2004

Synopsis: Bernie Lootz est un homme si malchanceux qu’il travaille dans le casino Shangri-Lai de Las Vegas afin de porter la poisse aux joueurs qui gagnent trop souvent. Il utilise son talent unique depuis de nombreuses années afin de payer ses dettes et va bientôt avoir tout remboursé. Avant de quitter la ville, il rencontre Natalie, une serveuse usée par la tâche mais encore attirante. A leur propre étonnement, ils tombent amoureux l’un de l’autre. Les ennuis ne sont pourtant pas terminés car l’employeur de Bernie, un caïd formé à la vieille école, est déterminé à le garder…

Casino Royale : un film de Martin Campbell avec Daniel Craig, Eva Green, Mads Mikkelsen, Judi Dench, Jeffrey Wright

Sortie: 22 novembre 2006

Synopsis: Pour sa première mission, James Bond affronte le tout-puissant banquier privé du terrorisme international, Le Chiffre. Pour achever de le ruiner et démanteler le plus grand réseau criminel qui soit, Bond doit le battre lors d’une partie de poker à haut risque au Casino Royale. La très belle Vesper, attachée au Trésor, l’accompagne afin de veiller à ce que l’agent 007 prenne soin de l’argent du gouvernement britannique qui lui sert de mise, mais rien ne va se passer comme prévu. Alors que Bond et Vesper s’efforcent d’échapper aux tentatives d’assassinat du Chiffre et de ses hommes, d’autres sentiments surgissent entre eux, ce qui ne fera que les rendre plus vulnérables…

Ocean’s Eleven : un film de Steven Soderbergh avec : George Clooney, Brad Pitt, Matt Damon, Andy Garcia, Julia Roberts

Sortie: 6 février 2002

Synopsis: Après deux ans passés dans la prison du New Jersey, Danny Ocean retrouve la liberté et s’apprête à monter un coup qui semble impossible à réaliser : cambrioler dans le même temps les casinos Bellagio, Mirage et MGM Grand, avec une jolie somme de 150 millions de dollars à la clé. Il souhaite également récupérer Tess, sa bien-aimée que lui a volée Terry Benedict, le propriétaire de ces trois somptueux établissements de jeux de Las Vegas.

Pour ce faire, Danny et son ami Rusty Ryan composent une équipe de dix malfrats maîtres dans leur spécialité. Parmi eux figurent Linus Caldwell, le pickpocket le plus agile qui soit ; Roscoe Means, un expert en explosifs ; Ruben Tishkoff, qui connaît les systèmes de sécurité des casinos sur le bout des doigts ; les frères Virgil et Turk Malloy, capables de revêtir plusieurs identités ; ou encore Yen, véritable contorsionniste et acrobate.

Rounders (Les Joueurs) : un film de John Dahl  avec Matt Damon, Edward Norton, Gretchen Mol, John Malkovich, John Turturro

Sortie: 06 janvier 1999

Synopsis: As du poker, Mike McDermott perd toutes ses économies en une seule nuit. Ce revers de fortune le décide à tourner le dos au jeu. Encouragé par sa femme Jo il se remet à ses études de droit et se tourne vers la réussite sociale. Mais quand Worm, son vieil ami, sort de prison, Mike doit définitivement choisir. Pour le sauver, par fidélité, il va être obligé de replonger. Retrouver le goût des cartes, jouer gros, fréquenter les rounders, les implacables joueurs de poker professionnels…

Croupier : un film de Mike Hodges avec Clive Owen, Nick Reding, Nicholas Ball, Alexander Morton, Barnaby Kay

Sortie: 08 septembre 1999

Synopsis: Un écrivain en mal d’inspiration accepte pour des raisons alimentaires une place de croupier dans un casino. Très vite son travail envahit sa vie, ce qui est loin de plaire à Marion, sa petite amie. Mais il persiste car le jeu l’inspire. Il fait la connaissance d’une joueuse, Jani, qui perd de plus en plus. A la demande de ses créanciers, elle propose à Jack de les aider lors d’un hold-up au casino.

Las Vegas parano : un film de Terry Gilliam avec Christina Ricci, Ellen Barkin, Gary Busey, Mark Harmon, Cameron Diaz

Sortie: 19 aout 1998

Synopsis: A travers l’épopée à la fois comique et horrible vers Las Vegas du journaliste Raoul Duke et de son énorme avocat, le Dr. Gonzo, évocation caustique et brillante de l’année 1971 aux Etats-Unis, pendant laquelle les espoirs des années soixante et le fameux rêve américain furent balayés pour laisser la place à un cynisme plus politiquement correct.

Casino : un film de Martin Scorsese avec Robert De Niro, Sharon Stone, Joe Pesci, Don Rickles, James Woods

Sortie: 13 mars 1996

Synopsis: Dans les années soixante-dix à Las Vegas, Ace Rothstein dirige d’une main de fer l’hôtel-casino Tangiers, financé en sous-main par le puissant syndicat des camionneurs. Le Tangiers est l’un des casinos les plus prospères de la ville et Ace est devenu le grand manitou de Las Vegas, secondé par son ami d’enfance, Nicky Santoro. Impitoyable avec les tricheurs, Rothstein se laisse un jour séduire par une virtuose de l’arnaque d’une insolente beauté, Ginger McKenna. Amoureux, il lui ouvre les portes de son paradis et l’épouse. Ses ennuis commencent alors.

Le Kid de Cincinnati (The Cincinnati Kid) de  Norman Jewison

Avec Steve McQueen, Edward G. Robinson, Ann-Margret, Karl Malden, Tuesday Weld, Joan Blondell, Rip Torn, Jack Weston, Cab Calloway, Jeff Corey, Theodore Marcuse

Production Américaine de 1965

Synopsis : Eric Stoner, surnommé le Kid de Cincinnati (Steve McQueen), est un as du poker à La Nouvelle-Orléans. Shooter (Karl Malden) son manager, contacte un organisateur de tournoi, Slade (Rip Torn) pour mettre sur pied une rencontre au sommet entre le Kid et le vieux Lancey Howard (Edward G. Robinson), un maître incontesté et reconnu du poker.
Lancey Howard est épuisé par des parties interminables et le Kid est près de remporter le tournoi, avec la complicité de Shooter qui distribue les cartes à son avantage. N’acceptant pas de vaincre en trichant, le Kid renvoie Shooter et le fait remplacer.

Breaking Vegas, une série télévisée qui a débuté au printemps 2004 sur The History Channel aux États-Unis. Elle couvre les grands efforts que les gens ont déployés pour gagner de l’argent, parfois illégalement, dans les casinos.

Diffusée entre 2003 et 2008, Las Vegas est une série TV de Gary Scott Thompson avec Josh Duhamel (Danny McCoy), Josh Duhamel (Danny McCoy).

Synopsis : Le Montecito est un des plus importants casino de Las Vegas. Pour ses employés comme pour ses clients, la vie y est parfois dangereuse, toujours trépidante…

Undertaker 5 : L’Indien blanc / Meyer-Dorison-Delabie

0

Cinquième album de la série « Undertaker », par Ralph Meyer, Xavier Dorison et Caroline Delabie, L’Indien blanc constitue la première partie d’un nouveau cycle centré sur la confrontation entre blancs et indiens.

Une série toujours très orientée western, puisque nous sommes en Arizona avec ses paysages de gorges et de pitons aux teintes caractéristiques. Le personnage central, Jonas Crow (dit Undertaker) reste un individualiste revenu de tout (la mort ne lui fait pas peur). Il a espéré se trouver une compagne, mais il se contente de son vautour (pas l’idéal pour improviser une valse), oiseau qui jouera encore un rôle déterminant dans cet épisode. Toujours croque-mort, Crow met en terre les victimes d’une attaque sauvage (introduction particulièrement violente). Pour le remercier, on lui propose de fêter Noël dans le relais tout proche. Un peu de compagnie, il n’a rien contre, mais les signes mensongers d’une civilisation, très peu pour lui. Survient alors Sid Beauchamp, que Jonas considère comme son frère. Sid a un peu de bedaine, mais il est élégamment vêtu et il se comporte avec assurance. Son avenir est sur le point d’être assuré. La femme la plus riche de Tucson serait d’accord pour l’épouser. Elle y met néanmoins une condition : que Sid lui ramène la dépouille de son fils Caleb dont elle a appris la mort récente. Sid explique à Jonas que, capturé par des Apaches qui l’ont malmené, Caleb a été contraint d’adopter leur mode de vie. Devenu L’Indien blanc, Caleb est enterré dans un cimetière apache, en plein territoire interdit. Sid réclame l’appui de Jonas pour récupérer le corps et le rapatrier à Tucson.

Salvage et Vehos

L’histoire de L’Indien blanc évoque La prisonnière du désert (John Ford – 1956), ce qui montre que les auteurs connaissent leurs classiques. Mais ils ne se contentent pas de revisiter le genre western, ils y apportent leur patte. Pour le lecteur, cela vaut quelques détails sur le mode de vie des Apaches qui montrent que la série marche sur les traces des meilleures du genre, notamment Blueberry. Évidente (dessin, décors), la filiation saute aux yeux pour la façon d’enchaîner les rebondissements et surtout pour les dialogues abondants, parfois trop. Ainsi, lorsqu’une nuit, Crow réussit à subtiliser le pistolet de celui qui veille, Salvaje (qui est Salvaje ??) l’exhorte (« Tu es mort, Vehos ») au lieu de tirer sa flèche en première intention (Vehos est le nom attribué à Jonas par les Apaches). Ceci dit, Crow reste lui aussi un bavard impénitent qui combat avec des citations à consonance biblique (justifiant son prénom), mais qui sont évidemment de son cru.

Le style Undertaker

Toujours séduisant, le dessin de Ralph Meyer (Caroline Delabie contribue aux couleurs) propose de magnifiques paysages, parfois stylisés comme le défilé des planches 15 à 18 ou magnifiés par la neige ainsi que des plans de toute beauté sur une rivière encaissée, le cimetière apache et un camp, etc. On remarque une discrète référence au style d’Hermann (sa meilleure période, désormais révolue) qui se plaisait à faire sentir une atmosphère avec de petites volutes brumeuses caractéristiques. Le tout n’empêche absolument pas de faire sentir un style personnel. Les personnages sont bien caractérisés (visages, silhouettes), les mouvements très naturels, les cadrages de qualité avec un gros plan de temps en temps pour mettre en évidence un détail. L’album propose quelques moments de respiration avec des vignettes permettant des plans larges (mais aucune vignette pleine planche) et un format qui permet aisément 4 bandes par planche pour faire avancer l’intrigue, avec une organisation des planches (grande variété de taille et forme des vignettes, de hauteur de bande) qui dénote une belle maîtrise de la narration. On sent une belle complémentarité entre Ralph Meyer et Xavier Dorison, le scénariste.

L’univers des Apaches

Le scénario réserve pas mal de surprises et explore avec réussite les rapports entre les blancs (forts de leur civilisation qu’on n’arrête pas) et les Indiens. Aucun cadeau entre les deux partis. On peut même dire que l’épisode s’attache à montrer l’implacable cruauté qui peut animer les uns et les autres. L’absence de principes n’est pas une exclusivité masculine (voir la femme que Sid souhaite épouser). L’album montre des Apaches prêts à défendre leur territoire et leurs traditions ancestrales avec détermination. On peut même dire qu’en explicitant certains comportements indiens, l’album s’attache à montrer leur civilisation comme supérieure d’un point de vue spirituel. Par contre, bien évidemment, les Blancs ont un avantage technique indéniable (armement, moyens de locomotion et de communication). Mais les Indiens évoluent sur leur terrain. On peut donc s’attendre à une suite (l’album n°6 de la série s’intitulera « Salvaje ») qui fera encore monter la tension. Salvage est un personnage étonnant au potentiel très prometteur, nettement plus intéressant que Sid par exemple, dont les visées matérialistes apparaissent sans ambigüité avec son absence d’état d’âme. A noter que dans le présent album, plusieurs références sont faites aux épisodes précédents. Petit regret, celui-ci n’apporte pas grand-chose au personnage Undertaker lui-même. En fin d’album, on trouve (en bonus) six dessins de travail.

A quand la suite ?

La série explore donc l’univers très balisé du western. Elle y apporte un ton original, avec des personnages à l’absence de scrupules et une violence (pas seulement physique) qui ne fait pas honneur au genre humain. Reste à voir ce que la postérité en fera. En ce qui concerne ce troisième cycle, on en saura davantage avec le prochain album.

Undertaker 5 : L’Indien blanc, Meyer, Dorison & Delabie
Dargaud, octobre 2019, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Generation Kill, La guerre du Golfe n’a pas (vraiment) eu lieu

Il y a quelque chose de paradoxal dans la place occupée par la deuxième guerre du Golfe dans le cinéma américain. Si la fiction hollywoodienne s’est emparée sans tarder du sujet pour générer des œuvres plus ou moins réussies et pertinentes, il persiste un sentiment de vide pas encore comblé. Comme si l’essentiel avait été omis, que rien de ce qui avait été dit et raconté sur ce conflit soit de nature à mettre sa singularité en exergue. La guerre en Irak ne serait donc toujours pas entrée dans l’histoire ? Génération Kill répond par la négative, mais en glissant sur le petit écran.

La guerre dans son salon

Au fond ce n’est peut-être pas un hasard que ce soit une série télévisée qui ait planté son drapeau sur le conflit irakien de Bush Jr. A chaque époque son support, et dans les 70’s, le bourbier vietnamien ne demandait qu’à déployer le récit de ses zones d’ombres et l’impensé auquel il renvoyait sur la grande toile. Dans les années 2000, la culture de la salle obscure a largement amorcé son déclin au profit de celle du home-cinéma et les contenus qui vont avec. Le consensus se forme sur ces séries qui ont pris la place du cinéma dans l’appréhension du monde. Ainsi, et malgré les (immenses) qualités dont peuvent se prévaloir des films comme Démineurs ou American Sniper, leur diagnostic respectif est immanquablement ramené à la continuité héritée de leur régime d’images communs.

Seul Un jour dans la vie de Billy Lynn serait à même de disputer le point à Génération Kill, justement parce que le film d’Ang Lee s’articule sur un médium d’un genre nouveau (le 3D HFR) qui émancipe son propos de l’ombre de ses prédécesseurs. De fait, si Generation Kill ne prétend pas réinventer l’eau chaude sur des considérations purement formelles, la façon dont le récit déploie les virtualités dans la charte esthétique de la série impose le point de vue d’un auteur sur son matériau. Celui de son David Simon, son showrunner en l’occurrence.

Esprit de corps

Que Generation Kill soit adapté de la série d’articles d’Evan Wright, célèbre journaliste de Rolling Stone qui y racontait son expérience en immersion dans une section de reconnaissance des Marines, n’est assurément pas un hasard. Lui-même ancien journaliste, David Simon avait tiré The Wire (soit l’horizon indépassable du récit télévisuel) de ses années à battre le pavé des faits divers et à accompagner la police de Baltimore dans ses rondes. Il y a rencontré son acolyte Ed Burns (ancien flic et professeur en école publique), et retiré ce qui infuse l’essence même de son regard  : un sens de l’observation anthropologique, et une volonté de pénétrer en profondeur un environnement donné pour en déterrer les ficelles immanentes. La fiction n’est pas une fin en soit chez Simon, mais le véhicule qui ne doit surtout pas brusquer la vérité qu’il veut faire jaillir.

On le comprend, Wright (interprété par Lee Tergesen à l’écran, et mémorable Tobias Beecher d’Oz) est bien ici le troisième mousquetaire qui vient compléter le duo infernal dans leurs œuvres. Car à  l’instar de The Wire, c’est bien ce sens d’observation en immersion qui prévaut dans la peinture du (dys)fonctionnement quotidien d’un bataillon de marine.  George Bush fils n’a pas encore officiellement lancé les hostilités contre Saddam, mais déjà les bidasses sont stationnés non loin en chien de faïence, prêt à mordre au coup d’envoi du « Godfather ». Vétérans et bleusailles rongent leur frein et cultivent leur warrior spirit en attendant d’exploser sur le champ de bataille, tandis que les gradés dévoilent les premières carences de la chaîne de commandement.

generation-kill-david-simon-ed-burns-marines-assaut
En attente d’une guerre

On vous rassure : il ne s’agit ici que des prémisses de la série qui rentre dans le vif du sujet dès son troisième épisode. Le temps de se rappeler la propension de Simon à caractériser un écosystème complet à travers les maillons de la chaîne qui le composent. Comme d’habitude chez lui, les personnages se définissent d’abord à l’aune de cette hiérarchie dont ils ont une conscience aiguë, et non pas en fonction de ce que la grille de moralité du spectateur est prête à concéder.

Buffalo Soldiers

Belliqueux, rangés à droite en faction et va-t-en-guerre qui ne se repentent pas à l’aune de l’absurdité politique du conflit dans lequel ils s’engagent, les militaires de Generation Kill ne se comportent jamais tels qu’on le voudrait pour faciliter le processus d’identification. Certes, Simon et Burns ont conscience de l’ancrage mythologique des figures dépeintes: voir ces soldats qui chantent des chansons populaires au volant de leur blindés, comme des officiers de cavalerie au coin du feu dans un film de John Ford. Mais cette inclusion patrimoniale doit avant tout sa présence au souci d’exactitude des deux hommes, qui assument de dépeindre des mondes à part, régis par une table de lois coutumières, tacites ou explicites mais conscientisés par ceux qui le peuplent.

C’est toute la qualité de Generation Kill, et l’œuvre de Simon en général : les personnages n’ont besoin de personne pour penser leur place. Ici, les marines sont capables d’assumer intellectuellement leur rapport à la violence et de raisonner sans s’en remettre au jugement du spectateur. Ce qui ne signifie pas pour autant que leur chemin exclue le questionnement du système dans lequel ils évoluent, bien au contraire. A l’instar de The Wire, Simon pousse le dérèglement de la chaîne de commandement dans des proportions paroxystiques, qui met à l’épreuve l’abnégation des personnages qui y sont soumis.

Commandement erratique, mission attribuée en dépit du bon sens, soldats livrés à eux-mêmes… On se croirait parfois dans la version guerrière de The Office (le show est souvent très drôle, notamment grâce où à cause de lui), où tout ce dont nous avons pu avoir ouïe par les médias prend forme dans le quotidien de protagonistes dont la fonction est sans cesse contredite par la réalité. Car comme dans The Wire, les personnages ont un boulot à faire et veulent le faire, mais l’ordre hiérarchique leur impose son non-sens. Autrement dit, Simon ne remet pas le système en question, mais bien ce qui l’empêche de fonctionner. Dans le contexte de Generation Kill : ce n’est pas la guerre que Simon dénonce mais son absence en tant que tel.

Simulacre et simulés

Or, c’est justement là que la série pose son pavé dans la mare des récits guerriers et isole la spécificité du conflit irakien dans sa problématique même. Les personnages le répètent : « L’Afghanistan, ça c’était une guerre ». Guerre il y a dans Generation Kill, mais très peu de contacts directs. Confinée dans des véhicules blindés sillonnant les parties plus ou moins accueillantes du pays, l’unité dépeinte semble constamment séparée du terrain par une frontière infranchissable. Y compris lors des échanges de feu nourris, où deux territoires (l’Irak, les soldats U.S) semblent entrer en collision sans jamais former un terrain d’affrontement à proprement dit.

Ce n’est pas des mondes qui se confrontent, mais deux dimensions parallèles qui se frottent : tout semble s’opérer par interface interposée. Même les morts (et les bavures), pourtant l’inévitable corollaire de la guerre, se trouvent d’abord déréalisés par le dispositif. Elles se font d’abord entendre d’une oreille lointaine, comme si elles avaient du mal à faire résonner leur tragédie dans un ensemble désarticulé. Elles appellent presque à les personnages à la concentration pour saisir la pesanteur d’un réel qui leur échappe alors qu’ils restent cloisonnés de leur côté de la barrière.

Indéniablement, David Simon est un homme post Nouvel-Hollywood. Chez lui, l’homme d’action, c’est-à-dire ayant le pouvoir proactif d’agir sur le système, n’existe plus. Malheur à ceux qui pensent le détenir : se souvenir du sort de Jimmy McNulty dans The Wire. Dans Generation Kill, cela se traduit complètement par ce que Jean Baudrillard (auteur justement de « La guerre du Golfe n’a pas eu lieu ») appelait « la non-guerre ». Extrait paru dans le Libération du 4 janvier 1991 :

« La non-guerre se caractérise par cette forme dégénérée de la guerre qu’est la manipulation et la négociation des otages. L’otage et le chantage sont les produits les plus purs de la dissuasion. L’otage a pris la place du guerrier. Il est devenu l’acteur principal, le protagoniste du simulacre, ou plutôt, dans son inaction pure, le protagonisant de la non-guerre. Les guerriers s’ensevelissent dans le désert, seuls les otages occupent la scène (y compris nous tous comme otages de l’information sur la scène mondiale des médias) (…)».

On ne saurait mieux définir Generation Kill au sein de la longue tradition des récits guerriers dans laquelle il ne s’insère pas tout à fait. Le soldat, pourtant figure proactive par excellence (dans la vie comme dans la fiction, on attend de lui qu’il agisse) devient otage d’une situation sur laquelle il n’a jamais le sentiment d’influer (en dépit des bravades scandées par sa hiérarchie). C’est ici que la série lie le spectateur, d’abord confronté à ce monde qu’il ne connait pas avec les us et coutumes qui l’accompagnent, à ces marines réduits au statut de spectateur de leur propre guerre. Spectateurs et personnages deviennent otages de leur impuissance devant un système qui avance sans que l’on ne comprenne vraiment comment. L’absurdité chevillée au corps de la série se muera en vertige malaisant dans un season finale qui dérègle le temps et l’espace pour basculer dans un ordre nouveau qui  installe les protagonistes dans un sentiment  diffus et nauséeux.  Comme s’ils expérimentaient les séquelles d’un voyage qu’ils n’avaient pas la sensation d’avoir totalement vécu. Même le film de leur exploit (réalisé par l’un d’eux) ressemble à une façon de vivre ce qu’ils ont traversé par procuration. On le devine : pour eux le pire reste à venir.

L’extrapolation est toujours un exercice délicat à ce niveau. Mais osons le dire: quiconque essayant de comprendre le malaise qui ronge la société américaine actuellement trouverait surement des pistes à explorer dans Generation Kill (plus que dans Joker en tout cas- et hop, ça c’est fait).  L’expérience du travail de David Simon s’impose de plus en plus comme le support audiovisuel de référence pour appréhender le monde. Sur le petit écran.

Fiche technique : Generation Kill

Création: David Simon, Ed Burns

Chaîne d’origine: HBO

Distribution: Alexander Skarsgård : Sergent Brad « Iceman » Colbert, James Ransone : Corporal Josh Ray Person, Lee Tergesen:  Evan « Scribe » Wright, Billy Lush : Lance Coporal Harold « James » Trombley, Rey Valentin : Caporal Gabriel Garza, Jon Huertas  : Sergent Antonio « Smoke » Espera, Owain Yeoman : Sergent Eric Kocher, Kellan Lutz : Caporal Jason Lilley.

 

 

 

Festival Lumière 2019 : critique de The Irishman de Martin Scorsese

L’un des plus grands évènements de ce Festival Lumière 2019, était sans conteste, l’avant première de The Irishman de Martin Scorsese, dans une salle de l’auditorium de Lyon en ébullition et acquise à la cause du maitre. Le long métrage reprend tous les codes du cinéma du réalisateur et plaira, à n’en pas douter, à tous les fans, mais arrive cependant à se démarquer par un propos sur le temps et la douleur des regrets qui fait chavirer The Irishman dans la plus sincère des émotions. 

Avec sa durée gargantuesque (3h30), The Irishman est un tour de force aussi habile que grandiloquent. Mais pas si facile d’accès. Dès les premiers instants, avec ce plan séquence qui circule dans un hospice, puis cette narration toute en flashbacks, accompagnée d’une voix off nous expliquant tous les tenants et les aboutissants d’un film choral qui s’étend sur plusieurs décennies, et cette galerie de personnages bien trempés, il est clair que nous sommes bien chez Martin Scorsese. Le passage chez Netflix, les effets spéciaux et la cure de rajeunissement faciale de certains acteurs pour faire vivre les personnages à des époques antérieures, ou le casting over the top : pourtant Martin Scorsese n’en demeure pas moins toujours aussi intransigeant et minutieux dans la construction même de ses films. 

On retrouve dès lors ces gueules de malfrats, ce kitsch assumé, ce goût pour les bavardages autour d’une table et pour un bon cigare, le machiavélisme de la vengeance, les meurtres en coin de rue, les petites tapes dans le dos, et l’univers de la mafia du Little Italy. Frank Sheeran (Robert De Niro), à l’hospice en question, nous narre son passé et sa rencontre avec Jimmy Hoffa (Al Pacino) : un homme de main, au départ simple chauffeur, qui rencontre un baron, presque le deuxième homme le plus puissant des Etats Unis après le Président. Comme souvent chez Martin Scorsese, ses longs métrages, de par leur densité et la fluidité de l’enchevêtrement des informations données, demandent une certain temps de digestion, voire d’apprentissage de la dialectique même du cinéaste. Le rythme est tenu tambour battant, et l’on essaye de suivre le film comme dans un train fantôme, notamment grâce aux performances habitées d’un casting merveilleux. 

Martin Scorsese, revient à ses fondamentaux, mais sans jamais se recycler : le code d’honneur, l’image du père, la filiation, l’épouse, la religion, l’amour père/fille, la loyauté, l’ordre, la violence du monde et le pardon. Tous ces thèmes ressurgissent dans la vie de Franck Sheeran, notamment aux cotés de Jimmy Hoffa. Pourtant nous sommes loin d’un cinéaste qui nous offre son Maxi Best Of en toute gratuité : le trio formé par Scorsese, De Niro et Al Pacino n’est pas réuni pour faire de la figuration et s’échapper à travers un simple dernier baroud d’honneur. Même si pendant les 2 premières heures, on est agrippé à cette fiévreuse histoire mafieuse et politicienne, très caustique au demeurant (les Timelines de la mort de certains protagonistes), et que l’on s’amuse parfois à jouer au jeu des différences avec Les Affranchis et Casino, la dernière partie de l’oeuvre (1h30) s’agite bien plus autour du degré de folie de Jimmy Hoffa, et ralentit son tempo, sous le regard de plus en plus fissuré d’un Franck Sheeran qui entraperçoit la tragique fatalité d’une amitié qui aura duré des années. 

Une bataille judiciaire éclaboussante, une mafia qui perd de son aura et de son image christique, des années en prison, un syndicat perdu d’avance, une Amérique qui change de moeurs et de procédés (un meurtre présidentiel) et un futur déjà acté (« les jeux sont faits ») : Jimmy Hoffa avait un destin funèbre déjà tout tracé. A partir de là, c’est la loi du silence face à la loi du milieu : Martin Scorsese sort un peu de ses sentiers battus et soumet à son film, une lenteur presque mortifère. Se dissimulent une véritable nostalgie et un beau regard sur le temps qui passe, avec une volonté de s’attarder sur des détails, qui parfois semblent indolores au premier abord, à la fois pour se rendre compte de la beauté du passé et du présent mais aussi dans le but de retarder une échéance mémorielle chez Franck Sheeran. Les ruptures de tons sont légions, avec une oeuvre qui ondule constamment entre le comique des souvenirs communs (le poisson, la demande de pardon avec Bobby, les discussions indirectes avec Tony « mais quel Tony  ?») et la tragédie sur les regrets (le silence et le départ d’une fille, un ami qui ne veut rien entendre, la solitude, le bruit de la mort).

Dans ce The Irishman, on retrouve un peu la douleur presque pastorale du mutisme et du regret qui traversait Silence puis avec la vieillesse qui pointe le bout de son nez, l’incompréhension d’un monde nouveau qui se bâtit sous des yeux ébahis, les souvenirs qui s’égarent et les regrets qui restent tapis dans l’ombre, le long métrage de Martin Scorsese fait aussi écho à celui de l’un des derniers monstres vivants du cinéma américain : The Mule de Clint Eastwood.

 

Interview de l’équipe du film Camille, de Boris Lojkine

0

Quand trois êtres aussi tendres que bons se réunissent pour faire un film en l’hommage d’une femme forte aux valeurs immenses, cela offre le très beau Camille. Rencontrés lors du Festival du Film Francophone d’Angoulême, Maryvonne Lepage, Nina Meurisse et le réalisateur Boris Lojkine nous ont parlé de la vie de Camille Lepage dans une interview pleine d’humanité.

Dans Hope, vous placez déjà votre action dans l’Afrique subsaharienne, là c’était en Centrafrique, c’est assez rare en Europe de voir des films se déroulant en Afrique. Qu’est-ce qui vous pousse à aller faire des films là-bas ? 

Boris Lojkine – J’ai beaucoup de mal à m’imaginer faire un film en France en fait, c’est un gros problème dans ma vie parce que ce serait beaucoup plus simple pour moi de faire des films en France, si je savais les faire hein. Mais c’est vrai que ce qui m’inspire, comme Camille, c’est de partir loin, de vivre des aventures dans des endroits qui ne ressemblent pas à l’Europe. J’ai toujours l’impression que l’Europe c’est trop aseptisé, trop lisse. Je ne peux pas expliquer pourquoi mais quand je suis en Centrafrique, je suis entourée d’une bande de centrafricains en train de manger du gozo avec la main et d’échanger des blagues en sango, je me sens complètement chez moi et je me dis « ça y est, tout va bien. ». Je n’arrive pas à imaginer de faire des films en France pour le moment.

C’est exactement une réplique du film quand Camille dit que quand elle est là bas, elle se sent chez elle. 

Maryvonne Lepage – Oui elle était bien, elle était heureuse, elle faisait ce qu’elle voulait et ce qu’elle avait envie de faire. D’aller jusqu’au bout.

Et vous Nina, comment avez-vous fait pour vous imprégner de ce sentiment-là : se sentir chez soi ailleurs ? 

Nina Meurisse – En fait, le tournage s’est un peu fait dans l’ordre du scénario et du coup, ça s’est fait un peu comme dans le film, moi j’ai découvert le pays, alors on n’est pas au début de la découverte du pays pour Camille, mais plus le tournage avançait, plus on tournait avec les Centrafricains, l’équipe est vraiment mixte donc plus j’étais à l’aise et plus je me sentais bien. Même si la place d’un blanc en Afrique et d’une femme blanche, c’est compliqué et c’est une place qui est difficile à prendre mais plus le tournage avançait, plus je prenais cette place et j’avais plaisir à la prendre parce que je me détendais.

Pour moi, la vie c’est les rencontres humaines et ce film c’était une explosion de vie pour moi.

Ça a du être un tournage assez intense et ça se ressent vraiment à l’écran, déjà parce que l’histoire en elle même est très forte, mais comment fait-on après ? Comment gère-t-on l’après tournage ? 

N.M. – Après, je ne sais pas trop dire, je sens encore que maintenant ça ricoche dans plein de choses de ma vie, c’est difficile de parler de cette expérience car il y a des choses qui sont très différentes et en même temps sans vraiment savoir lesquelles. Ce qui est sûr, c’est qu’en tout cas, comme Boris, c’est les rencontres humaines et l’inconfort, on dirait l’inconfort quand on vit en Europe et qu’on parle de ces pays, pour moi c’est des endroits dans lesquels j’ai l’impression d’être très vivante et beaucoup plus qu’ici. Pour moi, la vie c’est les rencontres humaines et ce film c’était une explosion de vie pour moi.

C’était la première fois que vous collaboriez avec des acteurs professionnels, qu’est-ce que ça a changé dans votre manière d’aborder la direction d’acteurs ? 

B.L. – Rien, c’est vrai que dans mon film précédent c’était que des acteurs non professionnels, j’avais beaucoup aimé cette expérience parce que ce sont des gens qui n’ont pas de métier, donc on essaie de calquer les personnages sur eux, de les rapprocher de ce que sont les acteurs pour profiter de tout ce qu’ils peuvent amener d’eux-mêmes. Forcément, travailler avec des comédiens c’est différent. Les comédiens ont des attentes de direction, mais au fond c’est pareil. Moi ce qui m’intéresse avec Nina, ce n’est pas son métier, même si elle en a beaucoup. Elle est très professionnelle et son professionnalisme a d’ailleurs beaucoup aidé tous les autres gens qui jouaient dans le film, mais ce m’intéressait c’était d’attraper quelque chose d’elle, de lui voler quelque chose de ce qu’elle est et c’est pour ça que je l’ai choisie. Je ne l’ai pas choisie parce que c’est une bonne comédienne, j’avoue, c’est ma limite, je ne sais pas ce que c’est une bonne comédienne mais en revanche, il y a quelque chose d’elle qui m’intéressait. Le mélange entre une grande solidité qui fait qu’elle est plantée, je crois qu’elle va aller en Afrique et qu’elle va vivre ça et une flamme intérieure. C’est ça qui m’intéressait, d’attraper quelque chose de cette lumière-là mais après je n’ai jamais  l’impression de travailler avec des comédiens, juste qu’on travaille avec des gens. Quand on commence à travailler avec des comédiens, moi je m’ennuie un petit peu mais les comédiens sont des gens aussi, ils sont des gens comme les autres donc on peut travailler avec eux. Mon idéal c’est de travailler avec des professionnels comme s’ils n’étaient pas professionnels en fait, que c’était de vraies personnes et qu’on essayait d’attraper quelque chose d’eux comme on le fait avec quelqu’un qu’on attrape comme ça. C’est arrivé sur le tournage, une paysanne était en train de regarder le tournage, on lui a dit « Viens on va faire une scène » et on la prend, on la met dans le film et elle est super parce qu’on a attrapé quelque chose dans l’instant avec elle. C’est bien d’essayer de trouver une forme de continuité avec tous, dans le film il y a des professionnels, des non professionnels, des comédiens, des non comédiens.

Le film a trois manières d’aborder les choses : la fiction évidemment, le documentaire avec les images d’archives (photos de Camille ou vidéos de télévision…) et le biopic quasiment. Comment avez-vous fait pour construire cette histoire avec ces 3 registres ? 

B.L. – C’était très compliqué au montage car il fallait trouver la manière juste de le faire. C’était important pour moi que l’on raconte vraiment quelque chose de la Centrafrique, que ce ne soit pas juste un décor d’arrière-fond où on se dit « voilà c’est des noirs qui se battent entre eux » sans rien comprendre. Je trouve ça important si on fait un film sur une photo-journaliste qui, elle, a cherché à comprendre, que l’on amène le spectateur à comprendre aussi un petit peu. Et je crois, en tout cas, j’espère, que le spectateur suit un petit peu et comprend ce qu’il se passe, qui sont les Sélékas (ndlr : coalition musulmane), les Anti-balaka (ndlr : milices d’auto-défense), les interventions françaises. Et en même temps, on ne fait pas un documentaire, on ne fait pas un film didactique non plus, on ne veut pas tuer l’émotion, il ne faut pas tuer la fiction non plus. C’était difficile de trouver l’équilibre, la manière dont tout ça se mêle et c’était surtout difficile avec les archives. Avec les photos, c’est venu beaucoup plus facilement, c’était un vrai enjeu du film de savoir comment les vraies photos de Camille allaient rentrer dans le film. Au tournage, on avait beaucoup travaillé à partir de ses photos pour les décors, pour les costumes, pour la mise en scène des scènes, on avait les photos de Camille en tête.

N.M. – On savait même que ça allait être telle photo sur le plan et que là ça enchaînait de telle manière.

B.L. – Voilà, on avait ça très présent à l’esprit donc le mariage était déjà un peu fait et puis c’est quelque chose qui marche parce que les photos n’ont pas seulement un rôle documentaire, elles nous font marcher dans le personnage. Tout d’un coup, en regardant les photos, ce sont des photos des événements mais ce sont des photos prises par Camille, qui nous font entrer dans la manière dont elle regarde l’événement, presque dans son intimité.

Parce que c’est son regard. Et vous Maryvonne, déjà bravo parce que c’est un acte assez courageux de livrer autant de choses après cette tragédie, est-ce que vous avez réussi à prendre assez de recul pour laisser la fiction opérer ? On sent énormément de bienveillance entre vous, pour faire ce travail il en fallait, mais comment avez-vous fait pour avoir le recul nécessaire et laisser le film se faire ?

Maryvonne Lepage – Je pense que tout d’abord, il fallait une confiance en Boris pour faire ce film. Il m’a expliqué comment il allait le faire, comment il avait compris Camille, comment il avait envie de la refaire vivre par ce film même si c’était une fiction et après la relation qu’on a eu avec Boris, c’est qu’on était à la fois près de lui, à sa disposition je dirais et d’un autre côté, c’est son film donc on doit respecter son travail, on est là pour aider s’il y a besoin. On a envie de savoir certaines choses c’est vrai mais à des moments, ce n’était pas le moment. J’ai accompagné Camille pendant toute sa vie, pendant 26 ans, jusqu’au dernier jour et je pense que j’avais aussi envie d’accompagner ce film, d’accompagner Boris mais en étant chacun à sa place. Lui faisait son travail et nous on était là si besoin avec nos yeux de parents.

B.L. – Si je peux me permettre quand même, ça n’a pas été facile pour Maryvonne, ni pour la famille, ni de dire oui, ni de voir le film après. C’était très difficile.

M.L. – Parce que je savais que de dire oui… En fait, j’ai voulu me protéger, je savais que j’allais souffrir, j’étais déjà dans une période où je souffrais et je souffre encore aujourd’hui. Je pleure intérieurement tous les jours, ça ne se voit pas, je souris, je fume ma cigarette, je suis là, je passe de bons moments mais intérieurement, ce n’est pas ça, ma vie a basculé. Donc c’est compliqué tout ça.

Par rapport à cette vocation, à ce métier, qu’est-ce que vous avez envie de dire aux gens qui ont envie de se lancer dans le photo-journalisme ?

M.L – La même chose que j’ai dit à Camille quand elle a voulu partir au Sud-Soudan en pleine guerre. « Si c’est ce que tu veux, si c’est ton choix, n’aie pas de regrets et je serai là pour t’épauler » et je n’ai aucun regret. Aujourd’hui, je dirais la même chose à tous les jeunes photo-journalistes. Si vous avez vraiment ça dans les tripes, il faut le faire, il ne faut pas avoir de regret dans la vie. Après il faut aussi avoir une passion, un engagement. Aimer la photo, avoir envie de progresser parce que c’est un métier donc il faut vendre sa photo quoi. Comme dirait Boris, il faut travailler. Il faut travailler beaucoup.

Pour faire ce film, vous avez rencontré d’autres photo-journalistes ? 

B.L. – Alors j’ai vraiment travaillé autour de Camille mais j’en ai rencontré grâce à Maryvonne notamment, parce que quand Camille a été tuée, Maryvonne a reçu des messages de toutes les personnes qui avaient connu Camille. Des messages de sympathie, des messages de condoléances, et Maryvonne a eu la très grande gentillesse de me confier tout ce carnet d’adresses donc c’est comme ça que j’ai pu commencé à rencontrer beaucoup de gens qui avaient connu Camille, y compris sur le terrain en Centrafrique, au Sud Soudan. Donc j’ai rencontré pas mal de photo-journalistes qui avaient connu Camille mais en même temps des professionnels qui pouvaient aussi me montrer la manière dont eux travaillaient. C’était intéressant pour moi de voir à la fois ce que Camille partageait avec d’autres, ce qui fait un portrait de groupe d’une profession et en même temps ce qu’elle a de très singulier. Et on a eu la chance sur le tournage d’avoir un vrai photo-journaliste Mickaël Spitzberg, qui joue son propre rôle, c’était important pour moi qu’il n’y ait pas que des acteurs mais qu’il y ait vraiment un photographe avec la vérité de sa personne, qui pouvait aussi nous servir de conseiller technique, nous donner des orientations, à Nina sur la photographie, à moi sur la reconstitution des scènes, sur l’ambiance entre journalistes à Bangui en 2013.

Justement Nina, quel travail avez-vous fait pour vous imprégner de cette immersion sur le terrain qui est assez impressionnante ? C’est physique comme expérience et comportement. 

N.M. – Je suis restée 2 mois à l’AFP avec Olivier Morin et ses collègues avec qui je partais soit en reportage en fonction de là où ils étaient envoyés, soit je passais du temps à discuter avec eux de leur expérience. Il y en a beaucoup qui ont vécu ces conflits. Mais surtout techniquement, d’avoir des points de vue sur comment on se place dans l’espace, comment lorsqu’on arrive sur une scène, on photographie et je me souviens de la première fois où Olivier m’a dit « Vas-y ». On était aux Tuileries, il m’a dit « il y a deux personnes sur la fontaine, tu t’approches et tu fais une photo à 2 mètres » je lui disais « non je ne vais pas faire ça », il m’a dit « vas-y, tu vas voir je vais le faire et ils ne vont pas s’arrêter », il y est allé et effectivement les gens ne l’ont pas vu. Et moi je suis arrivée toute gênée donc je devais casser ça et devenir invisible. Mais au début je ne comprenais pas comment il arrivait à faire ça puis après effectivement, c’était de savoir comment me placer dans l’espace et puis ensuite comment me comporter du point de vue de Camille. Est-ce qu’elle se baissait ? Est-ce qu’elle était proche des gens, est-ce qu’elle prenait du recul ? Essayer de comprendre avec le disque dur et toutes ses photos, de rentrer dans son regard et comprendre. Avec Olivier notamment, on a fait une lecture de ses photos en se disant « alors là elle a utilisé telle focale, elle a du rentrer et faire ça » et Mickael Spitzberg qui me décrivait comment elle était avec les défauts et les qualités d’une jeune photo-journaliste, elle allait trop près parfois. C’était ça le travail, c’était très intéressant. Je me dis souvent ça pour les personnages, c’est qu’on comprend mieux quelqu’un quand on fait ce qu’il fait plutôt que de comprendre intellectuellement sa psychologie. Si pendant 2 mois je fais des photos, je vais bien en tirer quelque chose. Et puis comme l’Afrique et les conflits, je ne pouvais pas le vivre, c’était la rentrée donc il y avait toutes les manifestations alors Olivier m’avait dit « il faut que t’ailles devant, il faut que tu te prennes des lacrymos parce que c’est ça le terrain. » Ça les faisait rire. C’est un point de vue le photographe, et surtout celui de Camille, c’est pas juste d’aller chercher l’excitation de la violence, il y a plein de photographes qui travaillent comme ça et je me souviens des premières manifestations que j’ai faites et c’était très intéressant quand ça commençait à péter de me dire « euh d’accord moi Nina je pars en courant, je rentre chez moi et je ne veux pas qu’il m’arrive quoi que ce soit mais comment en tant que photographe on se demande de quoi on veut parler là dans cette situation, qu’est-ce qu’on veut raconter, de qui on veut parler ? » et c’est super intéressant d’arriver à se mettre dans ce regard-là.

Il y a eu des scènes de reconstitution faites, tournées avec des locaux qui avaient probablement vécu ces événements-là réellement, ça n’a pas été trop compliqué à gérer pour eux ? 

B.L. – On tourne avec la jeunesse de Bangui les scènes de manifestation, de pillages. Il y a des scènes où on a pas mal de figurants, c’est des scènes qui faisaient assez peur a priori. Ce sont des scènes tournées dans Bangui qui est une ville où la violence est quand même très récente, des scènes aussi mouvementées, ça me semblait assez périlleux, mais en fait j’ai l’impression que tous ces jeunes qui sont venus faire les scènes l’ont fait avec énormément de plaisir. Par exemple, le premier jour de tournage, on a fait la manifestation des juges et c’était de très bonne augure parce qu’ils avaient tellement de plaisir à être au milieu, on avait bloqué la plus grande avenue de la ville, et ils étaient contents de pouvoir être au milieu de la rue, d’avoir l’espace pour eux, de crier. Tout d’un coup, c’est comme s’ils prenaient le pouvoir quoi. J’ai senti ça, je l’ai ressenti quand on a refait l’autre grande manifestation à la fin où ils allument le feu et mettent le bordel. C’est comme s’ils se disaient « On peut faire ça nous ? Aller on va le faire ! ». Je pense que tous ces figurants ont pris un énorme plaisir à ça car c’était le plaisir de faire du cinéma mais aussi de foutre le bordel, de faire la révolution. On prend la place. Personne ne nous dit quoi faire. C’était pas simple mais c’était un vrai plaisir de travailler avec toute cette jeunesse bouillonnante quoi.

Il y a une scène que je trouve très intéressante dans le film, c’est quand ils discutent des photos qu’ils vont envoyer entre collègues. Ce qu’il faut montrer, ce qu’il ne faut pas montrer. Est-ce que vous, vous êtes posé la question en faisant le film ou est-ce que c’était évident que l’on pouvait montrer des corps morts comme ça ? 

B.L. – Pour moi, ça faisait forcément partie du film parce qu’il pose la question de savoir comment on regarde la violence, on ne peut pas ne rien en voir. Des photos violentes, des photos de cadavres dans les rues de Bangui, on en a vu beaucoup, beaucoup ont été publiées, donc je savais que ça faisait partie du film. Après ce qui est vrai, c’est qu’on s’est demandé quelles photos on montrait, jusqu’où on pouvait aller. Il y a des photos très dures dans le film, mais il y en a plein de plus dures qu’on n’a pas montré. Camille n’avait pas peur d’y aller, il y a des photos terrifiantes, avec mon monteur à chaque fois qu’on retombait dessus, on essayait vite de passer à autre chose mais ça nous restait à l’esprit tellement c’était terrible. Donc il fallait trouver la juste mesure mais forcément il fallait montrer quelque chose de cette violence sinon on ne comprend pas de quoi parle le film. Mais il ne fallait pas non plus aller dans le gore ou dans quelque chose qui serait devenu de la complaisance, c’est exactement ce dont parlent les photographes. Est-ce qu’on montre ça juste pour choquer ou est ce qu’on montre ça parce qu’il y a quelque chose à raconter, qui est important, qu’il faut comprendre ? Les questions des journalistes sont aussi nos questions.

Cycle HBO : « Oz », « La routine, ça finit par vous tuer »

En 1997, gorgée de pessimisme et shootée aux thèses anticarcérales d’Edward Bunker, Oz révolutionne un petit écran alors acquis aux sitcoms. Bénéficiant d’une latitude inespérée, Tom Fontana développe sur HBO une série pamphlétaire révélant avec emphase l’envers du décor pénitentiaire. Le périmètre de la téléfiction en ressort élargi, pourvu de nouveaux espaces narratifs, choraux et avant-gardistes.

Le cadre est extrêmement codifié : la caméra, claustrophobique, se trouve enfermée entre les murs d’une prison de haute sécurité, l’Oswald State Correctional Facility, et plus spécifiquement au cœur d’une unité expérimentale, Emerald City. Là-bas, les détenus jouissent de libertés d’interaction étendues, conditionnées à un système de surveillance panoptique, tel que décrit par le philosophe britannique Jeremy Bentham, puis par l’intellectuel français Michel Foucault. Occupant un poste d’observation central, les gardiens peuvent contrôler l’entièreté des lieux sans même avoir à se déplacer. Ils en deviennent potentiellement omniscients. La prison n’en est que plus impersonnelle et intrusive. La ronde permanente des matons n’empêche toutefois pas les différents clans d’Em City de défendre comme des cerbères leurs intérêts. Italiens, Latinos, Noirs, Aryens, Irlandais, motards, homosexuels et, dans une moindre mesure, musulmans ou chrétiens n’hésitent pas à rhabiller en cadavres ceux qui se mettent en travers de leur chemin. Les rivalités claniques, le commerce de la drogue, les haines personnelles, les foucades expliquent en partie la procession des sacs mortuaires. Le quotidien écrasant, désillusionné, privé d’espoir, parfois bouté hors de l’ultime bastion d’humanité – la famille – finit d’entraîner les corps, meurtris, et les âmes, damnées, vers une forme inexpiable d’abîme.

Tout partait pourtant d’une bonne intention. L’humaniste Tim McManus, instigateur d’Emerald City, cherche à réhabiliter les détenus en leur concédant une liberté de mouvement peu conventionnelle, en leur proposant des programmes familiaux, d’éducation, de désintoxication et même de dressage canin, en leur attribuant un rôle actif au sein de la communauté des prisonniers – en cuisine, au courrier, dans l’entretien, à la bibliothèque, à l’infirmerie ou en tant que dactylo. Mais le ver est dans le fruit. La corruption règne chez les matons. Le gouverneur James Devlin prend des mesures radicales qui mettent le feu aux poudres – limitation des visites conjugales, interdiction de la cigarette, privatisation de la gestion médico-sanitaire. Les prisonniers eux-mêmes s’abandonnent à toutes sortes d’excès et de violences réduisant à néant les ambitions progressistes de Tim McManus. À Oz, les soupapes de sûreté relâchent des vapeurs de soufre. Le système pénitentiaire s’apparente à une grande lessiveuse redéfinissant touche par touche les hommes. Prenons le cas de Tobias Beecher. Ancien avocat condamné pour conduite en état d’ivresse et homicide involontaire, il est peu à peu broyé par la logique carcérale. Le premier conseil qui lui est donné jette une lumière crue sur les dessous d’Oz : « Si quelqu’un essaie de te baiser, tu le butes. » La prévention ne suffisant pas en toutes circonstances, il devient malgré lui le « bétail » d’un néo-nazi, Vernon Schillinger, se fait tatouer de force une croix gammée sur la fesse, puis sombre dans la drogue, se voit ridiculisé devant les autres détenus, divorce et doit, à la faveur d’une terrible lettre d’adieu, endosser la responsabilité du suicide de son ex-femme. « Si Dieu est en moi, c’est une tumeur », lâchera-t-il, las, avant de se rebeller et de se gaver, lui aussi, aux râteliers de la violence et du machiavélisme. C’est ainsi qu’il empêchera Schillinger d’obtenir une libération anticipée et qu’il assassinera froidement, en guise de vengeance, un gardien de mèche avec les nazis. Un brouet de méfaits dont ses enfants, puis son père, paieront les pots cassés…

Oz-serie-HBO-Tobias-Beecher-et-Chris-Keller

Tobias Beecher n’est pas le seul détenu sur qui la prison exerce une emprise puissante. Le gangster Jefferson Keane se repentit et embrasse l’islam, avant qu’une manœuvre abjecte ne l’envoie dans le couloir de la mort. Simon Adebisi, chef de clan et drogué notoire, va un temps se ranger et s’ouvrir à sa culture d’origine. L’Irlandais Ryan O’Reilly, prisonnier parmi les plus rusés, tombe amoureux du Docteur Gloria Nathan et expose son frère aux affres carcérales en planifiant l’assassinat de son mari. Il s’humanise ensuite au contact de sa mère biologique, même si ses bas instincts ne terminent pas pour autant sous l’étouffoir. Miguel Alvarez, dont le père et le grand-père font partie des meubles à Oz, s’inflige des souffrances considérables, rongé par un sentiment de culpabilité dû à la mort précoce de son bébé. Il essaie même de se suicider quand la Weigert Corporation, propulsée à la tête du département médical, le prive de ses antidépresseurs par souci d’économie. Le narrateur et ancien toxicomane Augustus Hill, pourtant si clairvoyant, accepte de consommer un peu de drogue à la demande du basketteur Jackson Vahue, qu’il admire pour ses exploits sportifs. Clayton Hughes, ancien gardien désormais incarcéré, est assailli d’idées et de visions invraisemblables, le menant irrémédiablement à sa perte. Jaz Hoyt, biker dont l’épaisseur narrative gonfle au fil des saisons, perd son statut de chef de clan pour celui, moins enviable, de fou tourmenté par le diable. Même l’inflexible Kareem Saïd, leader des musulmans, fomente une émeute, se résigne à tourner le dos à certains détenus considérés comme des causes perdues, puis tombe secrètement sous le charme d’une femme impliquée dans une action collective contre l’État conservateur de James Devlin. La brutalité à laquelle l’imam s’adonne plus tard n’est qu’un ultime coup de pinceau sur une toile de plus en plus maculée.

Les hommes changent, les alliances aussi. À Emerald City, la fidélité est un archaïsme. Les amitiés se font et se défont selon les besoins du moment. Tom Fontana ne cesse de conjuguer noirceur et hyper-réalisme pour en faire état, dans une position de franc-tireur au regard des conventions télévisuelles de l’époque. Il n’y a alors, en effet, que dans Oz qu’on filme des Italiens brûlés vifs, sodomisés, piqués par une seringue contaminée par le VIH ou tués à petit feu par ingestion répétée de verre pilé. Nulle part ailleurs on n’aveugle un maton, on ne pend des Juifs, on ne présente la perdition sous forme de clips préambulaires à glacer le sang. La microsociété ici à l’œuvre suffoque de dépit, laisse triompher l’expérience sur l’espérance, désosse l’humanité pour n’en conserver que les ambiguïtés et les travers.

oz-critique-serie-hbo-prison-scene-policiers-et-prisonniers

La construction dramatique d’Oz, multipliant les points de vue et les arches narratives, ouvre la voie à toutes sortes de questionnements. Le premier d’entre eux touche naturellement au système répressif américain. Là où les taux d’incarcération crèvent le plafond, la société paraît-elle plus sûre et apaisée ? À en juger par les hordes de prisonniers arrivant sans discontinuer à Oswald, on peut franchement en douter. Les victimes et leurs proches se sentent-ils consolés par les sanctions infligées à leurs bourreaux ? La visite hostile que reçoit dans un premier temps Tobias Beecher suggère le contraire. Les détenus sont-ils préparés à leur réinsertion future ? La prison possède ses propres maladies nosocomiales et elles s’avèrent peu en phase, voire inconciliables, avec un éventuel retour à la vie normale. Les allers-retours du « Poète » et de Tobias Beecher le démontrent amplement. Les condamnations à mort prononcées pour des crimes commis à Oz corroborent ce constat. En sus de ces considérations viennent se greffer des interrogations plus philosophiques, par exemple à l’occasion de discussions sur la peine capitale, sur les propriétés cathartiques d’un tournoi de boxe, sur la corruptibilité des juges ou sur « une lutte légitime contre la répression et l’injustice » – c’est ainsi que Kareem Saïd décrit l’émeute qui clôture la première saison, inspirée de la mutinerie d’Attica.

Tom Fontana portraiture avec ce qu’il faut d’effroi un monde clos, fini, proche de l’implosion. Il filme l’état de manque provoqué par l’absence de « tétons » (de came). Il met en parallèle la dégradation des budgets alloués à l’éducation et la hausse irrépressible de ceux destinés à la sécurité, alors que les deux vont de pair, se complètent et interagissent entre eux. Il montre des détenus minés par l’ennui, cloués par la peur, bientôt réduits au rôle d’admirateurs obsédés de Mademoiselle Sally, la présentatrice sculpturale d’un programme télévisé pour enfants. Les questions posées sont complexes, aux articulations fines, mais les réponses apportées n’ont rien d’emberlificoté. La prison échoue en réalité dans toutes ses missions. Elle tend à actionner les mauvais leviers psychologiques et organisationnels. Elle se trompe dans son analyse des faits et comportements humains. Elle transforme des quidams en meurtriers sans scrupules. Leo Glynn, le directeur d’Oz, n’est plus qu’un chiffon de papier que des âmes dévoyées transforment en confettis imprégnés de sang.

oz-serie-hbo-leo-glynnPour peu, on pourrait croire qu’Oz entend faire échec au progressisme. Em City y apparaît comme un catalyseur de déviances et de sévices impossibles à réprimer. Ce sont pourtant les privations organisées par le gouverneur Devlin, ainsi que les provocations et humiliations subies au quotidien par les prisonniers, qui engendrent le plus de frustrations et de troubles. Tant les détenus que le personnel pénitentiaire, soit les deux groupes dont l’importance narrative apparaît la plus significative, y font face dans un sentiment diffus d’impuissance et d’abandon. Passionné par un travail qu’il aspire à empreindre d’humanisme, Tim McManus est présenté comme un idéaliste solidement cramponné à ses principes, allant jusqu’à passer des nuits entières au bureau. « C’est toute ma vie », confessera-t-il à Leo Glynn. Ses adversaires conservateurs voient en lui un « gauchiste efféminé » qu’il faudrait de toute urgence « balancer aux ordures ». Son successeur à la tête d’Em City le qualifie sans le nommer de « blanc-bec large d’esprit » qui s’époumone à muer des criminels « en bons citoyens ». Malgré une obstination donnant des haut-le-coeur à ses adversaires, Tim McManus se montre incapable de mettre à bas les nuisances qui gangrènent et menacent sa « Cité d’Émeraude ». Une séquence suffit à mesurer le décalage permanent entre ses attentes paternes et l’implacable réalité du système carcéral états-unien : dans la salle d’informatique mise à disposition des pensionnaires d’Oswald, les ordinateurs restent éteints, mais les détenus se rassemblent pour coordonner leurs trafics clandestins à l’abri des regards ou faire disparaître ceux qui les gênent. C’est cette même perversion, proverbiale et universelle, qui donne lieu à des paris truqués et des tensions raciales à l’occasion du tournoi de boxe organisé à Em City, qui transforme des excuses sincères en double homicide, qui planifie un bain de sang le jour de Noël, qui fait de Tim McManus un faux harceleur en série et de la psychiatre Sœur Peter Marie, par ailleurs conseillère anti-drogues, la victime de tentations charnelles en contradiction avec les exigences chastes du couvent… Le progressisme n’est peut-être pas en faillite, mais qu’en est-il des structures sur lesquelles il se porte ? Kareem Saïd, toujours sentencieux, a sa petite idée sur la question : « Le système légal américain est fondamentalement corrompu, injuste, chaotique… » Le narrateur Augustus Hill y ajoute laconiquement qu’« à Oz, la cruauté, c’est la punition habituelle ». À quoi bon alors broder à fils d’or sur des chiffons à poussière ?

Tom Fontana sculpte l’espace, radiographie la prison, sonde les émotions primaires. Il porte un regard de clinicien effaré sur les systèmes judiciaire et répressif américains. Les matons couchent avec les détenus. Une infirmière nuit plus qu’elle ne soigne. Les flics infiltrés se rendent à la drogue et aux meurtres. Les prisonniers servent de cobayes à des laboratoires pharmaceutiques. Des réfugiés chinois se trouvent « abrités » derrière des barreaux rouillés par la sueur, entre des murs souillés par le sang. Quand Miguel Alvarez retourne à Oz après une courte évasion, des vues subjectives donnent la mesure du sentiment de détresse qui surplombe les lieux : sa cellule est exiguë, terne, fonctionnelle, privée de chaleur comme de fantaisie. C’est peut-être parce que cette réalité âpre et désabusée décape mieux les affects que du papier de verre que la religion redevient l’opium jadis décrit par Karl Marx. Elle soulage peu les esprits, n’anesthésie aucunement les insoumissions, mais exprime un « besoin de croire » qui confine parfois à la survie. Chrétiens et musulmans ne cherchent pas tant un sas d’entrée vers Dieu qu’un exil bon marché. Le nombre de dogmes foulés aux pieds devrait suffire à s’en convaincre. Les conversions-éclair en apportent une preuve supplémentaire. De même que cette assertion spontanée d’Annette, la sœur d’un chef de clan latino : « Enrique à la messe ? Il doit s’ennuyer à mourir ! » Le confessionnel apparaît cependant chiche au regard du politique. Kareem Saïd diagnostique un système à bout de souffle, occupé à enfermer non d’authentiques criminels, mais surtout des hommes pauvres, peu éduqués et marginalisés, appartenant la plupart du temps à des minorités ethniques. Par l’intermédiaire de Sœur Peter Marie, la justice restaurative d’Howard Zehr est mise en lumière. Victimes et bourreaux sont appelés à dialoguer, à s’expliquer, à se repentir, dans un modèle participatif centré sur la réparation plus que sur la punition. Les petits arrangements inhérents aux campagnes électorales sont mis à nu : Leo Glynn, envisagé comme candidat d’ouverture, brigue une place de colistier auprès de James Devlin et en vient à évoquer opportunément le viol de sa fille devant une presse vorace. Quant aux questionnements moraux, ils irriguent et irradient Oz de bout en bout. Songeons à Augustus Hill dénonçant un codétenu ayant décimé une famille, aux repentis (fermes ou éphémères) Jefferson Keane ou Vernon Schillinger, aux lignes de force sous-tendant l’évolution complexe d’un Kareem Saïd ou d’un Tobias Beecher. « Des hauts et des bas, la vie à Oz. J’ai été roi, puis fou, je suis à nouveau roi. » Ce que Simon Adebisi oublie de dire, c’est que Machiavel n’est jamais tout à fait étranger à ces changements de statut. Entre le vif et le mort, entre le fort et le faible, entre le téméraire et le lâche, certaines choses font leur œuvre : des manipulations éhontées, un communautarisme immanent, une résilience portée à incandescence, des renversements d’alliances étourdissants.

oz-critique-serie-hbo-augustus-hill

« Le câble, c’est ce qu’il y a de mieux. » Alors que le logo d’HBO vient d’apparaître sur leur écran de télévision, les détenus d’Em City semblent scruter et louer leur propre grandeur. Celle d’un récit choral permettant à des dizaines de protagonistes d’évoluer de pair. Celle d’une noirceur érigée en tête chercheuse, allumant autant de querelles claniques que de contre-feux politiques. Quelque part entre les lumineux et troublants apartés d’Augustus Hill et une fraternité dévoyée jusqu’à rompre, au milieu d’une constellation d’invités de marque – LL Cool J, Method Man, Master P… –, Oz passe par pertes et profits tout ce qui fait habituellement société : la solidarité, la cohésion, la compassion, la bienveillance, la volonté, le progrès. Pendant que les spectateurs découvrent des pans entiers du futur casting de The Wire, Tim McManus se bat avec une passion de philatéliste pour le salut de quelques brebis égarées dont la toison épaisse est depuis longtemps convoitée par un système répressif faisandé. Quand le concepteur d’Em City arpente le quartier d’isolement, il n’entrevoit toutefois chez les détenus que démence, détresse et revendications absurdes. Son « imperturbable et inaltérable idéalisme » lui a coûté un mariage et n’est pas à l’abri de la circonspection. Pourtant, il continue de s’imposer en loi d’airain : « Tu sais, on ne peut pas tous les sauver, mais si on n’en sauve même qu’un, eh bien ça me suffit. » Il y a là un point de jonction fascinant entre deux formes d’idéalisme qui seront bientôt mises au service d’Omar White, prisonnier violent, psychologiquement fragile, mais en quête de rédemption : Kareem Saïd et Tim McManus, respectivement mus par la foi en Dieu et en l’homme, cherchent tous deux, malgré les doutes qui les assaillent, à élever leurs semblables et à tirer le meilleur d’eux. Dans les prisons en général, et à Oswald en particulier, cela peut mener à l’oxymore – des photographies de mode dans le couloir de la mort –, à la servitude volontaire – du télémarketing impécunieux à Em City – ou à la mise en abîme – un meurtre involontaire à l’occasion d’une représentation de Macbeth. De toutes, c’est peut-être la leçon la plus importante prodiguée par Oz.

Générique : Oz

Fiche technique : Oz

Titre original : Oz
Genre : Série dramatique
Création : Tom Fontana
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : HBO
Nombre de saisons : 6
Nombre d’épisodes : 56
Durée : 56 minutes
Diffusion originale : 12 juillet 1997 – 23 février 2003

Note des lecteurs1 Note
5

« Cape et poignard » : Lang, âge anti-nazis

Rimini Éditions propose en DVD et Blu-ray Cape et poignard, l’un des films anti-nazis de Fritz Lang. Gary Cooper y incarne le Professeur Alvah Jesper, recruté par les Américains pour enquêter sur la mise au point d’une bombe atomique allemande durant la Seconde guerre mondiale.

Cape et poignard n’est pas le premier film anti-nazis de Fritz Lang : il apparaît chronologiquement après Chasse à l’homme, Les bourreaux meurent aussi et Espions sur la Tamise. Sa mise en scène est plus rigoureuse que spectaculaire et son récit alterne, en les sublimant rarement et de manière quelque peu rectiligne, les intrigues d’espionnage et les parenthèses romantiques. Il serait pourtant malvenu de bouder ce long métrage certes mineur, mais aux qualités évidentes. Prenons Gary Cooper : il incarne le Professeur Alvah Jesper, dont l’héroïsme tient plus de l’éthique – et dans un premier temps de la maladresse – que du charisme ou de la puissance. À lui seul, ce personnage finement caractérisé porte une réflexion anti-nucléaire encore rare à l’époque, puisqu’il condamne les activités scientifiques privilégiant la destruction plutôt que le progrès.

Le film propose nombre de jeux doubles ou de miroirs. Il nous épargne les péripéties invraisemblables, les retournements de situation douteux et les deus ex machina. Il préfère donner une stature pré-hitchcockienne à son héros (l’individu ordinaire plongé dans des situations extraordinaires) ou faire comprendre, à travers l’une ou l’autre tirade, que les chats servent de repas en temps de guerre ou qu’une résistante italienne paie de son corps pour manipuler les nazis ou gratifier les parachutistes anglais. Cape et poignard se permet même quelques séquences mémorables : une fusillade, une planque à l’arrière d’un camion, une longue scène romantique, le recrutement d’un éminent physicien, une lutte à mort… Les dilemmes moraux s’imposent à plusieurs protagonistes : une scientifique hongroise se met au service des nazis pour que ces derniers ne fusillent pas ses compatriotes ; un savant italien fait de même, malgré lui, car sa fille est retenue en otage…

Au-delà de la grande Histoire, celle de la Seconde guerre mondiale, des espions, des résistants et du détournement de la science à des fins militaires, Fritz Lang écrit ou revisite sa propre histoire : en complétant un cycle anti-nazis, en s’adonnant à l’auto-référence avec un ballon rebondissant sur des escaliers (clin d’œil à M le maudit) ou en offrant à Gary Cooper un rôle ambivalent de protecteur vulnérable.

BONUS & TECHNIQUE

Ces éditions ont été réalisées à partir du master HD conçu par Paramount et utilisé par Olive Films pour la sortie américaine du Blu-ray. Malgré un message préambulaire indiquant des défauts résiduels dus au master utilisé, l’image est plutôt satisfaisante, avec certes quelques rayures et autres scories, mais surtout de très beaux contrastes, une stabilité appréciable et un gris très nuancé.

Le film s’accompagne de deux suppléments :
Fritz Lang, nazis et espions (22 minutes). Il s’agit d’une interview de l’historien du cinéma Bernard Eisenschitz, qui évoque l’attitude de Fritz Lang face aux nazis, l’émigration politique de 1933, l’interdiction du Testament du docteur Mabuse, le retrait soudain de Lang de la vie publique allemande ou encore le cycle anti-nazis du réalisateur.
Le projet Cape et Poignard (23 minutes). Il s’agit d’une interview de Christian Viviani, professeur émérite à l’Université de Caen Normandie. Outre la genèse du film, on revient sur la carrière en forme de montagnes russes de Fritz Lang, avec des budgets fort variables, mais aussi les liens Hitchcock-Lang, la scène du duel à mort ou encore le statut de dernier film d’espionnage anti-nazis de Cape et poignard.
Les deux suppléments, bien qu’intéressants, demeurent relativement convenus.

USA – 1946 – NOIR ET BLANC – 106 min
Image : 1920 x 1080p HD – 1.37 – 16/9
Son : Anglais Mono PCM • Français Mono PCM
Sous-titres : Français

Bande-annonce : Cape et poignard 

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival Lumière 2019 : Journée consacrée à Daniel Auteuil

Outre Francis Ford Coppola, Frances McDormand ou même Bong Joon-Ho, le Festival Lumière 2019 met un point d’honneur à rendre hommage à l’un des plus grands acteurs français en activité : Daniel Auteuil. Revenons alors sur 2 films rediffusés par le festival lors de ce dimanche 13 octobre, films montrant toute la capacité qu’a l’acteur à se fondre dans des genres différents, nous faisant passer du drame intimiste (Un cœur en Hiver) au thriller psychologique (Caché). 

Un cœur en Hiver de Claude Sautet 

Deux amis, deux partenaires travaillent ensemble dans un atelier de lutherie. L’un d’eux, Maxime, tombe amoureux de la jeune musicienne Camille. Stéphane, quant à lui, va s’occuper des violons de cette dernière. Claude Sautet regarde l’amour, comme une musique, comme un rêve inexplicable. Stéphane, de par sa présence aux côtés de Camille lors de ses enregistrements, va effriter les fondations de ce couple naissant. Dans sa voix, on ressent l’aspect méticuleux de son travail, dans ses regards ressort cette distante qu’il s’est construite petit à petit face au monde qui l’entoure. Un certain narcissisme se dégage de lui, une complaisance dans le fait de ne pas donner son avis. Une aura que ne contrôle pas Camille. 

On ne sait pas s’il est indifférent ou s’il fuit son manque de considération pour sa propre personne. Claude Sautet écrit alors une œuvre aux sentiments cachés, avec une timidité réaliste, qui laisse rejaillir un amour inexprimable, une rigidité une peu fortuite. Un cœur d’hiver c’est la simple histoire d’un acte manqué, d’un coup de foudre impossible ou rendu impossible où l’austérité habile de Daniel Auteuil se joue de la simple fragilité d’Emmanuelle Beart. Cette dernière, magnifique, est parfaite dans son rôle où sa sensibilité non contrôlée fait mouche face à la pudeur hypocrite du non moins excellent Daniel Auteuil. Le film est rigide, un peu comme ses protagonistes, a du mal à se libérer d’un poids invisible mais c’est sans doute ce qui fait toute la beauté et toute la simplicité de ce récit. 

Mis à part l’esclandre de Camille au restaurant, Un cœur d’hiver se laisse divaguer dans son silence, ses regards en biais, cette musique faisant résonner la pureté ou non des émotions. La caméra toujours bien placée, mais effacée, rendue presque « muette », fait la part belle aux magnifiques compositions de ses acteurs, notamment de son trio. Une justesse tant dans les dialogues que dans sa mise en scène, qui frise à certains instants la perfection. Tout est dans la retenue, dans les non-dits à la fois doux et cruels, qui parfois font place à une violence singulière sur les liens qui nous animent.

Caché de Michael Haneke 

Georges vit tranquillement avec sa femme et leur enfant dans un bel appartement situé en pleine ville. Subitement, ils reçoivent des cassettes vidéo leur montrant leur maison comme si quelqu’un les espionnait. On se croirait dans Lost Highway. Il n’y aura que le postulat de départ qui sera lynchéen, car le long métrage est un pur condensé du réalisateur autrichien tant sur la forme que sur le fond. D’ailleurs, la première longue séquence, plan séquence fixe comme souvent chez l’autrichien, est un passage de l’une de ces vidéos qui montre Georges sortir de chez lui. Haneke a la bonne idée de montrer ces moments volés en plein écran avec la voix off des spectateurs, pour mieux nous rapprocher du mystère, pour nous permettre de mieux nous identifier à ce couple qui tombera petit à petit dans la paranoïa la plus totale comme lors de la disparition nocturne de leur fils. 

Les passages présents à l’écran sont-ils sur la cassette ou est-ce la réalité présente ? Haneke se joue des images, les estime comme source de vérité, comme premier témoin de toute cette manipulation comme lorsque Anna se rend compte que Georges lui a menti à propos de sa découverte sur ce fameux appartement 47. Le réalisateur se demande quelle est notre vision quant à la teneur des images qu’on ingurgite à longueur de journée.

Le couple se pose des questions sur le pourquoi du comment sans comprendre ce qu’il se passe réellement ? Est-ce l’un des amis de leur fils qui leur joue un tour ou est-ce peut être une amante de Georges qui joue les troubles-fête ? La multiplicité des cassettes est grandissante, souvent avec des petits dessins sanguinolents, devenant même adressés sur le lieu de travail de cette famille. Par la force des choses, avec son style si identifiable, son cadre froid et statique, sa longueur des scènes qui accentue ce « huis clos » paranoïaque, Haneke nous embarque dans le passé d’un homme et nous questionnera sur le poids du passé et des choix qui en résulte. Devons-nous vivre cachés avec nos souvenirs les plus traumatisants engouffrés dans notre esprit, ou est-ce que ces réminiscences doivent être absoutes pour ne pas être punis à notre tour par le destin ?

Porté par un duo d’acteurs parfait en la présence de Daniel Auteuil et Juliette Binoche, Caché nous agrippe pour ne plus nous relâcher, avec cette angoisse qui ne fait que monter, laissant se dérouler sa trame avec une maitrise évidente sans aucun artifice, et avec un réalisme bluffant. C’est à ce moment-là que réapparaît une tragédie enfantine de Georges, un fait dont il n’assume pas la conséquence, conservée non pas par une preuve matérielle mais par sa mémoire. C’est sans doute ce qu’il y a de pire, se rendre compte de la honte de la réalité et de ne pas s’avouer sa propre culpabilité. Il sera confronter à ses présupposés ravisseurs, rencontre ponctuée d’une scène suicidaire sèche et éclaboussante d’aridité. La toute dernière scène résoudra l’énigme de façon sibylline d’un film qui ne manque pas d’intelligence et malice.

« Ridley Scott : philosophie du monstrueux » : au-delà de l’image

0

Jean-Clet Martin est un spécialiste de Gilles Deleuze et l’auteur de plusieurs ouvrages mêlant philosophie et histoire de l’art. Dans un essai paru aux Impressions nouvelles, il se penche sur l’œuvre de Ridley Scott, et a fortiori sur Alien et Blade Runner, qu’il analyse à l’aune des limites de l’espèce humaine.

Prenez Aristote, René Descartes, Friedrich Nietzsche, Spinoza, Gilles Deleuze, Fritz Lang, Terry Gilliam, le Nosferatu de Murnau, le 2001 de Stanley Kubrick, mettez-les en parallèle avec l’œuvre de Ridley Scott, dégagez-en des mimétismes ou des lectures inédites et vous obtiendrez, au moins en partie, ce qu’énonce le dernier essai en date de Jean-Clet Martin. L’auteur, qui avait déjà publié une Logique de la science-fiction en 2017, passe en revue la filmographie de Ridley Scott, et plus spécifiquement Alien et Blade Runner, analysés à l’aune du post-humanisme, des intelligences artificielles et des figures monstrueuses.

Au jeu des analogies, l’auteur pointe Soleil vert et Blade Runner pour la dictature et la surpopulation, Nosferatu et Alien pour la bête et ses morsures, Rick Deckard et René Descartes pour leur filiation thématique et homonymique, Ripley et Maximus pour leur caractérisation et leur héroïsme. Brazil et Metropolis ont des façons de représenter de la ville comparables à celles de Blade Runner. Rachael et le xénomorphe constituent deux versions de l’inhumain qui se tournent le dos. Ash, l’androïde du Huitième passager, se montre peu à peu fasciné par l’alien, comme si deux formes de post-humanisme se rencontraient et s’adoubaient graduellement.

Jean-Clet Martin évoque les « divinités mécaniques » que sont les androïdes, se penche sur le test Voight Kampff et ses failles, exhume les pensées des Nexus-6 et leurs rêves de liberté, relève une dialectique hégélienne dans Blade Runner, quand l’esclave devient plus majestueux que le maître. Alien, l’autre film au cœur de cet essai, voit son ouverture commentée par le menu. L’ordinateur Mother fait lui aussi l’objet d’une entrée. Alien 3 place les prisonniers d’une planète abandonnée en face du xénomorphe, comme si une tripotée de meurtriers et de violeurs était l’ultime bastion d’une humanité bientôt mise en échec par une créature vorace. Quant à Prometheus, il bouleverse la généalogie de l’homme selon le double point de vue de la mythologie et de l’archéologie.

À certains égards, Ridley Scott : philosophie du monstrueux vient compléter L’Art et la science dans Alien, récemment publié aux éditions La Ville brûle. Les analyses qu’on peut y trouver se complètent partiellement. Il y a cependant dans l’essai de Jean-Clet Martin bien plus d’apports philosophiques – plutôt que scientifiques –, mais aussi une sorte de mise en catéchisme de la filmographie de Ridley Scott. Cette dernière s’avère facilement objectivable, notamment à la lumière des brèves descriptions accompagnant les films du réalisateur américain – et des commentaires sur les critiques de cinéma ayant « mal » recensé lesdits films.

L’ouvrage est intéressant en ce sens qu’il donne de l’amplitude réflexive à l’œuvre de Ridley Scott. Il relie ses films les uns aux autres par des motifs ou des situations de cinéma, tout en cherchant à identifier les intentionnalités les conditionnant. Cela donne toutefois, parfois, l’impression d’une intellectualisation exacerbée, surtout s’agissant de films qui, à l’instar de Prometheus (que je défends à titre personnel), n’ont pas toujours été accueillis avec le plus grand des enthousiasmes par la « communauté » des cinéphiles.

Ridley Scott : philosophie du monstrueux, Jean-Clet Martin
Les Impressions nouvelles, octobre 2019, 256 pages

Note des lecteurs0 Note
3